A propos du Venezuela

Ce texte est en trois parties. La première est la reprise, tel quel, d'un de mes tout premiers articles sur Mediapart, écrit à la mort de Chavez. La seconde, qui date de ce matin (lundi 7 août) traite de la situation actuelle au Venezuela. La troisième partie traite des réactions politiques principalement dans la gauche française ou ce qui en provient.

Première partie : un article du 8 mars 2013 

La mort de Hugo Chavez Frias, bien qu’attendue, est un évènement politique. Au niveau du Venezuela, il était le pivot de tout l’ordre politique et social ; sa mort ouvre donc une période d’incertitudes. La majorité des militants et organisateurs populaires, ouvriers, paysans, indiens, pauvres, la vivent ainsi : la « révolution bolivarienne » étant inachevée, comment la finir ? Inversement les capitalistes, les hauts fonctionnaires, la hiérarchie militaire, y compris les « bolivariens », se demandent quant à eux comment en finir avec elle. Au niveau international, elle suscite des commentaires bien hypocrites et déplacés de la part de la presse et des media capitalistes, glosant sur ses « tendances dictatoriales » alors même que des régimes des plus sanguinaires, ne reposant pas sur des élections, ne les ont jamais gênés.

Certains secteurs dominants lui rendent cependant un hommage appuyé : les régimes s’intitulant « anti-impérialistes », ce qui signifie en rivalité, en concurrence avec l’impérialisme nord-américain dominant mais déclinant. Chine, Russie, et dans leur sillage une vraie dictature ultraréactionnaire, l’Iran, le pouvoir syrien de Bachar el Assad, Corée du Nord, Biélorussie. En aucun cas les militants et les courants politiques se situant dans le camp de la classe ouvrière et des opprimés ne devraient laisser naître l’apparence d’une confusion avec ce « camp » géostratégique. Si l’on veut le socialisme au XXI° siècle, celui-ci ne peut advenir que par l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes, par leur propre organisation, par la révolution prolétarienne de celles et de ceux d’en bas : tout le contraire de la guerre mondiale réactionnaire et destructrice, que l’on soit enrégimenté par l’impérialisme nord-américain ou par ses rivaux, qui sont d’ailleurs aussi ses principaux collaborateurs mondiaux.

Hugo Chavez, né en 1954 dans un milieu rural partiellement indien, appartenait à cette intelligentsia un peu spéciale qu’était, dans beaucoup de pays latino-américains, le milieu des sous-officiers, étant devenu militaire en 1971. Le fond, sans aucun doute sincère, de ses conceptions politiques s’est formé là, dans le sillage des idéologies d’un Haya de la Torre (théoricien péruvien de l’ « espace-temps latino-américain » et des « révolution » unissant toutes les classes) et de la pratique d’un Juan Péron (militaire argentin au pouvoir après 1945 puis au début des années 1970, passant pour défenseur du peuple pour avoir contesté l‘hégémonie des Etats-Unis), avec deux figures mythiques de référence, celles de Simon Bolivar « libérateur des peuples » et celles d’un Jésus Christ interprété comme un « rebelle ». Dans cette imagerie, ce ne sont pas les classes, mais ce sont les grands hommes qui font l’histoire, étant entendu que pour Chavez, ils la font en conduisant les masses pauvres. Ce fond idéologique sera en effet par la suite enrichi chez lui de références issues de la gauche américaine (Chomsky), ou du mouvement ouvrier (on notera l’influence du courant trotskyste d’Alan Bloom et Ted Grant), tout en gardant ses caractéristiques fondamentales. Chavez était subjectivement un révolutionnaire, c’est-à-dire qu’il voulait le bien-être des pauvres et l’indépendance nationale des pays d’Amérique latine envers le Big Brother du Nord, et concevait la lutte révolutionnaire et anti-impérialiste, les deux ne faisant qu’un pour lui, comme devant se faire sous la conduite de chefs charismatiques, ce qu’il rêvait d’être et qu’il devint.

