Violence de l’esclavage, violence de la vérité

Aux lecteurs de Mediapart qui n’auraient pas encore visionné la série documentaire Les Routes de l’Esclavage (diffusée sur ARTE le 1er mai dernier) j’aimerais suggérer un acte de désobéissance civile : commencer par l’épisode 2, puis le 3, le 4, et finir par le 1. Cette série documentaire est suffisamment intelligente, alors faisons-lui cette violence : elle ne s’en portera que mieux.

Les Routes de l'Esclavage, épisode 1 (8:21) - Miniature de la période abbasside Les Routes de l'Esclavage, épisode 1 (8:21) - Miniature de la période abbasside

Et si pour une fois, nous tentions d’articuler intelligemment l’histoire de l’esclavage et les problèmes liés à l’islam dans le monde contemporain ? Et d’expliquer pourquoi la lutte contre « l’islamophobie », qui assimile les difficultés rencontrées par les musulmans à une forme de racisme, est un contre-sens historique profond qui ne peut que renforcer leur impuissance et leur marginalisation politique ? La magistrale série documentaire récemment diffusée sur Arte nous en donne l’occasion (à visionner sur Vimeo). Il faut simplement désamorcer la théologie implicite de certains chercheurs en sciences sociales, et revoir l’ordre des épisodes : 2, 3, 4, puis 1.

De fait, le premier épisode ne comporte aucun détail factuellement utile pour comprendre la suite de la série. Et pour cause : l’expansion européenne a eu pour acte fondateur la volonté de contourner par la mer les routes commerciales établies par les musulmans - comme on nous l’expliquera dès les premières secondes de l’épisode 2. Le premier épisode n’est qu’un procès à charge contre la civilisation islamique, dont la culpabilité est décrétée par principe, pour faire bonne mesure. Mais si l'expansion de l’islam avait vraiment reposé sur une dynamique d’asservissement - en attrapant des gens au hasard avec des filets, comme les premiers conquistadors pour le compte des souverains portugais (épisode 2, 5:47) - cette expansion ne serait pas allée très loin

On ne nous explique à peu près rien du fonctionnement des sociétés antiques, ni de l’irruption dans celle-ci des monothéismes, porteurs en principe de valeurs universelles. Rien non plus sur les mamelouks, cette milice d’esclaves militaires employés au plus haut niveau de l’État, et qui finirent par l’incarner durant plusieurs siècles. Le seul fil directeur de l’épisode est la thèse selon laquelle les musulmans auraient été racistes avant tout le monde, et auraient ré-orienté vers l’Afrique le commerce antique des esclaves. Peu importe que cette civilisation prenait des captifs à toutes les marges de son empire, et que les catégories raciales modernes lui étaient étrangères - comme elles l’étaient à Lisbonne au XVème siècle, aux tout premiers temps du commerce atlantique (voir épisode 2). Dès la vingtième minute du premier épisode, un spécialiste du Caire aux Xème – XIIIème siècles cite le chiffre de 52 % d’esclaves domestiques provenant d’Afrique noire. Étant donné la situation géographique de la ville, on pourrait trouver cette proportion bien basse… mais la voix-off claironne :

« Le piège s’est refermé sur l’Afrique ! Nubiens, Ethiopiens ou Soudanais forment maintenant la majorité des contingents d’esclaves vendus au Caire. » (19:36).

Bon nombre de téléspectateurs auront été découragés par ce premier épisode, lassés de se voir « servir la soupe » en prime time. Et c’est dommage car dans la suite, l’approche économique s’avère beaucoup plus pertinente, et la démonstration s’enchaîne de manière époustouflante : des premières aventures maritimes portugaises au XVème siècle (épisode 2), à travers le développement de la traite transatlantique par les puissances européennes (épisode 3), on voit se mettre en place les structures du monde contemporain (épisode 4), dans un processus quasi-organique. Et l’on découvre ainsi au XIXème siècle - soit aux alentours de minuit - la mise en place de la rhétorique abolitionniste :

« Aux yeux des philanthropes des plus grandes nations esclavagistes, la Grande Bretagne et la France, la barbarie de la traite est maintenant celle des autres. À Zanzibar, cette infamie devient celle des marchants arabo-swahilis »pisode 4, 27:00).

