La peste rouge-blanche dans la «gauche» française

J'ai écrit une longue réponse, trop longue, sur le forum faisant suite à l'article sur «Ukraine, l'improbable diagonale de la Nouvelle Russie». J'en fais une contribution ici. Elle faisait suite à cette interpellation de "Xipetopec", l'un des grrrands géopoliticiens du club de Mediapart (les lecteurs curieux en ayant le temps iront voir le forum lui-même pour le contexte de cette intervention) :

J'ai écrit une longue réponse, trop longue, sur le forum faisant suite à l'article sur «Ukraine, l'improbable diagonale de la Nouvelle Russie». J'en fais une contribution ici. Elle faisait suite à cette interpellation de "Xipetopec", l'un des grrrands géopoliticiens du club de Mediapart (les lecteurs curieux en ayant le temps iront voir le forum lui-même pour le contexte de cette intervention) :

Voilà ce qu'il écrit: «Je crois que vous tenez un rôle singulier au sein de la gauche. Je ne sais pas si vous appartenez toujours au PS, mais en tout cas vos billets de Mediapart sont repris sur le site de "Ensemble", organisation membre du Front de gauche et à laquelle appartient Clementine Autain. C'est ainsi qu'"Ensemble" a pris des positions tout à fait ambigues vis-à-vis de la junte de Kiev au pouvoir.

Or je dois dire que les positions que nous sommes ici heureusement un certain nombre à défendre sont en réalité également celles des deux principales forces de la gauche "de gauche". Je vais faire une révélation, je n'ai jamais de près ni de loin eu aucun contact avec l'UPR d'Asselineau, même si je respecte sa démarche. En revanche, je suis, sur ce sujet, entièrement sur les positions de Jean-Luc Mélenchon, que je cite longuement dans mon dernier billet à propos de la comédie orchestrée au Parlement européen entre Martin Schultz et l'oligarque Porochenko.

Depuis le coup d'Etat du 22 février en Ukraine, la gauche radicale, à la notable exception d'"Ensemble", a toujours eu un positionnement impeccable et digne de la gauche, refusant de cautionner aveuglément les prétendus révolutionnaires du Maidan, la révolution des bouledogues nazis tirant à la fois sur la police et sur les manifestants ! Elle a soutenu la tenue des référendums à l'Est et a toujours appelé à un règlement politique de ce problème en Ukraine. Le PCF a tenu la même position. Mais aussi le Parti de la gauche européenne (PGE), le Parti allemand Die Linke et sa dirigeante Sahra Wagenknecht, qui ferraille contre la politique ukrainienne d'Angela Merkel ; SYRIZA en Grèce, ainsi qu'au sein du Groupe GUE au Parlement européen les députés espagnols de PODEMOS qui ont quitté l'hémicycle avec le reste du groupe lors de la mascarade du vote inter-parlementaire entre le Parlement européen et le Parlement croupion de Kiev sur le contrat d'association entre Kiev et l'UE.

Donc, je mets en garde le lecteur contre vos insinuations malsaines sur la nature "d'extrême droite" des faits et analyses que nous sommes ici un certain nombre à apporter au sujet de la situation en Ukraine. Et pour ma part je recherche surtout de l'information, car nous sommes gavés de pseudo-analyses géopolitiques qui en réalité ne parlent pas de l'Ukraine mais de tout autre chose.»

Réponse au message de "Xipetopec" du 03/10/2014 à 10h 18 :

Mon cher "Xipetopec",

si vous pouviez à nouveau vous rehausser au niveau d'une confrontation politique, on en serait fort aises. De manière quelque peu policière, vous pointez mon "rôle singulier au sein de la gauche" ainsi que celui de "Ensemble", en évoquant le fait que j'ai appartenu au PS, beaucoup moins longtemps pourtant que le camarade Mélenchon, mais passons. Je pourrai raconter ma vie, au demeurant assez transparente (bien des choses se trouvent sur le net et ceux qui ne retiennent que les éléments que vous sélectionnez savent ce qu'ils font), mais passons encore. Vous essayez donc de démontrer que "la gauche", ou ce que d'aucuns appellent "la vraie gauche", est dans le bon camp : contre les "bouledogues nazis" de Kiev, comme vous dites avec ce langage canin si typique.

