Nous y voila.

For the Snark was a Boojum, you see. La lutte pour des tests, des masques, des lits et des respirateurs, contre les gouvernements en place, est celle des gens en France comme au Brésil, en Inde et au Nigéria.

Situation inédite, entend-on de toutes parts, et c’est vrai. Mais toute « situation inédite » reprend et amplifie les contradictions accumulées dans la période antérieure, produisant à partir d’elles des transformations qualitatives. Toute réflexion sur « l’après » ne peut donc se passer d’une compréhension de « l’avant ». Il s’agit de situer la crise globale dite du coronavirus dans l’histoire globale de l’humanité. En d’autres termes, on ne saurait agir sur les conséquences sans avoir saisi les causes. Poser ainsi la question écarte d’emblée toute analyse faisant d’un facteur « exogène » la cause du grand tremblement. Ce genre de pseudo-analyse se retrouve lors de chaque grande catastrophe. 1914 aurait été le résultat d’ambitions nationalistes (ce qui est vrai), sans lien direct avec les rapports sociaux et économiques existants (ce qui est faux), 1929 aurait été causée par une spéculation effrénée (ce qui est vrai), la seconde guerre mondiale par Hitler un peu aidé par Chamberlain puis par Staline (vrai aussi), 1973 et la fin des « trente glorieuses » aurait été un coup des Etats arabes producteurs de pétrole, 2008 la faute à des préteurs immobiliers peu regardants, et ainsi de suite, et donc, là, le deus ex machina semble parfait, le raton-laveur inopiné a renversé les meubles, et ce raton-laveur était un virus, tel le Snark de Lewis Caroll s’avérant un boujeum !

Sauf qu’à cela personne ne croit. Tout le monde ressent, à juste titre, l’effondrement qui a commencé – car il s’agit d’un effondrement, et il a commencé – comme n’ayant rien de fortuit. Le contingent réalise le nécessaire, il est son mode d’existence. S’il est vrai que l’effondrement a commencé parce qu’un chinois a mangé un pangolin qui avait mangé une chauve-souris (en fait on ne sait pas trop, mais au départ du départ du départ de la chaine faussement concrète, mais mécanique et donc abstraite, des causalités de cette affaire, il y aurait un truc de ce genre !), alors c’est que le « système » global, la « mondialisation », qu’il est somme toute moins complotiste ou moins superficiel d’appeler le mode de production capitaliste mondial, ne demandait qu’à s’effondrer ! D’ailleurs on s’y attendait tous, à cet effondrement, et les chroniqueurs boursiers aussi. Et il ne venait pas. Alors, il a fallu qu’il vienne par la supposée contingence du mangeur de pangolin …

Cela aurait pu être autre chose. La crise climatique a déjà créé une situation où des turbulences peuvent suspendre les mouvements accélérés du capital qui a besoin d’aller toujours plus vite pour s’auto-valoriser. Quand il neige, chose devenue rare, ne s’agit-il pas d’un phénomène neigeux qui suspend les flux tendus et profite de la destruction des services publics de l’équipement ? Sauf que ça dure quelques jours et c’est local, au plus national. Là, un facétieux, mais cruel pour ses victimes, virus, suit puis bloque les axes de circulation du capital et, mieux encore, les chaines de production mondialisées : production automobile, mécanique et informatique à l’échelle de l’Asie orientale, puis marché mondial, industrie aéronautique, portuaire, pétrolière, à l’échelle globale, et finalement tout.

Tout ... ou rien. Car ne subsistent plus que les activités « coûteuses » pour le capital, en tant que non créatrices de valeur : la santé, le soin, la communication, l’échange culturel, la voirie, les denrées alimentaires – dont la production capitaliste est menacée. Sans elles nous sommes morts. Avec elles nous pouvons vivre, confinés, et nous pourrions vivre, libérés. Avec tous les métiers les moins payés, nécessaires, infirmiers, éboueurs, profs et horticulteurs !

L’effondrement rappelle au réel - ce réel qui existe sans le capital, et sans l’ « Etat » en tant que chose régalienne tout à fait différente en fait des services publics, malgré leur confusion notamment française - alors que le contraire, qu’on avait voulu nous faire croire (le réel qui n’existerait pas sans le capital), ne fonctionne pas. Révolutionnaire, n’est-ce pas ?

