I. La tenue des élections.

Les élections présidentielles en Ukraine du 25 mai dernier ont en partie modifié la situation, malgré leur caractère prévisible. La tenue de présidentielles faisait partie de la tentative d'accord au sommet avec Ianoukovitch tentée la veille de sa fuite, sous les auspices des ministres des Affaires étrangères allemand, français et polonais. Elle a été accélérée suite à l'élection par la rada d'un gouvernement provisoire qui devrait donc cesser de fonctionner dans les prochains jours. L'aspiration démocratique du « peuple de Maidan » mais aussi des millions d'Ukrainiens y compris au Sud-Est, à ce que des élections totalement libres à tous les niveaux débarquent les oligarques au sommet, les petits chefs de clans à la base, cela partout, ne pouvait se réaliser dans ce type d'élection, qui s'est de fait substitué à un processus constituant. En Ukraine comme partout, l'institution présidentielle vise à assurer l'autonomie de l'appareil d'Etat au dessus du peuple, en perpétuant le phénomène du chef suprême soi-disant au dessus des factions et des partis, ou de l'homme fort gouvernant le pays. La transition allant du « premier secrétaire du parti communiste » au « président de la République », parfois dans une continuité absolue de l'un à l'autre bien illustrée par le cas du président du Kazakhstan, Nazarbaiev, a marqué la plupart des républiques ex-soviétiques au début des années 1990.

Il n'en demeure pas moins que, dans les circonstance où elle s'est trouvée placée, la nette majorité des habitants de l'Ukraine a décidé d'appuyer ces élections en y participant. Alors que les manifestations appelées par les chefs des « Républiques populaires » autoproclamées du Donbass et de Lougansk, qu'on les déguise en « manifestations de mineurs » ou en « manifestations d'autodéfense antifasciste », n'ont jamais réuni plus de quelques milliers, et en général quelques centaines, de personnes, dans des villes et agglomérations de plusieurs centaines de milliers ou millions d'habitants, et alors que les scores annoncés pour les référendums dits d'autodétermination du 11 mai sont invérifiables et n'ont mobilisé en masse que la population se considérant comme russe, le fait que le 25 mai, le gouvernement ukrainien soit en mesure de dire que de 15% (Donbass) à 39% (Lougansk) de la population a réussi à voter dans ces régions, où des cagoulés armés interdisaient les urnes, où l'appareil d'Etat local sabotait le vote, où voter était une manifestation publique souvent risquée d'adhésion à l'Ukraine, indique la réalité de ce mouvement national. Dans 21 des 23 autres oblasts du pays  -les deux points faibles étant Kharkiv et Odessa- la participation a dépassé les 50%, montant à prés de 80% à l'ouest. Au total elle est de près de 60%, contre 69% au second tour de 2010, ce qui veut dire qu'en fait elle est similaire voire supérieure, le chiffre de 2010 incluant le Sud-Est et la Crimée.

Par rapport à la longue marche et à la réflexion, la maturation du mouvement national-démocratique ukrainien, l'élection présidentielle d'un oligarque peut être ressentie comme un coup d'arrêt, mais les choses sont en réalité plus compliquées. La lutte du Roukh et les grèves de mineurs à la fin des années 1980 et au début des années 1990 avaient imposé l'indépendance mais s'était épuisées devant le régime présidentiel, oligarchique, dur pour les pauvres, et toujours obséquieux envers la Russie, du président Koutchma. A partir de 2000, le mouvement faisant suite à l'assassinat du journaliste indépendant G. Gongadzé, puis sa prolongation dans le mouvement pour « une Ukraine sans Koutchma » renouait avec la lutte historique pour une Ukraine démocratique et souveraine. Il aboutit à la « révolution orange », laquelle échoua et se décomposa devant des obstacles clairs : le fait de s'en remettre à un sauveur suprême, Iouchtchenko, ou une sauveuse, Timochenko, la non remise en cause des barons locaux organisés dans le Parti des Régions. Le mouvement du Maidan repartait de l'avant avec les leçons de ces expériences dans sa mémoire collective et la combativité de jeunes déterminés à changer leur vie.

