Love...

La beauté trouve plus facilement son chemin vers le cœur des hommes que l’impérieux besoin de justice. Elle s’appelait Love. Elle était trop belle pour ne pas déclencher des catastrophes.

Elle fut la seule personne, parmi toutes celles que j’ai eu à assister, au sortir de garde-à-vue, avant leur passage devant le juge d’instruction, à m’être amenée sans menottes. Le gendarme marchait à côté d’elle, comme un collégien timide et, tous les deux pas, lui jetait un regard éperdu auquel elle répondait par un sourire modeste.

Elle venait d’avoir dix-huit ans, deux mois auparavant mais il était difficile de lui donner un âge précis. La fragilité de ses traits, l’innocence de ses expressions et la délicatesse de ses attaches la ramenaient vers l’enfant quand son port de tête et l’intensité de son regard la tiraient vers la femme fatale.

Elle était vêtue d’un pantalon de jogging trop grand et d’un pull informe. Le dossier m’avait appris que ses vêtements avaient été placés sous scellés pour analyses ultérieures. Mais, même cet accoutrement n’altérait en rien sa beauté.

Sur les photos qu’elle avait envoyées au jeune homme et que l’on avait retrouvées dans son téléphone, elle était encore plus spectaculaire et on comprenait immédiatement pour quelles raisons il avait été prêt à dépenser une somme considérable au regard de ses moyens afin de passer une nuit avec elle.

Love n’était pas une pute. Elle n’avait pas besoin d’argent. Ses parents, sans être riches, étaient aisés et lui assuraient une existence très confortable. Elle avait mené une scolarité tout à fait honorable et venait d’avoir le bac. Elle était dans cette période de transition où elle venait de sortir du long tunnel scolaire qui menait de l’enfance à l’âge adulte, ce moment où tout semble aussi prometteur qu’inquiétant, où la joie exubérante de s’appartenir enfin pleinement se teinte d’une nostalgie naissante des jours enfuis.

Love avait deux amis, aussi désœuvrés qu’elle. Leur principal souci dans l’existence était de disposer de suffisamment d’argent pour qu’aucun plaisir ne leur échappe. Ils avaient bien sûr commencé par ponctionner le porte-monnaie familial mais, plus ils avançaient en âge et moins ces quelques larcins suffisaient à leur offrir ce qu’ils voulaient, moins ils leur permettaient de tenir le rang auquel ils s’estimaient promis.

Ils avaient alors bifurqué vers la vente de drogue aux gens de leur lycée et de ceux alentours. Très rapidement, pourtant, ils s’étaient aperçus qu’en dépit des apparences, il s’agissait là d’un travail contraignant auquel il leur aurait fallu consacrer tout leur temps pour espérer en tirer les ressources qu’ils espéraient. Et puis, ils puisaient trop largement dans leur stock pour que cela soit rentable.

En réalité, ils avaient même tellement fait usage du produit qu’ils étaient censés vendre qu’ils s’étaient trouvés dans l’incapacité de payer leur fournisseur. C’est pour cette raison – c’est du moins ce qu’ils prétendirent par la suite – qu’ils avaient monté l’affaire dont les détails étaient étalés devant moi.

Leur plan était simple et évidemment promis à l’échec. Ils avaient projeté d’attirer, en se servant de Love et de sa beauté, des hommes dans un appartement pour, ensuite, les obliger par des moyens qu’ils n’avaient qu’envisagés globalement, à leur remettre leur argent.

Ils avaient pour cela passé une petite annonce sur un site où les femmes louaient leurs charmes et s’étaient occupé de gérer les rendez-vous.

Le premier, qui ne fut suivi par aucun autre et qui était la victime du dossier dont je venais de prendre connaissance, était un jeune agent immobilier au visage poupin.

Si les détails de la prise de contact et de la négociation des prestations étaient connus pour s’afficher dans les messages qui avaient été échangés, ce qui s’était passé lorsqu’il avait franchi la porte du petit studio demeurait flou.

Nul ne savait quel fut l’enchaînement au terme duquel le jeune homme termina le visage écrasé par le pied d’un lampadaire, à imprégner la moquette de son sang, pas mort, mais perdu pour la vie.

Les deux amis de Love soutenaient qu’ils n’avaient voulu que la défendre contre quelqu’un qui avait essayé de la violer. Aucun des deux ne reconnaissaient l’avoir frappé et, à ce stade, les conditions dans lesquelles ce garçon s’était trouvé entre la vie et la mort demeuraient obscures. Love, elle, confirmait leurs déclarations, ou plutôt, elle ne les démentait pas vraiment. Enfin, du moins, pas encore.

Mon opinion était qu’elle n’avait pas encore décidé si elle entendait se sacrifier sur l’autel de la camaraderie et qu’elle attendait sagement de voir avant de prendre position.

Je lui expliquai, comme à tous les autres, comment fonctionnait un interrogatoire de première comparution, ce qui lui était reproché, ce qu’elle risquait, ce qu’elle pouvait faire et ne pas faire.

Elle m’écouta avec attention. Son regard était profond et doux et, malgré mes efforts pour ne la voir que comme une cliente, je ne pouvais m’empêcher d’être bouleversé par sa beauté.

Love avait cette particularité de ne laisser personne indifférent. Elle le savait et en jouait, mais avec suffisamment de talent pour que chacun se croit unique.

Le juge d’instruction n’échappa pas à cette règle. Les hasards des désignations lui auraient-ils attribuée une femme que, peut-être, tout aurait été différent. Ce ne fut pas le cas. Il faut croire que la chance se porte plus facilement sur les gens gracieux.

Sur le papier, ce n’était pourtant pas la meilleure des configurations. Le juge désigné n’avait pas une réputation d’extrême indulgence et les quelques dossiers qui nous avaient mis face à face ne m’avaient pas laissé le souvenir de quelqu’un qui rendait ses décisions d’une main tremblante. Il avait plutôt le geste assez affirmé, tant pour ce qui s’agissait de la détention provisoire que pour la mise en accusation.

Pourtant, et je le sentis à peine entré dans son cabinet, il allait, dans ce dossier se comporter différemment vis-à-vis de ma cliente.

Il avait pour habitude de ne lever les yeux qu’une seconde sur ceux qui rentraient dans son bureau, avant de les baisser aussitôt sur son bureau et les feuilles qui l’encombraient. Puis, il laissait un long moment s’écouler avant de relever la tête et de prendre la parole.

