Le déroulement des événements en Ukraine semble marcher dans le sens de la tragédie. On craint ce qui pourrait se produire, et cela se produit. Le 17 avril dernier, un « accord quadripartite » avait été approuvé entre la Russie, les Etats-Unis, l’Union Européenne et le gouvernement ukrainien formé par la rada suite à la fuite du président Ianoukovitch fin février. Le premier passage clef de cet accord était le suivant :

« Tous les groupes armés illégaux doivent être désarmés ; tous les bâtiments occupés illégalement doivent être restitués à leurs propriétaires légitimes ; toutes les rues, places et lieux publics occupés illégalement dans les villes ukrainiennes doivent être évacués. »

Officiellement, ce passage signifiait que les puissances signataires, c’est-à-dire Russie et Etats-Unis et, dans l’Union Européenne, avant tout l’Allemagne, se décernaient mutuellement le label de « gentils » disposés à faire en sorte que les occupations illégales cessent : cette notion découlait, dans l’actualité immédiate, de l’occupation de mairies, commissariats et autres lieux de pouvoir dans le Donbass par des groupes armés « pro-russes », mais, pour la Russie, elle désignait aussi les occupations de bâtiments sur le Maidan de Kiev ainsi qu’à L’viv, prolongées depuis les évènements insurrectionnels victorieux de fin février. Il était annoncé une amnistie pour les occupants qui obtempéreraient, excepté pour les « coupables de crimes capitaux », ce qui laissait là encore une marge d’ambigüité, et l’attribution d’un rôle de premier plan à la « mission spéciale de surveillance de l’OSCE » dans la mise en œuvre des « mesures de désescalade ».

Le second passage clef du texte de Genève était le suivant :

« Le processus constitutionnel annoncé sera inclusif, transparent et responsable. Il permettra l’établissement immédiat d’un large dialogue national, ouvert à toutes les régions de l’Ukraine et groupes politiques, et permettra la prise en compte des commentaires du public et des amendements proposés. »

C’est à brûle pourpoint que le texte parlait d’un « processus constitutionnel », faisant allusion à de vagues déclarations du président et du premier ministre ukrainien, M.M. Tourtchinov et Iatseniouk. L’ambigüité rédactionnelle recouvrait très consciemment la prise en compte des revendications des « pro-russes », à savoir la « fédéralisation » de l’Ukraine. Le « dialogue national » annoncé n’était certainement pas présenté comme une mobilisation démocratique de tous les secteurs de la société, laquelle a, d’une certaine façon, commencé à Kiev depuis octobre 2013, ni comme un processus passant par exemple par l’élection d’une assemblée constituante, une éventualité que les plus extrémistes des adversaires officiellement en lice sont d’accord pour n’évoquer en aucun cas, mais comme une affaire devant se traiter entre « régions de l’Ukraine et groupes politiques », comprenez entre oligarques gouverneurs et factions, les régions étant reconnues de facto comme les premiers acteurs du dit « dialogue ». Tout l’art du texte, conditionnant la signature par le représentant russe Serguei Lavrov qui l’a le premier annoncé au monde et l’a probablement largement dicté, est d’avaliser le plan de « fédéralisation » sans que le mot ne soit écrit.

Depuis le 17 avril, gouvernants et commentateurs vont faisant mine de déplorer que l’accord de Genève n’a pas été respecté, se divisant seulement sur la désignation de qui l’a violé le premier. Une meilleure compréhension de la partie de poker géopolitique montre qu’au contraire, ce qui se déroule avec le nombre de morts augmentant de jour en jour consiste dans la mise en œuvre du contenu véritable de ces accords.

Dans mon article du 13 avril, j’écrivais ceci :

« Plus vraisemblablement à ce stade, il semble que Poutine veut faire pression pour négocier directement avec les Etats-Unis lors de la rencontre Lavrov-Kerry prévue le 17 avril, le lien diplomatique n’ayant jamais été rompu. Clairement il s’agirait de renégocier les termes du partage en cours, la Russie ne pouvant pas, répétons-le, se contenter de la Crimée, sans que cela ne l’oblige à annexer ses zones d’influence.»

