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Billet de blog 8 janv. 2015

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Maroc médiéval au Louvre : la bombe n'a pas explosé

Vous avez encore quelques jours pour découvrir les dynasties berbères du Maroc médiéval, ressuscitées jusqu'au 19 janvier sous la Grande Pyramide du Louvre. Dans la crypte, en quelque sorte, de la grande cathédrale nationale…

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Vous avez encore quelques jours pour découvrir les dynasties berbères du Maroc médiéval, ressuscitées jusqu'au 19 janvier sous la Grande Pyramide du Louvre. Dans la crypte, en quelque sorte, de la grande cathédrale nationale… De fait, les témoignages archéologiques présentés sont en grande partie les reliques d'anciennes batailles, conservées dans les cathédrales du Sud de l'Europe. Mais les temps ont changé : Paris est aujourd'hui infestée de Sarrasins, que l'on autorise même à pénétrer le Saint des Saints. Neuf siècles ont beau nous séparer de ces dynasties berbères, on joue vraiment avec une matière hautement inflammable. D'autant que les expositions d'aujourd'hui, contrairement aux reliques d'autrefois, se doivent d'être les plus vivantes possible… À vrai dire, je n'arrive toujours pas à comprendre comment l'explosion n'a pas eu lieu.

* * *

Raconter l'histoire de « l'Occident musulman », il y a effectivement dans cette démarche quelque chose de potentiellement explosif. Notamment parce que cela nous amène à changer de perspective sur le « miracle andalou », en ne l'envisageant plus depuis l'Europe mais depuis une histoire politique centrée sur le Maroc médiéval. Prenons Averroès (Ibn Rushd), le fameux commentateur d'Aristote, en qui les médiévistes voient l'un des « pères spirituels » de l'Occident moderne. Par ignorance et par réflexe, on présente presque toujours Averroès comme une figure de la libre pensée, martyrisée par le pouvoir politique. Or rien n'est moins faux. Averroès a été presque toute sa vie un haut dignitaire du régime Almohade, et son commentaire d'Aristote est une commande du Sultan. Bien sûr, les Européens ont glosé durant des siècles sur l'intelligence du grand Averroès, qu'ils ne connaissaient qu'à travers ses écrits philosophiques. Mais dans cette affaire, le véritable héros s'appelle Ibn Tumart, un berbère du Moyen Atlas, dont la trajectoire fait étrangement écho à notre époque contemporaine.

L'histoire commence dans un monde où rien ne va plus, au début du XIIème siècle, sous la dynastie almoravide en déclin. L'Andalousie est minée par les querelles entre chefs de guerre, et les armées chrétiennes menacent de conquérir la Péninsule ibérique. On frise le cataclysme qui anéantira toute la civilisation. Pendant ce temps, dans un village reculé de l'Atlas, un jeune homme quitte sa terre natale en quête de science. Ibn Tumart se rend probablement à Cordoue autour de 1106, l'année où le pouvoir almoravide ordonne les premières autodafés d'œuvres de Ghazalî, à l'instigation des élites religieuses malikites. Frustré, il part étudier au Moyen-Orient, où il parfait sa formation de savant musulman. Sur la route du retour, Ibn Tumart est tellement « radicalisé » qu'il attire l'attention des autorités dans toutes les villes qu'il traverse. Arrivé à Marrakech, la capitale de l'empire Almoravide, il s'insurge contre la sœur du souverain, qu'il a vu passer dans un cortège le visage dévoilé, et manque de se faire couper la tête. Ibn Tumart retourne alors dans ses montagnes, où il finira sa vie dans la clandestinité.

Aux Berbères ignorants, Ibn Tumart enseigne que la connaissance de l'unicité de Dieu est fondée sur une nécessité purement rationnelle, et non sur l'autorité des docteurs de la Loi. Peu après sa mort, le mouvement d'Al-Muwahhidûn (« ceux qui professent l'Unicité de Dieu ») remplace les Almoravides à la tête de l'Empire, et restaure la stabilité en Andalousie. Averroès est alors un jeune homme de 24 ans, né au sein de l'élite andalouse malikite, qui est envoyé à la cour de Marrakech pour recevoir du nouveau pouvoir sa formation idéologique. D'une loyauté sans faille, Averroès est nommé grand Cadi de Séville, la capitale d'Al-Andalous. Dans la lutte contre le conservatisme des élites religieuses, la philosophie est un allié de poids. C'est donc à la demande du Sultan qu'il entreprend de commenter l'ensemble de l'œuvre d'Aristote, et c'est ce commentaire qui fera référence dans l'Occident latin pour les siècles ultérieurs.