Mais situons cet effondrement par rapport à ce qui l’a préparé. C’est indispensable : l’effondrement n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein, il a ses racines dans les rapports réels de leur base à leur sommet. 1905 avait ouvert la période de tension qui aboutit à 1914. Le 1905 de 2020, à plus grande échelle, se situe en 2008.

La crise financière globale, la faillite de Leman Brothers (et incidemment, l’élection d’un président démocrate noir à Washington qui fera tout pour que rien ne change), constituent un retournement par rapport à l’optimisme capitaliste, financier, et militariste, des années précédentes. De grandes convulsions avaient pu être intégrées comme parties constituante de ce que l’idéologie conforme aux besoins de la valorisation capitaliste appelle la mondialisation.

Ainsi la chute du mur de Berlin, l’implosion de l’URSS, et l’accélération de la production capitaliste en Chine après la répression de la commune de Tian An Men sous les chars de Deng Xiaoping, tout cela sous le nom de fin du communisme avait apparemment été une composante du processus de mondialisation-valorisation accélérée s’emparant de toute chose réelle ou virtuelle.

Ensuite, le carnage du 11 septembre 2001 avait induit une militarisation et une offensive de nouveau dessin de l’ordre mondial, une réédition de la destinée manifeste de la nation nord-américaine combattant un ennemi présent « partout et nulle part », et dynamisant les échanges mondiaux : ce fut la décennie perdue de la combustion des hydrocarbures, celle où la Chine se place au cœur de la production mondiale de survaleur, pendant que les Etats-Unis font du bruit au premier plan.

Mais aussi bien 1989-1991 que 2001 furent des évènements lourds d’espoir trahi, pour ce qui est de 1989, et de menaces, qui furent recyclés, intégrés au story telling en place. Le story telling marchait, il allait de l’avant. Qu’il soit accompagné de la destruction de l’environnement, du CO2, de l’effondrement en marche du monde habitable, n’était pas perçu à l’échelle globale et dominante, pas plus que n’était perçue sa connexion avec la barbarie moderne illustrée par les génocides qui reviennent pourtant, au Ruanda, à Srebrenica, au Darfour, au Myanmar. L’accumulation illimitée devait pouvoir absorber tous les problèmes survenant en cours de route et, par sa fameuse « résilience » (mot clef que Macron a ressorti, révélant le radotage et le sur-place répétitif des tenants de l’accumulation), faire de toute faiblesse un atout vendable.  

Le retournement s’amorce en 2008 avec une crise financière globale, qui déjà, en fait, avait ses racines bien profondes dans l’ « économie réelle ». La valorisation du capital ne peut plus se passer de la forme parasitaire de l’intérêt (finance) et de la rente. Depuis 2008 les banques centrales pratiquent le quantitative easing : sans les Etats pas de valorisation du capital. Rien n’a changé en apparence, mais tout a déjà changé : la survie du taux de profit par la finance et la rente est suspendue aux Etats, à Washington, Francfort, Londres, Tokyo - et Shanghai.

Seconde étape après 2008 : l’ouverture des révolutions. Si la jeunesse et le prolétariat iranien ont essayé déjà en 2009, ce sont les « révolutions arabes » à partir de 2011 qui inaugurent le vrai XXI° siècle. Elles renversent les régimes tunisien et égyptien, éclatent aussi au Yémen, au Bahreïn et en Syrie, puis voient la contre-révolution armée la plus horrible s’appesantir contre elles dans l’épicentre syrien, ainsi qu’au Yémen et en Lybie. Les révolutions dites « arabes », vécues comme des complots par ces défenseurs de l’ordre mondial existant que sont les prétendus « anti-impérialistes » prorusses ou prochinois, ont stimulé un mouvement mondial de Madison (Wisconsin) à Hong-Kong en passant par Madrid, Rome, Athènes. Leur forme de mouvements démocratiques et nationaux se retrouve dans le Maidan ukrainien, par lequel le spectre de la révolution revient sur le sol européen. Plus encore, les « anti-impérialistes » appellent contre-révolution la révolution, et inversement. La faillite totale de tout ce qui prétendrait construire une solidarité internationale sur les fondements de l’ancien camp « soviétique » et de ses héritiers a précédé l’effondrement.