S'il y a eu coup d'arrêt, il est très facile de le dater. Alors que le mouvement social et démocratique menaçait de déferler aussi sur le gouvernement provisoire Tianiboukh-Iatseniouk formé par les partis Bat'kyvschchyna, Udar et Svoboda, l'annexion russe de la Crimée permettait immédiatement au président et au premier ministre d'appeler à l'union nationale et à la discipline. L'urgence nationale n'a pas cessé depuis, les opérations paramilitaires « antiMaidan », dans le Donbass et à Lougansk et les tentatives de les étendre à Kharkiv, Dniepropetrovsk et Odessa ayant sans cesse tenu le pays en haleine et dans l'angoisse. La mise en oeuvre des mesures demandées par le FMI, qui conviennent aussi tout à fait à la Russie qui tient à voir la « dette publique » ukrainienne remboursée rubis sur l'ongle avec les intérêts, a été également facilitée par cette situation, qui faisait aussi le jeu de l'extrême-droite. A ceux qui disent « le Maidan n'a pas renversé les oligarques », il convient donc de répondre que le Maidan était un début de révolution contre les oligarques, et donc que la tentative impérialiste russe de défaire la nation ukrainienne en portant la guerre civile a, provisoirement espérons-le, sauvé les oligarques et leur régime politique.

 

II. Les résultats.

C'est donc massivement et en même temps sans enthousiasme que des millions d'Ukrainiens ont décidé, sans se faire d'illusions sur son compte, de voter pour Petro Porochenko, victorieux avec 54,7% des voix, mais avec des scores plus faibles à l'Est. Il n'y a pas de hasard dans le fait que ce soit cet oligarque là qui soit apparu, plusieurs semaines avant le scrutin, comme le seul élu possible, d'où un vote majoritaire souvent quelque peu résigné : le fait de voter était, pour les Ukrainiens, un acte militant et une démonstration face à la Russie et au monde, mais le choix de l'élu relevait d'une sorte de routine contrainte, sur le mode « vivement qu'on passe à autre chose ».

Porochenko est le « roi du chocolat », ce qui veut dire qu'il ne touche pas à la sidérurgie, au charbon, au gaz, aux tuyaux et aux armements – mais à tout le reste, médias compris. A l'écart des clans oligarchiques les plus puissants, sa sphère capitaliste repose sur un réseau étendu d'anciens kolkhozes et sovkhozes (les betteraves !), de sous-traitants et de distributeurs. Il « travaille » pour le marché intérieur et se présente comme un « créateur d'emplois ». Soutien de Koutchma à son élection en 1994, il passe ensuite dans l'opposition et il est le mécène de la « révolution orange », qui le porte au pouvoir où il pactise avec Ianoukovtitch et son Parti des Régions, dont il est également un des fondateurs : quoiqu'évidemment compromis dans plus d'une affaire pas claire, il est au centre des réseaux, précisément parce qu'il passe pour un oligarque de second plan, à l'image du secteur agro-alimentaire par rapport aux secteurs du complexe militaro-industriel. A l'automne 2013 il sent le vent, vient sur le Maidan, et conquiert bientôt le soutien du boxeur Klitschko, élu maire de Kiev le 25 mai.

Porochenko a – comme prévu là encore - largement distancé Ioulia Timochenko (près de 14%), qui avait tenté de se présenter en recours ultime, prétention dont on peut maintenant douter qu'elle se réalise un jour. L'échec de Timochenko ne s'explique pas tant par le fait qu'on la sait corruptible et corrompue, car ceci n'est pas original, que parce qu'elle est associée dans la conscience populaire à la déception finalement amenée par la « révolution orange », dont le Maidan voulait être non pas la réplique, mais le dépassement. Pour des raisons similaires mais sans la « flamboyance » de Timochenko, Hrystenko, candidat de l'ancien parti de son rival Iouchtchenko fait environ 5%. Dobkine, pour le Parti des Régions résiduel, fait 3%, que l'on peut regrouper avec l' « indépendant » Tihipko, ancien ministre de Inanoukovitch, 5%. L'homme d'affaire Vadim Rabinovitch (lié au gouverneur de Dniepropetrovsk Kolomoiski) s'est présenté en tant que Juif afin de faire mentir les accusations d'antisémitisme portée par la Russie contre le peuple ukrainien : il fait 2,3%, montant à 5-7% dans le Sud et l'Est, phénomène intéressant (il est nettement au dessus de la proportion des Juifs ukrainiens, qui n'ont pas forcément voté pour lui d'ailleurs).