Visionner en dernier le premier épisode, c’est contraindre cette série documentaire à se regarder elle-même selon ses propres critères. Ainsi le téléspectateur aura-t-il une chance de faire la part des choses, entre la logique encore à l’œuvre de l’impérialisme abolitionniste, et ce qui relève réellement de la civilisation islamique.

Mon chantier du mois de mai

Dans la suite de ce texte, j’ai tenté de réécrire ce premier épisode, en reprenant l’essentiel des faits décrits, mais aussi la question d’origine : en quoi consiste la préhistoire islamique de la traite transatlantique ? Je réfléchis en tant qu’anthropologue spécialiste de l’islam contemporain, familier de l’histoire des captifs en méditerranée mais beaucoup moins de l’esclavage transatlantique - et souvent exaspéré à vrai dire par les approches en termes de race. Contrairement à certains mouvements militants de la scène intellectuelle, qui font commencer en 1492 tous les malheurs du monde, je suis parti du principe que cette cohérence organique ne pouvait venir de nulle part, et qu’elle avait forcément sa source dans l’histoire islamique. Mais pas de la manière décrite ici, de toute évidence. Au final, je crois pouvoir expliquer aussi la manière dont cette histoire parasite jusqu’à présent le destin des peuples arabes, dont nous assistons aujourd’hui à la disparition.

Mon texte est ici.

 

 

Extraits d’Alain Testart, L’esclave, la dette et le pouvoir (2001).

Je retranscris ci-dessous quelques passages extraits d’une synthèse de l’anthropologue Alain Testart (1945-2013), premier spécialiste français de sociologie comparative de l’esclavage dans toutes les sociétés du globe (que j'ai eu pour prof à Nanterre il y a bien longtemps). Sa lecture me confirme dans l’idée qu’on a simplement voulu nous « servir la soupe » sur l’islam, pour des raisons purement idéologiques : les origines culturelles de l’esclavage moderne sont tout bêtement antiques. Elles sont chez Aristote, un point c'est tout. Que l’on n’ait pas voulu consacrer un premier épisode à l’antiquité, soit. Mais que l’on n’ait pas cru bon de nous parler des monothéismes qui nous en avaient fait sortir, c’est tout simplement aberrant. Et l'enfumage des Indigènes de la République est pour beaucoup dans cette situation.

Conclusion : même la meilleure sociologie comparative, à notre époque, c'est comme "pisser dans un violon". Il faut faire de l'épistémologie, de la "structure qui relie", de la self-defense intellectuelle…

Page 204, à propos de la distinction entre société à esclavage et société esclavagiste :

« Premièrement, le marxisme n’a jamais envisagé l’esclavage que comme une forme de travail. Or, il faut faire la distinction entre une société à esclavage, qui connaît l’institution mais ne conserve peut-être qu’un nombre réduit d’esclaves, et une société esclavagiste qui en a en masse. Dans les unes comme les autres, l’esclave peut bien avoir des fonctions diverses, mais ce qui caractérise les secondes est que l’esclavage s’y trouvant généralisé, y représente aussi la forme typique du travail, les esclaves étant employés dans un secteur majeur de la production – ce pour quoi il est justifié de parler de « mode de production esclavagiste ». Par toutes ses orientations, le marxisme a concentré son attention sur ces modes de productions esclavagistes, qui ne sont tout au plus représentés que dans un nombre infime de cas, cinq dans l’estimation la plus courante (18) (la Grèce et Rome dans l’Antiquité, les Etats-Unis, les Caraïbes et le Brésil dans la période moderne), perdus dans la masse innombrable des sociétés qui, à un titre ou à un autre, ont pratiqué l’esclavage sans être esclavagistes. »

La note 18 mentionne l’empire abbasside, uniquement pour la révolte des Zanj :