Vous avez en partie raison : J.L. Mélenchon malgré des oscillations et quelques éclairs intuitifs de vérité, est sur ce sujet largement circonvenu et par son propre entourage et par sa propre culture qui tend de plus en plus à se confiner dans un horizon étroit. Le PCF et le PG, qui sont donc pour vous les deux grandes forces de la "gauche" (pauvre gauche alors, mais passons encore) sont donc dans la dénonciation des "nazis de Kiev", même si c'est souvent dans des termes plus modérés que le délire continuel déversé par les permanents des organes sur les forums de Mediapart. C'est vrai : c'est bien ce que, en tant que révolutionnaire se réclamant de Marx, d'Engels, Lassalle et Bakounine, mon cher "Xipetopec", je combat. 

Une révolution a renversé Ianouchkovitch en Ukraine. Ces courants ont décidé immédiatement de la traiter de contre-révolution nazie, en reprenant toute la rhétorique stalinienne raciste sur les Ukrainiens. Ils ont utilisé à fond pour cela l'existence de Svoboda et de Pravyi Sector, qui est dans une très large mesure le résultat du stalinisme dans l'histoire de l'Ukraine au XX° siècle. Cela est allé jusqu'à cette résolution du PGE dénonçant l'existence d'un "Etat nazi au coeur de l'Europe".

Bien entendu, ceux qui, comme moi, ont toujours dénoncé et combattu tant les oligarques que Svoboda et Pravyi Sector, - combattu efficacement s'entend, car hurler aux "nazis" c'est faire leur jeu et celui de Poutine en même temps - ne sauraient que dénoncer de telles déclarations sanguinaires qui, si elles étaient le fait de gens conséquents, devraient être suivies d'un appel à la guerre et à la mobilisation. Il s'agit en fait du soutien à la contre-révolution : la principale force contre-révolutionnaire en Ukraine, c'est l'impérialisme russe et ses agents et nervis, la plupart d'extrême-droite eux aussi quand bien même se proclament-ils "antifascistes". Il y a des centaines, des milliers de jeunes combattants ainsi que des syndicalistes qui affrontent les milices blanches, dans la tradition du combat nationaliste démocratique, voire en se référant au socialisme ou à Makhno, que vous appelez des "nazis". Il y a aussi Pravy sector, qui cherche à mettre la main sur les mouvements de résistance spontanés que sabotent la gabegie et les compromissions du pouvoir oligarchique. 

Par conséquent, la déclaration du PGE, les prises de positions qui font plaisir à "Xipetopec", ou l'initiative récente de Syriza d'envoyer des commandos de soutien à la contre-révolution armée, ont une signification historique bien précise : l'engagement actif de cette "gauche"-là dans le rangs de la contre-révolution. Le positionnement des néolibéraux de droite et de gauche dans un antipoutinisme platonique sert aux néostaliniens, de droite et de gauche eux aussi, de caution à leur campagne hystérique. Cette hystérie répond à un besoin précis : essayer d'interdire la recomposition du mouvement ouvrier et socialiste européen de l'Est à l'Ouest, vers la révolution démocratique de tous les peuples.

Et c'est donc une autre recomposition qui se dessine clairement : car "Xipetopec" n'est peut-être pas lié à Asselineau, ce dont on se contrefout au demeurant, mais le fait politique clef est bien que les positions de fond de "Xipetopec", des néostaliniens, de Danielle Bleitrach par exemple la pure et noble "grand-mère" vénérée par quelques uns ici, de Chauprade, de Soral, de Aube dorée, d'Asselineau, de Cheminade, sont politiquement les mêmes.

