Sur Les limites du capital de David Harvey : valeur et accumulation.

Saluons la traduction et la publication des Limites du capital, par Nicolas Viellescazes, aux éditions Amsterdam, fin 2020. L’édition originale date de 1982. Cet article est le premier d'une série de trois, qui le louent et le critiquent, comme il se doit.

L’édition en France est souvent en retard en matière de traductions, c’est bien connu. Surtout en ce qui concerne les gros ouvrages théoriques ayant structuré une œuvre entière. C’est ainsi que nous avions plusieurs petits livres de David Harvey, le « géographe marxiste » et sans doute l’universitaire reconnu comme le connaisseur de Marx n°1 – depuis la mort de Moshe Postone – aux États-Unis aujourd’hui, auteur d’une importance mondiale avérée. Mais nous n’avions pas son maître-ouvrage, celui dans lequel et par lequel il se fait « marxiste », à sa façon, et construit, à travers la lecture du Capital de Marx, le cadre théorique de ses autres livres publiés depuis. On peut donc saluer la traduction et la publication des Limites du capital, par Nicolas Viellescazes, aux éditions Amsterdam, fin 2020. L’édition originale date de 1982. L’ouvrage a peu vieilli (on pourrait penser que l’auteur mettrait plus l’accent sur les questions à proprement parler « écologiques » aujourd’hui). J’en donne ici ma lecture critique, les critiques les plus utiles étant celles qui portent sur les meilleurs livres, c’est bien connu aussi !

Les limites du capital peuvent être découpées en trois parties.

Les chapitre 1 à 7 interprètent la partie « classique », la moins mal connue, du Capital de Marx, de la présentation des « formes cellulaires économiques », comme dit Marx, catégories relationnelles selon la formulation de Harvey, que sont la valeur d’usage, la valeur d’échange et la valeur, à l’accumulation du capital et ses contradictions se manifestant dans les crises. Ils aboutissent à ce que Harvey appelle son modèle de la crise « première mouture » qui consiste principalement en une interprétation de Marx mettant l’accent sur la suraccumulation de capital et sur sa dévalorisation.

Les chapitres 8 à 10 se présentent comme l’intégration des problèmes posés par la rotation du capital fixe, et surtout par le rôle central du crédit en relation avec celle-ci, et aboutissent à un modèle de crise « seconde mouture ».

Les chapitres 10 à 13 à leur tour intègrent les travaux de Marx sur la rente foncière à l’analyse, et sont ceux, après le chapitre 8 sur le capital fixe, où sont exposés les enrichissements théoriques et analytiques propres à Harvey, à dimension géographique, et ils aboutissent, en conclusion, à la théorie des crises « troisième mouture », qui comporte, au final, la dimension non seulement de la dévalorisation du capital, mais de sa destruction et des guerres impérialistes.

Chaque grande partie se termine sur des formulations condamnant vigoureusement cette formation sociale qui a fait son temps. Mais simultanément, Harvey dessine la possibilité théorique, très faible en pratique, d’une accumulation équilibrée du capital (ce qui fait penser au « développement durable » aujourd’hui à la mode !), possibilité qui se centre progressivement autour du rôle dévolu au taux d’intérêt, potentiel grand régulateur temporel et spatial du capital.

La critique par Harvey du mode de production capitaliste se situe donc avant tout sur le plan de la distribution et de la répartition, plus que sur celui de la dynamique du capital en tant que tel, et distingue mal ou ne distingue pas les niveaux d’analyse qui sont, chez Marx, séparés, du capital et de l’accumulation en général et des capitaux particuliers et de leur concurrence. Malgré tout l’intérêt des catégories foncières et géographiques dont il enrichit la théorie et les armes analytiques du réel, l’horizon de cet « anticapitalisme » là s’avère singulièrement limité ; j’y reviendrai en conclusion.

Les chapitres 1 à 7.

Sur la méthode et la valeur.

« On raconte que tous ceux qui étudient Marx éprouvent le besoin d’écrire un livre sur cette expérience. » David Harvey nous dit avec franchise que ce faisant, il a d’abord été « abasourdi » par la méthode d’exposition de Marx. Au lieu d’une approche progressive consistant à construire des objets bien définis pour ensuite, sur ces bases, passer à d’autres (building-block approach), Marx nous pose d’emblée dans des catégories relationnelles – marchandise, valeur d’usage, valeur d’échange, valeur, capital – qui n’ont pas de définitions fixes mais forment un tout, lequel va s’enrichir continuellement, chaque développement rebondissant sur les catégories initiales. Ce n’est pas là la stratégie ordinaire de recherche dans la science « occidentale », nous dit Harvey (avec les guillemets à « occidentale »).