« 18 : On pourrait ajouter les Songhaï dans la boucle du Niger, certains royaumes du monde akan pour les mines, le royaume Acheh du XVIIe siècle à l’ouest de Sumatra pour les plantations d’épices, le Proche-Orient islamique médiéval qui connut la révolte des Zendj, d’autres encore certainement. Il n’empêche que le mode de production esclavagiste reste une rareté dans le monde. »

Pages 207 à 209, à propos du mode de production esclavagiste antique et de sa résurgence dans la traite européenne :

« Sur la question de savoir pourquoi et comment se met en place un mode de production esclavagiste, Moses I. Finley fournit une réponse originale qui met l'accent sur deux points essentiels. Premièrement, l'Antiquité connaît une multitude de formes de dépendance différentes de celles de l'esclavage et antérieures au mode de production esclavagiste : hilotes à Sparte, laoi du royaume séleucide, paysans assujettis, sixteniers et pelatai à Athènes, nexi à Rome et autres assujettis pour dettes, etc. Deuxièmement, l'originalité du régime des cités-États à l'âge classique, à Athènes (à partir de Solon) et à Rome (après la loi Poetelia), est d'avoir aboli toutes ces formes de dépendance internes. D'où une demande nouvelle pour une main-d'œuvre extérieure, qui sera fournie sous forme d'esclaves pris à la guerre.

Comment finit l'esclavage antique ? C'est une question aussi difficile que celle des causes de la chute de l'Empire romain. Peut-être peut-on également soutenir qu'il ne finit pas : le Moyen Âge continue à pratiquer l'esclavage, au moins vis-à-vis des Slaves (d'où notre terme « esclave ») et des Sarrasins. Deux choses au moins sont certaines. Premièrement, l'esclave est désormais protégé contre l'arbitraire du maître (suppression du droit de vie et de mort, reconnaissance partielle de la personnalité de l'esclave, etc.) en conformité avec l'évolution de la législation romaine pendant l'Empire. Il faut tout de suite noter à ce propos la convergence entre ce droit romain tardif et le droit islamique. Deuxièmement, c'est l'élément le plus important, et il concerne autant l'Islam que la Chrétienté : il n'y a pas d'esclavage interne, les chrétiens s'abstenant de réduire en esclavage d'autres chrétiens tout autant que les musulmans d'autres musulmans. À quelques exceptions près, ces prescriptions seront respectées. Il s'agit donc de la continuation, mais à une tout autre échelle, de la politique de la Cité antique : de même qu'en ces temps la Cité interdisait de réduire en esclavage un concitoyen (mais les Grecs, en cas de guerre, ne se privaient pas de le faire envers les citoyens des autres cités), le monde chrétien ou le monde musulman s'interdisaient de réduire en esclavage des coreligionnaires. Le bannissement de l'esclavage interne, qui ne concernait qu'un microcosme politique, s'étendit à des ensembles multi-ethniques ou pluri-étatiques. L'esclavage ne survécut qu'à la lisière de ces deux mondes, sur les deux rives de la Méditerranée, ou dans des confins lointains.

La traite et l’esclavage noir aux Amériques

Ce confins lointains s’élargirent brusquement, du moins pour l'Occident [Note 37], au XVe siècle. En toute logique, et conformément à ce qui avait toujours été fait, on réduisit en esclavage les habitants des Canaries, les Portugais acceptèrent les esclaves noirs donnés en présent par le roi de Kongo tout en faisant eux-mêmes la chasse aux esclaves, les Espagnols réduisirent en esclavage les Mexicains et les Péruviens. Ce n'était là que l'application du droit de la guerre à l'égard de païens.

[Note 37] L'Islam ayant depuis longtemps trouvé des sources d'approvisionnement importantes sur la côte orientale africaine (pour laquelle Zanzibar jouait le rôle de plaque tournante) grâce au trafic saharien, du côté du Caucase, ou plus tardivement, lors de son expansion en Inde.