Sous le terme de « fédéralisation » de l’Ukraine, il y a son partage en zones d’influence, ni plus ni moins. L’acceptation par les Etats-Unis et par l’Allemagne du « processus constitutionnel », désigné en termes si flous et elliptiques dans le texte du 17 avril, valait accord pour une négociation avec la Russie des zones d’influence en Ukraine, ceci se combinant avec le troisième élément clef du texte signé ce jour là, qui consiste précisément non dans un passage du texte, mais dans son silence : le silence sur la Crimée valant acceptation de facto de son annexion.

Les négociations, cela se fait sur la base de rapports de force. A partir de Genève, le jeu avec les « occupations illégales » de lieux publics pouvait continuer et s’accentuer, de façon à mettre en œuvre, sur le terrain, le dit partage. Dans celui-ci, le capitalisme russe entend ré-asseoir pleinement sa domination sur les régions minières et industrielles de l’Est, en premier lieu, et neutraliser la bande côtière en mer Noire dont Odessa, entre la Crimée et la Moldavie (où la XIV° armée russe maintient l’Etat croupion de Transnistrie, à Tiraspol, depuis 1991), en second lieu. La consolidation de la domination sur les oblasts orientaux et le verrouillage des frontières nécessite aussi probablement que Kharki’v-Kharkov entre dans la zone d’influence russe. L’ouest pauvre ayant historiquement fait partie de l’Autriche puis de la Pologne jusqu’en 1940 peut être sous influence germano-polonaise, plutôt germano-tchèque voire roumaine en Ruthénie subcarpathique (dont on rappellera que, bien que, voire parce que, premier foyer des armées nationalistes ukrainiennes pendant la seconde guerre mondiale, elle n’a pas du tout donné de majorité à Svoboda dont le bastion est la Galicie). Reste Kvi’v-Kiev au milieu, capitale de l’Ukraine (et berceau de l’orthodoxie russe).

Outre que la viabilité d’un Etat ukrainien, qu’une telle « fédéralisation » ramènerait à un bloc entre Kvi’v et la Galicie, serait tout simplement impossible, on aura garde d’oublier que les plaines comprises entre Kvi’v, Kharkiv et Odessa sont devenues, précisément en 2013, le troisième exportateur mondial de céréales, devant … la Russie, mais que l’insécurité montante, l’inflation et les taux usuraires des banques viennent, ces dernières semaines, de saccager les semis de printemps, faisant chuter les prévisions de production de 18% à 16% selon le cabinet Agrigel.

Beaucoup de bonnes âmes, comme dernièrement Edgard Morin dans les pages du Monde, sachant que l’Ukraine multiculturelle a vocation à être un pont entre Russie eurasiatique et petite Europe, expliquent, certainement avec sincérité, que la fédéralisation, c’est une excellente idée pour l’Ukraine. C’est là passer à côté de la réalité concrète d’aujourd’hui : la fédéralisation, à laquelle l’accord de Genève ouvrait la voie par le rapport de force d’abord et la négociation ensuite, c’est le partage impérialiste de l’Ukraine, et le partage impérialiste de l’Ukraine ne permettrait pas l’épanouissement de son rôle multiculturel de pont, bien au contraire. Il comporte de plus le risque de la dérive des régions autonomes vers le statut, de droit ou de fait, de régions « ethniques » ou ethno-linguistiques, niant au passage les droits voire l’existence des minorités, Juifs, Tatars, Grecs, Géorgiens, Russes à l’Ouest et Ukrainiens à l’Est, avec dans ce dernier cas cette précision que la dite « minorité » est en l’état actuel toujours la majorité, mais deviendrait « minorité » dans des oblasts définis avant tout comme « russophones » sinon comme russes. La fédéralisation, partage impérialiste, est la voie la plus courte vers la « purification ethnique » de sinistre mémoire.

L’alternative est la démocratie : dans une République ukrainienne unie, l’égalité des droits de tous et la reconnaissance des droits des minorités et du plurilinguisme sont a priori possibles, et si l’on trouve cela utopique je préciserai : c’est certes difficile, mais c’est possible seulement dans un tel cadre démocratique.