A la différence de l’affrontement mondial, dans le cadre d’une collaboration maintenue à ce jour, entre Chine et Russie avec les Etats-Unis, l’anti-impérialisme de Chavez a un fondement en Amérique latine, car il y a évidemment oppression nationale et conflit pour le partage de la plus-value entre bourgeoisies locales et impérialisme. S’il est faux de confondre le combat pour l’auto-émancipation du prolétariat avec celui des bourgeoisies pour le partage des profits, il l’est tout autant de nier l’existence de vraies aspirations démocratiques et nationales s’opposant à des dominations étrangères directes ou indirectes. La victoire de ces aspirations se confond avec la réalisation du socialisme - chose que disait bel et bien Chavez- mais cette réalisation ne peut se faire que par l’auto-organisation du prolétariat, pas par sa mise au pas sous l’égide de « grands hommes ».

Hugo Chavez est devenu un tel personnage, suite à l’ébranlement apporté au Venezuela par le Caracazo quand, le 27 février 1989, année de la chute du mur de Berlin et de mouvements sociaux et démocratiques mondiaux, la masse prolétarienne et misérable de Caracas affronte la police, avec des milliers de morts dans ses rangs. C’est de là - d’une mobilisation de celles et de ceux d’en bas  - que part le mouvement révolutionnaire contemporain au Venezuela, ultérieurement renommé et chapeauté en tant que « révolution bolivarienne ». Ce soulèvement affrontait un régime soi-disant démocratique, avec un parti affilié à l’Internationale soi-disant socialiste, qui appliquait les plans du Fonds Monétaire International. Chavez organiser clandestinement, dans l’armée, un réseau d’officiers solidaires des misérables réprimés et massacrés, et tente un premier coup d’Etat en 1992. Emprisonné, il est néanmoins protégé de fait à la fois par un large soutien populaire et par des alliances étendues dans l’armée et dans l’appareil d’Etat, voyant en lui une alternative possible contre le déferlement de « l’anarchie ». Seconde tentative en 1994, nouvelle incarcération, puis libération, fondation d’un mouvement politique sur le principe du chef menant au combat « les pauvres » contre « l’oligarchie », victoire électorale en 1998 : voila Chavez président du Venezuela.

Ni l’expropriation du capital par les travailleurs organisés, ni la destruction de l’appareil d’Etat existant, n’ont jamais été à l’ordre-du-jour au Venezuela sous la direction de Chavez. En toute sincérité, il entend faire le bien des pauvres contre l’oligarchie vendue à Washington, et, tout en encadrant des élections à une assemblée constituante de fait non souveraine (puisque sa présidence, l’appareil d’Etat bourgeois et le rôle du corps des officiers la surplombent) il mène des nationalisations et des programmes de redistributions dont les résultats, sur la durée, sont incontestables : recul de la part des Vénézuéliens vivant en dessous du seuil de pauvreté officiel, à vrai dire très bas, des alentours de 80 % aux alentours de 27%, progrès de l’alphabétisation. Il ne s’agit pas de mesures « socialistes » : dans la même période, la hausse des prix de l’énergie et des produits miniers a permis des politiques similaires, notamment dans le Brésil de Lula et Dilma Roussef. Dans le cas du Venezuela, le gonflement de la rente pétrolière dû à la hausse mondiale des prix, rente provenant de la vente de 75% du pétrole national aux Etats-Unis, raffiné au Texas et en Louisiane, permet ces relatives améliorations temporaires, qui ne sont même pas à proprement parler de la « redistribution », car elles reposent sur la hausse de la rente et non sur son partage : les familles oligarchiques dénoncées par Chavez sont toujours là, et ne se privent pas d’ailleurs de le dénoncer et le calomnier comme un infâme « populiste ». Par ailleurs, le Venezuela sous Chavez n’a jamais mis en cause le paiement de la dette « publique » à la finance impérialiste.

