Fascisme et religion dans le cas Daech.

Cet article est la seconde partie d'une tentative d'analyse des caractères fascistes de Daech. Il est plus particulièrement consacré à l'aspect proprement religieux de la question, sur lequel on ne peut faire l'impasse.

 

La dimension proprement religieuse : inanité du discours irénique officiel.

L'assassinat d'un vieux prêtre catholique par deux "combattants de Daech" en France fin juillet 2016, dans un contexte déjà marqué par le massacre de Nice, a suscité une émotion légitime qui a tout de suite été exploitée à fond par les dignitaires des cultes monothéïstes, avec la bénédiction des autorités de la V° République, pour faire des cérémonies oecuméniques et clamer que la religion est forcément amour et paix et n'a rien à voir avec de tels actes.

Quand des musulmans déclarent que "ceci n'a rien à voir avec l'islam", ils traduisent leur angoisse bien compréhensible d'être assimilés aux criminels et il est bien évident qu'eux-mêmes n'ont en effet rien à voir avec eux. De là à dire que les crimes de Daech et autres n'ont rien à voir avec l'islam et avec la religion, c'est une toute autre affaire. Leurs auteurs sont les premiers à se présenter comme religieux et les citations du Coran ornent tout communiqué de Daech.

L'affirmation véhémente et angoissée que "ceci n'a rien à voir avec l'islam" ne peut protéger les citoyens et les familles de confession musulmane ni des amalgames, ni du racisme, ni des attaques islamistes. Le discours officiel et la méthode Coué selon lesquels "tout cela n'est pas une guerre de religions" et selon lesquels "la religion c'est l'amour et c'est la paix" interdisent de réfléchir et laissent en fait la voix libre aux phénomènes de culpabilisation collective des musulmans. Car, à ne pas analyser les fondements religieux de la barbarie moderne, et à exempter l'islam de la critique fondamentale qui s'impose, on ouvre précisément la route à la peur et à la haine : aprés avoir proclamé que la religion c'est le bien, et que chrétiens et musulmans doivent se donner le baiser de paix (comme ils ont toujours fait, n'est-ce pas ! ), après s'être donc mis en incapacité de comprendre, la peur prend le dessus et la non-critique de la religion et de l'islam devient haine et peur des musulmans. Dans l'intérêt des musulmans, l'islam, comme toute religion, doit être critiqué radicalement.

Le discours oecuménique officiel sur les religions qui relient les hommes et assurent la paix entre les peuples est évidemment démenti, et plus que cruellement, par les faits aussi bien contemporains que passés. Les religions sont des faits sociaux globaux que l'on ne peut pas contenir dans un traité de paix ni, inversement, résumer par la violence et l'oppression.

Le christianisme s'appuie sur des textes sacrés, dont le Nouveau Testament qui fait sa spécificité ; les textes du Nouveau Testament n'appellent pas à la guerre, mais à l'amour, la guerre n'y apparaît que sur un plan eschatologique dans la seule Apocalypse de Jean, et le christianisme a d'abord été une secte persécutée recrutant fortement parmi les opprimés, bien que ne contestant en rien les rapports sociaux existants. Cela ne l'a nullement empéché de devenir la religion totalitaire et obligatoire du bas empire romain, de Byzance et du Moyen Age, d'inventer la guerre sainte, avant l'islam, à la fin du VII° siècle à Byzance, de mener à bien une quantité indéfinie de massacres et de pogroms, dont un des points culminants fut la première Croisade, sans oublier la quatrième qui met à sac Constantinople, de prôner la torture obligatoire pour dépister hérésie et mécréance et la mort par le feu, etc. Même récemment, l'Eglise catholique est sérieusement compromise dans le plus grand massacre de l'époque contemporaine à ce jour : le génocide commis au Ruanda contre les Tutsis en 1994, un crime qui, quantitativement, devance les horreurs de Daech. Que cela soit contradictoire au sermon sur la montagne et même aux canons de Vatican II, certes, mais les faits sont les faits.