J’imagine qu’il pensait que ce petit rituel asseyait son autorité et je ne l’avais jamais vu y déroger. Là, pourtant, à peine ses yeux eurent-ils croisés ceux de Love qu’ils y restèrent accrochés et qu’il ne baissa plus la tête.

Après un temps de silence, il nous invita à nous asseoir et commença son interrogatoire de première comparution. J’avais conseillé à Love de garder le silence. Au vu de la physionomie du dossier, il me paraissait urgent d’attendre avant de faire des déclarations.

C’est toujours une option dangereuse. La justice n’aime guère que l’on fasse usage des droits que la Loi reconnaît aux justiciables. Ne pas vouloir s’expliquer immédiatement devant son juge, alors même que le Code prévoit cette possibilité, est souvent l’assurance d’agacer suffisamment l’institution qu’elle vous ouvre larges les portes de la détention provisoire.

J’étais donc dans une situation délicate, l’un de ces moments en équilibre où l’on ne sait ce qu’apporteront les heures à venir, du secours de la terre ferme ou de la plongée dans le précipice.

Très vite, pourtant, je sus que tout allait bien se passer. On sent ce genre de choses. Assez rapidement. Il ne faut pas des siècles pour savoir si le ciel va s’éclaircir ou si l’orage va fondre sur vous. C’est une impression pointilliste qui ne met que quelques instants à s’imposer. C’est un tableau composé de regards, de sons, de gestes et d’une certaine épaisseur de l’air autour. C’est subtil mais c’est évident.

Celui brossé ce jour-là était lumineux, brillant, apaisé. La beauté de Love avait trouvé le chemin vers l’humanité du juge. Là où bien d’autres avaient échoué avant lui, elle avait, sans guère parler d’ailleurs, réussi à lui faire dire que la prison n’était pas la solution, à le penser vraiment, à en être intimement persuadé.

Aussi, après l’avoir mise en examen pour tous les faits qui lui étaient reprochés - ce qu’il ne pouvait guère s’abstenir de faire - il la laissa néanmoins en liberté.

Le parquet, qui était sans doute moins sensible à la personnalité de la mise en examen, qu’il n’avait sans doute pas vue, avait requis la détention provisoire et nous nous retrouvâmes dès lors devant un juge des libertés et de la détention.

Hasard ou destin, le juge qui fut saisi de ce recours eut pour Love les mêmes yeux de Chimène que celui qui venait de la laisser libre.

Ses deux amis n’eurent pas autant de chance. L’un partit vers Fleury l’autre vers Fresnes. Leurs arguments n’avaient manifestement pas emporté la conviction de ceux qui avaient examiné leur dossier.

Elle sortit donc le soir-même du Palais. Je l’attendis et l’on prit un café, en face. Elle n’avait pas l’air spécialement affectée par les presque trois jours qu’elle avait passés entre les mains de la justice. La plupart, pourtant, en sortent laminés, nerveusement et physiquement éprouvés, angoissés, incertains, trouillards, parfois très agressifs, parfois très abattus, mais toujours se sentant diminués.

Love, bien sûr, avait quelques légers cernes, quelques cheveux en bataille et, si on l’avait respiré de près - ce que tous ceux qui la croisaient rêvaient de faire - on se serait peut-être aperçu qu’elle n’avait, depuis son arrestation, pas pu se laver.

Mais, dans l’ensemble, elle était tranquille et semblait trouver, somme toute, que le caractère singulier de l’expérience qu’elle venait de vivre compensait bien les quelques désagréments qu’elle lui avait occasionnée.

Elle sirota un panaché en me racontant sa garde à vue, insistant sur tous les détails ridicules dont elle avait fait provision au commissariat. D’ordinaire, ceux qui ont à subir ce type de situations sont trop préoccupés par leur devenir pour en relever le grotesque dont elle peut parfois se parer. Elle semblait, pour sa part, avoir eu toute la liberté d’esprit nécessaire à lui permettre d’observer, avec une passion d’entomologiste, les êtres qu’elle avait côtoyés.

Plus elle m’en racontait et plus elle était d’excellente humeur et plus je la voyais ranger ce qui venait de lui arriver dans la catégorie des souvenirs finalement agréables. Elle me demanda à plusieurs reprises si, lorsque le dossier serait terminé, elle pourrait récupérer sa robe. Elle y tenait beaucoup et ne voulait pas la perdre. Elle regretta aussi beaucoup la disparition d’un petit bracelet, qu’elle n’avait pas retrouvé dans sa fouille, lorsqu’on l’avait remise en liberté.

Ce que Fred et Simon, ses deux amis, allaient devenir, en revanche, ne la préoccupait pas davantage que cela. Elle posa une question à leur sujet, mais si légèrement, si distraitement, qu’il était manifeste qu’elle n’attendait pas réellement de réponse de ma part.

Je tentai de lui en donner une, pourtant, mais je vis bien que cela, au fond, ne l’intéressait pas. Elle pencha doucement la tête sur le côté et étouffa un bâillement pendant que ses yeux se fermaient à moitié. Dans cette posture de semi-abandon, elle était encore plus belle et je m’interrompis.

Elle me dit qu’elle se sentait un peu fatiguée et qu’elle allait rentrer chez elle. Je lui demandai si ses parents, que j’avais eus au téléphone avant de passer devant le juge, allaient venir la chercher. Elle me dit qu’elle n’en savait rien mais que, de toute façon, elle n’habitait pas très loin.

Je la quittai, non sans avoir convenu d’un rendez-vous, pour préparer la suite. Je pris comme prétexte d’examiner avec elle le dossier mais je savais que ce n’était que partiellement exact. Elle faisait partie de ces femmes que l’on veut revoir, souvent.

Le juge d’instruction partageait manifestement ce point de vue et nous fit délivrer un nombre de convocations très supérieures à la normale. A huit reprises, il nous pria de nous rendre devant lui là où, d’ordinaire, il bouclait en trois fois l’ensemble de ce qu’il estimait devoir accomplir.

C’était d’autant plus surprenant que les deux autres mis en examen, eux, ne suscitaient guère l’intérêt de leur juge, qui ne condescendait à les interroger, assez rudement d’ailleurs, que lorsque leurs conseils, excédés de son indifférence, le réclamaient.

