Le maronnier du massacre

Les morts ont ceci d'appréciables qu'on peut les honorer sans se soucier de savoir s'ils auraient voulu l'être.


Il semble que la Presse française, ou du moins sa plus large partie, se soit trouvée un nouveau titre récurrent, ce qu’en langage journalistique, on appelle un marronnier, le marronnier du massacre.

L’avantage de celui-là, c’est qu’il semble pouvoir, au rebours du feuillu d’antan qui ne fleurit qu’une fois par an, servir tous les mois, voire plusieurs fois par mois.

C’est le graal du journalisme, le sujet dont on sait qu'on pourra le resservir indéfiniment, sans provoquer d’indigestion; l’équivalent, dans la gastronomie, d’une sole qui serait toujours fraîche.

Les feuilles de cet arbre, rapidement devenu majestueux, présentent un avantage majeur. Elles se voient de loin. Ecrites dans cet écarlate qu’affectionne Vigipirate, celui-là même qui coula sur le bitume et le plancher des salles de concert, un récent 13 novembre, elles brillent dans la curieuse opacité violemment éclairée (c’est la meilleure définition que je puisse en donner) qu’est devenue la presse française.

Il ne s’agit même plus, à ce stade, d’obsession de la vente. Lorsque tout le monde traite de la même chose, finalement, on en revient au même stade qu’avant, quel que puisse être le sujet. Les lecteurs du Monde ne vont pas se mettre à acheter Valeurs actuelles pour la puissance des analyses sociologiques que ce titre dispense et ceux qui ne lisent pas de journaux seront très peu à éprouver l’envie frénétique d’en acheter pour lire ce qu’ils captent déjà, quotidiennement, par des milliers d’autres canaux.

Non, ce n’est plus le simple désir d’augmenter les tirages qui peut expliquer cette étrange fascination pour le vide qu’éprouve la Presse française.

Il s’agit, purement et simplement, d’un phénomène de sidération collective où l’ensemble (ou du moins la représentativité journalistique autoproclamée) de la Presse se trouve obligée de suivre un seul et unique chemin, comme les enfants hypnotisés par la flûte du charmeur de rats de Hamelin.

Nos journalistes marchent la tête levée, l’air benêt, bêlant tous la même rengaine, celle des attentats. Les attentats avant, les attentats après, les attentats, bien sûr, pendant. Les attentats à toutes les sauces, la mort, les héros, la douleur des famille et, surtout, surtout, la glorification de nos morts.

Il ne furent que des femmes et des hommes admirables. Des symboles, des icônes, des statues, des êtres de pure gentillesse, injustement fauchés au champ d’honneur alors qu’ils buvaient héroïquement une bière ou assistaient avec bravoure au concert d’un groupe de rock.

Ils auraient, si Dieu leur avait prêté vie, évidemment bouleversé la face du Monde.

Ils sont en tout cas devenus, rôle qu’ils n’auraient peut être pas tous revendiqués de leur vivant, les figures de martyrs qui ont permis, permettront et permettront, et pour encore longtemps, d’éradiquer toute discussion et de faire baisser les yeux de celui qui oserait s’opposer à la furie sécuritaire qui s’empare de notre Etat.

Nous sommes abreuvés jusqu’à la nausée des réflexions putrides de ceux qui se clament nos représentants, assommés par la marée de désirs de contrôle, de contrainte et de répression qui semble être devenue l’ordinaire du discours politique.

Et à chaque fois qu’une Loi doit passer qui restreindra un Droit, renforcera encore plus le contrôle de l’Etat sur l’individu, élargira encore le champ de l’arbitraire gouvernemental, ce sont les figures des martyrs qui sont ressorties.

Chaque fois, les opposants sont balayés par le souvenir des morts, convoqués autant que de besoin et sur tous  les tons.

Chaque fois, on leur jette le sang des disparus à la figure. On leur impute même parfois d’avance la responsabilité du massacre de prochains innocents.

Et pourquoi ceux qui usent de tels procédés s’en priveraient-ils? Qu’est-ce qui pourrait les convaincre de ne pas utiliser la mémoire déifiée des victimes des attentats pour promouvoir une société du contrôle?

Certainement pas la Presse.

Non, ce n’est pas la Presse qui permettrait aux victimes de redevenir ce qu’elles n’ont en réalité jamais cessé d’être, des hommes et des femmes ordinaires, morts d’avoir été au mauvais moment, au mauvais endroit.

Ce n’est pas la Presse qui offrirait à tous les morts le même statut, qui ferait d’aussi gentils articles sur la famille des gens qui se sont noyés en traversant la méditerranée pour fuir la guerre que ceux qu’elle fait sur nos victimes.

Ce n’est pas la Presse qui se préoccuperait de savoir exactement où tombent les bombes que nous sommes si fiers de vendre.

Ce n’est pas la Presse qui redonnerait, enfin, à cet événement tragique mais, au regard de la marche du monde, si tristement banal, que fut le 13 novembre, de plus justes proportions, celles qui nous permettraient de revenir à une réalité où l’on peut enfin raisonner de nouveau, sans être pétrifiés par la peur, utilisés par la peur, poussés vers l’abîme par elle.

La Presse, au contraire, construit les fondations de cette angoisse permanente qui nous paralyse et nous empêche de constater, avec enfin un semblant de lucidité, que nous sommes tous également responsables de ce qui s’est produit, et les morts avec nous.

On peut penser que tout cela est exagéré, que tout cela manque furieusement d’empathie, de compassion, de bonté, voire que cela est cruel, qu’il n’y a rien de mal à honorer nos morts, à les célébrer, qu’ils sont devenus d’une essence différente par les circonstances de leur trépas.

On peut aussi estimer que c’est même insultant, de vouloir questionner ainsi la spécialité de nos morts et les mettre sur le même plan que ceux de cette vaste catégorie qui semble, chaque jour davantage, devoir porter le nom d’ennemie.

On peut même juger que c’est presque délictuel que de vouloir nous rendre tous responsables d’une attaque terroriste.

On peut.

Mais on peut aussi admettre que plusieurs décennies de lutte contre le terrorisme n’ont produit comme résultat que de le renforcer, de le porter à des niveaux jamais atteints.

On peut admettre que cette glorification de nos victimes, comme si elles étaient seules dignes d’être pleurées, renforce une réaction publique de repli sur elle-même, laquelle, manifestement et historiquement, a toujours été le terreau des drames ultérieurs.

On peut enfin admettre que cette entreprise de célébration permanente a été, jusqu’à présent l’un des supports essentiels d’une régression des Droits d’une ampleur parfaitement inédite.

On doit dès lors constater qu’aujourd’hui, la combinaison fatale de deuil, de vengeance et de contrôle n’a guère porté d’autres fruits que ceux qui donneront de nouveaux deuils, justifieront de nouvelles vengeances et apporteront toujours plus de contrôle.

Alors, même si l’on peut juger cela contre-nature, il faut arrêter de pleurer, fuir la peur et le désir de revanche, cesser de vouloir tout contrôler.

Il faut comprendre et reconnaître que nos actions ont eu, collectivement, des influences déterminantes sur le fonctionnement du monde et que, dès lors, on ne saurait se plaindre de la réaction que cela a emporté.

Il faut réinscrire nos morts dans une réalité plus large, reconnaître nos fautes, les inscrire dans l’histoire et commencer le récit d’un futur apaisé.

On doit, parce que, si on ne le fait pas, nous connaîtrons le même sort que les enfants charmés par le joueur de flûte.

A l’issue du chemin, il n’y aura que l’abîme.

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