Petro Simonenko, candidat du KPU, le PC ukrainien, fait 1,5%, dont l'interprétation est ambiguë car il avait déclaré s'être retiré de la campagne et avait appelé au boycott du scrutin, ainsi qu'au retrait de l'armée ukrainienne de l'Est et donc au maintien des paramilitaires soutenus par la Russie, tout en qualifiant le régime de « nazi ». Petro Simonenko dirige le KPU depuis le début des années 1990, un vrai morceau d'appareil d'Etat, couveuse d'oligarques à la fin du XX° siècle, dont le Parti des Régions est en somme le descendant. Encore fort aux présidentielles de 1999 (39% au second tour), son rôle de repoussoir y avait permis la réélection de Koutchma. Son parti, de type clientélaire, au discours souvent ultra-conservateur et antisémite, était associé au pouvoir de Ianoukovitch et il appelait encore, en janvier 2014, à la répression physique la plus ferme contre Maidan. Le bref rappel de ces faits aide à comprendre que ce personnage soit fort impopulaire, ce qui permet à son parti, aux télés russes et à leurs relais dans la gauche européenne de tout amalgamer en disant que « les nazis persécutent les communistes » en Ukraine. En fait, ses bulletins figuraient dans tous les bureaux de vote et il a donc obtenu cette fois-ci 1,51% des voix.

 

III. Où en sont « les nazis ukrainiens » ?

Mais les résultats qui ont suscité le plus de réaction sont les plus faibles de tous : Tianibokh, pour Svoboda, ne fait que 1,16%, et Iarosh, pour Pravyi Sector, que 0,7%, soit 1,86% tous les deux, moins que le candidat « juif » Rabinovitch. Svoboda ne « culmine » qu'à moins de 2% dans son bastion de Galicie. Difficile d'appeler cela autrement qu'une rude défaite, une claque électorale pour ces deux partis qui avaient tenté de passer pour l'aile marchante du Maidan puis de la guerre contre la Russie, tout en s'opposant à toute mobilisation démocratique de masse des Ukrainiens. L'emploi de la rhétorique et de l'imagerie fasciste voire nazie, et de l'antisémitisme, fait aussi partie des causes de leur défaite, ainsi que cette accusation centrale et tout à fait avérée : ils ont fait le jeu de la propagande russe, dans l'Est de l'Ukraine et au niveau international. Vraie dialectique, minoriser Tianibokh et Iarosh, c'était porter un coup à Poutine !

Cela dit, il serait erroné de croire que les causes qui peuvent nourrir un ultra-nationalisme de type raciste en Ukraine auraient disparu. La menace impérialiste russe et les effets du capitalisme oligarchique sont toujours là. Un effet « vote utile » a pu siphonner des voix à Svoboda, qui fait par exemple 1,2% des voix à Kiev pour les présidentielles, mais 6,46% pour le conseil municipal (ce qui reste, notons-le, loin derrière les scores de l'extrême-droite en France par exemple). D'autre part, un troisième parti sur la droite a émergé, le Parti radical ukrainien, dont le candidat Oleg Liashko fait 8,3%, avec une percée dans l'oblast de Volhinie à 15% et une autre dans l'oblast de Tchernigov à 17%. Bien entendu, les subtils commentateurs avides de « nazis ukrainiens » vont, passé le délai de l'authentique déception qu'aura été pour eux le score calamiteux du duo infernal Svoboda-Pravyi Sector, se rabattre sur cette planche de salut. En fait, ce mouvement – et la répartition de ses scores le confirme – semble être un mouvement rural voire agraire, présentant des analogies avec le mouvement polonais Samobroona, dénonçant le gouvernement de Kiev pour son inertie devant la pression russe, et appelant au combat et à l'armement des populations. Il est évident que ce parti a pris des voix à Svoboda en Galicie. Assurément, ces données suffiront aux subtils commentateurs pour y voir une nouvelle division de Waffen SS …

Ces nuances faites, ne gâchons pas notre plaisir concernant le score de Tianibokh et de Iarosh. Il ne faut jamais oublier que dans les calculs visibles du président Ianoukovitch et de ses amis du Parti des Régions et du KPU, l'utilisation de l'extrême-droite avait toute sa place, et que la propulsion de Svoboda était appelée à assurer sa réélection, par effet repoussoir, au second tour des présidentielles où il ne pourra finalement jamais se présenter. De sorte que la « révolution du Maidan », loin d'avoir mis « les nazis au pouvoir » a en réalité barré la route à l'ascencion continue de Svoboda dans le cadre du régime oligarchique de Ianouchkovtich. Tels sont les faits. La défaite de ces deux candidats est aussi la défaite des forces politiques et des bonimenteurs qui, depuis des semaines, clamaient que « les nazis » avaient pris le pouvoir à Kiev, confondant les images de la télé russe et la réalité du terrain.