L'islam est, quant à lui, né comme une religion immédiatement conquérante et guerrière, substituant sa guerre sainte à celle des chrétiens et des mazdéens des empires byzantin et perse et prenant leur place, et ses propagateurs furent d'abord des guerriers, et des guerriers preneurs de femmes, c'est-à-dire kidnappant et violant. Le Coran contient des passages contradictoires comme tout texte sacré, mais les passages iréniques et tolérants s'y trouvent, comparé au Nouveau Testament, dans une proportion inverse par rapport aux passages guerriers et intolérants, les sourates médinoises, violentes, étant de plus censé abroger, en cas de contradiction, les sourates mekkoises, plus tolérantes. Pour autant, ceci ne voue pas plus fatalement l'islam à la violence que le point de départ différent du christianisme n'en fait nécessairement une religion d'amour et de paix, même si l'on ne saurait dire que le contenu des textes clefs faisant référence n'a pas d'importance par lui-même. La thématique de l'amour dans les réflexions de philosophes, théologiens, poêtes et mystiques de l'islam a d'ailleurs pris au cours de son histoire des dimensions considérables.

La dimension proprement religieuse : remarque sur le cléricalisme.

En bref, si le sermon sur la montagne n'a pas empêché le génocide des Tutsis, une réécriture du Coran ne suffira pas à empêcher les décapitations de Daech.

Ecrivant cela, j'ai bien conscience d'être en train d'enfoncer des portes ouvertes, mais le niveau de confusion existant aujourd'hui y contraint. Les différents visages des grandes religions constituées, celles dont on parle ici, s'expliquent par leur fonction sociale de reproduction des rapports d'exploitation et d'oppression existants, fonction qui est loin de s'être exercée dans des situations identiques au cours de l'histoire. Vaste sujet qu'une typologie simplifiée des types d'insertion sociale des religions peut aider à cerner.

Alors que beaucoup d'anciennes religions traditionnelles mettaient en valeur des couches sociales héréditaires dont c'était en quelque sorte la spécialité, mages, druides, brahmanes ..., les religions universalistes ont d'abord inventé les clergés cooptés.

Le bouddhisme a le premier réalisé pleinement cette transformation. Les corporations de moines (sangha) y sont vénérées et la religion est leur affaire, le reste de la société leur devant entretien, obéissance et pouvant végéter dans ses superstitions propres : le caractère parfois métaphysique ou abstrait, voire agnostique, que peut revêtir le bouddhisme a pour rançon cette dichotomie dans laquelle le bas peuple est dessaisi de toute participation autre que de vénération et d'obéissance, ne bénéficiant que de la "compassion" de ceux qui savent. L'implication religieuse de celui qui n'est pas un moine est généralement faible, se bornant à considérer les moines comme ses médiateurs. On peut donc parler ici de cléricalisme, au sens de la domination sociale du clergé.

Le christianisme a progressivement élaboré la notion de société chrétienne incorporant la distinction entre clercs et laïcs, le clergé administrant la religion et parfois beaucoup plus que la religion ; cette distinction est secouée et amendée à des degrés divers dans les protestantismes (sacercode universel), mais elle fonctionne parfaitement dans le catholicisme, l'orthodoxie et les chrétientés orientales. Le cléricalisme, ici, implique aussi forcément la domination sociale d'une religion et l'implication des laïcs dans celle-ci, à des degrés divers.

L'islam n'a pas, lui, de clergé : en une sorte de sacerdoce universel avant la lettre, il fait de toute la société, sorte de cité élargie à des dimensions impériales universelles, l'umma, le corps des acteurs de la religion, réservant une place inférieure-protégée aux religions dites du Livre, les dhimmi. A la limite, dans l'islam des origines et dans l'islamisme radical contemporain, le religieux est un guerrier, et même un guerrier preneur de femmes. Cela même si les ulémas et connaisseurs du Coran et des hadiths ont une place particulière, mais ils ne constituent pas un clergé, et bien que le chiisme en Iran ait développé la différentiation sociale des mollahs, qui ressemblent à un clergé mais n'en ont pas le statut. Il y a des représentants plus autorisés de la religion, mais ils ne forment pas de clergé : ils ont un pouvoir sur la communauté. Dans l'islam la religion est le devoir de tous, le devoir de la cité - la mosquée tient à la fois du temple et du forum ou agora antiques, qu'elle fusionne en quelque sorte. Ceci peut sembler plus démocratique, mais aboutit à une contrainte sociale poussée, sur chaque individu.

Schématiquement, les trois principales religions universalistes mondiales que sont le bouddhisme, le christianisme et l'islam donnent donc lieu à trois modalités d'exercice de la religion, monopolisée par un clergé dans le cas bouddhiste, étendue à tout le peuple chrétien mais sous la direction d'un clergé dans le cas chrétien, étendue à toute la société (les dhimmi exceptés lorsqu'ils sont tolérés, ce qui ne semble pas être dans les intentions de Daech), et à chacun de ses membres, dans le cas de l'islam, même si ces relations schématiques ont dans chaque cas connu des contradictions, des évolutions, des transgressions, etc.