Pendant que le vide politique, béant mais agité de remous, vide de la représentation de celles et de ceux d’en bas et de leurs immenses aspirations à la vie dans un monde vivable, à la démocratie, à la solidarité, un vide qui n’est pas une nouveauté – il est notre principal héritage du XX° siècle – se confirme, s’amplifie et s’appesantit, isolant les insurgés syriens en les laissant traiter d’islamistes pour qu’ils soient mieux massacrés, le vide et la crise au sommet franchit lui aussi un nouveau seuil.

2016 : le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni, convoqué pour troubler et défaire l’irruption-surprise du Labour comme parti ouvrier engagée l’année précédente, aboutit à la victoire du vote pour la sortie d’une Union Européenne en crise, et, par la disparité des votes, relance pleinement les questions irlandaise et écossaise, et donc britannique.

2017 : les primaires aux Etats-Unis, de mécanisme rôdé d’intégration-récupération politique, deviennent explosives, tant côté démocrate avec la percée d’une candidature socialiste, que côté républicain, avec celle de Trump, candidat capitaliste qui ne représente pas les intérêts généraux du capital US, mais ses propres intérêts particuliers de mafieux de l’immobilier connecté à la Russie, et qui est élu.

2018 : l’éviction de Lula, dirigeant effectif du Brésil depuis 2002, par la volonté des classes dominantes après l’avoir bien utilisé, débouche sur l’élection d’un personnage d’extrême-droite notoirement incompétent, Bolsonaro.

Cette décadence rapide et flagrante de la qualité du personnel politique dominant dans les pays dits « occidentaux », que l’élection de Macron en France en 2017 était censée contrecarrer mais à laquelle il a finalement apporté sa touch propre, offre un certain contraste, non avec le caractère humaniste et civilisé, mais avec le caractère de pouvoir fort sur une base tout aussi creuse et en voie de barbarisation, avec les nouveaux boss montants.

Xi Jinping arrive à la tête du PCC (Parti Capitaliste Chinois) fin 2012 après de violentes luttes dans l’appareil dirigeant, et sous la pression exercée par la crise depuis 2008 et la « reprise » qui l’a suivie, dans laquelle la bulle immobilière et financière chinoise joue un grand rôle. Il faut constater que, tout en s’inscrivant dans la continuité, il tente de refonder le régime ou de fonder un régime partiellement nouveau, que la crise de 2020 placera en centre mondial tant de l’effondrement que comme modèle de gestion autoritaire « efficace ».

Narendra Modi est président de l’Inde depuis 2014 : il cumulait le fait d’être le chef du vieux parti ethno-nationaliste et religieux de l’Hindutva, et le président du Gujarat, pôle, avec Mumbai, du capitalisme « mondialisé » en Inde.

Le troisième personnage de la « stabilité » non « occidentale » est au pouvoir depuis 1999. Vladimir Poutine, surtout depuis la victoire de Trump et l’intervention impérialiste des bombardiers russes contre le peuple syrien, est doté d’un pouvoir national et mondial totalement surdimensionné, un déséquilibre grave que la Russie finira par payer pour le meilleur ou le pire.

Ces toutes dernières années, la densité sociale et politique mondiale, la température du corps social, montait.

L’irruption des gilets jaunes en France le 17 novembre 2018 et sa réplique « syndicaliste » du 5 décembre 2019 posent la question du pouvoir et de son renversement, malgré l’absence de toute représentation politique conforme à ce mouvement, dans un pays clef d’Europe.

Fin 2018-début 2019 les révolutions soudanaise et algérienne relancent le mouvement des révolutions dites arabes.

Dans la dernière partie de l’année 2019, la combinaison d’explosions sociales, combinant manifestations de masse pour la démocratie et contre la corruption, posant la question du pouvoir, fait contagion dans un très grand nombre de pays d’Amérique du Sud, centrale et des Antilles, et dans plusieurs pays clefs du Proche et du Moyen Orient dont l’Iran et l’Irak. De Santiago du Chili à Téhéran ces crises révolutionnaires affectent aussi bien des pays phares du néolibéralisme que des régimes « anti-impérialistes ». Début 2020 le passage de N. Modi à la remise en cause des fondements de la nationalité indienne produit une série de manifestations en Inde annonçant son entrée dans ce processus mondial.

