Le palais et ses entrées

Des entrées du Palais de justice et de leur interdiction aux avocats.


En décembre 2015, le 1er, très exactement, les avocats ont cessé d’emprunter l’entrée du palais située 36 Quai des Orfèvres. Plus exactement, on le leur a interdit.

Elle était pourtant bien pratique, cette entrée, pour les avocats de Palais, surtout pour les pénalistes. Elle desservait en effet à équidistance les pôles pénaux de première instance et d’appel.

Chaque pénaliste entrant par le 36 était à deux pas de la chambre de l’instruction, à 3 pas du plateau correctionnel, à un pas et demi du dépôt et à trois pas et quart du reste des chambres où il pouvait y avoir quelque chose à plaider.

Cette entrée, c’était un noeud. Ce l’est toujours, mais aujourd’hui, il nous est interdit.

C’était pourtant, initialement et à l’évidence, l’entrée conçue pour les professionnels de la justice, tous les professionnels de la justice.

Les curieux s’en convaincront en observant que, lorsque l’on vient de Saint-michel, le premier coin du Palais de justice que l’on voit, une fois le pont traversé, porte encore la mention de l’ancienne entrée du public pour le Tribunal correctionnel.

Les geôles de ce Tribunal se trouvaient Quai des Orfèvres, ce même quai par les entrées duquel les magistrats, les greffiers, les avocats, les témoins, les prévenus, les accusés, les experts se rendaient à leurs activités. Ce même quai dont l’on veut, aujourd’hui, expulser les avocats.

Cette entrée est historiquement, avec  celle qui est exactement son pendant pour les civilistes, située Quai de l’Horloge, sur l’autre berge de l’île de la Cité, le passage qu’empruntèrent, au fil des siècles, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, concouraient concrètement à l’oeuvre de justice.

Or, les avocats, jusqu’à preuve du contraire, ont concouru et concurrent encore, on ne saurait plus concrètement, à l’oeuvre de justice.

Ils défendent les droits de ceux qui doivent affaire à cette justice. Ils préparent des dossiers que les magsitrats pourront appréhender aisément. Ils rassurent ceux que la justice pénale fait trembler, ils calment ceux qu'elles excitent. Ils sont cet indispensable lubrifiant sans lequel il y a fort à parier que les citoyens, qui ne la comprennent déjà guère, considéreraient l'institution judiciaire comme un corps tout à fait étranger.

Cette porte, elle était, aussi étrange que cela puisse paraître à des non initiés, quelque chose d'essentiel dans le processus qui permet, bon an mal an, que les choses se passent du mieux possible. Elle permettait, par exemple, à l'avocat, accompagné de son client, d'entrer dans le palais par une entrée discrète, où celui-ci n'était pas exposé aux regards, ceux des personnes anonymes que, lorsque l'on va être jugé, on s'imagine sans cesse braqués sur vous et, dans certains dossiers, ceux de la presse, qui traquent jusqu'à la moindre expression de votre visage.

Elle offrait à celui qui se préparait à comparaître un sas de décompression, une voie plus paisible, plus discrète, plus respectueuse de ses droits et, notamment, de celui à l'image, pour marcher jusqu'à ses juges.

Aujourd'hui, tout cela est fini et le justiciable, pour pénétrer dans la fosse aux lions, devra entrer par le côté le plus exposé de l'arène.

Il n'est cependant qu'un dommage collatéral car, bien évidemment, c'est l'avocat qui est essentiellement visé par cette mesure.

Mais quelle justice inflige à certains de ses auxiliaires un tel traitement? Quelle justice les oblige à n’avoir aucune entrée réservée dans ce palais qui est pourtant le leur ? Quelle justice supprime, presque du jour au lendemain, et sans motif aucun, un accès séculaire?

Nous priver de cette porte, cette dernière porte vers la justice en son Palais que notre serment nous ouvrait encore, c’est symboliquement nous signifier à nous, avocats, que nous ne sommes plus les bienvenus, que l’on n’a plus besoin de nous, que nous n’étions là que pour satisfaire aux apparences mais que, finalement, nous sommes quantité négligeable.

C’est dire aux avocats: allez-vous en! Et si vous souhaitez néanmoins venir, faites la queue, avec les autres. La justice se rendra de toutes façons essentiellement sans vous.

Cette fermeture du Palais aux avocats, dans le contexte de l’Etat d’urgence et d’une régression sans précédent des libertés individuelles, a valeur de symbole.

Elle est l’expression d’un Etat qui a décidé, selon la formule consacrée, de ne pas faire de juridisme, et qui, dès lors, n’entend pas s’embarrasser de ces défenseurs des droits que sont les avocats, un Etat qui détricote consciencieusement, maille par maille, le statut particulier dont, de part leur mission, ils doivent bénéficier.

Or, il faut se garder de négliger les symboles. Il sont le dernier rempart face à cet autre chose qui se profile et que nous, c’est à dire tous les citoyens attachés à l'Etat de droit, pourrions bien ne pas aimer du tout.

Un groupe d’avocats, dont je m’enorgueillis de faire partie, a, à l’initiative de mes Confrères Henri de Beauregard (@H2brgrd) et Eric Morain (@EricMorain), déposé un recours contre la décision à l’origine de cette interdiction.

Tout avocat peut y intervenir volontairement, dans des conditions qui leur seront précisées.

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