On remarquera, de plus, que les femmes sont faiblement considérées comme des acteurs religieux à part entière. Les nonnes existent dans le bouddhisme mais sont rares. Leur place est plus importante dans le christianisme, mais demeure minoritaire. Les dignitaires religieux en islam sont tous des hommes et la hiérarchisation des sexes est ici la plus marquée.

L'islam intègre les étapes antérieures que furent le bouddhisme et le christianisme : il ne revient pas au point de départ et étend à tous les exigences religieuses qui étaient, chez ses prédécesseurs, limitées au clergé. Si toute la société, en tant qu'umma, est en somme un clergé, alors l'islam, semblant ne point comporter de cléricalisme, serait en même temps le summum du cléricalisme. Et en effet la domination des normes sociales religieuses y est poussée à un point plus élevé, puisque toute norme pour être sociale doit, à la limite, être religieuse, ce qui confère une très grande puissance aux représentants les plus autorisés de la religion, même en l'absence de clergé constitué : ces messieurs ont ainsi le droit et le pouvoir d'édicter des fatwas.

La dimension proprement religieuse : aspirations sociales et eschatologies.

Ces différences sont liées aux structures sociales dans lesquelles les religions universalistes se sont imposées, qui les ont adoptées. Je les signale ici car elles ont probablement eu des conséquences sur l'histoire des mouvements religieux contestataires à l'égard des rapports sociaux dominants, non-conformismes et hérésies.

Chacune des grandes religions universalistes a d'ailleurs été à sa naissance une sorte de non-conformisme hérétique. Dans l'histoire du christianisme et de l'islam (on laissera de côté ici le bouddhisme), les grandes contestations se sont souvent voulues un rappel aux origines : à la communauté évangélique primitive, ou à la fraternité guerrière égalitaire des premiers combattants menés par Mahomet avant les califes. Ce rappel aux origines historiques mythifiées a souvent été élargi en annonce eschatologique de la fin, reprenant le thème judaïque des temps messianiques, qui devient alors la parousie, le millenium, ou la venue d'un madhi, voire, dans le chiisme, le retour de l'imam caché, annonce de la fin comportant parfois l'évocation d'une existence libérée de toute loi ou de toute charia, âge de l'esprit, paradis pour tous, ou pour les élus, fin des temps annoncée plusieurs fois par les ismaéliens dans l'islam ou par les anabaptistes dans le christianisme. Entre les hérétiques, les contestataires, les révoltés, les mystiques et les gnostiques des deux religions, similitudes et passerelles ne manquent pas (ainsi qu'avec une religion concurrente, sous-jacente souvent aux hérésies de l'une et de l'autre, le manichéisme).

Mais l'histoire de ces phénomènes massifs est différente dans l'une et dans l'autre.

Le christianisme a connu plusieurs cycles de contestations. Pratiquement toutes les hérésies médiévales bouleversaient l'ordre social en voulant abolir les droits féodaux et les priviléges cléricaux, et ont souvent touché aussi aux relations entre les sexes. Les Eglises réformées se sont constituées et stabilisées en se démarquant de ce bouillonnement et en se présentant comme des remparts plus efficaces que l'Eglise de Rome. La contestation millénariste, annonçant des temps meilleurs, dans la veine du "jour de Yahvé" du prophète Amos, se laïcise progressivement. C'est ainsi que les courants de la révolution anglaise au XVII° siècle sont religieux, mais sont reconnaissables, avec les Indépendants "républicains", les Levellers "démocrates", les Diggers "communistes", comme des anticipations de partis politiques, alors que les courants de la révolution française à la fin du siècle suivant, tout en ayant une chaleur toute "religieuse" jusque et surtout dans leur iconoclasme, ne se veulent plus religieux. Cet héritage va imprégner ensuite les débuts du socialisme et du mouvement ouvrier, également marqués par les apports juifs.