La circularité et la non-linéarité de l’exposé marxien, signalés par Harvey, sont bien réelles, mais elles n’empêchent pas une forte articulation de cet exposé par l’analyse des formes sociales nettement définies. Les deux premières sections du premier chapitre du Capital, donc l’entrée en matière, sur la marchandise puis sur le travail, sont en fait d’une grande clarté et facilité (d’ailleurs trompeuses : on risque d’y prendre les questions pour des réponses !). La complexité paraît survenir dans la troisième section (sur le rapport de valeur entre les marchandises) et la quatrième (sur le fétichisme marchand).

La dialectique, plus qu’un bouillonnement circulaire et « relationnel », demande une saisie des catégories dans et par leurs définitions précises qui, tout en paraissant les figer, et en passant par l’étape des définitions rigides, conduit à les dépasser en les mettant en relations et en mouvement. Marx est ici pleinement sous l’égide de Hegel et, plus encore peut-être, d’Aristote. C’est pourquoi le résumé de Harvey des débuts du Capital, sur ses catégories fondamentales que sont la valeur d’usage, la valeur d’échange et la valeur, est sans doute trop fluide. Bien qu’il note judicieusement que la valeur d’usage, contrairement à l’opinion économiste dominante chez des auteurs comme Hilferding, est déterminante chez Marx, son développement principal concerne la valeur d’échange et il pose très rapidement, comme dans un enchainement logique, la monnaie et le prix avec elle.

On a ici l’impression que tout coule logiquement et, par-là, nécessairement : l’« analyse du troc » semble montrer que l’échange exige et suscite la monnaie, - or l’analyse de forme de la troisième section du chapitre I du Capital ne porte pas sur le « troc » mais sur le rapport de valeur entre deux marchandises, précondition de l’échange marchand développé. Puis, pour fonctionner, pour mesurer la valeur et assurer la circulation, la monnaie, explique Harvey, doit aussi fonctionner comme trésor qui tantôt la retient, comme réserve de valeur, tantôt la restitue, comme moyen de paiement, à la circulation des marchandises, ce qui rend nécessaire une circulation de la monnaie comme fin en soi, A-M-A, Argent-Marchandise-Argent, et non simplement la circulation marchande initiale qui consistait dans M-A-M, Marchandise-Argent-Marchandise. « Parvenus à ce point, nous pouvons constater que les conditions de l’échange général de marchandises rendent socialement nécessaire la forme capitaliste de circulation. » N’est-ce pas plutôt l’inverse ? Autrement dit, le capitalisme n’est-il pas le résultat de luttes sociales et politiques qui auraient pu avoir d’autres issues plutôt que le produit nécessaire du développement des échanges au cours de l’histoire ?

Passant ensuite à la « valeur » tout court, Harvey estime que sa présentation initiale par Marx, référant au travail abstrait, est complétement équivalente à la théorie classique de la valeur-travail chez Ricardo, sauf sur un point qui va s’avérer, mais dans la suite du développement marxien, décisif et bouleversant : « La seule différence avec la théorie ricardienne du temps de travail, c’est que Marx introduit la notion de « socialement nécessaire » comme étalon de la valeur. » L’analyse par Marx de la réduction du travail concret en travail abstrait, du travail utile en travail privé, des différents travaux en travail égal, inséparables de la catégorie de « temps de travail socialement nécessaire », qui constitue par rapport à Ricardo une prise de distance initiale beaucoup plus importante, n’est pas prise en compte.

Du coup, après que le capital ait été présenté comme découlant quasi nécessairement d’un marché tenu pour préexistant, le rapport de classe et l’exploitation du travail salarié sont présentés comme l’expression adéquate du caractère socialement nécessaire du temps de travail mesure et substance de la valeur, le salariat ayant connu une genèse historique pour se conformer au capital qui peut sembler ici préexistant, en puissance ou en acte, dans le marché. Or, s’il a existé des formes d’accumulation monétaire exploiteuse (par le commerce inégal, l’usure et les fournitures d’État, etc.) dans les modes de production précapitalistes, le capital lui-même, phénomène socialement dominant et non pas secondaire comme ces formes anciennes, repose sur le rapport salarial, qui résulte de la combinaison de la libération et de l’expropriation de la grande majorité de la population, prolétarisée, et sur la reproduction de ce rapport.