Mais telle n’est pas l’alternative pour laquelle combat le gouvernement de Kiev, si tant est que celui-ci sache pour quoi il combat, ni son aile droite de Svoboda et Pravyi Sector : eux se prononcent pour une République présidentielle autoritaire fondée sur un nationalisme exclusif, même s’il apparaît aussi qu’ils pourraient transiger, en cas de fédéralisation, en régnant en maîtres sur leurs régions occidentales « ethniques », où leur majorité, récente, n’est pas du tout garantie éternellement (Svoboda, alors protégé par Ianoukovitch et sa coalition, a conquis la Galicie depuis 2010 seulement).

Bref, entre fédéralisation antidémocratique et présidentialisme centraliste autoritaire, il n’y a pas de forces politiques significatives en Ukraine pour promouvoir la voie démocratique s’appuyant sur la mobilisation populaire, et passant probablement par des élections libres à tous les niveaux, en commençant par le bas et non pas par le haut, pour aboutir non à un président ni à un conclave de barons régionaux, mais à une assemblée nationale constituante.

Comment expliquer la quasi absence de cette alternative politique, évidemment de plus en plus difficile à défendre au fur et à mesure que les armes parlent ? Non pas par son utopisme supposé, ni par une malédiction de la nature humaine, mais parce qu’elle va diamétralement à l’encontre des intérêts de la classe dominante dont elle signifie en fait l’expropriation. Les « oligarques » sont des capitalistes dont la propriété est issue du contrôle de secteurs de l’appareil d’Etat et garantie par lui et, à partir de là, par des clientèles mafieuses. Tant la fédéralisation que la présidentialisation leurs conviennent et donnent son champ à leurs affrontements et négociations pour le partage des prébendes.

Dans cette situation, la gauche authentique, celle qui s’est située dans le cadre de « Maidan » entre octobre 2013 et février 2014, en est réduite à des lamentations sur la montée des haines nationalistes et peine à aller plus loin que la nécessaire protestation et le nécessaire appel à l’unité de tous, de toutes nationalités, contre les oligarques, qu’elle a cependant le mérite historique de poser et d’affirmer :

https://www.ensemble-fdg.org/content/la-gauche-et-maidan-entretien-avec-le-socialiste-ukrainien-denis-pilas

Et pourtant, la poussée démocratique concrète, c’est-à-dire la mobilisation de larges secteurs sociaux, est réelle. Il n’y a pas que dans le Donbass que des lieux de pouvoirs sont investis et que des manifestations se déroulent, et il se pourrait même, je vais y revenir, que le malheureux Donbass soit fort loin d’être la région où le niveau d’activité sociale soit le plus fort. A L’viv des affrontements ont opposé les petits marchands et les autorités, affaiblissant Svoboda. A Kiev et dans l’Ouest, Pravyi Sector essaie de multiplier les coups de main pour préserver son influence précaire sur des secteurs de la jeunesse et les groupes qu’elle a embrigadés. A Odessa, depuis des semaines, d’importantes mobilisations majoritairement pour « l’unité de l’Ukraine » se déroulent (je reviendrai à la fin de cet article sur les récents évènements). Etc. Mais le Donbass ?

Ceux qui, comme l’auteur de cet article, ont vu, sans illusions, sans peindre le réel en rose et sans nier, mais en analysant et en dénonçant, la place de l’extrême-droite, ceux donc qui ont vu dans la mobilisation du Maidan quelque chose de révolutionnaire, de démocratique, avec à plusieurs reprises des centaines de milliers de manifestants, et la reprise de la forme civique d’occupation d’une place centrale symbolique, comme la place Tahir au Caire, ont essuyé pas mal de critiques sur l’idéalisme que supposerait le fait de discerner aussi cette réalité là.

A présent, une partie de ces critiques cherche son propre rêve dans le Donbass : le prolétariat minier serait insurgé contre « les fascistes ». Disons clairement que de ceci, rien de tel.

