Vincent Planel
Enseignant en mathématiques, anthropologue indépendant
Abonné·e de Mediapart

21 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 janv. 2011

Vincent Planel
Enseignant en mathématiques, anthropologue indépendant
Abonné·e de Mediapart

La chute du tyran (microhistoire de l'Affaire Canto-Sperber)

L'histoire se souviendra que Monique Canto-Sperber fut contrainte de quitter son trône à la direction de l'École Normale Supérieure, suite à une affaire ayant éclaté un certain 14 janvier 2011. Celle-ci avait cédé aux pressions exercées par le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France pour faire annuler in extremis une conférence sur la Palestine. La conférence devait rassembler plusieurs personnalités éminentes, députés et ambassadeurs, et aussi un certain Stéphane Hessel

Vincent Planel
Enseignant en mathématiques, anthropologue indépendant
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'histoire se souviendra que Monique Canto-Sperber fut contrainte de quitter son trône à la direction de l'École Normale Supérieure, suite à une affaire ayant éclaté un certain 14 janvier 2011. Celle-ci avait cédé aux pressions exercées par le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France pour faire annuler in extremis une conférence sur la Palestine. La conférence devait rassembler plusieurs personnalités éminentes, députés et ambassadeurs, et aussi un certain Stéphane Hessel, ancien résistant et Ambassadeur de France (un homme généreux qui venait de faire son apparition sur la scène médiatique, en quelques semaines et 32 pages). L'affaire avait scandalisé l'ensemble de l'ENS, soudant professeurs et élèves dans une mobilisation durable, fermement décidée à obtenir le départ de l'odieuse directrice. Elle quitta son palais aux premiers jours du printemps de l'année 2011, après de sombres heures et une lutte acharnée.

Pourtant dans les premiers jours, l'affaire n'avait été portée à la connaissance de la communauté normalienne que par un petit mail collectif, curieusement intitulé :

« [cmh] Trans.: Communiqué des normalien-ne-s (et étudiant.e.s de l'école) indigné-e-s d'une ENS indigne »

Bien évidemment, l'histoire ne se souviendra pas de ce petit détail cocasse, noyé dans des journées si admirables. Mais si l'histoire ne devait pas suivre ce cours glorieux? Et si ce qui devait mécaniquement se produire, échouait en fait à se réaliser? Alors il se trouvera bien un Giovanni Levi du futur pour analyser, en micro-historien, pourquoi cette affaire n'a pas eu lieu. Et ce spécialiste de « l'histoire au ras du sol » ne manquera pas de s'interroger sur l'étrange typographie de ce message initial qui, précisément, échoua à embraser la révolte. En plongeant dans les archives de l'ENS, il exhumera sans doute d'autres débats qui, à cette époque, obsédaient le militantisme de cette petite communauté : l'égalité de traitement entre normaliens et étudiants non-normaliens, ainsi que l'égalité des sexes. Mais que venaient donc faire ces problématiques, quand il s'agissait du CRIF et de Stéphane Hessel? Notre historien devra probablement réfléchir aux traits particuliers de la sociabilité de cette époque : que se passait-il donc au sein de ces groupes militants, qui les amenait à produire systématiquement des mots d'ordre aussi parasités? D'où venait ce manque de confiance chronique dans l'éloquence du verbe? Quelles déficiences ces bizarreries typographiques devaient-elles rituellement pallier? Et pourquoi à cette époque, seul un vieux diplomate nonagénaire semblait à même de porter un verbe intelligible? Quoi qu'il en soit, ces militants furent plongés dans l'oubli de l'histoire.

Quand on a un message important à faire passer, il s'agit de choisir un titre clair et éloquent. Par exemple :

« Les Normaliens s'indignent d'une directrice indigne ».

Franchement, vous méritez des pair-e-s de baff-e-s.

Amicalement,

Vincent Planel (ancien élève, qui reçoit toujours vos mails)

PS : Et fallait-il vraiment surfer sur la vague « Indignez-vous! », en ces circonstances...?

Pour en savoir plus :

Le communiqué du CRIF : http://www.crif.org/?page=articles_display/detail&aid=23242&returnto=accueil/main&artyd=70

À propos des "dérives inquiétantes" auxquelles doit faire face Madame la Directrice, et dont s'émeut ce monsieur du CRIF à la fin de son communiqué : http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/100111/luniversite-besoin-de-fonctionnaires

Enfin, le communiqué en question : http://www.france-palestine.org/article16476.html

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte