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Billet de blog 20 avr. 2015

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Au Yémen, la Communauté Internationale soutient l'État Islamique

Le 20 mars dernier, trois bombes explosaient simultanément dans deux mosquées de Sanaa, en pleine prière du vendredi. Il y eut 142 morts et environ 300 blessés. À l'époque, l'implication militaire de l'Arabie Saoudite n'était pas reconnue comme évidente.

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Le 20 mars dernier, trois bombes explosaient simultanément dans deux mosquées de Sanaa, en pleine prière du vendredi. Il y eut 142 morts et environ 300 blessés. À l'époque, l'implication militaire de l'Arabie Saoudite n'était pas reconnue comme évidente. L'information fit surface dans les médias internationaux (ici, ou ), puis disparut tout aussi rapidement, car elle n'intéressait à peu près personne. À présent, le Yémen est sous le feu des bombes, de fabrication américaine, larguées par l'Arabie Saoudite et sa coalition. Et de ce fait, il est aussi sous le feu des projecteurs. Qu'ils soient francophones, anglophones ou arabophones, les médias nous informent chaque jour des derniers développements, en ressassant le même storytelling sur les origines du conflit : le groupe rebelle soutenu par l'Iran, le Président légitime en fuite, l'intervention d'une coalition menée par l'Arabie Saoudite. Mais les attentats du 20 mars ne sont jamais mentionnés. C'était il y a pile un mois, six jours exactement avant le début des frappes aériennes, mais ils sont déjà oubliés.

En visionnant une vidéo amateur prise au moment de l'une des explosions, on s'aperçoit que les victimes n'étaient pas de simples fidèles en prière, plutôt les spectateurs d'une sorte de meeting politique. Les mosquées visées étaient le Quartier Général des idéologues du mouvement - dont plusieurs périrent dans l'attaque -, un haut-lieu de recrutement pour la mobilisation zaydite. Il n'empêche, c'était une attaque d'une barbarie terrible, sans commune mesure avec les exactions commises jusque là de par et d'autre. Un acte de guerre totale avant l'heure. Juste avant l'heure. Or cette attaque intervenait dans un moment étrange, un moment charnière, où commençaient à s'organiser de nouvelles tractations, potentiellement cruciales pour l'avenir du pays.

Depuis 2011 et jusqu'à ces derniers mois, l'Arabie Saoudite avait réussi à imposer au Yémen, avec la bénédiction de la Communauté Internationale et des partis d'opposition issus de l'ancien régime, l'intrusion systématique du Conseil de Coopération du Golfe dans toutes les négociations politiques internes au pays. En 2011, c'est le CCG qui a maintenu au pouvoir le Président Ali Saleh durant de longs mois, de manière à mater tout espoir de révolution pacifique, avant de négocier en 2012 sa destitution au profit de son vice-président, Abd Rabo Mansour Hadi : un président faible, dénué d'assise politique, qui ne pouvait se maintenir au pouvoir qu'en instrumentalisant le soutien américain et en encourageant la division de ses adversaires politiques. Ce blocage a plongé le Yémen dans une crise économique et sociale sans précédent, à l'exception des régions du Nord où la rébellion Houthi imposait sa propre administration. Petit à petit, ce mouvement a élargi son assise territoriale, jusqu'à contrôler l'ensemble des régions de confession zaydite, y compris la capitale en septembre 2014, en incorporant les forces restées fidèles à l'ancien président Ali Saleh. Bien sûr, la perspective d'une reconnaissance diplomatique par l'Iran a pu contribuer à crédibiliser l'alternative représentée par le mouvement Houthi. Mais cet essor fut surtout la conséquence du fiasco entretenu par le Président Hadi et les pays du Golfe, par l'ingérence du lobby militaro-industriel américain et du lobby humanitaire international. Réunis au chevet du Yémen, l'ensemble des spécialistes et organisations internationales devait bien l'admettre : entre leurs mains, l'état du malade ne faisait que s'aggraver.