La lecture comparée des procès-verbaux de ma cliente et de ceux de ses complices ne laissaient aucun doute sur le côté vers lequel penchait le juge. Je m’en réjouissais évidemment. L’avocat s’enchaîne à son client et est donc personnellement intéressé à le voir remonter à la surface plutôt que de se noyer.

La victime ne pouvait rien dire. Son cerveau, trop occupé à se concentrer sur la respiration, ne le lui permettait plus rien d’autre. Alors, des deux versions – celle soutenue par Love et celle avancée par ses deux compagnons – ce fut, ô surprise, celle de ma cliente qui prévalut.

En substance, elle n’était au courant de rien, n’avait rien prévu, n’avait participé à rien, ou à si peu… Elle s’était bornée à se trouver là où ses deux amis lui avaient demandé d’être. Savait-elle qu’un homme allait venir pour coucher avec elle ? Oui, bien sûr. Etait-elle prête à avoir un rapport sexuel avec lui ? Elle ne savait pas. Elle avait seulement fait ce que ses amis lui avaient demandée. Avait-il été violent avec elle? Non. Absolument pas. Avait-il essayé de la violer ? Il n’avait pas eu le temps. Ses deux amis étaient sortis de la salle de bains peu de temps après qu’il soit arrivé. Que s’était-il passé alors ? Elle ne se souvenait plus vraiment. Ils avaient commencé à lui demander le code de sa carte bleue. Elle n’avait pas voulu voir ça. Elle était retournée dans la salle de bains. A un moment, l’homme avait crié. Elle était sortie. Elle l’avait vu par terre, le visage en sang, immobile. Pourquoi n’avait-elle parlé de cela à personne ? Ses amis lui avaient dit de ne pas le faire. Quels étaient ses sentiments, maintenant ? Elle donnerait tout pour que cela ne soit pas arrivé. Elle pensait sans arrêt à cet homme et espérait qu’il se rétablirait. Cela sonnait comme une symphonie.

De l’autre côté, on aurait plutôt juré entendre un concert punk joué dans une cave par des enfants hyperactifs qui n’auraient jamais touché un instrument de leur vie. Chacune de leurs auditions était plus chaotique que la précédente. Leurs versions changeaient sans cesse et, lorsque leurs avocats leur eurent lus les déclarations de Love, ils s’étranglèrent de rage et opérèrent un nouveau virage sur l’aile pour la charger. Venant après leurs multiples revirements, cela fut malheureusement insuffisant à les sauver.

Ils furent tous renvoyés aux assises, mais pas avec les mêmes charges. Les deux gamins écopèrent d’une tentative de meurtre, de séquestration, de tentative d’extorsion et de divers chefs de mise en accusation accessoires, quand Love ne fut, elle, renvoyée que pour complicité de tentative d’extorsion.  C’était, semble-t-il, le minimum en deca duquel le risque était grand de voir le parquet faire appel de la décision plus que clémente du juge d’instruction.

Les deux gamins restèrent en prison quelques temps avant l’audience. Leurs avocats réussirent tout de même à les faire libérer, malgré l’opposition de l’autorité judiciaire, qui semblait penser que ces deux petits bourgeois à peine majeurs étaient de taille à entamer une cavale internationale qui priverait l’œuvre de justice de son objet essentiel.

Ce furent donc, quelques mois plus tard, trois personnes libres qui comparurent aux assises. Deux d’entre elles portaient encore les stigmates de la détention, cette crainte latente que la prison ne les reprenne, qui fait des hommes, même libres, même innocents, des êtres d’une espèce qui ne se confondra plus jamais complètement avec le reste de la population.

La troisième personne, vierge de tout influence carcérale, était habillée sagement, sans rien d’ostentatoire, sans maquillage, sans bout de chair exhibé, sans rien qui puisse rappeler la tentatrice que certains aspects du dossier dépeignaient. Droite sur son siège de bois, devant son avocat, elle arborait un visage qui était l’image de l’innocence. Elle ignorait avec une indifférence, étudiée suffisamment pour ne jamais paraître méprisante, les regards haineux que lui lançaient les deux autres accusés.

Tous les deux semblaient bouillir. Depuis leur dernière – et seule confrontation – ils avaient saisi la nature du choix qu’elle avait opéré, l’ampleur de sa trahison, la profondeur de l’abîme qui s’ouvrait sous leurs pieds. Ils attendaient tellement de ce champ d’expression qui, pensaient-ils, leur était enfin ouvert, qu’ils trépignaient sur place. Ils ne voulaient pas être condamnés à sa place.

Mais, les cours d’assises ont une acoustique particulière qui, parfois, magnifie la vérité et, à d’autres occasions, sublime le mensonge. Cela dépend de tellement de choses qu’il est difficile de savoir, à l’avance, quelle sera l’ambiance de la pièce, la force des personnages qui s’y déploieront, l’essence de l’émotion qui s’en dégagera. Personne ne peut dire, lorsqu’il comparaît devant cette juridiction, quel sera le verdict qu’elle rendra.

Cette cour d’assises fut un de ces tableaux de naufrage que l’on voit dans les musées. Les peintres, avant les cinéastes, ont rêvé ces scènes où la vie humaine déborde avant de s’éteindre, dans ce qu’elle a de plus élevé comme dans ce qu’elle a de plus bas.

Au tableau de ce procès, Love tint le rôle du nourrisson. Elle fut cet enfant qu’une mère sacrifiée tient à bout de bras afin que le salut le préserve lui, au moins. La justice la tint à bout de bras comme si, dans ce navire judiciaire qui s’élançait, elle était ce qu’il y avait de plus précieux.

Le Président semblait en effet, lui aussi, soucieux d’épargner à cette jeune fille d’inutiles tracas. J’en avais eu la confirmation bien avant l’ouverture des débats.

Avant chaque audience d’assises, le Président est amené à rencontrer l’accusé à l’occasion d’un entretien où, assisté de son avocat, celui-ci lui décline son identité – histoire de s’assurer que l’on ne va pas juger quelqu’un d’autre – et tente maladroitement de le convaincre de son innocence, ce dont l’autre, évidemment, se bat l’œil avec la dernière insouciance.

Lorsque, Love à mes côtés, foulant la moquette feutrée qui partait du greffe de la Cour d’assises, je me dirigeai vers les bureaux du Président, je fus pris d’un sentiment mêlé de confiance et de curiosité.

