La cybernétique de l’affaire Merah

À l’heure des gilets jaunes, est-il permis d’attendre autre chose d’un nouveau procès Merah ? Qu’au moins sur cette affaire douloureuse, les élites consentent à énoncer ce que la société française a su instinctivement au moment des faits ? Je m’efforcerai ici de pointer l’obstacle épistémologique auquel est adossée toute cette affaire, et d’expliquer pourquoi la digue ne tiendra pas éternellement.

Mohammed Merah sous le regard de « Hassan », le policier du Renseignement Territorial chargé de sa surveillance en juillet 2011, dans un documentaire télévisé de mars 2013. L’un et l’autre, pourtant, étaient alors aux prises avec la même institution… Mohammed Merah sous le regard de « Hassan », le policier du Renseignement Territorial chargé de sa surveillance en juillet 2011, dans un documentaire télévisé de mars 2013. L’un et l’autre, pourtant, étaient alors aux prises avec la même institution…

Deux mots pourraient résumer l’affaire Merah - ou du moins, ce que l’on s’en raconte depuis sept ans dans les médias et les hautes sphères de la société française : « dysfonctionnements » et « dangerosité ». « Y a-t-il eu des dysfonctionnements ? La dangerosité du jeune Merah a-t-elle été sous-estimée ? ». Tous les commentateurs ressassent en boucle ces mêmes questions, comme hypnotisés par le bord d’une falaise, une inquiétante étrangeté. Car cette manière de poser les choses postule en fait l’existence de deux évènements, survenus dans des espaces que l’on suppose autonomes : l’évènement « dysfonctionnement » et l’évènement « dangerosité », dont la rencontre aurait produit l’affaire Merah…

Cela appelle déjà une remarque très simple, d’ordre probabiliste. Soit deux évènements rares A et B, régis par une probabilité de 1/1000 pour l’un et l’autre. Alors la coïncidence de ces évènements (notée A⋂B), a pour probabilité le produit des probabilités de départ : P(A⋂B) = P(A)×P(B) = 1/1000 × 1/1000 = 1/1000000 (un sur un million). Autant dire une hypothèse qu’il convient d’écarter dans toute tentative d’explication crédible.

Pardon de mettre un terme à la chasse aux papillons, mais l’affaire Merah n’est pas la collision entre deux astéroïdes, dont on pourrait reconstituer les trajectoires dans des espaces distincts. Elle n’est pas la rencontre d’un « dysfonctionnement » et d’une « dangerosité », deux concepts qu’il faut d’emblée considérer comme inopérants. Ou si l’on veut à tout prix les conserver, alors la statistique nous oblige à considérer que ces deux évènements n’en font qu’un, que l’un est la cause de l’autre. Ou bien la « dangerosité » a produit le « dysfonctionnement » - c’est-à-dire que Merah a « mis l’État à genoux » (comme sa mère l’aurait affirmé, semble-t-il…) - ou bien au contraire c’est le « dysfonctionnement » qui a produit la « dangerosité », qui a déclenché le passage à l’acte - c’est-à-dire que l’État a fait craquer Merah (de manière volontaire ou pas selon les stades de l’histoire). Dans l’affaire Merah, il y a un peu de tout cela.

Mais tout ce qui est pointé depuis sept ans, dans la presse et dans les tribunaux, en termes de « dysfonctionnement » et de « dangerosité », relève d’un quiproquo systématique, où l’on décontextualise et présente comme scandaleux ce qui relève du fonctionnement normal de l’institution, et du fonctionnement normal d’un croyant.

La différence qui fait la différence

« Dysfonctionnement » et « dangerosité » sont en fait deux points de vue sur un même processus d’interaction entre Merah et l’institution de la DCRI : une interaction qui s’étend sur plusieurs années, paradoxale mais extrêmement profonde, qui engage plusieurs niveaux de conscience chez Mohammed Merah, et plusieurs niveaux institutionnels dans l’institution du Renseignement. Mais tout cela de manière structurée et stable d’un bout à l’autre de l’histoire.