Ainsi donc, juste avant la « démondialisation » des circuits capitalistes de l’économie mondiale, avait commencé  une « mondialisation » des explosions sociales. Le processus d’effondrement est survenu sur un terrain échaudé.

Le facteur « exogène » ne l’est bien entendu pas plus que le bacille pesteux n’était exogène au marché émergent de l’Eurasie au XIV° siècle. Ce virus émerge dans une zone où l’OMS s’y attendait, et frappe d’abord dans le principal centre du boom immobilier des années Xi Jinping, Wuhan. Il se diffuse par les routes du capital et du commerce, y compris les « nouvelles routes de la soie ». Le régime chinois, déjà en train de voir comment confiner le mouvement démocratique à Hong-Kong, faire régner la terreur au Xinjiang et domestiquer les religions universalistes en y intégrant la pensée de monsieur Xi, réagit brutalement en confinant le Hubei, région de Wuhan, et d’autres provinces, cassant les chaines de fabrication industrielle. Les bourses mondiales ploient. La psychose, du fait de ces données économiques, précède une pandémie dont le caractère pathogène et dangereux est généralement minimisé par les États et les intervenants politiques et médiatiques. Quand le danger arrive, le confinement est alors la seule réponse, lequel en même temps créé les conditions de la contamination de certains secteurs ainsi repliés sur eux-mêmes. En Inde, le pseudo-confinement proclamé par Modi déclenche la plus grave crise humanitaire depuis l’indépendance, et l’épidémie arrive.

Les trois pays « occidentaux » concernés par la crise ouverte au sommet voient celle-ci s’aggraver de manière décisive. Les États-Unis sont menacés de mise au tapis. Le maire de New York accusant Trump de friser la « déclaration de guerre aux États » de l’Union, et la gloire du capitaine de porte-avion au personnel contaminé, Brett Crozier, limogé par Trump, sont des signes de ce que la crise constitutionnelle est là et que les élections censées se tenir en fin d’année ne la résoudront pas. A Londres, le premier ministre finalement mis au pouvoir par et pour le Brexit, Boris Johnson, vient d’être hospitalisé, atteint par la pandémie, au moment même où le Brexit n’est plus une originalité britannique puisque ce qui se passe pourrait être appelé une sorte de Brexit mondial. Au Brésil les généraux ont placé Bolsonaro sous tutelle, lequel appelait les évangélistes à se rassembler pour prier, meilleur moyen de diffuser le virus …

Le marché mondial, la division internationale du travail, sont en train de se disloquer. Anticiper le risque de pénuries alimentaires dans tous les pays n’aurait donc rien d’exagéré. D’ores et déjà, le capitalisme ne peut se passer de mesures sociales de masse s’apparentant à un revenu universel ouvert ou masqué, de mesures bancaires et financières d’émission monétaire massive et de mutualisation des dettes, et de nationalisations de facto. L’erreur serait d’y voir une évolution vers plus de civilisation. Ces mesures dirigistes sont le revers de la médaille à l’intérieur des mêmes rapports sociaux fondamentaux. Elles iront de pair avec la formation de blocs rivaux et la montée des risques de guerre ; dans les prochaines semaines, on va voir comment le « moment chinois » qui s’annonce, puisque la reprise chinoise va aller de pair avec l’effondrement nord-américain, va produire des dérapages.

Confinement global et Brexit planétaire sont le contrepied de la mondialisation et de la marchandisation également planétaires : leur suite dans le même mode de production. L’autodéfense sociale par en bas, à toutes les échelles -ce n’est plus le moment de disserter sur ce qui serait possible ou non au local et pas au global, tout va ensemble -, prolongeant l’internationalisation des révoltes, est la voie de l’avenir. Pas de l’avenir lointain. Cela doit se passer cette année, donc les jeux sont ouverts. La lutte pour des tests, des masques, des lits et des respirateurs, contre les gouvernements en place, est celle des gens en France comme au Brésil, en Inde et au Nigéria.

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