Instruit de ces quelques mois d’instruction, ainsi que de mes propres émotions à l’égard de ma cliente, je ne doutais pas qu’elle parvint à s’assurer le concours de qui elle souhaiterait. Je voulais seulement voir quels seraient les moyens qu’elle emploierait pour ligoter ce poisson mort de Président dont nous avions hérité.

Je ne fus absolument pas déçu. Elle lui donna le meilleur d’elle-même et il fut conquis. Elle devint, pour lui, l’incarnation de l’innocence bafouée, de la fleur ravie à ses proches par d’odieux criminels. S’il ne la raccompagna pas jusqu’aux portes du Palais en lui baisant la main, ce fut, je pense, en raison de ma seule présence.

A la place, il nota quelque part que cette jeune fille, bien entourée, assistée par une famille aisée et manifestement victime de mauvaises fréquentations, présentait toutes les garanties souhaitables de réinsertion.

Et puisque l’on parle de sa famille, justement. Ses parents furent dans la salle à chaque journée du procès. Je mis d’ailleurs un temps à m’y habituer. Après que leur fille fut sortie de garde à vue et durant toute l’instruction, je n’avais eu aucun contact avec eux. Je les avais appelés, une ou deux fois. Silence radio. Leur fille ne me parlait jamais d’eux. La seule connaissance que j’en avais résultait de deux procès-verbaux, dans lesquels on leur demandait, en gros, ce qu’ils pensaient de leur fille.

Ils y avaient dit ce que les parents peuvent y dire, avec un tel luxe de normalité qu’il m’avait été impossible d’en tirer quelque chair, rien qui puisse nourrir le personnage que je voulais présenter. Pour être honnête. Je ne comptais pas trop sur eux. Pourtant, ils étaient là, serrés l’un contre l’autre.

Cela n’avait, au fond, aucune importance et c’était pourtant absolument primordial.

Les assises sont un monde à l’intérieur du monde, si étrange que la plus reculée des tribus d’Amazonie pourrait, en comparaison, sembler bien plus proche et bien plus cohérente. On n’y trouve, lorsqu’on y est étranger, très rarement ce que l’on y cherchait.

Le seul rapport que ce lieu entretient avec la raison, c’est au travers de ce titre du Code de procédure pénale qui lui est consacré et qui doit censément guider la marche du spectacle qui s’y joue. Ce petit livre, souvent rouge, est comme une bible à laquelle chacun des officiants se réfère et, comme toutes les bibles, il laisse des failles si béantes dans son raisonnement que chacun, à l’intérieur, peut y construire des chapelles, voire des cathédrales.

Les assises sont ainsi le lieu où, sous l’apparence d’une œuvre de raison, s’exprime l’humanité la plus bouillonnante, la plus irrationnelle et la plus imprévisible que l’on puisse rêver.

C'est une juridiction où l’on est presque toujours jugé pour autre chose que ce que l’on a vraiment fait, sur la base d’impressions, de sentiments, d’éclairs qui aurons impressionné l’esprit de ceux à qui l’on attribue la charge de sonder les âmes avant de les poser sur la balance du châtiment.

Les assises sont un théâtre, dit-on, un jeu d’apparences. Comme tout propos définitif, c’est exagéré. Ce n’est au fond rien d’autre qu’une relation humaine un peu organisée, une comédie, en somme, quelques actes très codifiés où certains jouent leur vie, une petite course sociale dans laquelle la présence de deux parents sur un banc vous rapproche, dès le départ, d’un dénouement heureux.

Certaines personnes ont un sens inné de ce genre particulier de comédie. Elles savent d’instinct quoi dire, quoi faire, comment se bouger, se placer, quel visage offrir, quelles émotions libérer, quel jeu offrir. D’autres, à l’inverse, n’y comprennent rien, agissent à contresens, parlent quand il faudrait se taire, se murent quand il faudrait s’ouvrir, s’agitent quand il faudrait rester immobile, indisposent leurs juges par chacun des mouvements dont elles espèrent qu’ils vont les sauver et terminent mâchées, digérées, broyées par une machine dont elles n’ont compris aucun des ressorts.

Dès les premiers instants, Love montra à quelle catégorie elle appartenait. Modeste mais fière, coopérative sans être soumise, belle sans que cela suscite l’inquiétude, séduisante sans être séductrice, elle savait instinctivement quel chemin emprunter pour trouver le cœur de la Cour et du jury.

Les deux autres accusés, en revanche, étaient comme des animaux englués dans un champ de boue. Chacun de leurs mouvements désespérés indisposaient leurs juges, leur panique les inquiétait, leur véhémence les indisposait, chacune des manifestations de la rage qu’ils éprouvaient les prévenait un peu plus à leur endroit.

Leurs vaines tentatives pour sortir du piège dans lequel elle les avait enfermés n’avaient abouti qu’à resserrer chaque fois plus fort le garrot qui étouffait leurs voix, les rendait inaudibles, transformait leurs protestations en injures et leurs serments en mensonges.

Chaque minute des trois journées sur lesquelles ce procès s’étala fut un boulevard pour ma cliente et un chemin de croix pour ses deux compagnons.

J’étais sans doute le seul à éprouver un malaise de plus en plus profond, à les entendre se rassembler autour d’une version qu’ils répétaient sans cesse, avec une violence chaque fois plus désespérée. J’étais le seul, sans doute, à ne pas les réputer immédiatement menteurs, ordures, à voir leurs récits comme autre chose qu’une fable inventée pour se soustraire à leur responsabilité.

Je ne pouvais rien dire. Je ne disais rien. J’observais, je réfléchissais et je rétrécissais à chaque minute.

C’était une sensation étrange, difficile à expliquer mais je sentais, physiquement, qu’à chaque minute, je devenais un peu plus petit.

Mais ce n’était que moi. Le doute qui m’avait rétréci n’avait effleuré personne.

Lorsque l’instruction à l’audience se fut achevée, que chaque étape du processus eut été franchie, il y avait, devant la Cour et les jurés, une vérité qui paraissait incontestable.

La version des deux hommes n’avait pas convaincu et elle gisait devant eux, rapiécée de revirements, d’hésitations et de mensonges, une harde dont personne ne voulait même plus s’approcher.

Même si je lui avais parfois trouvée des accents de sincérité, leur récit n’avait jamais réussi à accrocher quiconque par le collet. Il était resté à des lieux de pouvoir se glisser dans le costume de la vérité.

