Le bouc est mystère

Quand l'agneau du sacrifice fait des fautes de français.


Reconnaissons le, il n’y a rien de plus plaisant que de moquer, depuis le piédestal de l’homme éduqué, les fautes de français commises par le petit peuple.

Quel plaisir que de pouffer en entendant un « au coiffeur », un « malgré que », un « si j’aurais su », ou l’une quelconque de ses tournures de phrase qui témoigne immédiatement de la largeur du gouffre social qui nous sépare de celui qui les trousse.

Lorsque cette faute porte sur une expression usuelle, dont celui qui en use démontre que, s’il en a vaguement compris le sens, l’origine lui en reste inconnue, le plaisir en est encore plus délicat.

Dans cette hypothèse, en effet, l’erreur conforte l’idée, chez celui qui la repère, de sa supériorité, non seulement grammaticale, mais encore culturelle.

Entendre un « en bonnet difforme » pour un « en bonne et due forme » est un plaisir délicat pour celui dont la culture lui permet de saisir ce qu’a bien pu être, un jour, une « forme bonne et due ».

C'est une vraie joie que de se gausser de ces ploucs, de ces péquenauds et banlieusards, qui sont ridicules avec leur prétention à faire des phrases, alors qu'ils n'en ont manifestement pas les moyens, à vouloir prendre une parole qui ne leur est pas spontanément offerte.

Malheureusement, trop souvent, on n'ose pas s'offrir ce plaisir simple, cette petite douche de l'égo, qui nous le rend propre et frais comme un bébé après le bain.

Trop souvent, on redoute qu’un moralisateur nous reprenne en nous indiquant qu’il est malvenu de se moquer d’une erreur, lorsque celui qui la commet n’a pu bénéficier, en raison de son parcours personnel, d’une éducation analogue à la notre et, par peur de se voir reprendre par l'un de ces pisse-froid d'humanistes, on se brime, on se censure, on se contraint.

C'est la raison pour laquelle je veux rendre publiquement hommage à Jawad Bendaoud, celui qui a tout rendu possible.

Car s'il était un homme qui pouvait rendre socialement acceptable de railler ostensiblement les borborygmes linguistiques émis par les pauvres et les incultes, c'était bien lui.

Emprisonné après une prestation télévisuelle légendaire, magnifiquement mise en scène et glorieusement distribuée, suspecté d’être le complice des pires terroristes, Jawad est celui qui peut, qui doit et qui prendra tout sur lui. Il est notre libérateur.

Le "bouquet missaire".

Face à ces mots, écrits par cet homme, le  plaisir est sans mélange, pur, exempt du moindre relent de culpabilité, sans rien pour le corrompre.

On est libre,  détendu et il y a de surcroît quelque chose en plus.

On retrouve enfin cette vieille liberté, cette jouissance infinie, ce coït social, dont le progressisme ambiant nous avait privé, qui consiste à cracher sur la charrette du condamné à mort.

C'est très frais, c'est très plaisant. On se retrouve un peu enfant, à martyriser un camarade plus faible, dans un coin de la Cour. On ressent l'effet de groupe et la chaleur humaine; notre vie prend un sens.

Et puis, surtout, cela donne l'occasion d'un déferlement d'humour, d'une finesse absolument ébouriffante, une vague si puissante qu'elle écrase absolument tout sur son passage, contre laquelle on ne peut pas lutter.

Jawad, merci.

Merci d'être l'autel sur lequel on sacrifie les derniers vestiges de la présomption d'innocence, du secret de l'instruction et de celui des correspondances, ainsi que la simple décence vis à vis de celui qui est privé de sa liberté et qui n'a pas encore été jugé.

Merci, surtout de nous permettre de bien rigoler, en personnes conscientes de leur supériorité morale, sociale et culturelle.

On en a bien besoin.

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