IV. Le Sud-Est depuis le 25 mai.

Dans les jours précédant le 25 mai, la tension montait dans les oblast de Donbass et de Lougansk. Tension entre la population non russe, et y compris une partie des Russes, d'une part, et d'autre part  le pouvoir autoproclamé des « Républiques populaires », montée des protestations sociales, tension générale liée à l'échéance de l'élection présidentielle annoncée comme devant consacrer l'indépendance des deux « Républiques » ou au contraire comme devant inaugurer leur réincorporation dans l'Ukraine, cela par des moyens forcément militaires. La majorité de la population souhaite rester dans l'Ukraine mais craint l'intervention militaire et les pertes civiles.

Les hostilités se sont en effet aggravées de façon exponentielle, dés l'annonce du résultat du scrutin, avec la prise de l'aéroport de Donetsk par les paramilitaires, suivie d'une attaque vigoureuse de l'armée ukrainienne qui le reprend dans la journée du lendemain, le tout avec de lourdes pertes de part et d'autres et parmi les habitants.

A partir de là, constatons :

    - La nette baisse du niveau d'informations, ou disons d'images, et de commentaires, dans les médias occidentaux, comme s'ils attendaient de voir comment la situation va évoluer en ne voulant pas trop s'avancer pour éviter d'avoir à caractériser comme guerre pure et simple ce qui est en train de se produire – guerre pure et simple et non pas guerre civile, car le gros de la population n'en est pas, et ce sont l'armée ukrainienne et les paramilitaires structurés par des services ou des groupes liés à l'impérialisme russe qui s'affrontent sur place. Bien entendu, les conseillers et agents US et allemands sont présents côté ukrainien.

      -Inversement, la déferlante du côté des médias russes et de leurs échos européens, à savoir à l'extrême-droite d'une part, ainsi que dans les courants et journaux plus ou moins « souverainistes » comme on dit en France, et dans les partis disant se situer à gauche de la social-démocratie, d'autre part. Là, on voit des commentaires et des images qui feraient croire que le Donbass, c'est pire que la Tchétchénie sous Poutine et la Syrie sous Bachar. On parle de « génocide », d'une « armée qui bombarde son propre peuple », etc.

Dans la mesure où l'on peut reconstituer ce qui se passe réellement, il semble qu'il se soit produit une sorte d'implosion de la « République populaire » du Donbass, Denis Pouchiline ayant été mis à l'écart, devant le risque d'un effondrement militaire rapide en l'absence de tout soutien populaire actif, et que des infiltrations massives de paramilitaires russes mais aussi tchétchène, avec le fameux « bataillon Vostok » soit venu « remettre de l'ordre » dans la « République populaire » et tenter de contrecarrer sa dislocation, tout en l'accélérant d'une certaine façon car elle apparaît maintenant, de plus en plus, comme purement postiche.

Le bataillon Vostok en Ukraine et le président russe qui déclare que la Russie n'a aucun militaire présent en Ukraine, c'est un peu comme la France expliquant qu'elle n'a rien à voir avec les opérations d'un Bob Denard en Afrique. La présence de mafieux et de collaborateurs caucasiens, confirmée indirectement par le président tchétchène dépendant de Moscou, Kadyrov, dans une récente déclaration où il prétend que les combattants … musulmans piaffent d'impatience d'aller jusqu'à Kiev, et que lui les retient, si elle renforce dans l'immédiat l'efficacité opérationnelle de ces forces face à l'armée ukrainienne lourde, mal équipée et terrorisée à l'idée de bombarder des civils, achève de discréditer politiquement la prétendue « République populaire ».

Pour l'instant, pour autant qu'on puisse en juger, l'accentuation du caractère militaire de la situation en Ukraine du Sud-Est va avec un échec politique, social, national, profond, des « Républiques populaires ». C'est donc une réalité à double tranchant, car d'un autre côté le risque est celui d'un enlisement durable, dans lequel les populations de la prétendue Novorossia, présentées comme victimes d'un génocide dans la propagande impérialiste eurasiste, seraient prises en otages par ses auteurs.

Quand au destin des peuples de second rang de l'ancienne URSS, ceux des entités autonomes encastrées dans des Républiques soviétiques, dans le cadre de la Russie ou de ses projections en Abkhazie, Ossétie du Sud, et Transnistrie, il serait celui, peu enviable, de harkis de l'eurasisme.

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