Alors, une autre version s’était habillée à sa place. Dans cette version, il y avait deux coupables, deux êtres indignes, qui avaient profité de la crédulité d’une jeune fille, l’avaient entraînée dans ce crime odieux et qui, aujourd’hui, n’avaient pas le courage de reconnaître leur responsabilité. Dans cette vérité, il y avait presque deux victimes. La première, affirmée, était ce jeune homme dont la vie avait ralenti au point qu’elle en était presque arrêtée.

La seconde, seulement implicite car elle était formellement accusée, n’en était pas moins parée de toutes les qualités que l’on reconnaît d’ordinaire aux victimes. C’était Love.

Les jurés l’avaient regardée avec compassion. Le juge lui avait parlée avec douceur. L’avocat général ne l’avait interrogée qu’avec d’infinies précautions. Même les avocats des deux autres accusés, qui avaient d’abord violemment tenté de fendiller la façade qu’elle offrait, de contester sa version, de mettre à nu les mensonges qu’ils lui reprochaient, avaient renoncé, conscients qu’ils se mettaient ainsi à dos ceux qui allaient juger leurs clients.

Elle fut acquittée. Ce ne fut une surprise pour personne. Même le plus mystique des parieurs n’aurait pas joué sa condamnation à cent contre un.

En revanche, les peines prononcées contre les deux autres accusés firent s’élever de leurs bancs et de ceux de leurs proches un murmure où l’incrédulité se mêlait à l’indignation. Chacun sentait qu’une condamnation était inévitable mais nul ne pensait qu’elle serait aussi sévère.

Les réquisitions étaient largement dépassées et je vis s’affaisser les épaules des avocats de la défense, qui n’avaient pourtant pas démérité.

Dans mon dos, j’entendis la mère de Love pousser un cri étouffé. Je me retournai et je la vis, la main sur la bouche, les yeux écarquillés, le visage blanc comme un linge, fixer le banc de ceux qui, il y avait quelques mois encore, étaient seulement les amis de sa fille, des adolescents beaux, enjoués, promis à une vie heureuse.

Les deux jeunes hommes tendirent leurs poignets aux gendarmes et l’on entendit résonner dans la salle d’audience le bruit des crans de métal, ce bruit sec et définitif. Ils furent emmenés comme des animaux en laisse, touchés, serrés par leurs proches, mouillés par les larmes de leurs parents, de leurs amies.

Mais aucun d’entre eux ne pouvait s’abandonner totalement à ces manifestations d’affection. Ils cherchaient tous deux, de leur regard chargé de haine, à croiser celui de Love. Elle semblait ne leur prêter aucune attention. Elle ne regardait que moi. Depuis, le début de l’audience, elle me jetait de temps à autre des regards où je lisais un intérêt qui, s’il ne laissait pas réellement deviner sa nature, était néanmoins évident.

Depuis que le Président avait prononcé son acquittement, la nature de cet intérêt semblait s’être précisée et son intensité avait nettement augmenté. Je détournais les yeux chaque fois que je croisais les siens.

J’éprouvais, à son égard, des sentiments incertains. Elle était si impénétrable, par certains aspects, qu’il m’était difficile de savoir ce que je pensais vraiment d’elle. Je me demandais si j’étais attiré par elle ou si j’en avais peur. Ces assises avaient été étranges. J’éprouvais une gêne. Je l’avais éprouvée durant tout le procès. Elle était quelque peu tempérée par le succès mais elle demeurait d’une dérangeante intensité.

On emmena les deux hommes sans que Love leur fît l’aumône ne serait-ce d’un regard.  Ils ne reviendraient, pour l’audience civile, qu’une fois qu’elle aurait quitté les lieux. Ils ne la reverraient plus, elle ne le reverrait plus, du moins pas avant longtemps. Elle le savait car je lui avais expliqué tout cela et, pourtant, elle ne les regardait même pas.

Elle voulut rester avec moi après l’audience. Je réussis à m’en débarrasser en la remettant à ses parents, dont j’eus l’impression qu’ils l’accueillaient comme une famille de hamsters recevrait un serpent. Il n’y eut aucun geste d’affection, presque aucun mot. Ils restèrent devant elle comme si elle était d’une autre espèce, comme s’ils la voyaient pour la première fois.

Je n’attendis pas de voir comment cela allait se passer et je m’enfuis sans demander mon reste.

Les jours suivants, elle ne me sortit pas de l’esprit. Je ne savais pas exactement ce que je pensais, mais elle était présente à chaque seconde depuis mon réveil jusqu’à mon coucher et, si je m’étais rappelé de mes rêves, il est certain que je l’y aurais trouvée dans chacun de leurs recoins.

Cette étrange confusion de sentiments que j’avais éprouvée à la fin des assises ne s’était pas dissipée, bien au contraire. J’étais attiré à proportion de la crainte que j’éprouvais. J’avais le sentiment d’être assis sur la lame d’un rasoir et je sentais l’incertitude me peser sur les épaules.

Et puis, trois jours plus tard, elle m’appela. Elle voulait me voir. Ses co-accusés avaient fait appel. Cela ne la concernait pas, ayant été acquittée et le parquet n’ayant formé aucun recours contre cette décision, mais elle me dit qu’elle voulait m’en parler.

J’essayai d’en discuter au téléphone, insistant sur le fait qu’il n’était sans doute pas nécessaire qu’elle perde son temps à un rendez-vous mais je ne fus pas très convaincant et elle n’avait aucune envie que cela se passe ainsi. Elle avait une voix à laquelle on ne disait pas non.

Un rendez-vous fut donc fixé. Elle me dit qu’elle travaillait pendant la journée et que, à la fin de l’après-midi, elle préparait le voyage en Asie qu’elle avait prévu de faire avec deux copines en juillet et en août. Vingt heures était le premier horaire pour lequel elle pouvait se rendre disponible.

Je raccrochai après que nous soyons convenus qu’elle viendrait à mon cabinet le lendemain à cette heure-là.

Le lendemain, à 20 heures précises, j’entendis le son bourdonnant de l’interphone.

A cette heure-là, je n’avais plus de secrétaire et j’allais donc ouvrir la porte.