L’impérialisme nord-américain se fâche pourtant sérieusement contre Chavez au début des années 2000 et va fomenter un coup d’Etat contre lui, en 2002, défait par une importante mobilisation populaire qui le pousse vers la gauche, ayant l’effet inverse du but recherché par l’impérialisme et l’oligarchie. Les travailleurs du pétrole font pendant quelques temps fonctionner eux-mêmes le secteur, contre le sabotage des dirigeants. La centrale syndicale intégrée à l’Etat héritée de l’ancien régime se disloque sous les coups de l’auto-organisation des travailleurs et du combat politique de diverses organisations issues d’un long passé.

D’une part, le pouvoir aux Etats-Unis est inquiet des mobilisations paysannes, indiennes et ouvrières dans tout le continent, dont le point le plus avancé ne se trouve d’ailleurs pas au Venezuela, mais en Bolivie, en raison des traditions d’auto-organisation syndicale et des traditions politiques du mouvement ouvrier, véhiculées parmi les mineurs et en partie reproduites parmi les planteurs. D’autre part, Chavez dessine, à partir de 2001, le projet d’un marché commun latino-américain, reposant sur le marché et le profit donc capitaliste, mais qui tenterait de s’émanciper de la tutelle du Nord : ce sera l’ALBA, « Alternative Bolivarienne pour les Amériques ». Sa gestation s’effectuera dans la seconde partie des années 2000, en intégrant Cuba, et en décidant d’apporter à l’île cubaine l’aide décisive dont elle était privée depuis la fin de l’URSS. L’ « alternative bolivarienne », parallèlement à l’affirmation d’une puissance capitaliste régionale de premier plan au Brésil, regroupera le Venezuela, la Bolivie après l’élection d’Evo Morales, l’Equateur, le Nicaragua, la Dominique, Saint-Vincent et les Grenadines, Antigua et Barbuda, et, jusqu’au coup d’Etat de janvier 2010, le Honduras. Le Venezuela est la seule puissance économique importante dans l’ALBA, du fait du pétrole. Les principes de l’organisation reposent sur la théorie du « capitalisme andin » du vice-président bolivien Garcia Linera, et ont reconduit, comme l’exigeait le président équatorien Rafael Correra, les structures de la Communauté andine. Il s’agit d’un projet d’intégration capitaliste de la région, se voulant indépendant des Etats-Unis. De fait, au-delà des discours, les choses ne sont pas allées bien loin et ne pouvaient pas aller bien loin. Le plus remarquable, mais c’est indépendant de l’ALBA, est l’aide apportée à Cuba et réciproquement l’aide médicale de Cuba aux habitants du Venezuela.

Réélu président en 2006 par 63% des voix, dans des conditions non contestables, Chavez dans la seconde partie de la décennie, en même temps que se développe l’ALBA, accentue les références au socialisme et à la révolution dans ses discours, tout en entreprenant, ou en laissant entreprendre par ses lieutenants, une étatisation croissante des syndicats et des mouvements de masse visant à les contrôler et les encadrer, de manière typiquement bonapartiste. Les secteurs syndicaux voulant rester indépendants, ou le devenant car beaucoup de chavistes sont en même temps des militants revendicatifs, vont rencontrer obstruction et répression. Après l’échec, à une courte majorité, du référendum de 2007 qui tentait d’instaurer une constitution se réclamant du socialisme tout en accentuant le contrôle étatique, non du capital, mais des travailleurs, battu à 50,7%, Chavez patronne la formation d’un parti aspirant à absorber tout le mouvement populaire sous le contrôle de l’appareil d’Etat central qui se réclame de lui, le PSUV (Parti Socialiste Unifié du Venezuela). L’opposition bourgeoise, qui tient la majorité des médias, dénonce la dérive « marxiste-léniniste » du régime, tout en bénéficiant d’une tolérance sans commune mesure avec le sort fait à la gauche dans n’importe quel pays soumis aux Etats-Unis en Amérique latine. Les attaques virulentes de la droite au nom de la « démocratie » ont principalement eu pour effet de renouveler le soutien populaire à Chavez, alors que l’absence de rupture réelle avec le capitalisme conduit à la fatigue et à la déception, misère, pauvreté et criminalité galopante restant les marques de la vie au Venezuela.