Le schéma millénariste de la révolution, sécularisé, génère l'idée selon laquelle un moment catastrophique, terroriste, "dictature du prolétariat" remplaçant le jour de Yahvé, débouchera, la purge faite, sur les temps messianiques où les forces productives croîtront sans limites. Ce schéma porte avec lui, on le voit par ce bref résumé, pas mal de faiblesses et d'illusions qui proviennent de sa vieille matrice religieuse. Mais, comme le pensaient aussi bien Karl Marx que Michel Bakounine, Ferdinand Lassalle ou Rosa Luxembourg, les mouvements d'émancipation doivent se critiquer eux-mêmes ...

Si nous nous tournons maintenant vers l'islam, ses trois premiers siècles sont d'un bouillonnement continuel et grandiose, des révolutions surgissant sans cesse, abbasside, fatimide, qarmate ... pour renverser l'ordre islamique existant et instaurer le véritable, et y échouant sans cesse, l'utopie devenant vulgaire règne califal ou émiral dans des délais souvent rapides.

Alors que le christianisme est d'abord un parti minoritaire puis s'implante très progressivement dans les sociétés via le pouvoir d'un clergé, le caractère d'emblée fusionnel entre religion, société et Etat qu'instaure l'islam, caractère en quoi consiste pratiquement l'islam, explique en grande partie et l'ampleur de ces secousses révolutionnaires récurrentes, mais finalement répétitives et impuissantes, des longs débuts, et leur refoulement final beaucoup plus fort que dans le christianisme, qui n'est pas parvenu à liquider aussi bien ses hérétiques et ses rêveurs, et qui a aussi su en absorber et en récupérer certains, François d'Assise étant le plus célèbre. Le versant "protestataire" de la religion est étouffé le plus souvent dans l'exigence d'application de la charia, c'est-à-dire de reproduction aggravée de l'ordre existant avec tous ses rapports de domination, la domination patriarcale en tête.

L'islam sunnite se constitue comme une réaction visant à éviter toute déviation qui prétendrait faire autre chose qu'appliquer la charia ici et maintenant. Le Coran est la révélation ultime, son sens est littéral (affirmation qui vise à éviter qu'on y découvre des sens cachés, ésotériques ou antinomiques), la tradition (sunna) doit primer, le contenu du dogme religieux ne donne pas lieu à des spéculations. Cette réaction se dessine dés le III° siècle de l'Hégire et va aller grandissant. Effusion religieuse et rêves d'un autre monde possible sont cantonnés aux chiites et, parmi les sunnites, aux soufis dont l'orthodoxie se méfie. Chiites et soufis sont les cibles de la réaction interne à l'islam sunnite qui ne cesse de s'accentuer, d'ibn Hanbal (VIII° siècle) à Ghazali (XII° siècle), de Ghazali à ibn Tawmiya (XIII° siècle), d'ibn Tawmiya aux wahhabisme (XVIII° siècle) : ritualisme, orthopraxie, et voilage des femmes marquant leur appropriation.

Les perspectives messianiques ou apocalypiques sont ramenées au combat pour la charia, non à une fin des temps qui libérerait de toute loi ; le bon musulman ne combat en aucun cas pour changer le monde, mais pour être un bon musulman, assurant ainsi sa place au paradis suite à son jugement, conformément aux vues d'Allah. Sans doute faudrait-t-il plus que nuancer cette appréciation dans le cas des mouvements madhistes africains au XIX° siècle, qui visaient bien à "changer le monde" par l'établissement d'empires musulmans repoussant les occidentaux et dominant de nombreux peuples, mais à première vue la dimension "messianique" qui leur est parfois attribuée se réduit elle aussi en fin de compte à la charia partout.

La victoire globale de cette réaction à l'intérieur de l'islam, qui est accomplie à partir des années 1200-1300 environ, ne permet plus des hérésies et des mouvements de contestations analogues à ceux des débuts ou à ceux que connaît le christianisme, et ne donne que la perspective du djihad, pour défendre, reproduire, étendre et durcir ce qui est déjà – un ordre patriarcal, ritualiste et homogène.

Cette évolution fut plus longue dans le chiisme, qui comporte, lui, une espérance de type messianique ainsi que l'idée de sens cachés, au pluriel, du Coran, mais lui aussi connaît, en Iran, une évolution comparable, reposant sur la charia. Sa dernière grande crise remonte au XIX° siècle, avec la rupture du baahisme. L'on aurait pu penser que la révolution iranienne, en 1979, allait réactiver la thématique "messianique" du chiisme en annonçant, par exemple, le retour de l'imam caché provoqué, ou provoquant, des transformations révolutionnaires de la société et de l'ordre mondial.

