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Billet de blog 3 nov. 2013

La Bretagne, c'est la France.

Vincent Présumey
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A l’issue de la journée du samedi 2 novembre, un premier bilan et de premières leçons politique sont possibles et nécessaires. A Quimper, 30 000 à 40 000 manifestants, ce qui est considérable à l’échelle d’un département et d’une région. Les salariés sont là, en masse, dont la quasi-totalité des ouvriers de Doux, Gad-SAS, Marine Harvey, Tilly-Sabco, ainsi que la population locale. Les « patrons » étaient majoritairement des agriculteurs, très nombreux, pécheurs, et transporteurs de petite taille, parfois sans aucun salarié. L’UD FO, une partie conséquente de la FSU locale qui avait décidé d’appeler à la fois à Quimper et à Carhaix, ainsi que la CGT des marins et d‘autres sections CGT, étaient là, FO ayant formé un cortège initialement séparé à Penvillers. A 15h, un groupe organisé de FNSEA est venu casser la sono de FO.

Rappelons que cette manifestation, appelée initialement par le Comité pour l’emploi en centre-Bretagne - salariés de Marine Harvey exigeant l’interdiction des licenciements ou la mise sous séquestre de l’entreprise, mairie de Carhaix, NPA local, Alternatifs …- a été « prise en main » par la FNSEA seulement à partir de l’émeute de Pont-de-Buis du samedi précédent, au départ pour « calmer les troupes » le jour même. A partir de là une opération politique s’est développée pour interdire le front commun du salariat et des agriculteurs, marins et transporteurs contre les licenciements et les écotaxes, ou au moins pour en brouiller le contenu et tenter d’empêcher le monde du travail, dans toute la France, de se saisir de ce mouvement menaçant pour les patrons et le gouvernement.

Il faut être clairs : la fuite à Carhaix, appelée par les directions régionales (sur impulsion nationale) de la CGT, de la FSU et de Solidaires, rejoints par le PCF et le Front de Gauche local avec EELV et le MJS, soutenant explicitement les écotaxes et donc le gouvernement, ne pouvait aboutir à aucune manifestation de masse à Carhaix, mais avait pour fonction, de fait, d’isoler les militants syndicaux des salariés allant en masse à Quimper. Cette réalité physique était éclatante à Carhaix, ou les délégués CGT de plusieurs entreprises ont eu la parole … en l’absence de la quasi-totalité de leurs collègues de travail, tous à Quimper ! Il est pourtant probable qu’un plus grand nombre de syndiqués CGT, FSU et Solidaires étaient à ce moment même à Quimper. Là, une présence organisée massive et tout à fait possible aurait été nécessaire, par exemple pour mater le petit groupe FNSEA venu agresser la sono de FO parce que celle-ci lançait des slogans anti-patronaux, et plus généralement pour que les syndicats jouent leur rôle de syndicats, avec les travailleurs et là où ils sont.

Mais tout au contraire, le milieu militant « de gauche », à quelques exceptions notables près, s’est gargarisé d’un discours de mépris et de stigmatisation des prolétaires bretons « manifestant avec leurs patrons » ou, pire, « marchant avec les fascistes ». Le pire du pire de l’aristocratie militante crachant sur Bécassine en lutte pour son émancipation fut atteint, il faut le dire, par les propos de J.L. Mélenchon, largement médiatisés, sur les « esclaves » et les « nigauds ». Ces propos marquent une rupture : on ne calomnie pas impunément la classe ouvrière. Ces propos marquent aussi un choix politique : peut-être celui d’EELV contre les ouvriers, en tout cas celui de la coalition avec le gouvernement au moment où celui-ci accentue sa politique anti-ouvrière. A tout cela, s’ajoute la campagne gouvernementale et médiatique sur les « violences » qui allaient survenir et la « conjonction des extrêmes », à laquelle J.L. Mélenchon échappait donc, pour la première fois depuis longtemps, puisqu’ayant lui-même dénoncé le bas peuple il n‘était plus « populiste ».

Affolement policier et affolement « de gauche » sur les réseaux sociaux se renforçaient mutuellement : au moment où de jeunes ouvriers lançaient des pots de chrysanthèmes sur la préfecture à Quimper et sur les CRS, des bruits courraient sur « les Identitaires qui attaquent la police ». Et pourquoi pas Aube dorée pendant qu‘on y est ?

