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Billet de blog 30 mai 2013

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Tintin au Pays des Frères Musulmans

[Billet initialement adressé au courrier des lecteurs de Télérama, qui ne l'a pas publié]

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Trois « T » dans Télérama pour La Confrérie, enquête sur les Frères musulmans, diffusé le 22 mai sur France 3. Forcément, beaucoup autour de moi ont réservé leur soirée, ont écouté au premier degré, et j'en ai entendu parler de tous les côtés. Même ma voisine est venue me voir, inquiète… Alors j'ai décidé de me rafraîchir la mémoire sur l'histoire des frères musulmans, me fiant moi-aussi aux trois « T » de Télérama.

En cette période de transition politique des pays arabes, et face à l'inflation polémique qu'elle génère, il est bon que la télévision publique prenne le soin de remonter dans le temps. Mais dans ce documentaire (disponible en replay), l'enquête historique se réduit au maillage téléologique de quelques obsessions : les moudjahidin et le 11 septembre, la révolution iranienne, et surtout une filiation hypothétique du mouvement à l'Allemagne nazie, dont on voudrait qu'elle soit la clé expliquant toute l'histoire ultérieure. Le documentaire entreprend aussi d'interroger des témoins de l'Histoire, et l'on comprend que les islamistes, qui viennent d'arriver au pouvoir et se sentent investis de la légitimité démocratique, ouvrent les portes de leurs bureaux et se livrent généreusement en toute confiance. Mais à l'opposé de ces conditions d'entretien, et au mépris de la déontologie documentaire la plus élémentaire, les extraits sont fractionnés et enserrés dans une narration qui les utilise systématiquement comme éléments à charge contre les locuteurs eux-mêmes. Le réalisateur Michaël Prazan se prend pour Tintin au Pays des Soviets et nous raconte son enquête à la première personne, comme s'il s'aventurait en des terres hostiles au péril de sa vie. Qu'il s'agisse de hauts responsables ou de militants de base, le téléspectateur est invité à démasquer le menteur et le fanatique totalitaire derrière les visages honnêtes qui se succèdent à l'écran, une heure vingt durant, jusqu'à une dernière scène proprement sidérante (1:18:55). Ce mode de production documentaire fondé sur la duplicité génère les effets psychologiques attendus : le résultat est glaçant.

Le malaise s'accroît encore devant les images d'archives du penseur Sayyid Qutb, emprisonné et torturé par Nasser, où le réalisateur parvient à nous expliquer que c'est à Qutb lui-même que revient la responsabilité de sa propre exécution (25:15). La thèse du documentaire est simple : tous les islamistes sont liés entre eux dans une « confrérie fasciste » - depuis les djihadistes d'Afghanistan jusqu'aux militants démocratiques français, qui incitent les musulmans à voter aux élections selon leur foi - tous s'entendent tacitement pour se répartir le travail en vue d'établir le Califat mondial (49:22). On frôle ici le matraquage et la manipulation de Vichy sur la mystérieuse Internationale Juive, dans un documentaire financé et promu par la télévision publique.

Moi qui m'efforce au quotidien de vivre en écoutant les autres - même si je suis intimement persuadé que « l'islam est la solution », comme tout musulman en son cœur - je me sens personnellement insulté et sali. Aujourd'hui en France, la mauvaise foi xénophobe jouit d'une impunité qui menace la possibilité du jeu démocratique.

Vincent Planel

P.S. Comment j'ai cru moi aussi que Hassan al-Banna avait rencontré Hitler...

Second visionnage. Je ne vais pas faire la liste des techniques de manipulation par l'image utilisées dans ce documentaire, qui ne le mérite pas. On devrait avoir tout compris dès la première minute, qui nous fabrique de toutes pièces un symbole, la prise de pouvoir des islamistes sur la Place Tahrir, en nous montrant des images de la prière du vendredi (qui a toujours eu lieu sur la place Tahrir, même aux premiers jours de la Révolution…). Une manipulation cependant est particulièrement grave et mérite que l'on s'y arrête : la manière dont le réalisateur laisse entendre que Hassan al-Banna aurait personnellement rencontré Hitler. Nous sommes au début de l'enquête historique : il n'a encore été question que de la personnalité du fondateur du mouvement (depuis 5:15) et nous venons d'entendre le témoignage de son propre frère. Quand soudain (11:25), une historienne vient nous dire de but en blanc : « La propagande nazie a vraiment formé l'esprit de ces gens-là… » tandis que l'on nous montre les images d'un homme enturbanné qui rend visite à Hitler. Les images de cette visite officielle se poursuivent pendant que l'historienne se lance dans une dissertation générale sur l'histoire de l'antisémitisme dans les pays musulmans, puis affirme : « …et les liens du mufti avec les nazis et sa rencontre avec Hitler prouvent qu'il y avait vraiment des relations soutenues, mais aussi idéologiques, qui malheureusement survivent au Moyen-Orient sans que les gens sachent même d'où viennent ces histoires ». Une pause de quelques secondes, comme si l'on passait à autre chose, et le commentaire nous introduit un nouveau personnage (12:10) « Le Grand Mufti de Jérusalem, Mohammed Amine al-Husseini, un proche de Hassan al-Banna, rejoint Hitler a Berlin en 1941. » Sauf que les images de cette visite officielle ont commencé à s'afficher quarante secondes plus tôt. Peu de téléspectateurs auront compris que le « mufti » qu'on leur montrait avant n'était pas « l'imam » al-Banna.

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