Les contradictions d’une révolution endiguée par le chef et le régime qui s’en réclament eux-mêmes ont de plus en plus fait de la personne même de Chavez le centre de toute la vie sociale, culturelle et politique. Le référendum de 2009, « rattrapant » de manière illusoire celui de 2007, en permettant, par 55% des voix, au président de se représenter indéfiniment, alors que dans la constitution même adoptée au début du « processus bolivarien » en 2000, il ne pouvait faire que deux mandats : manière d’avouer que la situation ne pouvait perdurer qu’avec Chavez, dans une personnalisation toujours accrue, alors qu‘à partir de 2011, ses prises de position pour la défense des dictateurs Kadhafi et Assad s‘opposent frontalement aux révolutions. Réélu sur ces bases en octobre 2012 avec 55% des voix, ce qui fut jugé un « petit » score, Chavez va subir jusqu’au bout le martyrologue médiatique de cette personnalisation bonapartiste extrême, désormais centrée sur son état de santé, étant atteint d’un cancer. De sorte que son agonie et sa mort seront vécu par le peuple vénézuélien comme autant de batailles politiques du chef contre l’impérialisme, les rumeurs d’empoisonnement ne manquant évidemment pas.

Sincèrement révolutionnaire, Chavez était toujours resté un peu incontrôlable par ceux-là même qui entendaient l’utiliser. On se souviendra de ses sorties dans tel sommet international sur le climat, lâchant que « si le climat était une banque, vous l’auriez sauvé » (cela dit, le capital vénézuélien exportateur de pétrole n’avait aucun intérêt à des restrictions à la consommation des hydrocarbures …). Fin novembre 2009, à une rencontre internationale des « partis de gauche » à Caracas, Chavez fit une improvisation non convenue à l’avance devant le parterre inquiet et médusé des diplomates des PC chinois, vietnamien, cubain, du PT brésilien, du Parti justicialiste (principal parti bourgeois) d’Argentine, sur la nécessité d’une Cinquième Internationale pour que le socialisme soit victorieux au XXI° siècle, expliquant, avec sa conception sur les grands hommes, que Marx avait fondé la première, Engels la seconde, Lénine la troisième, Trotsky la quatrième, et laissant clairement entendre qu’il appartenait à Chavez de fonder la cinquième. Il n’y aura aucune suite à cette vibrante proclamation, mais son existence même posait une vraie question, comme un clignotant qui s’allumait à l’adresse des partisans de l’émancipation réelle du prolétariat : cette Internationale, pour gagner, il la faudra …

Les millions de vénézuéliens et tous les latino-américains qui manifestent, car il s’agit de manifestations, autour du cercueil de Chavez, ne font pas qu’exprimer leur peine : ils proclament une volonté de combat, car ils savent que rien n’est réglé. En ce sens, on ne peut pas les comparer aux foules accablées pleurant la mort d’un petit père des peuples. Mais, conformément à une très mauvaise habitude instaurée contre l’avis des proches de Lénine en janvier 1924 à sa mort, on apprend qu’il sera embaumé. Embaumement des grands hommes et culte du chef sont des armes de la contre-révolution. Hugo Chavez était sincèrement révolutionnaire ; officier nationaliste sympathisant d’un peuple pauvre qu’il connaissait et comprenait, il s’est trouvé dans la position d’un Bonaparte garant d’un équilibre instable, que les manifestations populaires déclenchées par sa mort veulent faire basculer dans les sens de la révolution, alors que le capital et l’Etat en place, au Venezuela comme à l’échelle du monde, veulent défaire ce peuple dont Chavez est l’emblème. Ce qui, en Chavez, ne meurt jamais, c’est cette empathie pour les masses qui seules peuvent s’émanciper elles-mêmes. Avec ce qui, en Chavez, ne meurt jamais, disons donc : Ni Dieu, ni César, ni tribun !

