Justice et trépanation

Le travail d’un prévenu, à l’audience, consiste souvent à torpiller minutieusement le travail de son avocat. A cet exercice, certains sont plus flamboyants que d’autres.

Monsieur Del Santo — Miguel, s’il vous plaît Maître, Miguel, me dit-il dès notre première rencontre — était d’une exquise gentillesse et il était difficile d’imaginer que ce Monsieur délicieusement courtois ait pu un jour s’énerver. Il fallait bien croire que oui, pourtant. La lecture de son casier judiciaire disait même qu’il s’énervait plutôt souvent. Il s’irritait d’ailleurs toujours dans la même situation. Chaque fois, il était derrière le guichet d’une administration. Pas n’importe quelle administration : celle qui avait à traiter des demandes médicales qu’il formait. Et Monsieur Del Santo en formait beaucoup.

A sa décharge, aucune d’entre elles n’était injustifiée et c’était d’ailleurs, me dit-il, la mesquinerie tatillonne des fonctionnaires qui avaient à décider de l’intérêt de soins dont il savait, lui, qu’ils étaient indispensables qui, chaque fois, avait déclenché son courroux. Il faut dire que Monsieur Del Santo avait un double titre à se sentir offensé par le regard que portaient les fonctionnaires de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie sur ses demandes de remboursement. Le premier était qu’il avait exercé, auparavant, la profession de Docteur en Médecine, et qu’il s’estimait donc, peut-être à raison, plus apte à déterminer ce qui était bon pour sa santé qu’un préposé, disait-il, mal éduqué, planté comme un poireau derrière son guichet. Le second était que les soucis de santé de Monsieur Del Santo avaient une origine particulière et qu’il vivait chaque contestation des soins qu’il devait recevoir comme une remise en question de ce qui lui était arrivé.

Monsieur Del Santo était salvadorien. Il était de gauche, également. Enfin, à l’époque, parce que, quand je l’ai rencontré, il ne semblait plus avoir réellement d’opinion politique. Son esprit était occupé par bien d’autres démons. Entre 1979 et 1992, au Salvador, il y avait eu une guerre civile et, comme il est de mise dans ces cas-là, bon nombre d’opposants avaient été capturés et torturés par les forces gouvernementales.

Monsieur Del Santo avait été de ceux-là. Il avait même, selon ma modeste opinion, bénéficié, de la part de ses tortionnaires, d’une inventivité certaine. Il avait en effet subi tout ce qui pouvait se faire en matière de tortures, depuis la capucha, petit sac plastique placé autour du visage, jusqu’à l’arrachage des ongles, en passant par — ce qui m’avait paru à l’époque très original — la trépanation à la perceuse.

Monsieur Del Santo avait subi ce genre de traitement pendant près de deux ans. Il avait survécu, ce dont il avait, me dit-il, été le premier surpris, jusqu’à la fin de la guerre, en 1992 et quitté le pays par le premier avion, un trou dans la tête, suffisamment large pour y laisser entrer des centaines de cauchemars, mais pas assez pour qu’ils puissent en sortir.

A l’époque, le pays était plus accueillant avec les réfugiés. Monsieur Del Santo, qui avait tout parié sur la France, inspiré comme tant d’autres par notre flatteuse réputation en matière de Droits de l’Homme, n’avait pas été déçu. Il avait obtenu l’asile politique et quelques sous pour subsister dans ce pays inconnu.

Pour lui, cela signifia surtout une fréquentation presque quotidienne des hôpitaux. La trépanation, pratiquée dans des conditions artisanales, semblait n’être pas dépourvue de suites post-opératoires handicapantes, telles que, notamment, nausées, vomissements, vertiges, pertes de conscience, etc. Monsieur Del Santo semblait exposé à chacune d’entre elles et, par voie de conséquence, était devenu un usager assidu des services de santé.