La description correcte de ce type d’interaction a posé à la science un certain nombre de problèmes, qui ont tous été levés par l’essor de la cybernétique : un paradigme né aux Etats Unis dans les années 1940, à l’origine dans l’étude des interactions homme-machine, et qui a révolutionné depuis toutes les sciences du comportement. Le paradigme est centré sur la notion d’information, « particule élémentaire » de tous les phénomènes interactionnels, et sur l’étude des processus de traitement, de codage, de structuration dynamique et d’évolution des systèmes en interaction. Dans ce nouveau cadre conceptuel, l’information est définie a minima par cette formule élégante : l’information est une différence qui fait la différence.

Cette conception de l’information constitue une rupture radicale avec toutes les approches antérieures, qui abordaient le problème de la communication à partir du sens, le partage d’une signification. Ici, on ne dit plus rien du contenu subjectif de l’information. Entre deux entités, il peut exister une interaction stable et durable, sans forcément que ces dernières ne soient au clair quant au sens qu’elles lui donnent, sans même que cette absence d’accord subjectif ne constitue une menace pour la stabilité de l’interaction.

  • Dans l’affaire Merah, on connaît très bien le point de vue interne de l’institution du Renseignement. Les désaccords entre le chef de la direction centrale Bernard Squarcini et son directeur régional, Christian Ballé-Andui, ont été largement exposés, aussi bien dans la presse qu’à l’occasion des différents procès. Mais par delà ces divergences, liées à leurs positions institutionnelles respectives au moment des faits, c’est la cohérence d’une institution qui s’exprime. D’ailleurs l’un comme l’autre n’ont jamais changé de posture dans cette affaire : ce n’est pas comme s’il y avait le moindre doute, au sein de la DCRI, sur ce qui s’est réellement passé.
  • On connaît très bien aussi la subjectivité de Mohammed Merah. On a les témoignages de sa famille - très riches et détaillés, notamment le témoignage du frère aîné Abdelghani (rédigé avec Mohamed Sifaoui) - ceux de son avocat et des travailleurs sociaux, de ses amis, de son patron carrossier et de son entraineur de foot… On dispose en outre d’un document étonnant, sans équivalent dans les autres affaires : une longue négociation au talkie-walkie avec les policiers du RAID qui assiégeaient son appartement, dans la journée du mercredi 21 mars 2012. Toute personne qui s’est penchée sérieusement sur l’affaire Merah n’a pas manqué de se plonger dans ce « document exclusif », dans l’espoir d’y repérer la trace des fameux « dysfonctionnements » internes à la DCRI. Seulement voilà : le jeune homme répète à l’envi sa volonté de « faire le djihad » et de « venger les frères » (Palestiniens, Pakistanais…), des pages et des pages d’une prose répétitive et peu élaborée, mais très cohérente dans son endoctrinement. Voilà la subjectivité de Mohammed Merah.

Ce n’est donc pas que l’institution du Renseignement n’arrive pas à comprendre ce qui s’est passé. Et ce n’est pas non plus que Mohammed Merah ne savait pas pourquoi il passait à l’acte : il passait à l’acte « pour Allah », et il l’affirme suffisamment clairement. Le seul problème, c’est l’incapacité de la société française à faire le pont entre l’un et l’autre, en posant les bonnes questions. Non pas : qui a ordonné à Merah de passer à l’acte ? Quel réseau djihadiste étranger ? Quel agent double, ou quelle chaîne de commandement occulte ?… La question est plutôt : comment l’information s’est-elle propagée ? Quelle est la différence qui a fait la différence ?

Si les enseignements de la cybernétique avaient été pris en compte dans l’analyse rétrospective de l’affaire Merah, aucune des poursuites contre Abdelkader n’aurait été possible. Et pourtant depuis sept ans, cette persécution judiciaire se poursuit. À travers ces procès, les familles de victimes cherchent une réponse que la société française semble incapable de leur apporter.

