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Billet de blog 28 mars 2010

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RESF, ou la sous-traitance de la rhétorique xénophobe

 Je suis un Martien qui n'avait pas entendu parler de l'histoire de Najlae Lhimer avant ce dimanche 28 mars 2010. Je redescend sur Terre pour la journée, le temps d'écrire un coup de gueule sur Mediapart, et je me rebouche les oreilles. Bonne nuit.

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Je suis un Martien qui n'avait pas entendu parler de l'histoire de Najlae Lhimer avant ce dimanche 28 mars 2010. Je redescend sur Terre pour la journée, le temps d'écrire un coup de gueule sur Mediapart, et je me rebouche les oreilles. Bonne nuit.

***

Ce matin, je tombe par hasard sur le site web du Monde, où l'on trouve en première place un article consacré à un « rebondissement » dans une affaire d'expulsion d'une jeune lycéenne marocaine. Voici l'histoire, telle qu'elle se dégage de l'article :

  • « Le 20 février, Najlae Lhimer s'était rendue à la gendarmerie de Château-Renard (Loiret) pour porter plainte pour maltraitance contre son frère [il faut lire : porter plainte contre son frère pour maltraitance], mais elle avait été placée en garde à vue et immédiatement expulsée de France car elle faisait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français remontant au 24 novembre 2009. »
  • Les associations se font entendre : « Selon le Réseau éducation sans frontières (RESF), qui défend les sans papiers scolarisés et expulsés, Najlae Lhimer vivait en France depuis 2005 pour échapper à un mariage forcé dans son pays. »
  • Le président entre alors en scène : « Mais, le 8 mars, date de la Journée de la femme, Nicolas Sarkozy avait autorisé Najlae à revenir en France. »
  • Quand au Préfet, on apprend aujourd'hui qu'il « a écrit au ministère de l'intérieur pour demander à "être relevé au plus tôt de ses fonctions" ».

Mais cette histoire, le Monde la raconte à l'envers. Il commence par titrer : « Désavoué, le préfet de la région Centre veut quitter ses fonctions ». Du cafouillage dans les rangs de l'État, voilà qui attire le lecteur, surtout sur un sujet controversé comme l'expulsion des sans-papiers! Le Monde, fidèle à sa sainte mission d'information, nous alimente d'heure en heure sur le conflit entre les Pour et les Contre, la Droite et la Gauche, le Bien et le Mal... tout en respectant l'opinion de chacun, bien entendu. L'article met en place un paysage familier, où chacun retrouvera ses petits : les gentilles « associations de défense des droits humains », le méchant Préfet (ou vice-versa) qui soutient la méchante Préfecture et enfin l'intervention du Président-Médiateur-Prestidigitateur de la République.
Ce n'est qu'à la toute fin de l'article que l'on comprend le véritable nœud de l'histoire, dans cette dernière phrase : « Najlae Lhimer vivait en France depuis 2005 pour échapper à un mariage forcé dans son pays, mais était régulièrement battue par son frère. » Point. Pour un lecteur doué d'un peu de bon sens, c'est bien là le noeud de l'affaire, ce qui rend possible ce croustillant quiproquo entre le Préfet et le Président. Pourquoi le Monde n'a-t-il pas titré directement là-dessus? « Najlae, 19 ans, battue, mariée de force... ». Il n'y a plus guerre que dans les tabloïd que l'on est bien informé.

L'islam opprime les femmes : tel est finalement le message qui s'impose subrepticement aux lecteurs de droite et de gauche, aux cathos et aux laïcs, aux chasseurs et aux écologistes. Un message imparable car toujours implicite. Un message subliminal que les journalistes transmettent sans être jamais capables de l'assumer, préférant rester « professionnels et objectifs », au point de dissimuler pudiquement à la fin de l'article ce qui constitue pourtant la principale information. Mais la conséquence rhétorique est terrible : un ennemi de l'extérieur et un ennemi de l'intérieur! Là-bas les mariages forcés, ici les femmes battues, alors nos hommes politiques ne savent plus où donner de la tête... Avec un peu de bon sens, voilà ce qui explique une telle discorde au sommet de l'Etat! Au fond, la France est un pays de gens bien, mais ces "couille-molle" de journalistes ne savent même pas désigner les vrais responsables!...

Rendons-nous à l'évidence : à son simple niveau, ce modeste maillon de l'entreprise journalistique fait un extraordinaire travail de rhétorique xénophobe. Et ce, au coeur du premier quotidien de France.

J'ai utilisé ce simple article, pris isolément, car je crois que la plupart des gens ne se passionnent pas pour le cas de Najlae Lhimer : on ne retient de tout cela qu'une ou deux informations, matière à renforcer ses propres idées sur le monde. La France va mal. Moi même, je prête aux médias une oreille distraite, par instinct de préservation ; je préfère de loin m'informer à travers le filtre du site d'@rrêt sur images, un « méta-média », de quoi prendre de la hauteur. Car à mes yeux, cette affaire illustre de la part de RESF un manque criant de hauteur de vue, comme d'une manière générale chez les « militants de la bonne cause » dans ce pays. Il faut savoir « sortir le nez du guidon »! Il faut que ceux qui s'engagent sachent trouver les sources de leur foi ailleurs que dans un activisme compulsif. Et qu'ils sachent garder la tête froide au moment de faire les comptes. Qu'avons nous gagné dans cette affaire?

Que faudra-t-il pour que nous acquérions, ensemble, cette hauteur de vue? En attendant, j'aime autant soutenir le Préfet Fragneau dans sa démarche. Tant pis pour Najlae, tant pis pour la France-Pays-des-Droits-Humains. Je ne veux plus entendre la jeune fille raconter comment elle s'est fait taper par son frère "avec un aspirateur et un fer-à-lisser" (cf. un entretien vidéo ici). La France est frappée de sénilité, incapable d'avoir conscience de sa propre dérive, incapable d'avoir le moindre sens des situations. RESF, moi, vous : nous sombrons tous ensemble dans le délire. Alors franchement, j'aime autant garder réconfort dans l'idée que la loi s'applique, que les institutions sont respectées. Avec toute ma sympathie pour RESF, je ne crois plus au "grin de sable dans l'engrenage", dans un système qui a fait du débrayage son mode de fonctionnement.

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