Or il n'en fut rien. La révolution iranienne en 1979 n'était pas islamiste, elle était démocratique, nationale, populaire, ouvrière, féminine, prolétarienne. Ce qui fut islamiste, c'est la contre-révolution. L'ayatollah Khomeiny avait pris soin d'écarter toute idée saugrenue voyant, par exemple, en lui même, l'imam caché ou son messager, et avait conçu un dogme politico-religieux, la velayat e faqi, "gouvernance du guide", faisant du guide suprême délégué par les docteurs de la foi le détenteur ultime du pouvoir exécutif dans l'Etat. La thématique de l'imam caché a fait retour avec Ahmadinejad, l'un des présidents les plus réactionnaires de cette "République islamique". La thématique "messianique" ou "millénariste" n'a plus là aucun contenu tendant à l'émancipation, bien au contraire, et les peuples d'Iran n'aspirent pas à un accomplissement religieux, mais à la rupture totale entre Etat et société, d'une part, religion d'autre part.

Les personnages se présentant comme "révolutionnaires" dans le cadre de l'islam, sunnite ou chiite, même affublés du titre de madhi, ne sont donc plus, depuis des siècles, des hérétiques ou des contestataires, mais tout au contraire les plus virulents et les plus violents parangons de l'ordre établi, qu'il s'agit selon eux de restaurer ou de sauver par le rétablissement de la loi dite islamique.

Ce caractère culmine dans le personnage d'Oussama Ben Laden, pire ennemi, non seulement des femmes, des Juifs, des homosexuels, etc., mais aussi des chiites et des soufis. Ben Laden parlait à ses disciples le langage de la guerre, et seulement de la guerre.

La dimension proprement religieuse : l'apocalyptique fasciste de Daech.

Nous pouvons maintenant, aprés ce long résumé, en arriver à nouveau à Daech. Daech pousse à fond la logique des "révolutionnaires" contre-révolutionnaires précédents dans l'islam, en prétendant restaurer le califat, en vue d'un Etat mondial islamique unique.

Ce programme utopique ne bouleverse aucun rapport économique, s'inserre parfaitement dans le capitalisme, mais serait pourtant un vrai bouleversement. Et Daech franchit là une étape, particulièrement dans le discours tenu aux volontaires internationaux pour les recruter, véhiculé par des cassettes et des vidéos sur le net. Et là ressurgit, brusquement, et massivement, dans une présentation souvent hollywoodienne, la thématique de la fin des temps : une eschatologie. Ce que, en version chrétienne, les Témoins de Jéhovah ne cessent d'annoncer : la guerre d'Armaggedon qui mettra fin au monde historique, Daech prétend le faire, avec un salmigondis de prédictions sur les guerres qui arrivent, dans lesquelles seront vaincus les messies des autres religions, Jésus et imam caché compris.

Peu importent d'ailleurs les détails de ce salmigondis et leurs fluctuations, ce qui est vraiment frappant dans le message, c'est l'avenir promis au jeune combattant : lui qui n'est à présent qu'une merde, un pauvre type dans une société sans avenir, il sera un homme, un vrai, un héros, un guerrier pourvu de femmes, par sa participation active à une action totale, de fer, de sang et de feu : la fin du monde.

Il existe d'autres messages dans le discours de Daech, racontant par exemple aux filles qu'elles seront de bonnes soeurs humanitaires et charitables pour les pauvres et pour les héros dont elles auront à assurer le repos, mais le message clef pour recruter des combattants est celui de la participation active à la fin des temps.

De ce point de vue, l'importance religieuse de Daech est incontestable : c'est le retour, dans le cadre et dans les formes de l'orthodoxie sunnite la plus dure et la plus littéraliste, d'une eschatologie qui, de ce fait, n'est pas exactement la même que les eschatologies anciennes. Pour les témoins de Jéhovah la guerre d'Armaggedon aménera les temps messianiques. Pour Daech, qui a commencé cette guerre, elle n'aménera pas de temps messianiques. Demain, on ne rasera pas gratis. Demain ne sera pas le bonheur sur terre, même dans la version où il serait réservé aux élus. Demain sera de fer et de feu, demain sera la guerre et le paradis reste celui du guerrier mort au combat, mais pas celui de la société humaine. Cette eschatologie n'est ni messianique ni millénariste : elle est apocalypique (ou elle tend à l'être car il y a quelques fluctuations), au sens de catastrophique et morbide, et rien d'autre.