Pour une étude scientifique des rapports entre la pensée d'Averroès et l'idéologie almohade, je renvoie aux écrits de Marc Geoffroy (notamment l'article « L'almohadisme théologique d'Averroès », publié en 1999 dans les Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen-âge). L'essentiel est ici pour moi de pointer l'énorme contre-sens qui entoure en général l'évocation d'Averroès dans le débat public. Disons-le sans détour : la « lumière » que l'Europe associe traditionnellement à Averroès est une lumière djihadiste. Ou plus exactement, c'est la lumière d'un djihadisme ayant accédé au pouvoir, et qui se retrouve contraint de composer avec les élites préexistantes. L'exposition du Louvre nous donne à voir les traces archéologiques de ce pouvoir almohade, qui se prend pour le nouveau centre du monde musulman : un peu comme Da'esh aujourd'hui, les Almohades vont même jusqu'à frapper des monnaies de forme carrée, en référence à la Kaaba de la Mecque… Mais l'exposition nous donne aussi à voir la réaction malikite, qui triomphera finalement avec l'avènement de la dynastie Mérinide, l'émergence d'une religiosité associée au culte des saints et aux lignées chérifiennes (descendants du Prophète).

En dépit de leur violence apparente, ces transitions politiques entre dynasties berbères successives s'accompagnent d'un processus continu de négociation entre des sources concurrentes de légitimité islamique. Averroès est ainsi connu dans le monde islamique pour être, non pas l'introducteur de la pensée grecque (qui lui est bien antérieure), mais l'initiateur d'une forme d'ijtihad, d'effort interprétatif en droit islamique comparé, capable de ménager une convergence dialectique entre les écoles juridiques pré-existantes. C'est cette capacité de synthèse, propre à l'islam, qui finit par produire un écosystème culturel accueillant, capable d'intégrer d'autres savoirs non-islamiques, et notamment la pensée grecque. Mais sans Ibn Tumart, il n'y aurait pas d'Averroès. Sans alternance politique, sans l'exposition du pouvoir politique à la contestation et aux tumultes de l'histoire, aucune tolérance durable n'est concevable. Qui sait si les troubles qui agitent aujourd'hui le monde arabe n'accoucheront pas d'une nouvelle ère de tolérance, portant en elle l'intégration des savoirs d'hier et d'aujourd'hui? Comme dans les derniers jours de la dynastie almoravide, le réchauffement climatique et la menace djihadiste ne sont-ils pas, au fond, les deux visages d'une même crise de civilisation? Telle est la leçon que l'on peut tirer de cette exposition : une leçon de sagesse systémique, leçon transversale de l'histoire islamique.

© Musée du Louvre

Avec une telle bombe, cette exposition aurait dû générer une insurrection islamiste au cœur de Paris! Un cataclysme qui aurait fait advenir l'ère bénie de la décroissance, rendant superflue la conférence sur le climat prévue en 2015… Hélas, rares sont ceux pour lesquels cette exposition, superbe et intelligente, aura produit une telle illumination. Car c'est bien beau de rétablir une réalité historique pouvant faire l'effet d'une bombe, encore faut-il ne pas oublier la mèche! Or à force de dépaysement, à force de décentrement, l'exposition oublie même de situer Averroès dans l'histoire.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, le nom d'Averroès n'apparaît pas. Dans la salle consacrée aux Almoravides, on mentionne un juriste de Cordoue décédé en 1126 - soit peu avant l'effondrement de cette dynastie : un certain « Ibn Rushd al-Djadd », sans plus de précision, sans expliquer au visiteur de qui au juste cet homme est le « Grand-Père » (al-Djadd). On passe ensuite aux salles consacrées à la dynastie Almohade et sa « propagande religieuse ». On ne nous parle plus de rayonnement scientifique, si ce n'est en nous montrant des horloges et des astrolabes, qui servaient à déterminer l'heure des prières. Une phrase sur le savant juif Maïmonide « que l'intransigeance Almohade a contraint à l'exil ». Et puis c'est fini, on passe à la dynastie Mérinide, qui annonce le Maroc que l'on connaît aujourd'hui : versé dans le culte des saints et le soufisme, la tolérance et la spiritualité…

Certes. Mais Averroès? Où est Averroès?!?

Averroès figure sur les brochures et dans les articles de presse consacrés à l'exposition : Averroès par-ci, Averroès par-là, le Grand Averroès… Il est la guest star de l'évènement, en quelque sorte. D'ailleurs j'ai constaté ce phénomène étrange chez certaines personnes de ma famille : elles ont visité l'exposition, et elles sont persuadées de l'avoir vu! Car elles ont vu tout ce qui accompagne d'ordinaire le nom d'Averroès : l'Andalousie, les jolies céramiques, le rayonnement des sciences, et « cette époque où l'Occident musulman était la Lumière du Monde… ». Le fameux réflexe conditionné de Pavlov, comme en Union soviétique ou dans les romans de George Orwell : Averroès est un ancien camarade de la Révolution dont on continue d'honorer la mémoire, alors que son visage est effacé de toutes les photographies.