Elle était sur le palier. Vêtue d’une robe crayon qui ne dissimulait rien de ses formes et qui s’arrêtait, à mi cuisses, sur des bas-résille, elle ressemblait à une vamp dans un film des années 50. Son décolleté laissait voir la naissance de ses seins et s’écartait sous la pression de leur renflement. Un grain de beauté attirait l’œil. Presque à la lisière du sillon, il semblait prêt à tomber dans l’ombre soyeuse vers laquelle le regard était attiré.

Perchée sur des talons de dix centimètres, elle était à ma hauteur. Jusqu’à présent, je ne l’avais vue qu’en baskets ou sur une hauteur de talons raisonnable et cela me surprit. Elle gardait les yeux baissés, presque rougissante, mais sa poitrine pointait vers l’avant.

Je l’invitai à entrer et m’écartai pour la laisser passer. Dans son sillage, je sentis un parfum lourd et sucré, pas un parfum de jeune fille, un parfum de femme, de courtisane.

Une fois dans mon bureau, je la priai de prendre une chaise, ce qu’elle fit avec une lenteur presque langoureuse, pendant que je me hâtai vers mon fauteuil, de l’autre côté de la table. Une fois assis, je restai quelques instants, les doigts croisés devant moi, ne sachant réellement quoi lui dire, attendant qu’elle prenne la parole.

- Je voulais vous dire merci, commença-t-elle soudain. C’est grâce à vous si je suis libre.

Je balayai l’espace d’un geste du bras, bredouillant modestement que je n’y étais pas pour grand-chose, mais elle ne voulut rien entendre. Tout en me fixant intensément, elle avait un léger sourire qui tendait la commissure de ses lèvres, presque alangui, un de ces sourires d’après l’amour, repu et satisfait.

Je ne savais plus où me mettre. Je me sentais, face à cette fille de vingt ans plus jeune que moi, comme un adolescent devant ses premiers émois.

- Qu’allez-vous faire maintenant ? lui demandai-je pour tenter de reprendre le contrôle d’une situation que je sentais m’échapper et mettre un terme à ce silence gênant.

- Je vous l’ai dit. Je vais partir en Inde, avec mes amies et, au retour, je vais commencer les études. Mais j’ai envie de partir à l’étranger. Alors, je vais peut-être me laisser un an pour réfléchir. Je ne sais pas.

- Vous pensez à eux, de temps en temps ?

La question m’était sortie des lèvres presque contre ma volonté. J’avais tenté de la formuler de la façon la plus neutre possible, pour qu’elle ne sonne pas comme une accusation. Je n’étais pas sûr d’y être parvenu.

Elle m’observa un instant avant de répondre. Ce n’était pas une fille qui parlait à tort et à travers.

- Je devrais, vous pensez ? répondit-elle enfin, d’une voix neutre.

- Je ne sais pas.

Je ne voyais pas quoi dire d’autre et le silence, soudain, s’installa. Je me maudissais d’avoir posé cette question et, dans le même temps, je me félicitai d’avoir mis sur le tapis ce qui me préoccupait.

- Et moi, je ne sais pas si j’ai envie d’en parler, dit-elle, finalement.

- Vous n’y êtes pas obligée, bien sûr.

- Vous voudriez que je vous en parle ? Que voulez-vous savoir ?

Elle avait posé la question de façon volontairement provocante, comme si j’étais un pervers qui lui demandait de raconter son viol, comme si je n’avais aucun titre à l’interroger mais, pourtant, sa voix laissait une porte ouverte. Pourtant, quelque chose dans son ton m’invitait à aller plus loin, comme si elle mettait au défi de m’enhardir et de la découvrir vraiment.

J’hésitai à répondre. Quelque chose en moi me poussait à aller plus loin mais une autre force me prévenait de ne surtout pas m’aventurer sur ce chemin. Je ne l’écoutai pas.

- Nous savons tous les deux que ça ne s’est pas passé exactement comme on l’a dit, n’est-ce pas ? l’interrogeai-je doucement.

- C’est-à-dire ? me demanda-t-elle en souriant.

- La victime ne pourra jamais témoigner et, de toute façon, vous êtes définitivement acquittée. Vous ne risquez rien à me dire ce qui s’est effectivement passé.

- Vous auriez quelque chose à boire ? demanda-t-elle.

- Ici, non, répondis-je, un peu déstabilisé par la demande.

- Vous ne voulez pas aller prendre un verre ?

- Heu, je ne sais pas, bredouillai-je. Oui, pourquoi pas ?

J’avais répondu sans réfléchir. Je me sentais mal à l’aise, dans ce bureau, seul avec elle. J’éprouvais comme le sentiment d’un danger proche et l’idée de sortir, d’être dans un lieu public, me rassurait.

A quelques pas de mon cabinet, il y avait un bar d’hôtel, un endroit calme et feutré, plus quelque chose de mon âge que du sien. Elle commanda un gin tonic, moi un whisky. Je ne regrettai pas d’être sorti de mon bureau. Ici, elle me faisait moins peur. Sous les lumières tamisées de l’hôtel, dans ce décor luxueux, elle semblait un peu plus intimidée. Je l’observai et remarquai dans sa mise des détails auxquels je n’avais pas prêté attention ; une maille filée à l’un de ses bas, un rouge à lèvres appliqué un peu trop bas, une veste un peu trop grande, un œil un peu trop charbonneux. Elle redevenait la jeune fille qu’elle avait voulu ne plus être.

Elle dut sentir qu’elle avait perdu l’un de ses atouts, car son attitude se fit plus incertaine, ses gestes plus hasardeux. Elle redevenait petite fille, ne sachant plus comment porter un déguisement qui était, soudain, devenu un peu trop lourd pour elle.

- Alors, vous ne voulez pas me dire, lui demandai-je.

- Vous dire quoi, biaisa-t-elle.

- Comment cela s’est passé, vraiment.

- Vous ne me croyez pas ?

- Franchement ? Non. J’ai vu un certain de nombre de dossiers. Ils parlent. Parfois, ils disent la vérité, d’autres fois, non. Et là, le dossier me dit que personne n’a été sincère ou alors, au milieu de tellement de mensonges que, finalement…

- Que croyez-vous qu’il soit arrivé, alors ?

Elle m’avait interrogé avec arrogance, presque avec agressivité. Elle avait au coin des lèvres un sourire curieux, à la frontière de la malice et de la cruauté. Elle était belle comme un de ces photos en noir et blanc que l’on voit parfois aux détours d’une galerie d’art, une de ces photos de femme, morte depuis des décennies mais qui vous fixent dans les yeux. Je ne savais quoi répondre, alors je pris le parti de le lui dire.