Après des mois d'enlisement, cette situation fut rompue le 22 janvier par la démission surprise du Président Hadi, qui souhaitait ainsi contraindre ses adversaires à assumer leurs responsabilités. Et de fait, à la surprise générale, les Houthis acceptèrent de prendre le pouvoir qu'on leur offrait. Sortant de la posture essentiellement contestataire dans laquelle il s'était cantonné jusque là, le mouvement annonça le 6 février une réforme constitutionnelle et la formation d'un « Comité Révolutionnaire », à la mode iranienne. Ce tournant imprévu fut loin de susciter l'enthousiasme de la population, en dehors des zones zaydites, mais il avait l'attrait de la nouveauté. Les Houthis proposaient de nouvelles règles du jeu, ouvrant un chemin peu balisé, mais qui pouvait néanmoins susciter un certain espoir. Pour les anthropologues connaissant le Yémen, il laissait en outre présager une réconciliation avec l'histoire longue du pays : celle d'un imamat zaydite millénaire, aboli en 1962 sous la pression modernisatrice de l'Egypte nasserienne (à l'époque, contre l'Arabie Saoudite). Même les États-Unis accueillaient cette perspective avec un certain soulagement. Mais dans l'immédiat, le seul État préparé à cette évolution était l'Iran, qui offrit au nouveau « Comité Révolutionnaire » une reconnaissance diplomatique en grande pompe. À l'inverse, les pays du Golfe reçurent la déclaration constitutionnelle comme un « coup d'état ». Ils déplacèrent leurs ambassades à Aden, en signe de protestation, sans être suivis par le reste de la Communauté Internationale : les grandes puissances se contentèrent d'évacuer leurs ambassades pour « raisons de sécurité », mais adoptèrent d'abord une position plutôt attentiste. Les États-Unis comprenaient que leur présence militaire à Sanaa n'était plus à l'ordre du jour : de toute façon, les Houthis luttaient eux-mêmes contre tout enracinement d'Al-Qaida dans le Nord du pays, plus efficacement que le précédent régime « ami ». Par ailleurs, les Américains conservaient leur base aérienne d'al-'Anad, dans l'arrière pays d'Aden, et les Houthis ne semblaient pas vouloir les en chasser dans l'immédiat. Ils déclarèrent donc qu'il était prématuré d'envisager une réouverture de leur Ambassade à Aden. Tacitement, les Américains commençaient à se désolidariser des pays du Golfe.

Le meilleur témoignage du climat de cette période est l'évacuation des forces spéciales américaines, le 10 février 2015, dans une ambiance presque bon enfant. D'ailleurs les modalités de cette évacuation firent scandale : chez Fox News, on aurait voulu que les Marines se retirent comme dans les films, l'arme à la main jusqu'au dernier instant… Mais en réalité, la transition politique s'opérait de manière relativement maîtrisée, dans la concertation des principales forces en présence. Pour tous les observateurs, la page du Président Hadi était en train d'être tournée, au profit d'un ordre politique restauré autour d'une alliance historique entre des constituants réels de la politique Yéménite, sous l'Imamat et sous la République : les Houthis et les forces de l'ancien Président Saleh. Il restait le problème du Sud, porteur d'une histoire politique propre - mais après tout, ne pouvait-on laisser aux Houthis une chance de faire leurs preuves pour régler intelligemment cette question?

Durant de longues semaines, tandis que les pays du Golfe trépignaient depuis Aden, les différentes parties présentes à Sanaa restaient dans l'expectative, et le Yémen - ou une partie du moins - s'inventait un autre futur. On commençait à voir les choses autrement, on s'adaptait au nouveau contexte en nouant d'autres contacts, en explorant des directions inédites. Bien sûr, les commentateurs extérieurs ne percevaient pas ce processus : obsédés par cette « guerre civile » qu'ils annoncent toujours lorsqu'il est question du Yémen, ils restaient focalisés sur les incidents - quotidiens mais ponctuels - qui émaillaient cette délicate période de transition. Et de fait, cette fameuse « guerre civile » ne venait pas, toujours pas. Ce qui venait, c'était autre chose, un processus, que même les non-sympathisants Houthis auraient bien aimé pouvoir vivre jusqu'à son terme. Mais ce processus, les attentats du vendredi 20 mars l'ont brutalement interrompu.