Plus que jamais, le jeune guerrier est un pélerin du néant.

"Pélerin du néant" est une expression du communiste Kark Radek, qui voulait, en 1923, s'adresser aux jeunes fascistes et qui les désignait ainsi. Le type d'apocalyptique que développe Daech est un phénomène religieux, ce n'est ni dévaloriser la religion, ni valoriser Daech, que de le reconnaître, et c'est un phénomène religieux fasciste, expression de la barbarie capitaliste moderne.

Conséquences de ce qui précède pour l'analyse du fascisme en général.

Ceux que choque la caractérisation de Daech comme fasciste sont souvent encore plus choqués lorsque l'on souligne le caractère religieux du dit fascisme. Comme s'il était blasphématoire et profanateur d'envisager que la religion, cela puisse être fasciste !

Parler d'un développement fasciste de la religion ou d'un fascisme de type religieux n'implique pas que "la religion" soit en général "fasciste". On ne parle pas ici de catégories essentialisées, mais de réalités concrètes. L'empathie pour les phénomènes religieux, en tant que phénomènes humains et culturels d'une très grande richesse, n'en est nullement affectée, au contraire elle est consolidée par les distinctions que l'on est conduit à établir. Ceci dit, il va de soi que le constat qu'un courant de promesse eschatologique, dans l'une des principales religions monothéistes, aboutit à une forme de fascisme, ne saurait laisser indifférent quiconque s'intéresse sérieusement à l'histoire et à la sociologie des religions, et doit être l'une des composantes d'un bilan qui semble nécessaire aujourd'hui, à l'échelle mondiale, sur les apports divers des courants religieux contestant l'ordre existant. Il se pourrait qu'il y ait là une piste de réflexion urgente propre à blesser plus d'une idée reçue ...

Réciproquement, tout fascisme n'est pas à dominante religieuse. Daech et les formes d'islamisme radical qui s'en rapprochent sont donc un type de fascisme distinct de ceux qui ont poussé à définir ce champ de faits politiques et sociaux.

Mais plus profondément, tout ce qui est dit ici de Daech doit nous conduire à approfondir l'analyse du fascisme en général. Il a été dit que le fascisme est l'une des dernières ressources du capital contre la révolution prolétarienne. Léon Trotsky, Simone Weil, Daniel Guérin l'entendaient ainsi dans les années 1930. Si ce caractère contre-révolutionnaire est toujours là, et même s'il n'est en rien imaginaire de voir des aspects "révolutionnaires prolétariens" dans les poussées révolutionaires arabes des dernières années, on ne peut toutefois pas dire que le fascisme type Daech, Boko Haram ou AQMI soit la "dernière ressource" contre la révolution prolétarienne dans les pays où il est apparu. L'alternative immédiate est le plus souvent peu ragoûtante et n'a rien de révolutionnaire, ce qui est d'ailleurs un atoût pour ces mouvements : c'est le retour à la domination des pouvoirs en place, éventuellement même d'autres islamistes telles les milices chiites en Irak.

Tout en renforçant encore plus sa dimension contre-révolutionnaire, le caractère du fascisme type Daech a donc quelque chose de plus grave que le premier fascisme "parade à la révolution" : il est l'expression de la barbarie moderne, le fruit chaotique de la décadence de sociétés modernes qui n'ont pas connu, justement, de révolution, un fruit achevé de l'impérialisme, du capital financier et de la guerre permanente.

Conséquences en ce qui concerne la psychologie sociale de la recrue de Daech.

La saisie de cet aspect "barbare", non au sens primitif, mais au sens moderne, et ultra-impérialiste, de l'eschatolgie seulement apocalyptique de Daech, a de fortes implications en ce qui concerne la psychologie sociale de ceux qui lui font allégeance.

La transformation d'un jeune homme en combattant du néant s'apparente à la "deuxième naissance" des sectes chrétiennes nord-américaines et peut concerner des personnes au départ extérieures à la religion musulmane. Elle ne fait pas appel à de grandes "connaissances religieuses" chez eux, car elle est avant tout de l'ordre du sentiment et des pulsions. Ce type de born again s'affirme, disions-nous, comme acteur de la guerre ultime, qui lui confère une puissance illusoire et fantasmatique, venant se substituer à la très profonde dévalorisation subjective qui l'habitait précédemment, en inversant celle-ci sans l'annuler réellement.