 

Deuxième partie : les leçons du Venezuela

Une semaine après l’élection de la fausse constituante de Maduro, les choses se clarifient pour qui veut encore les voir. L’offensive principale engagée par Maduro et compagnie vise les secteurs chavistes qui résistent à son golpe, à commencer par la procureure générale Luisa Ortega Diaz, nommée par Chavez et chassée par les bandes militarisées de nervis du pouvoir. La chambre des faisceaux et des corporations qu’est en réalité cette « constituante » qui n’a strictement rien d’une constituante, s’est installée dans les locaux de l’assemblée nationale élue, elle, de façon réellement majoritaire, en 2015.

Pendant que dans le monde entier les idiots utiles du golpe de Maduro crient à tue-tête qu’il faut le soutenir contre l’impérialisme nord-américain et la CIA comme il fallait soutenir Allende contre Pinochet, Maduro a préservé le paiement des dividendes aux compagnies étatsuniennes Chevron, Halliburton et autres Schlumberger qui détiennent 40% des pétroles vénézuéliens, le paiement rubis sur l’ongle de la « dette » extérieure, et il a engagé la transformation de tout le Sud du pays, la région de l’Orénoque, en zone franche livrée aux multinationales de la mine et du bois, vouant forêt et indigènes à la destruction.

Chavez, lui, s’était effectivement opposé à l’impérialisme, tout en protégeant le capitalisme – c’est là l’origine de la situation présente. En 2002 le soutien populaire, qui fait aujourd’hui défaut à Maduro, l’avait sauvé d’une véritable tentative de renversement par la droite, les secteurs traditionnels de la bourgeoisie, et la CIA. Mais, pour préserver le capitalisme, il avait bridé, encadré et intégré à l’État les organisations populaires et les syndicats, faisant ainsi, dans la durée, le jeu d’une droite pourtant radicalement discréditée à la fin du XX° siècle.

Les thuriféraires de la « révolution bolivarienne » répètent souvent que Chavez et Maduro sont de grands démocrates puisque les médias vénézuéliens sont restés aux mains de « l’oligarchie ». Effectivement, en même temps que l’organisation ouvrière et paysanne était bridée et encadrée, les riches ont pu garder leurs moyens d’action ! Et cela va jusqu’à l’organisation des élections, confiée en 2004 à l’entreprise britannique SmartMatic (qui vient de se retourner contre Maduro, ne parvenant plus à dissimuler les fraudes et craignant peut-être pour ses royalties) !

A présent, il faut être clair : c’est un nouveau régime que Maduro met en place. La République bolivarienne proclamée en 1999 n’est plus – quelles que soient les critiques nécessaires à son égard, la principale étant qu’en préservant le capitalisme elle a engendré la situation actuelle.

La rente pétrolière a servi à financer les bobos, ce qui au Venezuela veut dire les bourgeois bolivariens, et des mesures sociales larges, par ailleurs comparables à celles prises par Lula au Brésil. La crise financière mondiale depuis 2008 et l’affaiblissement de la pression et de la mobilisation populaire consécutif à l’intégration ou à la répression des formes indépendantes d’organisation, ont conduit à un effondrement de ces aides sociales, à la propagation de la misère et de la famine, et au pire clientélisme, exactement comme dans toutes les républiques non pas bolivariennes, mais bananières, servant de relais à l’exploitation impérialiste, ce qui demeure le cas du Venezuela.

La MUD dans ces conditions a gagné les élections de 2015 et peut se prévaloir de cette légitimité pour susciter manifestation sur manifestation, que la masse de la population ne rejoint absolument pas, sauf à les déborder parfois pour les transformer en émeutes de la faim.