- Je ne sais pas. C’est justement ça qui me dérange. Je n’en sais rien. J’ai leurs versions, plusieurs, car ils en ont changé beaucoup et j’ai la vôtre, une seule, car, depuis le début, vous dites la même chose.

- Et alors ? C’est mal de dire toujours la même chose ? Vous ne me croyez plus ?

Je ne savais plus comment la prendre. Ses regards, sa voix, son corps, tout cela conspirait à me rendre imbécile, à brouiller les pauvres certitudes que j’avais tenté de rassembler. Et puis, soudain, quelque chose se mit à chauffer à l’intérieur de moi. C’était un énervement sournois, qui ne brûlait pas franchement mais m’échauffait progressivement, comme une rancœur que l’on ressasse. Je le laissais monter quelques instants et puis je le libérais.

- Je sais que cela ne s’est pas passé comme vous l’avez dit mais vos copains ont eu tellement de versions que je ne sais plus laquelle choisir. Alors, je comptais un peu sur vous pour me dire ce qui s’est vraiment passé. Vous ne risquez plus rien, je vous le rappelle.

- Alors, c’est ça que vous voulez ? Vraiment ? Vous voulez que je dise ce qui s’est vraiment passé ? Vous croyez qu’il s’est passé quelque chose ?

Elle s’arrêta soudainement. Son visage avait pâli et ses traits s’étaient tirés soudainement, comme si quelque chose la trainait vers l’intérieur d’elle-même. Et elle se mit à parler, sans me regarder, cette fois.

- Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’étais dans ce studio, toute seule. Tous les deux, ils étaient dans la salle de bain. Ils attendaient. Et puis, il a sonné. Il était presque plus gêné que moi. Quand je l’ai vu, je me suis dit qu’il ressemblait au fils d’amis de mes parents. On aurait dit un enfant. Je lui ai demandé d’entrer. Nous étions aussi gênés l’un que l’autre. Il m’a tendu les billets. Il avait discuté du prix avec eux, avant. Je les ai pris. Je ne savais pas quoi en faire. Je n’avais qu’une robe. Je n’’avais pas de poches. Alors, je les ai posés sur la table, à côté de la lampe. Je ne savais plus quoi faire. Alors, j’ai regardé la lampe. Je ne sais pas pourquoi. Je vous jure, je ne sais pas pourquoi. Je la regardais et il y avait des choses qui passaient en moi, des choses que je ne contrôlais pas. J’avais envie de crier et je regardais la tige noire de la lampe. J’approchai ma main et je la serrai de toutes mes forces autour du métal. Puis, je me retournai et je le frappai à la tête. Il tomba d’un coup. Je ne sais pas comment je l’avais tapé mais cela fit beaucoup de sang. J’en avais plein sur ma robe. Pourquoi je l’ai frappé? Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Vraiment. Je n’ai pas réfléchi. Il fallait que je le fasse et, quand je l’ai fait, cela m’a soulagé. Ca m’a soulagé tellement que je n’ai pas pu m’arrêter. J’ai continué de le frapper, alors qu’il était à terre. Je le frappais, je le frappais et j’avais l’impression qu’à chaque coup que je donnais, je prenais une revanche sur quelque chose. Ce sont eux qui m’ont arrêté. Ils avaient entendu du bruit. Ils sont sortis de leur cachette et ils m’ont empêché de continuer. Je l’aurais tué, sinon. Il paraît que je me suis débattue, que je voulais le frapper encore. Après, ils m’ont demandé ce qu’il m’avait fait. Mais je ne pouvais rien leur dire. Il n’y avait rien à dire. Je ne savais pas. Ils m’ont demandé s’il m’avait agressé. J’ai dû secouer la tête. Ils ont dû croire. Je ne savais pas.

Elle s’arrêta soudain et le silence s’installa. Je n’arrivais pas à trouver les mots qui auraient pu me permettre de renouer la conversation après cela. Elle ne me regardait plus, perdue dans ses pensées.

- Mais pourquoi ? demandai-je stupidement.

- Pourquoi je l’ai frappé ? Je ne sais pas.

- Il a essayé de vous agresser ? Il a fait quelque chose ?

- Non, non. Il était tout gentil. Il attendait. Il voulait juste tirer son coup.

- Mais alors, pourquoi ?

- Mais je vous dis que je ne sais pas. Je n’en sais rien. J’ai eu envie. C’est tout.

- Et les autres, qu’est-ce qu’ils ont dit ?

- Et bien, ils ont paniqué. Le type avait pas mal crié, au début. Je crois que je n’avais pas tapé assez fort, la première fois. On entendait du bruit dans la cage d’escalier. Ca ne sentait pas bon. Alors, ils ont décidé qu’ils allaient dire qu’il avait essayé de m’agresser. Et c’est ce qu’ils ont dit ensuite.

Elle me racontait cela sans aucune émotion apparente. On ne discernait dans ses propos aucune trace de malaise, de remords ni de culpabilité. Elle attrapa son verre d’une main qui ne tremblait pas et me regarda en arrondissant ses lèvres autour de sa paille.

- Mais alors, ce qu’ils ont dit, à l’audience, c’était la vérité ? Et… Et, vous n’avez rien dit ?

- Qu’est-ce que j’aurais dû dire ? Me dénoncer ? Prendre pour eux ? C’est de leur faute, tout cela. Ce sont eux qui ont organisé ce rendez-vous. Sans eux, il ne se serait rien passé.

- Mais c’est vous qui l’avez frappé!

- Et alors ? Je vous dis. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je n’étais pas moi. Je n’allais pas m’accabler pour ça. J’ai une vie à vivre.

- Mais eux aussi !

Le regard qu’elle leva soudain sur moi avait changé. C’était un regard vieux, sans âme, sans séduction.

- Vous êtes mon avocat, ou le leur ? Qu’est-ce que vous avez à redire à ça ? Vous auriez préféré perdre votre procès ? Je vous ai vu, quand ils m’ont acquitté. Vous étiez content. Ca vous a fait plaisir. Alors quoi ? Vous auriez voulu que j’avoue ? C’est ça qui vous aurait plu ?

- Mais la question, ce n’est pas moi ! La question, c’est celle de ces deux hommes qui ont été condamnés pour vous.

- Et alors ? Pourquoi n’avez-vous rien fait ?

