Aujourd'hui, Sanaa et Jérusalem

Chère Marie, Je profite de ton message pour prendre la plume, et essayer de faire le point après l'assassinat de l'ancien Président Saleh.

« J’y suis pour rien ! Je suis mort ! ». Montage circulant sur Whatsapp en avril 2018. « J’y suis pour rien ! Je suis mort ! ». Montage circulant sur Whatsapp en avril 2018.

Je vais partir de l'analyse réflexive de mes propres états d'âme, comme je le fais toujours. Cela peut sembler décalé face aux drames de l'Histoire, voire même indécent, mais c'est toujours de cette manière que j'arrive à sortir la tête de l'eau. Les prédictions sont toujours plus utiles lorsqu'elles misent sur la capacité réflexive des acteurs, au lieu de les enfermer dans des catégories. Même si à première vue, ça peut donner lieu à des ratés retentissants…

Le 23 mars 2015, tout seul dans mon appartement, j'ai pondu un billet sur Mediapart intitulé « Au Yémen, la guerre civile n'aura pas lieu ». C'était 48 heures avant le déclenchement des frappes saoudiennes et du conflit armé... J'écrivais : « La guerre civile n'aura pas lieu (…) en vertu de cette faculté propre à l'homme de s'élever au-dessus des circonstances immédiates, pour contempler le sens de l'histoire, la structure qui relie entre eux des indices jusque là imperceptibles. » Mais je n'étais pas retourné au Yémen depuis 2010, et déjà je suivais l'actualité de très loin. C'était juste une tentative pour donner sens à l'histoire en train de se faire, affirmer un point de vue sur le monde, en lien avec des choses que je sais au fond de moi. Mes anciens collègues politistes, eux, savaient parfaitement que la guerre aurait lieu. Mais peu importe la crédibilité de l'exercice, finalement : dans ces circonstances, c'était déjà énorme qu'un ami yéménite prenne le temps d'interagir à distance avec moi, et me fasse l'honneur de traduire en arabe ce petit texte, avec l'intention de l'envoyer à un journal de Sanaa. Le temps qu'il termine la traduction, les discours « va-t-en-guerre » contre l'Arabie Saoudite avaient envahis tous les plateaux télé : mon billet avait perdu toute originalité. Il n'empêche, mon raisonnement sur le fond n'est pas frappé d'obsolescence, contrairement aux analyses des politistes, qui sont toujours de très court terme. Précisément parce que l'observateur prétend s'extraire de l'histoire, il ne fait parfois qu'y adhérer, la suivre et la faire advenir, parfois contre son propre camps…

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Samedi matin, le 2 décembre 2017, j'ai écrit un texte de trois pages, dans lequel je revenais sur mon expérience au Yémen. J'écrivais à un ami Sétois, parmi ceux qui s'activent à la refondation d'une mosquée au centre-ville, et avec lesquels nous essayons de mettre sur pieds un fonctionnement associatif solide. Je lui parlais du complotisme, cette plaie intellectuelle des musulmans sunnites dans l'époque que nous traversons, qui neutralise leur conscience historique et les paralyse, à Sète comme ailleurs. Je lui racontais mon arrivée à Taez en 2003, les rumeurs qui l'avaient accompagné, et à quel point celles-ci ont pesé sur toute ma trajectoire ultérieure. [Texte posté aujourd'hui sur mon compte Academia.edu]

Juste après avoir bouclé ce texte, un ami sur Whatsapp m'informait qu'Ali Abdallah Saleh venait de tendre la main à l'Arabie Saoudite. Et lundi deux jours plus tard, alors que je bouclais un autre texte, le même ami m'informait de son assassinat.

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Face à la mort d'Ali Abdallah Saleh, il y a d'abord l'émotion, une émotion profonde, que tous les Yéménites ont ressenti (à l'exception sans doute des régions acquises aux Houthis). Si tu lis mon texte de samedi, tu pourras comprendre pourquoi : bien que son nom n'y apparaisse pas, Saleh est présent à chaque ligne. Cet homme était une institution, la Statue du Commandeur… Par ailleurs, il était sans doute le plus sympathique, le plus authentique de ces grands dictateurs arabes, et finalement la manière dont il a trouvé la mort en témoigne. Pourtant, les Yéménites avaient gardé un rapport assez infantile à cette figure, par delà sa destitution. Certains lui restaient fidèles, aveuglément, et d'autres au contraire, tout aussi aveuglément, continuaient de voir en lui la cause de tous leurs maux… Ils peinaient à lui donner sa juste place dans l'Histoire, au fond, et donc à s'y situer eux-mêmes - sauf encore une fois pour les Yéménites des régions houthies, où l'on prépare la relève depuis longtemps.

