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Billet de blog 12 janv. 2015

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Pour sortir de « l'effet Villepin »

Et si nous marchions maintenant pour Mohammed? Si nous organisions une manifestation républicaine d'hommage au Prophète de l'islam, et à ceux qui suivent son exemple? Un hommage aux millions de personnes qui, en France et ailleurs, ont traversé pacifiquement les deux dernières décennies, répondant à la violence par la patience, par l'intelligence et l'écoute de l'autre.

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Depuis la chute de l'URSS et la première guerre du Golfe de 1991, le monde musulman est la cible presque exclusive de l'industrie guerrière de nos gouvernements. Sans même parler de la Palestine, rappelons que tout au long des années 1990, l'Irak a été soumis à un embargo meurtrier et à des bombardements aériens périodiques, dans l'indifférence générale des opinions publiques occidentales. Notre pays était, depuis le début, partie prenante de la coalition occidentale. Puis il y a eu les attentats du 11 septembre 2001, et la machine de guerre s'est abattue de manière plus violente encore sur ces pays. En comparaison, on devrait reconnaître que la réponse des musulmans, globalement, fut étonnamment pacifique. Mais voilà que vers l'année 2005, une intense vague d'émotion populaire fut soudain déclenchée par quelques caricatures publiées au Danemark…

À cette époque l'Europe continentale, et la France en particulier, était toute auréolée de son opposition à une seconde campagne militaire en Irak. Le discours de Dominique de Villepin à l'Assemblée des Nations Unies n'empêcha en rien la guerre, mais peu importe finalement, cela suffisait à nous placer au-dessus de la mêlée. La France et l'Europe allaient traverser la décennie 2000 sans avoir à se sentir responsable, ni à se remettre en question : sans avoir à subir la honte de porter le même passeport que George W. Bush, ni la même foi qu'Ossama Ben Laden. Le sketch de Dieudonné sur le soldat de Tsahal (dec. 2003) s'inscrit dans cette période : c'était l'époque où les ministres israéliens alignaient les provocations diplomatiques par des déclarations sur l'insécurité des juifs français et la nécessité pour eux d'émigrer en Israël - mais la France frondeuse riait encore à gorge ouverte. Sauf que, pendant que la France et l'Europe distribuaient ses bons et mauvais points aux « extrémistes de tout bord », le monde à feu et à sang engageait sa nécessaire transition vers un monde multipolaire…

En 2005, face aux protestations musulmanes contre les caricatures publiées par le Jyllands-Posten, il aurait été si simple pour le gouvernement danois d'appeler le journal conservateur à la retenue, simplement par décence à l'égard des tragédies qui se déroulaient un peu partout sur la planète. Au lieu de cela, l'intelligentsia européenne décréta « Nos valeurs sont attaquées », comme l'avait fait George W. Bush quelques années plus tôt. Et la plaie du populisme le plus sombre déferla sur l'Europe. La cause du journal conservateur danois fut reprise dans notre pays par un journal d'extrême gauche, avec une virulence et une vulgarité inégalée. Vu du monde musulman, les caricatures pornographiques de « Charia Hebdo » appelaient nécessairement un rapprochement avec le scandale de la prison d'Abu Ghraïb, survenu quelques années plus tôt. Mais cela, nos dessinateurs ne l'ont pas imaginé un seul instant, puisqu'ils étaient de gauche, puisqu'ils étaient pour la paix. Et nos universitaires « de terrain » n'ont pas su faire raison garder à nos caricaturistes, enfermés qu'ils étaient eux-mêmes dans leur intellectualisme, la même auto-satisfaction chronique. Voilà ce que j'appelle « l'effet Villepin ».

Après avoir raillé pendant une décennie « l'ignorance crasse de l'Américain moyen à l'égard du monde extérieur », les Français se retrouvent aujourd'hui dans la même position, trop embourbés dans leur marasme pour regarder au-delà du bout de leur nez. Quatre millions de Français ont manifesté hier « pour la défense de nos valeurs et contre le terrorisme », dans une grand messe orchestrée par la télévision et les chefs d'État européens. L'émotion face au drame de mercredi était légitime, mais n'était-il pas urgent de changer de disque? Ce même mercredi, dans la capitale du Yémen, quarante jeunes hommes sont morts, qui faisaient la queue pour déposer leur dossier d'inscription à l'Académie de Police. Depuis 2001, d'année en année, la situation politique s'y est dégradée, en lien direct avec la politique sécuritaire menée par les grandes puissances, au point que ce genre de drame est aujourd'hui quasi-quotidien. Les Français qui ont manifesté hier ont-ils la moindre idée de cette descente aux enfers que vivent les Yéménites? Ces derniers n'ont-ils pas d'autres « chats à fouetter » en ce moment - pour user d'une dérision à la Charlie Hebdo - que le massacre d'une bande de copains du XXème arrondissement par une autre bande des Buttes Chaumont? Quand nos pays industrialisés cesseront-ils de tenir les pays pauvres pour responsables de leur propre incapacité à vivre ensemble? Plutôt que d'enquêter au Yémen sur d'improbables filières djihadistes, coupables d'avoir endoctriné nos trois pieds nickelés, il vaudrait mieux chercher à comprendre les ressorts de cette ignorance de masse qui continue de sévir dans notre pays. Et plutôt que de scruter la communauté musulmane avec suspicion, il est temps de saisir la main qu'elle nous tend au quotidien, par un comportement qui reste à bien des égards exemplaire.

Et qu'enfin, les musulmans nous entraînent vers ce monde multipolaire qui nous attend dehors! Mais la première étape est de reconnaître notre erreur : à l'heure où l'Amérique de Bush mettait le Moyen-Orient à feu et à sang, nous aurions dû respecter les cortèges pour la défense du Prophète Mohammed, et y voir l'expression légitime de la dignité musulmane, la source silencieuse de son pacifisme.
Ensemble, nous organiserons cette autre marche, en hommage au Prophète de l'islam. Les gamins y porteront des pancartes « Je suis Mohammed », et nous penserons très fort à nos amis de Charlie Hebdo. Tous ensemble, nous arracherons cette liberté d'expression : la liberté de s'aventurer chez l'Autre, de s'identifier et de comprendre, plutôt que de caricaturer à loisir une population déjà tenue en joue par l'ensemble du système sécuritaire de la planète. Pour honorer vraiment la mémoire des martyrs de Charlie Hebdo, nous sortirons de l'obscurantisme au fond duquel ils se débattaient, avec leurs pauvres outils d'artistes, leur sens du tragique et de l'ironie.

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