L’énorme différence entre le Donbass et le Maidan, c’est que sur le Maidan, tout commence par l’irruption des masses et la mobilisation de la jeunesse ; les armes arrivent plus tard et la tentative de confisquer le mouvement, par en haut de la part du gouvernement autoproclamé de la continuité oligarchique, par en bas de la part de Pravyy Sector. On n’a au contraire jamais vu pour l’instant des centaines de milliers, ni même des dizaines de milliers, de manifestants dans l’une ou l’autre des villes du Donbass qui ont pourtant des millions d’habitants, de souche ouvrière. Répétons-le : cette majorité refuse ostensiblement de sortir et, avec stoïcisme, elle poursuit la vie quotidienne, ce qui est un vrai combat.

Ce que l’on a vu, ce sont les petits groupes armés, d’abord et pour commencer, s’emparant de bâtiments administratifs et policiers, avec une facilité qui laisse à penser que ces morceaux d’Etat étaient à leur disposition. Pas de grandes manifestations prolétariennes contre « les fascistes », pas non plus de ralliement des soldats et des policiers aux côtés des manifestants, mais le passage aux côtés des groupes armés de policiers en fonction, des soutiens officieux, des doubles jeux d’oligarques, des trafics d’armes, des Berkuts en cavale recyclés « pro-russes », la mafia très active. On est loin des soviets et du Potemkine !

Les drapeaux, symboles et grigris idéologiques de ces groupes armés, qui n’étaient pas leur première préoccupation, arrivent après. Quels sont-ils ? Quelques drapeaux rouges évoquant l’URSS, une écrasante majorité de drapeaux russes, beaucoup d’aigles à deux têtes tsaristes et Cent-Noirs, des rubans de Saint-Georges  (un ordre honorifique tsariste supprimé en 1918 et rétabli en 1994). Quelles organisations ? Avant tout l’extrême-droite eurasienne, violemment antisémite, l’Eglise orthodoxe affiliée au patriarcat de Moscou, et, en deuxième ligne, le PC ukrainien qui met en avant le mot d’ordre de « paix » devant passer, forcément, par la « fédéralisation », et ses satellites comme l’organisation Borotba (NB, à ce jour, il semblerait que le PC ukrainien commence à son tour à appeler à la « guerre » contre «les nazis », au motif des évènements d’Odessa).

Lors du sommet de Genève le 17 avril, une provocation fut exploitée, d’ailleurs inutilement comme cela leur arrive souvent, par les émissaires nord-américains : un groupe de nervis avait distribué un tract menaçant aux gens sortant de la synagogue de Donetsk, signé du « gouverneur pro-russe » autoproclamé, lequel a démenti. « Pro-russes » et gouvernement ukrainien se sont accusés de la provocation. Quoi qu’il en soit, les Juifs du Donbass l’ont prise très au sérieux, car les attaques antisémites « pro-russes » sont aujourd’hui beaucoup plus nombreuses ici qu’à Kiev où la mobilisation populaire majoritaire, incluant les Juifs, les a restreintes. A ce sujet, voici des photos non retouchées, à la différence de certains chars ukrainiens affublés de croix gammées, qui circulent beaucoup plus sur le net  

http://anton-shekhovtsov.blogspot.de/2014/04/russian-and-pro-russian-right-wing.html.

A partir du 17 avril, qui décidemment ne fut pas un frein mais une étape dans cette opération, quelques villes, choisies en fonction de leur population russe, du contrôle préalable des forces armées de l’Etat, et de leur position routière, furent occupées, surtout Sloviansk et Kramatorsk. Sans minimiser la gravité des évènements, on peut faire ici la même remarque envers la population et sa répartition réelle : ces villes sont au cœur du Donbass ce que sont, disons, Hénin-Beaumont et Denain à Lille-Roubaix-Tourcoing. Avec beaucoup de professionnalisme, notamment dans l’opération de kidnapping puis de libération d’émissaires de l’OSCE sous commandement allemand, Sloviansk a été érigée en abcès de fixation, pour le plus grand danger de ses habitants.

Inutile de préciser ici, mais on le fera quand même, que la présence de spécialistes russes, comme de celle de la CIA et du FBI à Kiev et ailleurs, est une évidence qui ne devrait faire l’objet d’aucune polémique sérieuse. Ceci étant, seule la vérité est révolutionnaire et une situation concrète s’analyse d’après les faits réels : le fait réel le plus massif est de loin l’opération paramilitaire russe dans l’Est ukrainien, ce qui ne justifie en rien la politique des Etats-Unis et celle de l’Allemagne, mais qui est le fait dominant pour l’Ukraine et les Ukrainiens au moment présent.