Harvey fait largement référence aux travaux qui l’ont précédé : en conclusion de son premier chapitre, il explique vouloir dépasser l’opposition entre des auteurs comme Sweezy, Dobb et Meek (ce qui renvoie, ajouterais-je, au « marxisme traditionnel » des II° et III° Internationale), qui font, à ses yeux, de la valeur un concept « comptable » mesurant le temps de travail, et les critiques de ces conceptions (Roubine, Rosdolsky), qui en font un rapport social lié au fétichisme marchand. Il se revendique de « l’unité de la science rigoureuse et de la politique ». La politique qu’il préconise consisterait à « libérer le travail, comme « feu vivant, qui donne forme », de la discipline de fer du capitalisme ». Et la science correspondante permettrait de « reconstruire consciemment la forme-valeur grâce à l’action collective. »

Reconstruire la forme-valeur ? chez Marx l’émancipation humaine et prolétarienne ne vise pas à une telle reconstruction, ni au type de « libération » du travail qui lui correspond, mais à l’abolition du travail abstrait comme condition de l’existence sociale humaine (devoir vendre sa force de travail pour vivre), et de la forme qui lui correspond, la forme-valeur (vouée à grossir comme capital).

Par conséquent, j’incline à situer Harvey, non pas comme ayant dépassé l’antagonisme entre le point de vue « traditionnel » sur la valeur incorporée, pour qui le problème du capitalisme est son caractère anarchique et injuste, qu’il convient de rectifier par une planification centrale que l’on espère démocratique, et le point de vue critique sur la valeur processus social, rapport social à abolir révolutionnairement, mais bien plutôt comme se situant, d’une manière plus fine, plus riche et plus nuancée, dans la continuité du premier de ces deux points de vue. Ce que confirme l’insistance rapidement mise sur l’antagonisme dominant entre les comportements individuels dictés par la concurrence (et Harvey, régulièrement, va déplorer le « comportement des capitalistes »), et le caractère « socialement nécessaire » de la poursuite d’une accumulation que l’on voudrait équilibrée et durable.

Harvey tend à localiser les contradictions principales du capitalisme entre sa logique d’ensemble et les logiques individuelles des acteurs, notamment des capitalistes eux-mêmes. Tout en affirmant s’accorder avec Marx, à l’encontre de pas mal de marxistes, pour dire que le cœur de notre affaire se situe dans la sphère de la production comprise comme une totalité, et pas dans celle de la distribution (ou de la « répartition »), il tend à égaliser l’importance des deux sphères en tant que sphères reliées, mais distinctes.

Sur l’accumulation.

Au chapitre 3, après un résumé remarquable des débats sur la relation entre les crises et la « sous-consommation » et sur le « problème des débouchés » ou « problème de la demande effective », de la réalisation marchande et monétaire de la survaleur (plus-value), Harvey montre que ce problème ne peut être résolu que par la conversion d’argent préexistant en capital, seule l’accumulation perpétuelle pouvant assurer un équilibre entre production et consommation. Mais, pour élégant et riche que soit cet exposé, il diffère méthodologiquement de la progression de Marx dont il se réclame et qu’il veut interpréter.

Chez Marx l’accumulation, qui se déroule dans la production, en quoi consiste la production capitaliste, est aussi accumulation des contradictions. Le dévoilement des limites et l’explication des crises doivent en découler, tandis que dans l’interprétation de Harvey c’est une fois qu’il est démontré que l’équilibre consommation/production exige qu’un excédent de capital-argent achète des moyens de production nouvellement créés (chapitre 3), qu’il faut alors s’intéresser au changement technologique (chapitre 4). Chez Marx l’impulsion au changement technologique vient de la nécessité d’augmenter la production de survaleur relative, dans la production, par la médiation de la concurrence qui pousse chaque entreprise à tenter de dégager plus de profits que les autres. Dans la construction – plus complexe et, disons-le, assez confuse– que Harvey déduit de Marx, cette impulsion découle de la recherche d’un équilibre production/consommation que perturbe l’existence obligée d’un excédent à écouler. En résumé, chez Marx la contradiction réside bien dans le capital, chez Harvey elle résiderait plutôt, sans jouer sur les mots, dans le capitalisme, voire dans les capitalistes.