- Comment ça ? Pourquoi je n’ai rien fait ? Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? Vous enfoncer à l’audience ?

- Mais oui. Si vous êtes à ce point préoccupé par la justice, c’est ce que vous auriez dû faire. Parce que vous saviez. Pas vrai ? Vous saviez que rien ne s’était passé comme vous l’avez plaidé. Et vous savez quoi ? Ca ne vous a pas dérangé. Vous avez fait comme si c’était la vérité. Ca ne l’était pas. Vous le saviez et vous m’avez défendue quand même. C’est en vous écoutant, à ce moment-là, que j’ai eu envie de vous.

- Que vous avez eu envie de moi ?

- Je vous regardais, pendant que vous bougiez. Vous bougez de façon sensuelle quand vous plaidez, vous savez ? Je ne sais pas ce que vous cherchez, en le faisant mais vous voir le faire, ça m’a plu. Ca m’a plu, beaucoup.

Le silence s’installa. Je n’avais plus en face de moi ni une enfant ni ma cliente, mais une créature dont je ne savais si j’avais moi aussi d’envie d’elle ou si elle me répugnait à un point que je n’aurais sur dire. Elle me regardait. Ses yeux s’étaient adoucis. Elle finit son verre et m’interrogea sans mot dire. Je fis un geste de la main à l’attention du serveur, signe universel de la demande d’addition.

Dehors, une petite bruine s’était mise à tomber. Je relevai le col de mon manteau. J’avais froid et un goût amer au fond de la gorge.

Je revoyais le visage des deux garçons quand ils avaient appris leur peine. Devant mes yeux repassaient les grimaces de rage qui déformaient leurs traits lorsqu’ils ne savaient pas comment lutter contre les mensonges qui les accablaient. Je sentais en moi le froid qui avait dû saisir leurs parents, leur famille, leurs amis, lorsque s’était abattue la masse qui fracassait les 10 prochaines années de leur vie.

Bien sûr, ils n’étaient pas innocents de tout ce dont on les accusait. Bien sûr, ils n’étaient pas moralement irréprochables. Peut-être même, s’ils avaient mis leur plan initial à exécution, auraient-ils fini par, eux aussi, par tabasser ce garçon ? Peut-être, mais ce n’était pas le cas. Ils étaient à présent en prison pour un crime qu’ils n’avaient pas commis et je ne pouvais rien faire.

Love ne s’était pas aperçu de mon malaise et babillait à mes côtés. La bruine se déposait en grésil sur ses cheveux, les coins de ses sourcils et les ailes de son nez. Elle était d’une beauté saisissante, affranchie de tout souci, de tout remords.

Elle ne regrettait rien. Ni cet homme qui gisait dans un lit d’hôpital et qui ne serait plus jamais comme avant, ni ses deux anciens amis qui allaient passer de longs mois dévorés par les puces, menacés par les rats, les autres détenus, les gardiens et leur propre désespoir. Rien n’avait prise sur elle, rien ne l’empêchait de respirer comme avant.

Elle me parlait de son prochain voyage, vers l’Asie, des endroits qu’elle allait visiter, des plages sur lesquelles elle allait dorer son corps. Elle emplissait ses phrases de mots qui évoquaient la liberté, les espaces infinis où le ciel se confondait avec la terre, où l’idée de l’enfermement se faisait irréelle et, plus elle parlait, plus mon horizon se rétrécissait, plus mon souffle se faisait court et plus la seule image qui s’imposait à moi, c’était celle des barreaux de la cellule où dormaient les deux autres.

Je dus ralentir et je portai ma main à la poitrine. Elle s’arrêta elle aussi et me regarda en penchant la tête. C’était un geste de coquetterie parfaitement naturel, qu’elle avait dû accomplir si souvent qu’elle le possédait à la perfection. C’était un stratagème qui avait dû lui permettre d’obtenir ce qu’elle voulait à chaque fois qu’elle l’avait mis en œuvre.

Il me glaça et la pression sur ma poitrine se fit insoutenable.

J’eus à ce moment l’impression qu’elle m’avait volé quelque chose. Une forme de contrôle, la sensation d’une certitude, une pensée confortable, je ne savais pas, quelque chose d’impalpable, de difficile à définir, mais assez essentiel, pourtant.

Elle s’était jouée de moi, de la terre entière, des Hommes et des dieux, de la justice et de la morale et elle était là, parfaite, jolie, confiante, séductrice. Nous marchions, côte à côte.

Mon cabinet était à une centaine de mètres de l’hôtel et, sur le chemin, plus l’on avançait, plus elle se rapprochait de moi. Arrivé devant le porche, elle me collait tellement que je sentais la chaleur de sa hanche contre la mienne.

Pendant que je tapais le code sur le clavier, j'avais la sensation de l’ombre de son corps dans mon dos.

Le bourdonnement du code retentit et je poussai la porte, comme je le faisais plusieurs fois par jour.

Elle avança en même temps que moi. Je me retournai. Sa bouche était tout prêt de la mienne. Sur ses cheveux, il y avait partout de minuscules gouttes de pluie. Elle me regardait et ses yeux étaient si profonds que les miens y perdaient pied.

Pendant un instant, je sentis mon souffle m’échapper et mon corps glisser vers le sien.

Et puis, une image me vint en tête. C’était les yeux de sa mère regardant les deux garçons à l’annonce du verdict, des yeux horrifiés, les yeux de quelqu’un qui sait qu’il s’est passé quelque chose de mal.

Une force redressa mon corps qui glissait. Je sentis contre mon dos les montants en métal de la porte, dont la raideur me permit de me tenir debout. Je m’éclaircis la voix et, en lui tendant la main avec gaucherie, je lui souhaitai une bonne soirée.

Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux une lueur mauvaise, aussitôt remplacé par une expression qui mêlait l’amusement à la lassitude.

Je franchis la marche en fer, fis deux pas dans la cour. Le bruit de la lourde porte qui se refermait détendit le poids qui pesait sur mes épaules. Je m’aperçus que je ne respirais plus. Ma poitrine se gonfla dans une inspiration de noyé. Je ne pouvais m'arrêter, comme si je n’allais jamais pouvoir aspirer assez d’air. Puis, lentement, je cessai de gonfler mes poumons et fermai les paupières. Je soufflai alors doucement et, ouvrant les yeux, me remit en marche sans me retourner jusqu’à mon cabinet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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