[Lire mon billet du 23 mars : « Au Yémen, la guerre civile n'aura pas lieu. »]

Officiellement, ces attentats terribles ont été revendiqués par « l'État Islamique », organisation jusque là inexistante au Yémen. Les kamikazes n'étaient pas des militants fanatiques cherchant à gagner le paradis, mais des mendiants infirmes connus dans les alentours, ce qui a permis de déjouer les contrôles de sécurité (dans les mosquées, on laisse les mendiants accéder au premier rang pour qu'ils puissent s'annoncer à la fin de la prière, avant de se placer à la sortie pour recevoir la charité). Alors, qui a vraiment commandité ces attentats? Les Yéménites vivent aujourd'hui dans une confusion d'esprit telle qu'ils sont prêts à envisager les thèses les plus improbables. Des dirigeants Houthis frappant leurs propres partisans, afin de se donner une excuse pour envahir Aden? Mais quel intérêt aurait eu ce groupe à agir de la sorte, lui qui avait manifestement l'espoir de négocier sa légitimité en tant qu'arbitre de la reconstruction politique nationale? D'autres inventeront une machination de l'ancien Président Ali Saleh? Mais quel intérêt aurait-il eu à provoquer l'entrée du pays en guerre civile, alors que le pouvoir était sur le point de lui retomber entre les mains? Alors qui? Al-Qaïda en Péninsule Arabe, payant des mendiants pour se faire exploser? Ce serait contraire à leurs valeurs… Des forces liées au Front Sudiste? Pour provoquer une razzia d'hommes de tribus sur Aden? Ce serait bien paradoxal… Alors qui? Qui voulait la guerre? En fait, la réponse est évidente.

Le 21 février, soit un mois avant les attentats, le Président démissionnaire Hadi, retenu jusque là en résidence surveillée à Sanaa, s'était évadé vers Aden de manière rocambolesque. De là bas, il avait retiré sa démission, avait été reçu par les Ambassadeurs du Golfe, et était redevenu comme par magie le « Président légitime » pour tous les médias étrangers. Mais au fil des semaines, il devenait évident que Hadi ne parvenait pas à fédérer autour de lui les forces sudistes. Plus le temps passait, plus les Houthis risquaient d'amadouer les Américains, en négociant le maintien de leur présence sur la base d'al-Anad. Il fallait contraindre les Houthis à envahir Aden, avant que ces derniers n'emportent la crédibilité internationale. Il fallait entraîner les États-Unis dans une guerre contre les alliés de l'Iran.

C'est ainsi que le « Président Hadi » a commandité l'attentat terroriste le plus barbare de l'histoire du Yémen. Lui ou son fils (comme croient le savoir les Houthis), tel ou tel collaborateur à son service, peu importe. Puis il a invité ses amis Saoudiens à annihiler le pays dans son ensemble, à détruire méthodiquement par voie aérienne toutes ses institutions : camps militaires, mais aussi administrations, stades, usines… Car cette opération n'a jamais eu pour objectif la restauration d'un président déchu, seulement le désarmement et l'appauvrissement total d'un voisin insoumis, qui a toujours été perçu comme une menace pour la stabilité du Royaume. Et c'est donc cet homme de paille, Abd Rabo Mansour Hadi, que les médias du monde entier célèbrent aujourd'hui comme « le Président légitime soutenu par la Communauté Internationale ».

Aujourd'hui pour ladite Communauté Internationale, l'alternative est claire. Première possibilité : continuer de se fier aveuglément à des spécialistes internationaux dont la paresse intellectuelle, l'incompétence et l'inertie, font le jeu des manipulations saoudiennes. Dans ce cas, nous allons droit vers un État djihadiste au Sud Yémen, fondé sur l'opportunisme et la violence la plus barbare, avec une épuration au sein des cadres de l'AQPA en vue d'un rapprochement avec l'État Islamique. L'autre possibilité, plus courageuse, consiste à légitimer certains acteurs considérés jusque là comme radicaux, en reconnaissance de ce que leur radicalité comporte de cohérence morale et de lucidité : d'une part, les cadres de la rébellion Houthi, d'autre part, la frange la plus idéaliste d'al-Qaïda en Péninsule Arabe, qui n'est en définitive qu'un authentique mouvement d'opposition interne au régime Saoudien.

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