Donc, des groupes paramilitaires formés de longue date, renforcés de secteurs consistants de l’appareil d’Etat, aidés directement et indirectement par l’Etat russe, soutenus par une partie de la population russe. Le gouvernement de Kiev a fait, une fois de plus, une démonstration de son incapacité à prendre en charge les intérêts nationaux. Un gouvernement démocratique aurait eu quelque chose à apporter aux habitants du Donbass. Lui, n’a rien d’autre que des chars dont les conducteurs ne sont pas convaincus. Le plus étonnant dans ces circonstances n’est pas que des colonnes se soient arrêtées, aient fraternisé avec les gens rencontrés, voire se soient débandées complètement, mais que ceci n’ait pas pris plus d’ampleur.

La fraternisation sur place entre soldats ukrainiens et population, une population rurale elle-même tout à fait ukrainienne, et une population urbaine mixte, a apporté quelques scènes réconfortantes. Mais ces soldats, prêts à désarmer, ont vu aussi d’autres soldats qui eux ne comptaient pas désarmer, ceux des groupes « pro-russes ». S’il s’était agi de réprimer un soulèvement populaire authentique, l’armée ukrainienne serait passée aux côtés des insurgés.

Pourtant, des grèves de mineurs ont commencé. Pas pour la « fédéralisation » comme pas mal de blogs aimeraient le faire croire, mais pour les salaires. A cet égard, rien ne ressemble plus aux mineurs en lutte de la région de Lougansk, contre le patron oligarque Rinat Akhmetov, ancien baron du Parti des régions et bras droit de Ianoukovitch, passé dans le camp du nouveau gouvernement de Kiev, que les employés de l’administration des chemins de fer de Kiev en grève en même temps qu’eux, pour leurs salaires aussi. Les pressions ne manquent pas, on l’imagine, pour faire apparaître les mineurs en grève comme alliés aux « pro-russes ». Sans faire de pronostic sur la suite des évènements, constatons qu’à la date du 5 mai ils s’y sont refusés et que ceci a du sens.

« Halte là, silence dans les rangs : à Odessa, les nazis ont attaqué la ville et refait un Oradour, commis un pogrom contre les syndicalistes brûlés vifs dans leurs locaux, alors ferme ta gueule et marche au pas ! »

Les provocations ont joué un rôle croissant contre la révolution ukrainienne, depuis le début. Qui a tiré place Maidan, qui a vendu la mèche au téléphone, voila de quoi alimenter la boite à fantasmes complotistes pour une décennie (cet article est déjà long, j’espère avoir l’occasion de revenir sur les diverses légendes urbaines qui reposent toujours sur la paresse intellectuelle, la crainte d’étudier le réel dans sa diversité). Que s’est-il passé à Odessa ?

Ayons l’honnêteté de dire que bien sûr c’est terrible, effroyable, tout d’abord, ensuite que ce n’est pas clair. Il semblerait que des groupes armées « pro-russes » avec des scouts chrétiens orthodoxes et des militants de Borotba, dont l’un périra dans l’incendie criminel, aient cru qu’ils allaient « prendre » la ville, d’autant qu’ils avaient l’assurance du ralliement ou de la passivité de larges secteurs de la police, et qu’ils se sont heurtés à une contre-offensive dans laquelle intervinrent à la fois des masses assez nombreuses, des supporteurs de foot, des commandos de Pravyi Sector et des provocateurs. S’en est ensuivi la mort d’une quarantaine de personnes, la plupart dans l’incendie de la « Maison des syndicats » (une institution issue droit de l’ancien régime qui ne signifie pas du tout un syndicalisme indépendant, précisons-le au passage).

Qu’il s’agisse d’une tragédie née des affrontements massifs - plus massifs que dans le Donbass - causés par la tentative des « pro-russes » de mettre la main sur Odessa, ou bien d’un crime commis par un commando de Pravyi Sector, voire d’une provocation « russe » comme le prétend (sans preuves) le gouvernement de Kiev, il est clair que cette horreur profite à la Russie : d’abord comme moyen de relancer une « bataille d’Odessa » stratégique et vitale pour l’Ukraine et qui avait en vérité mal commencé pour les « pro-russes », puis comme un moyen de pression en général sur l’Ukraine, ensuite comme arme de propagande.