Cela n’aurait pas mérité d’être mentionné si le milieu hospitalier ne produisait sur lui des effets indésirables. Souvenir de son passé de médecin ou intolérance classique du patient à la frustration, Monsieur Del Santo avait en permanence l’impression que ni les médecins ni les infirmières ni, surtout, les employés de la C.P.A.M., ne le respectaient suffisamment. Il croyait que l’on se moquait de lui ou, à tout le moins, qu’on ne lui accordait pas l’attention à laquelle il pensait avoir droit. Lorsque cela se produisait, Monsieur Del Santo ne se contrôlait plus. C’est là qu’il devenait violent. C’était essentiellement en paroles qu’il l’était. Monsieur Del Santo faisait un mètre soixante et avait l’envergure d’une grosse crevette. Il savait lui-même que, s’il essayait d’agresser physiquement quelqu’un, il serait très certainement le premier à en souffrir. Ordinairement, il se contentait donc d’écumer en injuriant copieusement, dans un registre très souvent raciste, les agents administratifs qui avaient eu le malheur de lui déplaire.

Cette fois-là, pourtant, poussé par ce qui lui était alors très certainement apparu comme une légitime fureur, Monsieur Del Santo avait été plus loin. Il avait tendu son bras droit pour le faire passer au travers de l’ouverture rectangulaire pratiquée dans la vitre en face de lui, dans une tentative, heureusement restée vaine, d’attraper au collet la dame devant lui, qui lui expliquait que son dossier était incomplet.

La sécurité était intervenue, la police avait été prévenue et voilà Monsieur Del Santo, toujours éructant, trainé dans les geôles et renvoyé ensuite devant les tribunaux, pour y répondre à la fois de violences contre des personnes exerçant une mission de service public, mais également d’outrage, les forces de l’ordre n’ayant pas échappé à son ire.

Lorsque je le rencontrai, Monsieur Del Santo était d’ailleurs désolé d’avoir insulté les policiers. Il avait beaucoup de respect pour l’uniforme. C’était curieux, vu ce qu’il avait subi, mais la psyché humaine est un puits sombre et sans fond dans lequel, même en regardant avec attention, on ne discerne le plus souvent rien. A l’égard de la pauvre dame qu’il avait agonie d’injures, il ne manifestait pas un remords identique. Il ne hurlait certes plus les insultes dont il l’avait accablée, mais, quand on en venait à parler d’elle, son urbanité s’effaçait et il se mettait à bougonner d’un air sombre. Je le chapitrai un peu sur le sujet, l’enjoignant à bien plus de repentir.

En dépit de cette attitude quelque peu réticente à l’égard de l’une des parties civiles, j’étais assez confiant. Dans le dossier que je consultais, il y avait tous les éléments qui établissaient que le récit de mon client n’était que la stricte vérité. Cette histoire de tortures, de trépanation à la perceuse et d’asile politique n’était pas l’invention d’un esprit dérangé, mais bien l’histoire de ce Monsieur poli et réservé, que seule l’administration avait le pouvoir de faire sortir de ses gonds.

Nanti de ce dossier, j’allais faire le tour du Tribunal, parler à tous ceux qui auraient à accuser Monsieur Del Santo, ou à le juger, afin de leur exposer son aventure tragique, dont cette histoire était l’énième avatar. Je trouvais, chez les magistrats avec lesquels je pus parler, une oreille attentive et de la compréhension. Chacun semblait penser — ce dont je me félicitais — qu’on ne sortait pas indemne de ce que Monsieur Del Santo avait subi et que, dans le grand compte que la Justice tenait, Il était raisonnable d’imputer ses souffrances à l’addition qu’on allait lui présenter. La trépanation viendrait en compensation du préjudice subi par la société. C’était l’assurance implicite que j’obtins à l’issue de ces entretiens.

J’arrivais ainsi à l’audience avec une certaine confiance dans l’efficacité que pourrait avoir la plaidoirie afin de clémence que je m’apprêtais à prononcer et, tout au long de l’heure et demie qui fut consacrée à examiner le dossier, celle-ci ne faiblit pas.