Alors, certes, la manifestation de Quimper, qui n’était pas « pure » puisqu’elle était une manifestation de masse, et en raison de la fuite organisée à Carhaix d’une partie décisive des syndicalistes (mettant en péril leurs propres organisations syndicales : c’est la défense de la CGT notamment qui exige qu’on le dise ! ), apparut largement comme dominée, au niveau des médias et de la tonalité générale des sonos et des drapeaux, par la  FNSEA, les régionalistes et la droite.

Pour autant, ce sont bien les masses prolétariennes qui étaient là et qui cherchent, ni esclaves ni nigauds, la voie du combat et de l’émancipation.

Saluons à cette occasion le geste de Philippe Poutou, sans forcément soutenir toute sa ligne politique. S’il est venu à Quimper, c’est parce qu’il est un ouvrier et sait ce que c’est qu’un ouvrier. Sa présence sauvait l’honneur et montrait ce qu’aurait dû faire le mouvement ouvrier organisé : venir en masse, écouter les gens, généraliser et centraliser leur colère, et alors, plus de problème avec « la droite » et « les fachos ».

Le 2 novembre breton marque une cassure. Il y a ceux qui cherchent leurs drapeaux, leurs fétiches et leurs grigris et insultent le mouvement réel. Partir du réel pour aller à l’idéal, comme disait Jaurès, c’est le contraire de partir de ses petites idées et petits plans pour formater de force le réel et l’insulter quand il suit sa propre voie. Ceux qui bavent sur le prolétariat breton en l’accusant de marcher avec « les patrons » et « les fascistes » sont les meilleurs alliés des patrons. La cause politique de cela, c’est le refus ou l’incapacité de rompre avec le gouvernement, actuellement état-major central des attaques patronales. Quand on soutient sa politique, écotaxes ou autres, on ne peut pas combattre le patronat et on divise à l’avantage du patronat. Le syndiqués et militants CGT, FSU et Solidaires évidemment présents en masse à Quimper montrent la seule voie pour leurs organisations.

On ne peut pas demander à Bécassine, on ne peut pas demander aux travailleurs, d’avoir le look du bon petit révolutionnaire comme dans les livres. Le vrai révolutionnaire est celui qui commence par se mettre à l’école du prolétariat, pas par humilité ni par charité, mais pour exprimer le mouvement réel, le colérer, l’amplifier, le généraliser, le centraliser.

La Bretagne, c’est la France. Ce qui vient de se passer est la première manche d’une série d’affrontements où la trame des combats sociaux se reconstituera à sa façon.

L’explosion lycéenne à la veille des vacances ressemble plus à ce que « le militant de gauche » a l’habitude d’imaginer, au point que là non plus il n’a souvent pas vu ce qui se passait réellement : un début rapide de centralisation spontanée de la jeunesse contre le ministère de l’Intérieur. Une force révolutionnaire ferait la liaison entre un tel mouvement et celui qui porte des travailleurs et des petits producteurs désespérés à casser les portiques d’écotaxes, affrontant directement l’Etat du capital.

Et cela va continuer avec le mouvement de fond contre la réforme dite des rythmes scolaires. Sur les réseaux sociaux, les parents s’organisent pour refuser l’ « après-midi de rattrapage » du mercredi 13 novembre et en faire une journée de grève scolaire contre l’attaque portée à l’école : ils ont raison. Parallèlement, les professeurs se demandent bien pourquoi cette demi-journée de travail en plus, et des réunions, heures syndicales et autres se préparent pour ce jour là. Plusieurs petits syndicats (CGT, FO, SUD, FAEN) appellent à une grève des écoles pour le retrait de cette contre-réforme le lendemain jeudi 14. Le principal syndicat SNUIPP-FSU appelle à des délégations au ministère le mercredi 20 pour demander sa renégociation, mais sa principale section, celle de Paris, appelle à la grève elle aussi le 14. Toute cette effervescence, en partie faite de manœuvres et de contre-manœuvres pour ne pas affronter le gouvernement, est en train de nourrir une vague qui monte d’en bas.

Elle aussi se fera traiter de « fasciste », puisque ce terme est revenu pour insulter ceux qui entrent en mouvement. Sans doute aurons nous à nouveau droit à « la grève arme des trusts » ! Une chose est claire : le front unique du monde du travail se construit contre son principal adversaire de classe : le gouvernement. Parce qu’il fait le contraire de ce pour quoi Sarkozy a été chassé, il n’est pas « notre gouvernement ». Telle est la conclusion à laquelle la masse qui a voté Hollande en 2012 est en train de parvenir.

A partir de là, commence le présent.

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