Efficace : un communiqué du PGE (Parti de la Gauche Européenne), le regroupement des PC européens dont le PCF, affirmant l’existence d’un « Etat nazi » au cœur de l’Europe a été obtenu dans l’émoi causé par la nouvelle du drame d’Odessa …

Les blogs s’activent : on parle de pogrom, on invoque Oradour sur Glane que l’on n’avait pas invoqué pour Homs ou Alep … Il est criminellement irresponsable de jouer sciemment avec de tels mots et d’accoler désormais sans vergogne l’épithète « nazis » sur n’importe quelle photo de jeunes filles blondes confectionnant des cocktails Molotov, comme celles-ci, photo reprise dans une certaine blogosphère comme montrant des nazis en action : 

http://www.lecourrierderussie.com/2014/05/odessa-tragedie-2-mai/

C’est là, qu’on le veuille ou non, préparer le terrain aux vrais pogroms antisémites, ou anti-Tatars comme le risque monte en Crimée où les instances tatars sont déjà menacées d’interdiction. Et ceci n’excuse en rien le crime commis à Odessa, que beaucoup d’Ukrainiens considèrent hélas, maintenant, comme un acte de guerre regrettable mais inévitable …

Les opérations des commandos « pro-russes » dans l’Est ukrainien, et maintenant à Odessa, sont la pointe avancée de la contre-révolution, en ce sens qu’ils sont le principal facteur faisant refluer la participation active des gens aux choix et décisions, et cherchent à faire mettre tout le monde en rang pour se faire la guerre. Ce constat politique n’efface en rien le caractère tout autant « contre-révolutionnaire » du gouvernement de Kiev, et de ces cousins des « pro-russes » que sont les chefs de Pravyi Sector, autre évidence qui va sans dire mais que l’on dira quand même. Il y a quelqu’un qui a une nette conscience historique de la chose, il s’appelle Vladimir Poutine.

Avec beaucoup de constance, ses discours depuis l’annexion de la Crimée ont ouvert la possibilité d’une intervention armée russe dans toute l’Ukraine et rappelé que pour lui, les frontières actuelles de ce pays ne sont pas légitimes, bien au-delà du cas de la Crimée et de la prétendue cuite de Khrouchtchev en 1954. Ce que Poutine met en cause, ce sont les frontières de la République socialiste soviétique ukrainienne reconnue par la Russie en 1920. Il y est revenu encore à la télévision russe le 17 avril 2014 :

« Kharkov, Lugansk, Donetsk, Odessa ne faisaient pas partie de l'Ukraine du temps des tsars. Dieu sait pourquoi, elles ont été transférées en 1920 ! »

Dieu sait pourquoi, et Poutine aussi : c’est la révolution sociale de ces années qui a dessiné ces frontières là, en imposant, contre bien des résistances et contradictions dans le parti bolchevik, qu’une république ukrainienne soit constituée sur les territoires ukrainiens, donnant les mêmes droits à tous ses habitants ukrainiens ou non. Ce ne fut pas un « transfert » mais le résultat de la défaite des généraux blancs, les égorgeurs Denikine puis Wrangel. Très consciemment, c’est cela qu’aujourd’hui Poutine remet en cause, montrant au passage que ce n’est pas tant la vieille URSS que la vieille Russie qu’il entend restaurer.

En même temps, de telles déclarations comportent une dynamique qui pourrait l’entraîner plus loin qu’initialement prévu. Un autre facteur intervient là : la crise économique qui est en train de monter en Russie. Les Etats-Unis n’ont pas l’intention de faire la guerre. Ils se contentent d’un encerclement militaire de type léger, mais susceptible de s’alourdir, auquel la France participe d’ailleurs sans que son peuple ni sa supposée assemblée nationale n’aient été consultés. Une issue acceptable pour Washington serait une Russie affaiblie économiquement mais restaurée en tant que « puissance patriotique », un facteur d’ordre régional contre les peuples, qui s’est fait la main sur les Tchétchènes et les Géorgiens d’Abkhazie et d’Ossétie du sud, et menace maintenant la nation ukrainienne.