En somme dans cette exposition, le décentrement tant annoncé ne tient pas ses promesses : c'est un décentrement qui a oublié son point de départ, et qui perd de ce fait beaucoup de son intérêt. Pour qui connaît l'histoire, la disparition d'Averroès en est le symptôme éclatant. Quant au jeune visiteur musulman venu au Louvre pour se cultiver un peu, il en ressort avec l'impression diffuse d'une manipulation. L'occultation d'Averroès est grave, parce qu'elle laisse libre court au fantasme d'une censure marocaine délibérée : comme si le Royaume Chérifien d'aujourd'hui ne pouvait concevoir la période almohade, ce bouleversement fondateur de l'Occident musulman, que comme une « crise d'adolescence » de l'histoire nationale, sans autre conséquence pour l'histoire de l'humanité. Comme si l'histoire islamique était condamnée de fait à un éternel surplace. Bien sûr, l'occultation d'Averroès n'a rien d'un acte politique délibéré : la rédaction des tableaux était nécessairement synthétique, et il a fallu faire des choix. Mais les universitaires associés à l'évènement auraient dû en percevoir les implications, et tirer la sonnette d'alarme.

Le silence des universitaires est plus étonnant encore si on le compare avec l'affaire Sylvain Gouguenheim, survenue en 2008. Dans son ouvrage Aristote au Mont Saint Michel, cet historien médiéviste proposait une thèse qui fit sensation : il y affirmait que l'Occident chrétien n'avait pas attendu Averroès pour fréquenter l'œuvre d'Aristote. Plutôt que de traiter l'ouvrage par l'ignorance, ou par la stricte critique scientifique, les médiévistes se mobilisèrent devant l'opinion publique afin de blanchir l'honneur de leur corporation. L'affaire donna lieu à un grand moment d'unanimisme académique autour de la lutte contre « l'islamophobie savante ». Moyennant quoi, l'auteur de l'ouvrage accéda au statut de Saint Martyr de la complaisance « islamo-gauchiste » (voir ici l'interview du site Riposte Laïque). Or ce qui se passe dans cette exposition du Louvre me semble bien plus grave : l'air de rien, c'est un attentat contre l'intelligence, contre l'intelligibilité de l'Histoire. Mais qu'un vieux latiniste de l'École Normale Supérieure affirme sa préférence pour lire Aristote en latin, quoi de plus normal? Quoi de plus révélateur de notre histoire intellectuelle et de ses tensions structurelles? Et pourquoi vouloir abolir cette complexité, qui est notre mémoire? Souhaite-t-on vraiment aboutir à une nouvelle loi Gayssot, et faire de la négation du « miracle andalou » une infraction passible de poursuites pénales?

Cette bruyante affaire Gouguenheim, et l'introuvable affaire sur cette exposition du Louvre, sont les symptômes d'une même pathologie : l'obscurantisme spécifique, produit par la spécialisation disciplinaire, que Gregory Bateson appelle l'ignorance de la « structure qui relie ». Si les universitaires ne citent Averroès que quand ça les arrange, ce n'est pas par mauvaise foi envers l'islam - contrairement à ce qu'ont tendance à penser la plupart des musulmans - mais du fait de leur ignorance de la structure fondamentale du savoir et de l'histoire des idées. De même, si nos universitaires sont incapables de se positionner en honnêtes hommes dans la Cité, c'est qu'en général ils ne savent pas replacer leur savoir spécifique dans la structure qui relie. Chaque discipline s'enferme dans sa propre prétention à « l'objectivité » (ou encore au « décentrement », selon une version plus post-moderne). Les universitaires auraient ainsi le don d'échapper à leur époque, et à ses contraintes épistémologiques structurelles, par la grâce d'un pouvoir magique auquel ils ne croient eux-même qu'à moitié. Ils s'interdisent en général d'intervenir dans les polémiques de l'espace public, mais s'il s'y autorisent, c'est pour s'y vautrer : confondant systématiquement leurs modèles avec la réalité, ils prennent au nom de la Science des postures de justiciers, devant des musulmans impuissants et déboussolés qui les accueillent en sauveurs.

En réalité, la solution ne viendra que d'une mobilisation intellectuelle interne à la communauté musulmane. Il nous faut sortir de la terreur intellectuelle qui y règne actuellement, notamment sur les questions de djihadisme. Nous devons mener la coalition de ceux qui ont encore la tête à peu près bien faite. Tenons bon. Nous sommes la lumière du monde.

* * *

Je rumine ce texte depuis mon passage au Louvre le 24 décembre dernier, au point de ne pas en dormir la nuit. J'ai fini par l'accoucher sous cette forme hier matin, juste avant d'apprendre l'assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo. J'aimerais dédier ce texte à leur mémoire.

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