Les chiens et les loups

Nous ne critiquons que ce qui nous manque

Même si l’on n’en sent pas le poids, le collier pèse lourd.

Au jour le jour, nous ne sentons pas sa pression sur nos cous. Nous travaillons, gagnons de l’argent, le dépensons, en parlons – de plus en plus ; mon dieu, comme nous parlons, chaque jour un peu plus, de ce que nous gagnons et de ce que, cet argent, nous faisons – et semblons ainsi être heureux.

Les jours s’enfilent sur ce long collier dont nous ne sentirons le bout que le jour où nous cesserons de le sentir et nous sommes contents ainsi.

Nous sommes heureux d’être au bout de la laisse et de sentir peser sur nos cervicales le poids lourd et rassurant de cet anneau de cuir, tout autant que de percevoir et de dépenser la contrepartie de notre asservissement.

Et puis, un jour, ce paisible accomplissement, cette quiétude non réfléchie se trouve confrontée à quelque chose qui en fissure les fondements.

Cela peut être n’importe quoi. La nature de l’événement n’a aucune importance. Il suffit que cela nous amène à réaliser que cette forme de vie que nous considérons comme indépassable, comme unique, n’est en réalité que l’une parmi d’autres, que certains vivent différemment de nous et qu’ils ne semblent pas s’en porter plus mal.

Lorsque ceux-là sont des milliardaires reconvertis dans le bio et que leurs nouvelles vies ne s’affichent que dans les pages de magazines de psychologie ou de décoration d’intérieur, cela nous convient encore. L’ordre est respecté. Ce sont les riches que se voient donner le droit à une nouvelle vie. Il n’y a là rien que de très normal, n’est-ce pas ?

Mais que des pauvres s’avisent de vouloir faire de même, dès lors, rien ne va plus.

De quel droit des loqueteux, des pouilleux, des punks à chiens, s’aviseraient-ils de vouloir accéder à la liberté ? De quel droit voudraient-ils se libérer du collier que nous endurons quotidiennement ?

D’où ces gens qui n’ont rien de commun avec nous en ce qu’ils ne se sont pas soumis aux exigences du monde prétendent-ils accéder à une liberté qui nous est refusée ?

Il nous est insupportable que des gens puissent trouver le bonheur sans les contraintes, alors que celui-ci nous est refusé, quand bien même nous les acceptons.

Parfois, un événement cristallise cette frustration à un tel point qu’elle apparaît dans l’espace public avec l’éclat d’un diamant.

Ce fut le cas ces derniers jours, qui nous ont largement offert l’occasion de contempler une population de loups qui, dans un bocage breton, refusait obstinément de porter le collier et de se plier ainsi à l’ordre auquel nous sommes tous soumis et, en miroir, une population de chiens qui s’égosillait contre tous ces galeux dont venait tout le mal.

Les Zadistes !!!

Ces loqueteux, ces pouilleux, ces punks à chiens, de quel droit viennent-ils exhiber ce à quoi nous tendons tous secrètement mais auquel nous n’avons jamais eu le courage de nous abandonner ?

A quelle légitimité peuvent prétendre ces gens qui refusent notre mode de vie, qui méprisent l’argent qui en est le fondement, qui veulent que prévale la vision du monde qu’ils se sont forgée ?

Comment des gens qui n’affichent aucun des signes extérieurs de la réussite pourraient-il venir nous donner des leçons de vie ?

C’est, pour nous, chiens domestiques tenus en laisses économique et numérique, quelque chose de proprement inconcevable.

Il importe que cette tendance, cette propension à brailler qu’un autre monde, qu’une autre existence est possible, soit étouffée dans l’œuf.

Il est essentiel que l’idée selon laquelle nous aurions tort de porter le collier ne puisse pas prendre pied dans notre imaginaire collectif.

Alors nous réagissons, comme les chiens que nous sommes, avec les moyens que la nature nous a donnés. Nous aboyons, fortement, longtemps, bruyamment.

Nous beuglons sur ces pouilleux, ces galeux, d’où vient tout le mal, nous sanctifions la propriété privée, l’effort, dès lors qu’il aboutit à, acheter quelque chose mais stipendions ces tentatives de travailler sans que cela ne rapporte rien.

Et en le faisant, nous exposons le peu que nous sommes et tout ce qui nous manque.

Nous démontrons, par nos cris même, dirigés contre ceux qui vivent, durement, leur liberté, à quel point celle-ci nous manque.

Chacune de nos insultes est un cri, chacun de nos cris est un aveu.

Nous ne sommes que des chiens, des chiens hurlant après les loups, malheureux de les voir courir sous la lune et désespérés de savoir qu’il nous suffirait d’une impulsion, d’un peu de courage, pour faire comme eux.

Nous attendons le courage. Nous attendons l’impulsion.

En attendant, nous aboyons.

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