Pour tous ces Yéménites orphelins, l'émotion de ces derniers jours a été un moment de communion, manifestement, un soudain réveil à l'Histoire. Et dans les premiers temps, cette émotion a semblé en phase avec les mots d'ordre de l'État Major saoudien, sonnant l'heure de la reconquête de « Sanaa l'Arabe » : la réconciliation générale, contre l'ingérence iranienne, semblait soudain à portée de main.

[Pour les arabophones, je renvoie à deux vidéos postées lundi par Jalâl al-Salâhî, cet épicier New Yorkais originaire de Ibb (près de Taez), dont les chroniques font le buzz sur internet depuis les débuts de la Révolution. La première annonce avec gravité (et pas mal de vulgarité) l'heure de la reconquête virile ; dans la seconde, mise en ligne quelques heures plus tard, il annonce sa dernière vidéo et ferme boutique…]

Ce réveil à l'Histoire, dans l'émotion et l'enthousiasme, a très vite cédé la place à une vision d'horreur. Car sur le terrain, en réalité, les Houthis ont gagné la ville. Les Houthis ont éliminé, en même temps que Saleh, bon nombre de cadres de l'ancien parti unique. La part de l'armée qui lui était restée fidèle n'est pas prêt de s'en remettre, et le transfert d'Abu Dhabi à Riyad de son fils aîné, Ahmed Saleh, n'y changera probablement rien. Pour le camps saoudien, c'est donc une Bérézina, dont l'ampleur est tout à fait inattendue pour les Yéménites eux-mêmes. Car ces derniers auront cru jusqu'au bout, pour s'en réjouir ou pour le déplorer, que l'ancien Président renaîtrait de ses cendres.

Plus que la « réalité sur le terrain », dont je suis évidemment mal placé pour rendre compte depuis mon appartement sétois, je voudrais insister sur cette expérience subjective des Yéménites, qui voient soudain le sol se dérober sous leurs pieds. Ces Yéménites dont je parle sont nos informateurs : il faut bien comprendre que cette expérience, à terme, ne concernera pas seulement eux, et pas seulement les Arabes sunnites. Ce à quoi nous assistons, c'est le démantèlement spectaculaire du leadership américain dans la région, dont les conséquences ne sont absolument pas anticipées par les commentateurs, pour des raisons épistémiques structurelles.

Comme nous l'apprenons ce matin, Monsieur Trump compte bien annoncer aujourd'hui la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l'État Hébreux. Son allié Mohammed Ben Salman ne semble pas non plus devoir renoncer à l'offensive en cours sur la ville de Sanaa. Il circule ce matin des vidéos sur Whatsapp, montrant des files indiennes de chars en route vers la capitale… On s'achemine vers un pilonnage aérien systématique et l'enlisement dans une guérilla urbaine, aux conséquences humanitaires catastrophiques, mais dont les Houthis sortiront vainqueurs à n'en pas douter, militairement et surtout d'un point de vue moral.

Au risque de jouer les Cassandre, après avoir souvent péché par optimisme, je me permets d'avancer une idée : cette énième tragédie pourrait bien donner lieu à une reconfiguration radicale des forces en présence sur le terrain yéménite, et peut-être dans la société saoudienne elle-même, dont l'amplitude n'aura absolument pas été anticipée par les politistes.

Ceci étant dit, je ne suis pas chercheur en poste sur ces questions, ce n'est simplement pas mon job. À part communier, lors de certains évènements historiques marquants, avec ce pays où s'est jouée une partie de ma vie, je n'ai absolument pas les moyens humains et matériels de suivre l'état réel de la situation. Je me contenterai simplement de mettre à disposition du lecteur quelques intuitions rédigées en septembre 2015, juste avant de prendre un poste de prof contractuel à l'Éducation Nationale. En lisant en particulier la section des pages 9 et 10 sur « la seconde révolution des hauts plateaux », on constatera que je ne me suis pas vraiment trompé.

> mon texte "La_démence_de_Taez"

[Un texte que j'ai rédigé seul, sur lequel personne n'a jamais réagi, ne m'a jamais fait aucun retour. J'espère qu'on voudra bien excuser le non-respect des normes académiques et mon style parfois grandiloquent. On pourra aussi laisser de côté les 6 premières pages, dans lesquelles j'essaie de faire de la pédagogie d'Emmanuel Todd pour Yéménites francophones, en alignant des banalités sur l'histoire de la région].

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