Tout se passait à merveille. Monsieur Del Santo était poli, pertinent et tout se déroulait dans une compassion de bon aloi qui me laissait envisager la suite sous les meilleurs augures. Le Président semblait avoir moins pour objectif de sanctionner la violence dont le prévenu était accusé que de parfaire sa connaissance de la guerre civile salvadorienne, et s’il manifestait à l’égard de la partie civile, présente dans la salle, une courtoisie irréprochable, on sentait que son empathie le portait bien davantage de l’autre côté de la barre. Même le parquet était sympathique. Bien sûr, il tançait d’importance le prévenu, rappelait le nécessaire respect dû à ceux qui avaient la lourde tâche d’assurer des missions de service public et brossait de l’angoisse de la malheureuse préposée un tableau des plus sombres. Je sentais pourtant qu’il avait du mal à oublier, en fustigeant la tentative ratée de Monsieur Del Santo d’attraper la fonctionnaire au collet les sévices qu’il avait endurés par le passé. Il est difficile de parler de violence à quelqu’un qui a été torturé sans passer assez vite pour un imbécile, et le procureur sentait bien qu’il naviguait assez proche de cet écueil. Aussi, pendant l’audience, avait-il évité d’intervenir, laissant tout loisir au Président de dévoiler dans les moindres détails les séances d’interrogatoire de Monsieur Del Santo, détaillées dans le dossier.

Quand, une fois l’instruction de l’affaire achevée, il se leva pour ses réquisitions, quelque chose me disait qu’elles seraient légères, qu’il ne voulait pas, lui non plus, accabler Monsieur Del Santo davantage. Je ne me trompais pas. La suite le démontrera. Cependant, je ne sais si c’est ce qu’il disait, ou la façon dont il le disait, si c’était le son de sa voix, sa gestuelle ou son apparence, mais, dès qu’il prit la parole, je sentis dans mon dos l’agitation de Monsieur Del Santo. Je me retournai à demi et je vis qu’effectivement, son visage, d’ordinaire si affable, s’était contracté et que ses poings serraient la barre de son box jusqu’à en faire blanchir ses jointures. Quelque chose l’agitait et je sentis qu’il entrait dans une zone où il allait peut-être s’avérer difficilement contrôlable.

Je me retournais vers le procureur, qui ne savait manifestement comment finir, comme c’est souvent le cas lorsque l’on ne sait pas pourquoi l’on a commencé, tentant, de mes yeux suppliants, de le convaincre d’abréger. Derrière moi, je sentais la tension de Monsieur Del Santo, comme j’aurais senti un brasero qui m’aurait chauffé le dos.

Je ne sus ce qui déclencha l’incident. Il n’y avait rien, dans les réquisitions du procureur — qui à ce moment-là, expliquait d’ailleurs pourquoi il envisageait d’être indulgent — qui permettait d’expliquer la fureur qui s’empara soudain de Monsieur Del Santo. Je sentis un grand mouvement dans mon dos. Le bruit d’une chaise brutalement poussée en arrière emplit l’atmosphère feutrée de la salle d’audience. Je me retournai et vis Monsieur Del Santo, droit comme un I, raide comme la justice et sombre comme un cul de basse fosse, pointer son menton et un doigt vengeur vers le procureur en face de lui. Une grimace lui déformait les traits. Il resta longtemps ainsi, figé comme une statue, avant de ramener soudain son bras vers sa gorge et, lentement, en fixant de ses yeux furieux le Procureur, de se passer l’index devant le cou, dans le geste universel des menaces de mort silencieuses.

Je le regardais faire, effondré, catatonique devant ce suicide en direct, sidéré comme le lapin dans les phares, incapable de pleinement réaliser ce qui venait de se produire. Ce n’était pas la première fois, bien sûr, que je devais composer avec l’attitude hostile de ceux que je défendais à l’endroit de la justice et de ses représentants, mais, jusqu’alors, aucun d’entre eux n’avait été jusqu’à menacer ouvertement de mort le procureur en pleine audience.