En tant que facteur d’ordre capitaliste, et que facteur de restauration de l’ordre, la Russie de Poutine, à laquelle ne saurait se réduire la nation russe, est en train de fasciner toute l’extrême-droite européenne. Excusez du peu : le FN français (et Soral, Meyssan, etc.), l’UKIP britannique, Aube dorée en Grèce, le Jobbick hongrois pesant sur le président Orban, des secteurs des Libéraux autrichiens, d’autres encore sont aujourd’hui des partenaires politiques du régime russe. La manifestation officielle du 1° mai à Moscou a ressuscité un défilé du type « Arbeitfront », négation de toute lutte indépendante du monde du travail, dans lequel les secteurs ouvertement nazis ne se sont pas dissimulés:

http://anton-shekhovtsov.blogspot.de/2014/05/nazis-and-stalinists-thrive-on-may-1-in.html

Comme on peut le constater, les emblèmes fascistes et nazis sont très voyants parmi les supporters de Vladimir Poutine. Est-ce pour cela que l’inondation d’imagerie sur la blogosphère « de gauche de gauche », déjà fort alimentée sans le savoir (?) par l’extrême-droite, ne prend plus la peine d’avoir des emblèmes SS à la Svoboda sur les photos et désigne maintenant comme « nazis » tout défenseur de l’Ukraine ?

L’extrême-droite ukrainienne doit être combattue et battue, mais ce n’est pas en soutenant Poutine et en reprenant sa rhétorique sur un « Etat nazi en Europe », comme vient de le faire le groupe des Partis communistes au parlement européen, qu’on peut les combattre efficacement. Au passage, s’il y a réellement un « Etat nazi » au cœur de l’Europe, il faut lui faire la guerre et non pas lui demander de participer au « dialogue » !

La thématique fasciste ou nazie dans une partie du nationalisme ukrainien s’explique (ce qui n’excuse pas) par une histoire qui commence par le fait de s’être fait traiter de fasciste, de nazi et de collaborateurs par un régime qui a tué des millions d’ukrainiens. Sur ce fond historique fourni par Staline, des politiciens et des manipulateurs ont fait leur miel : il faut les défaire, et cela ne s’effectuera qu’en démontrant qu’ils ne conduisent pas la nation ukrainienne à son renforcement, mais à sa décomposition. D’ailleurs, une convergence entre eux et les « eurasiens » pour un partage territorial ne saurait être exclue (voir à ce sujet dans le Monde diplomatique de ce mois, l’article de J.M. Chauvier).

Mais cette même thématique parmi les « eurasiens », dans les sphères liées à la présidence russe cultivant relations, clientèles et noyautages de ces milieux, chez les nationaux-bolcheviks de Limonov (l’homme qui se faisait filmer mitraillant Sarajevo) rebaptisés « Nouvelle Russie » (qui ne cachent pas, eux, qu’ils ont envoyé des équipes dans le Donbass), chez Jirinovsky, voila des faits beaucoup plus massifs reposant sur des fondements profonds. Plus massifs, car il s’agit de secteur très consistants de l’appareil d’Etat et de l’oligarchie de Russie. Des fondements profonds, car nous avons là une réflexion, et une construction idéologique prétendant assurer l’unité des différents peuples par une « purification » des éléments allogènes, faire régner l’ordre, associer capital et travail dans un Etat structurant régions et corporations.

Disons-le : un aspect non négligeable de la tragédie qui se joue en Ukraine est que l’on fait s’agiter et s’affoler des militants de gauche en Occident sur le thème d’un « Etat nazi » et d’une « junte fasciste » pendant que, au dessus d’eux, se déroule cette construction réelle, au service de l’ordre social dominant. Tout internationalisme ne peut que commencer par combattre cela. C’est seulement ainsi que l’on peut aussi combattre les menées des impérialismes occidentaux et de tout impérialisme, au lieu de préparer un remake « XXI° siècle » de la trahison de 1914.

VP, le 5 mai 2014.

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