Il ne s'agit pas d'une convergence fortuite qu'on pourrait démagogiquement dénoncer comme lorsque (j'en faisais d'ailleurs partie) une grande partie de la gauche appelait au vote Non aux référendums prétendument européens de 1992 et de 2005. Il s'agit d'une identité d'orientation politique, dans des termes qui se ressemblent de plus en plus : ceux de cette "géopolitique" à la gomme dont "Xipetopec" se gargarise régulièrement et qui semble lui tenir lieu de culture, dont un point clef consiste à dire que la nation ukrainienne n'existe pas. il fonctionne de plus en plus sur l'essentialisation des peuples traités comme ayant en bloc telle ou telle caractéristique, et dont, soit dit en passant, le contenu réel provient de Brzezinsky et d'Huntington, ces néolibéraux sur lesquels les néostaliniens pompent allègrement, en inversant simplement les signes "Bien" et "Mal", se mouvant en fait dans le même cadre de pensée. 

En France, cette convergence se fonde aussi sur le fait que de larges secteurs de l'Etat, du capital français, cherchent à manoeuvrer entre les principaux impérialismes et cultivent la nostalgie mythique du gaullisme. L'impérialisme français prolonge d'ailleurs son double jeu dans cette affaire : comme Sarkozy se faisant passer pour l'avant-garde atlantiste en Géorgie en 2008 tout en négociant la conversion des troupes d'occupation russe en "troupes de maintien de la paix", puis négociant la vente des Mistral, Hollande a deux fers au feu en Ukraine, BHL et les Mistral. La cohorte des "Xipetopec" hurle sur le premier en voulant se faire croire qu'elle est dans l'opposition, tout en soutenant le second. En février dernier ils jouaient à se faire croire que les paras seraient sur le point d'intervenir à Kyiv, alors même qu'ils intervenaient en fait à Bangui - avec le soutien officiel du PG, d'ailleurs.

Le FN et les Asselineau, Dupond-Aignan et autres partisans d'une France soi-disant indépendante, ou convergent avec les nostalgiques de Mongénéral ceux de Maréchalnousvoila, et Chevènement ou Mélenchon sont ici sur la même ligne de restauration de "l'indépendance" de l'impérialisme français, celui qui porte la responsabilité de deux des génocides du XX° siècle (les Bamilékés et les Tutsis). Néogaullistes et néopétainistes se retrouvent donc ... avec les néostaliniens, pour traiter d' "atlantiste" quiconque n'est pas dupe.

Pour "Xipetopec", nul doute que "la gauche", c'est ça. La convergence est réelle, Douguine en Russie l'avait par avance appelée la "synthèse rouge-blanche" et elle unit d'ores et déjà les adorateurs du miliciens orthodoxe disciple de Denikine qu'est Strelkov (dont Danielle Bleitrach chante la gloire tel Maurice Barrès chantant sa colline). 

Alors, "Xipetopec", vous avez raison : je crois pouvoir m'honorer tranquillement d'un "rôle singulier", voué à expliquer, expliquer et encore expliquer, pour sauver ce qui peut l'être du double naufrage néolibéral et néostalinien, et avertir de la peste rouge-blanche qui, sous l'alibi, encore une fois, de la dénonciation hystérique des "nazis ukrainiens" et dans un déluge de montages vidéos opérés par les "organes", a commencé à contaminer "la gauche" et surtout celle qui se prend pour "la gauche de gauche".

Je suis en cela fidèle aux miens, aux syndicalistes révolutionnaires, aux trotskystes, aux conseillistes, aux libertaires, aux marxistes indépendants, aux socialistes de gauche, aux communistes de la première génération et aux communistes honnêtes des générations suivantes, en disant No pasaran, la peste rouge-blanche, c'est-à-dire blanche, qui n'est autre que la peste brune, ne passera pas.

Car dans cette affaire, et c'est cela qui vous contraint à dénoncer mon "rôle singulier" et conduit sur ces forums une bande de provocateurs à poster des menaces physiques et à sombrer dans un délire croissant, ceux qui marchent la main dans la main avec la peste brune, c'est vous.

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