Il y eut un long silence. Tout le monde, comme moi, avait besoin de temps pour assimiler les contours de la situation. Le Président gardait la bouche ouverte, comme s’il manquait d’air. Ses deux assesseurs semblaient tétanisés. La greffière roulait des yeux incertains, ne sachant comment retranscrire le geste auquel elle venait d’assister.

Ce fut le procureur qui reprit en premier la parole. Il fit — ce qui était sans doute la plus sage solution — comme si rien ne s’était produit, et poursuivit ses réquisitions, concluant rapidement son propos en demandant que soir prononcée une peine d’emprisonnement d’un mois avec sursis. C’était, compte tenu de la situation, d’une grandeur d’âme qui faillit m’arracher une larme.

Le Président en prit note. Il s’était fortement refroidi. On sentait qu’il ne passerait pas ses prochaines vacances au Salvador. Il demanda à Monsieur Del Santo s’il voulait ajouter quelque chose, pour sa défense, ce qui, en d’autres occasions, m’aurait très certainement fait rire, mais qui, là, me fit courir un frisson dans le dos. Puis, le Tribunal se retira, et Monsieur Del Santo fut ramené au dépôt.

Un peu moins d’une heure plus tard, tout le monde revint, pour entendre les décisions que le Tribunal allait rendre. J’écoutai patiemment la longue litanie des peines des délibérés précédant le mien. Quand enfin, j’entendis le nom de mon prévenu, je serrai les poings.

Monsieur Del Santo était sauvé. Il n’allait pas en prison. Il avait bénéficié du sursis.

Certes, le Tribunal avait multiplié par douze les réquisitions du procureur, portant d’un mois à un an la durée de l’emprisonnement auquel il condamnait le prévenu, mais, au moins, il le laissait libre.

Monsieur Del Santo, entretemps revenu à sa bonhomie usuelle, jeta ses mains vers moi et serra les miennes avec effusion. Il était très content de sortir bientôt et semblait ne pas comprendre, ni qu’il était passé près du drame, ni que la peine à laquelle il venait d’être condamné était bien plus lourde que celle qu’il aurait pu espérer, s’il s’était simplement tenu tranquille.

Après m’avoir remercié chaleureusement, il disparut de nouveau dans les entrailles du palais, dans ces kilomètres de couloirs où l’on traînait ceux qui devaient comparaître, où l’on ramenait ceux qui avaient comparu.

Je restai là, dans la salle d’audience, sans bouger, quelques instants. Puis, je me levai et quittai le bâtiment. Partout, il y avait des travaux. On rénovait les murs. On ne savait pas encore que, bientôt, on partirait, que le Palais vivait ses dernières années. Je marchai en pensant à ce qui venait de se passer, partagé entre l’humiliation, la tristesse et le rire, dissertant sur la fondamentale inutilité de mon métier. Il était rare de sentir à ce point que l’on ne contrôlait rien de la situation.

Soudain, au détour d’un couloir, je vis en face de moi un homme penché sur une plaque de bois, un de ces ouvriers qui écumaient alors le Palais. Il tenait à la main une perceuse noire, prêt à appuyer sur la gâchette. Je me figeai et je repensai à Monsieur Del Santo, à tout ce qu’il avait enduré et à la futilité de ce qui venait de se passer.

Lorsque se fit entendre le bruit de la mèche qui creusait son chemin au travers des fibres du pin, je frissonnai, pris l’escalier sur ma droite et descendis sans me retourner.

Arrivé en bas des marches, je m’arrêtai, secoué d’un rire que je ne parvenais pas à contenir. Je restai là quelques minutes, avant de réussir à reprendre à la fois mon souffle et mon sérieux.

Puis, je quittai le Palais. La nuit commençait à tomber.

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