L’affaire Merah et la stratification éducative

« Dysfonctionnement » et « dangerosité ». Depuis sept ans, l’immense majorité des discours produits sur l’affaire Merah s’appuient implicitement sur une pré-conceptualisation proprement délirante. Une conception qui cloisonne la réalité en sphères de compétences, où chaque spécialiste peut faire valoir son modeste « éclairage », et où l’évènement se conçoit presque toujours comme la rencontre de plusieurs « facteurs ». Comme le remarquait bien Gregory Bateson dans les années 1970 (voir ci-dessous à 00:27), cette conception de la « réalité » porte la marque d’une couche sociale particulière, celle des diplômés du supérieur, qui sont conditionnés pour y adhérer. Mais elle n’a strictement rien à voir avec la réalité ordinaire, telle que les gens ordinaires en font l’expérience.

غريغوري بايتسون و((إيكولوجية الذهن)) Une écologie de l'esprit © Nora Bateson

Il faut se souvenir des tout premiers mois du mandat de François Hollande, celui qui nous avait promis une présidence « normale ». Tous les éléments de langage associés à l’affaire Merah se sont imposés dans ce contexte politique très particulier, moment d’une communion fugace entre les élites intellectuelles parisiennes et le pouvoir. Initialement, les ministres de Nicolas Sarkozy avaient plutôt parlé d’un « loup solitaire », une formulation qui ne satisfaisait personne. Il fallait mettre du sens sur cette tragédie, et sur le supposé « échec de l’intégration » qu’elle était censé sanctionner, dans la vision du monde des élites diplômées. Plutôt que de simplement tirer au clair ce qui s’était passé, il était plus facile de ressasser des analyses éculées depuis des décennies.

L’appréhension rationaliste de la « réalité » s’accompagne toujours d’une incompréhension et d’une peur, qui lui sont inhérentes. On pourrait le dire du président Macron et de sa clique - de l’épisode du transpalette enfoncé dans la porte d’un ministère, qui fit fuir ledit ministre (également porte-parole du gouvernement) dans un souterrain avec son garde du corps… Or bien en amont de la situation actuelle, à travers l’affaire Merah, ce rationalisme borné avait déjà pris le pouvoir sur toutes les réalités liées à l’islam. Une tentative désespérée de recolonisation interne, rythmée par les coups de menton de Manuel Valls.

L’affaire Merah n’est pas venue d’ailleurs. Elle doit nous apparaître aujourd’hui dans sa globalité - avec ses convulsions ultérieures tout au long du quinquennat de François Hollande - comme une prémice du mouvement social qui s’exprime à présent. Je comprends le scepticisme que cette affirmation ne manquera pas de susciter, mais c'est sur ce constat que débouche mon approche cybernétique de l'affaire Merah. Le burn out d'un jeune Franco-Algérien, proche sans le savoir des milieux du renseignement, était en réalité le symptôme d'un malaise sectoriel particulier : celui des informateurs musulmans. Mais cette prémice fut capturée dès l’origine par l’État, et elle n’a fait que s’envenimer. Un peu comme ces rosiers plantés au bout des rangées de vignes, signes avant-coureurs à l’attaque d’un champignon qui, si rien n’est fait, ravagera l’ensemble du vignoble. Comprendre que les attaques djihadistes ne sont jamais venues que de son sein, c’est pour la société française un difficile changement de paradigme - autant pour les musulmans que pour les autres d’ailleurs. Dans l’affaire Merah, les couches diplômées se débattent avec une projection de leur propre rapport au monde. Mais le mouvement social des Gilets Jaunes pourrait bien déboucher sur une ré-évaluation spectaculaire de toute cette affaire, qui a fait tant de mal à la société française.

Accéder à mon « chantier Merah »

L'islam français et le mouvement des gilets jaunes. L'islam français et le mouvement des gilets jaunes.

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