Cette puissance est fonciérement dominatrice, c'est là sa détermination spécifique : à l'inverse de toute démarche émancipatrice qui passe par la conscience, la lutte et l'organisation en commun, le commun, la fraternité, deviennent ici exercice d'une domination réelle et illusoire à la fois.

Illusoire, en tant que participation à la guerre ultime, programmée par de pseudos prophéties mais dans laquelle le jeune guerrier passe pour son acteur volontaire, d'une volonté faisant corps avec ce qui est programmé, un faisant fonction de l'apocalypse comme d'autres sont faisant fonction du capital.

Mais réelle dans un domaine bien précis : la séduction sur les filles engagées comme subalternes de la même action, la domination sur les femmes légitimes voilées, et la possession des femmes esclaves. Le plus vieux rapport d'oppression et de domination est réactivé comme le fondement, qui fait du jeune combattant, de rien du tout qu'il était jusque là, un élu ou un membre de la race des seigneurs, si l'on peut dire. L'oppression des femmes, qui est une marque décisive de l'islamisme politique en général, qui s'appuie sur le contenu dominant des religions monothéistes et l'amplifie, institue le "combattant d'Allah" en personnage socialement dominateur, d'autant plus qu'elle est la seule domination réelle qu'il peut exercer dans les faits.

La question des femmes et donc la question de leur voilage est plus que jamais la pierre de touche, c'est elle qui donne le "paysage" du monde de Daech et comporte la promesse d'une domination réelle sur des femmes instituées en quasi marchandises, biens précieux pour les légitimes, voilées, biens jetables et renouvelables pour les esclaves. Cette domination est elle-même complétement alliénée et fétichiste, assurément.

Cette pitoyable et calamiteuse "promotion" interdit de considérer comme un "prolétaire révolté" tout "combattant de Daech" qui serait issu de la jeunesse ouvrière par exemple. Ce mode opératoire, en tant que tournant psychologique, du recrutement de Daech et des formations similaires, fait que quand bien même la recrue aurait été, plutôt qu'un petit-bourgeois déclassé et/ou un délinquant, comme c'est majoritairement le cas, un prolétaire révolté, la transformation psychologique de sa conversion et de son allégeance l'institue comme pur et simple agent de domination.

Il est d'ailleurs fort possible que la recrue n'assume pas ce rôle et se rebiffe et rompe, déserte ou se révolte. Manifestement cela arrive souvent. C'est aussi pour cela que la course à la mort par le crime est prônée. Etre calife ou chef de bande est confortable, mais on ne peut rester longtemps "combattant de la foi" si l'on n'a pas de rétribution matérielle suffisante, aussi le suicide "héroïque" évite-t-il bien des conflits et résoud le conflit intérieur du pauvre pélerin du néant ...

 

Pour conclure.

 

Ce dont j'espère avoir au moins amorcé ici la démonstration, est le fait qu'on ne peut combattre efficacement le capitalisme sans critique de la religion et sans combattre ses agents islamistes, et qu'on ne peut inversement combattre efficacement l'islamisme politique sans saisir ses fondements capitalistes et son éventuel caractère fasciste-religieux.

On trouve aujourd'hui des militants "anticapitalistes" qui s'imaginent, via des théories à la mode, que l'"opium du peuple" c'est sympa, que la forme religieuse pour les combats émancipateurs, parfois attribuée à l'islamisme, peut aujourd'hui encore être promue et soutenue, et qu'elle serait de toute inocuité pour ces combats. Ils oublient par là que si la critique de la religion est loin de contenir ou de résumer toute critique, et d'abord celle du capitalisme, elle n'en reste pas moins, et plus encore à l'époque actuelle, le préalable, c'est-à-dire une condition non suffisante, mais nécessaire, de toute critique et de tout combat émancipateurs.

Pire : érigeant en tabou traité de "républicain", "bourgeois" et "laïcard" (sic) le fait même de cette critique préalable, certains d'entre eux, avec au départ les meilleures intentions du monde, confondant défense de la religion et défense des opprimés, en sont à des positions que l'on ne devrait pas qualifier d "islamogauchistes", d'autant qu'elles peuvent susciter le plus grand aveuglement à l'égard d'autres religions que l'islam, puisqu'elle font de la critique de la religion un tabou, mais bien de "philofascisme", ce qui permet très exactement d'en mesurer la gravité et la dangerosité.

 

VP, 01/08/2016.

 

 

 

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