Ce qui fait le plus de morts au Venezuela, ce ne sont pas la répression des manifestations – qui semble pourtant en avoir fait plusieurs centaines en vérité – , ni les dizaines d’assassinats commis par les jeunes racistes Guarimbas mobilisés dans le cadre de la MUD, mais ce sont les dizaines de meurtres commis chaque semaine dans les quartiers populaires au nom de la lutte contre la délinquance, par les groupes parapoliciers de nervis appelés OLP (Opération de Libération Populaire) – sur lesquels Luisa Ortega Diaz voulait justement enquêter. Maduro se rapproche ainsi plus de Dutertre que de Chavez, pour ne rien dire d’Allende. Ils ont d’ailleurs applaudi tous deux l’élection de Trump !

Clairement, la menace principale contre les intérêts sociaux et populaires au Venezuela au moment présent vient du pouvoir. La MUD a une place dans ce dispositif : celle de prétexte, d’épouvantail, de faire-valoir et d’argument ferme-gueule, « si tu râles, la MUD et la CIA vont prendre le pouvoir ». Tous ceux qui, en France, nous disent cela, devraient se souvenir de la révolte qui les a pris peu à peu lorsque les gouvernements formés par des dirigeants du PS leur expliquaient que se mobiliser contre eux, c’était faire le jeu du FN.

La meilleure chose qui pourrait arriver au Venezuela, au contraire, serait une mobilisation indépendante de la classe ouvrière, des pauvres et des paysans, contre Maduro. C’est cela qui affaiblirait réellement, politiquement, la MUD. Le respect de la démocratie n’est jamais une menace pour le prolétariat. S’il renverse Maduro, il saura regagner la majorité dans une véritable assemblée souveraine.

Le camp « chaviste » connaît plus que des craquements : la plupart des anciens ministres de Chavez, le courant Marea Socialista, la procureure générale, et les généraux à la retraite anciens compagnons de Chavez, sont en rupture avec Maduro. Ces craquements au sommet prouvent qu’une force organisée à la base affirmant qu’il appartient aux travailleurs de renverser Maduro aurait pu tailler son chemin. Les seuls courants qui disent cela ouvertement sont à ce jour le Parti Socialisme et Liberté de Orlando Chirino, défenseur depuis trois décennies de l’indépendance syndicale, et les anarchistes. Mais c’est une idée qui ne peut que faire son chemin.

Car cette idée – qu’il appartient aux prolétaires de renverser les tyrans que ceux-ci soient de droite ou de gauche – est le cœur de toute politique prolétarienne. C’est là une leçon qui, bien entendu, va très au delà du Venezuela. De même que celle-ci : le refus de la démocratie est toujours dirigé avant tout contre le prolétariat. Et celle-ci : une constituante véritable est souveraine, élue au suffrage universel réel, elle ne dépend pas de l’État et ne saurait, en aucun cas, être convoquée par un président.

 

Troisième partie : leçons françaises sur le Venezuela

Le gouvernement français a réagi très modérément aux récents événements vénézuéliens (voir le site du Ministère des Affaires Étrangères). Manifestement, les puissances impérialistes attendent de voir ce qui va se passer. Washington souhaite une transition mettant au pouvoir ses représentants directs, soit par une élimination de Maduro, soit par une négociation, mais craint les affrontements politiques et sociaux que la crise peut ouvrir. Nous ne sommes décidément pas au Chili en 1973 comme le répète la moutonnerie « de gauche » (ou, à présent, « populiste »), officielle, mais les prolétaires et les syndicalistes indépendants sont les cibles désignés tant des nervis de Maduro que de ceux de la MUD.

Le PS, quant à lui, appelle à un accord Maduro-MUD qu’une « médiation internationale neutre » pourrait imposer selon lui. Sans commentaire …

Le problème principal, à gauche et dans le mouvement ouvrier, est l’absence de mobilisation en défense du peuple vénézuélien et donc contre Maduro. Se répète l’expérience accablante et tragique de l’Ukraine et surtout de la Syrie.

Le PCF via l’Humanité a pris des positions particulièrement caricaturales, qui ne dénotent pas, d’ailleurs, ses intérêts propres en tant que parti, mais sans doute le lobbying efficace de la diplomatie parallèle.