Au XVIe siècle, on commença à importer des Noirs d'Afrique en Amérique. Pourquoi ? La thèse du racisme (anti-Noir) est insoutenable. Le racisme est une forme de l'ostracisme dont la spécificité est d'être fondée sur des caractères génétiques. Il est typique des Temps modernes, d'une époque où la science est suffisamment importante et suffisamment reconnue pour informer toute idéologie. Le XVe siècle raisonne encore, au moins dans ses instances officielles, dans le cadre d'une pensée religieuse, en termes d'âme (savoir si les Indiens en ont une), de foi (au sens où les sauvages n'ont « ni roy, ni foy, ni loy ») ou d'idolâtrie. Le Noir n'est pas pire que l'Indien. Notons toutefois une différence entre eux. L'Indien, qui pouvait être réduit en esclavage au moment de la conquête, ne peut pas l'être après. Pour une raison institutionnelle simple : il est sujet d'un roi (d'Espagne ou du Portugal) et aucun roi ne tolère que ses sujets soient réduits en esclavage. Le Noir d'Afrique peut l'être parce que les puissances coloniales n'établissent là-bas que des comptoirs ou de petites enclaves territoriales. Tout autour, on peut chasser. Mais pourquoi les Noirs et pas les anciennes victimes ? Les Slaves sont depuis lontemps convertis, et même s’ils sont orthodoxes, ils sont chrétiens. Le monde musulman est submergé par la puissance ottomane qui fait trembler l’Occident. Les royaumes d’Afrique offrent moins de résistance, les petites sociétés lignagères encore moins. Toutes ces petites sociétés se font la guerre entre elles, prennent des esclaves et les revendent. Il y a aussi un esclavage interne. Deux choses qu’ignorent le monde musulman.

Mais pourquoi l’esclavage ? Le colonialisme a toujours eu du mal à recruter de la main d’oeuvre, particulièrement là où le travailleur n’était pas séparé de ses moyens de production et où le travail salarié n’était pas courant. En plein XXe siècle, il eut recours au travail forcé. Au XVIe, il eut recours à l’esclavage. Peu importe que le mode de production esclavagiste typique du Nouveau Monde ait été préfiguré en plusieurs région d’Espagne à la fin du Moyen Age, ainsi que le montrent de plus en plus les recherches des historiens. L’Occident n’avait jamais oublié l’esclavage : il fait partie de son vieux fonds culturel hérité des Romains. Il convenait parfaitement à la toute nouvelle notion de colonie, territoire lointain dépendant d’un royaume qui devait être pressuré par tous les moyens pour le plus grand profit de ce royaume, que ce soit pour son or ou d’autres matières précieuses, pour son industrie et son commerce qui ne devait pas concurrencer ceux de la métropole. L’esclavage noir aux colonies fut un phénomène unique et sans précédent dans le monde. Il résulta de la rencontre singulière entre la volonté de puissance des Etats occidentaux désormais détenteurs de formidables empires coloniaux et de l’omniprésence traditionnelle de l’esclavage sur la terre africaine. »

Page 198, à propos de la douceur relative de l'esclavage en Orient comparée à l’esclavage antique :

« Du fait qu’on ne les retrouve pas en dehors du monde occidental, on déclare tout d’abord que l’esclavage est, là-bas, plus doux – ce qui est en grande partie exact, au moins pour une grande part de l’Orient. [poursuivant en note : ] Il faut à ce propos rendre grâce à Victor Schoelcher qui fut non seulement un abolitionniste célèbre mais aussi un excellent observateur. Après son voyage en Egypte et en Turquie, en 1844, il écrivait que l’esclavage en pays musulman « n’avait rien de commun avec l’esclavage occidental », ajoutant (ce qui est nettement exagéré) : « la servitude musulmane est une sorte d’adoption par achat, l’esclave fait en quelque sorte partie de la famille et il y entre assez souvent d’une manière affective par le mariage. ». Mais, bien des années après, à la suite de son voyage au Sénégal, il écrit en 1880, après avoir dit que le captif partage la vie de son possesseur, que « c’est se tromper étrangement que de peindre cet esclavage de couleurs anodines » et qu’« il n’y a pas de servitude qui ne soit pleine de barbarie ».

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