Du côté de la FI, tout le monde a entendu le silence assourdissant de J.L. Mélenchon. Ce silence laisse parler un Adrien Quatennens ou un Alexis Corbière qui répètent les éléments de langage convenus (« complexité de la situation », « soutien au processus bolivarien », « refus de l’ingérence ») et soutiennent donc le pouvoir en place à Caracas.

Mais J.L. Mélenchon se tait : non qu’il aurait des états d’âme démocratiques. Sa dernière expression publique sur le Venezuela remonte en effet à l’automne dernier, dans une vidéo d’entretiens avec Chantal Mouffe, idéologue du « populisme ». Il y expliquait que Chavez n’était pas allé jusqu’au bout de la « construction du peuple ». Chavez et Correa (en Équateur) ont bel et bien, selon lui, sorti les pauvres de la misère, mais ceux-ci, faute d’une « révolution culturelle », une fois devenus des « classes moyennes », ne pensent qu’à « la consommation ostentatoire »(sic). Le prolétariat vénézuélien, réduit aux pillages pour prendre de quoi manger dans les centres commerciaux, serait content d’entendre cela.

Le fait que ni la FI, ni, par ailleurs, Podemos bien que les possibilités de débat interne y soient incomparablement plus larges, ne portent la moindre parcelle de renaissance de l’internationalisme, est particulièrement mis en exergue par le test vénézuélien. Autre leçon politique majeure : le « populisme » n’est pas la solution au problème des vieux partis « de gauche ». Il fait partie du problème et l’aggrave en combattant pour interdire sa solution qui serait des partis démocratiques s’orientant de ce fait vers la révolution, en affrontant à nouveau la question du pouvoir et celle de la véritable solidarité internationale. Du pire stalinisme d’autrefois à la FI, il n’y a aucune rupture. Le « populisme » n’est pas le renouveau, il est la conclusion.

Dans ce contexte général (où pour le reste, LO n’a fait qu’un communiqué dénonçant « l’opposition » et « les États-Unis », le NPA a été silencieux ces derniers jours puis a repris les déclarations de Marea Socialista, donc du chavisme critique de gauche, le POI a pour mot d’ordre exclusif « Non à l’ingérence impérialiste » et le POID ne se différencie pas de lui sur ce point, découvrant même (dans l’Huma? ) une « participation massive » à la fausse constituante), la prise de position d’Ensemble tranche : https://www.ensemble-fdg.org/content/communique-de-ensemble-venezuela.

En soi ce communiqué n’est pas forcément renversant, mais il procède d’un certain bon sens qui n’était plus très habituel : « Bafouer les libertés démocratiques est incompatible avec les valeurs de la gauche. »

Que n’avait pas fait Ensemble ! Article dans l’Huma et déchaînement dans la blogosphère et sur les réseaux sociaux, « caniches de l’impérialisme », offensive interne et externe contre ce communiqué : voilà néo-staliniens et populistes réconciliés contre l’infâme démocratie !

L’ampleur de ces réactions – dont plusieurs soulignent que la cause du crime est un « internationalisme » qui doit céder une fois pour toute la place à la « géopolitique »- est complètement disproportionnée par rapport à la portée de ce communiqué en tant que tel et à l’influence de cette organisation. Elle doit nous alarmer. Ensemble est la première organisation à avoir explicitement discuté la question de la dissolution dans la FI et à l’avoir repoussée.

Pouvoir produire un tel communiqué, quels que soient par ailleurs les critiques que l’on peut faire sur l’orientation (ou plutôt sur l’absence d’orientation) d’Ensemble, est à soi seul la justification de l’organisation politique indépendante sous forme pluraliste de courants. Contre Maduro, contre la MUD, contre l’impérialisme, contre le capital, contre l’État, contre le « populisme », contre Macron, c’est cela, et seulement cela, qui est porteur d’avenir !

07-08-2017.

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