Les investissements technologiques et les innovations technologiques et organisationnelles dans la production (et aussi dans la circulation) n’ont d’autre cause chez Marx que la nécessité de réaliser des surprofits, conduisant à augmenter la plus-value relative. Surprofits, survaleur relative, ce sont là deux choses différentes à deux niveaux d’analyse différents, distinction essentielle pour comprendre en quoi, pour Marx, la concurrence n’est pas un deus ex machina mais la médiation réalisatrice des « lois coercitives » de l’accumulation du capital, et distinction essentielle totalement absente chez Harvey.

Chaque capital, pour subsister, doit rechercher des surprofits, c’est-à-dire plus de profits que les autres, donc plus de profits que la moyenne. L’innovation technologique et/ou organisationnelle dans une entreprise lui permet de produire à moindre coût par rapport aux concurrents et donc de vendre moins cher qu’eux tout en réalisant (si la vente se fait) de tels surprofits. Mais les nouveaux procédés se généralisent, soit parce que les autres en font autant, soit par que les « perdants » disparaissent ou sont absorbés par les plus gros, en un processus de concentration-centralisation du capital. Au final, quand les innovations dominent la production dans toutes ses branches ou dans la plupart d’entre elles, en tout cas dans les branches contribuant à déterminer la valeur de la force de travail, elles font baisser celle-ci, aussi bien par rapport au capital total à investir que par rapport à la survaleur. C’est ce dernier rapport qui fait hausser la survaleur relative, à l’avantage de toute la classe capitaliste.

Dans ce processus continu qui va s’élargissant, la recherche des surprofits correspond à la concurrence et apparait au niveau des capitaux singuliers, tandis que la production de plus-value relative est le résultat social global et inconscient du changement technologique, tout en étant ce qui répond au vrai besoin de l’accumulation du capital. On voit donc comment le procès réel, pour Marx, ne part pas de la concurrence ni de la sphère de la consommation, de la distribution, de l’échange, de la répartition, de la circulation ou de la réalisation (bien qu’elle les concerne toutes), mais de celle de la production comme « moment qui recouvre les autres » tout en se les incorporant.

On chercherait en vain le résumé que je viens de faire ici, essentiellement du début de la section IV du livre I du Capital sur la production de survaleur relative, dans l’ouvrage de Harvey. Nul doute qu’il ne maîtrise parfaitement la chose, mais il ne s’en empare pas, parce que l’impulsion au changement technologique chez lui n’est pas envisagée comme conséquence de l’accumulation pour l’accumulation, de la nécessité aveugle de faire grossir A’ dans A-M-A’ (bien qu’il rappelle, bien entendu, ces phénomènes), par l’augmentation de la productivité du travail et donc de la survaleur relative, en tant que fait central et contradictoire du rapport social capitaliste, du capital et, finalement, course folle et « moulin de discipline » (Postone). Elle est envisagée par lui comme nécessité de retrouver un équilibre en répondant au déséquilibre engendré par les rapports inégaux de distribution entre classes et, y compris, entre groupes de capitalistes, aspects réels mais seconds et dérivés, chez Marx.

Harvey écrit : « … la thèse centrale de Marx est que la concurrence pousse le capitalisme à révolutionner en permanence et par tous les moyens les forces productives. » Attention, pour Marx la concurrence n’est pas le premier moteur mais la médiation de cette tendance. D’où cette confusion : chaque capitaliste a, selon Harvey, « la possibilité de modifier son procès de production de manière à le rendre plus efficace que la moyenne sociale. C’est pour eux une source de survaleur relative. » Non pas de survaleur, mais de surprofit, justement parce que leur avantage comparatif leur permet de dépasser le profit moyen. Il y a survaleur relative, et non plus surprofits, lorsque cet avantage, étant devenu la norme, n’en est plus un. Alors, le profit général bénéficie de la hausse de la survaleur relative, c’est-à-dire de la baisse de la valeur agrégée des forces de travail par rapport à la survaleur qu’elles produisent.

Le niveau global, celui du capital et de la survaleur, et le niveau concurrentiel, celui des multiples capitaux et des surprofits, sont confondus, et ramenés le plus souvent au second : « Le livre I du Capital considère la production du point de vue de l’entrepreneur qui cherche à maximiser ses profits dans une situation de concurrence. » Non : le livre I du Capital considère la production du point de vue global, du capital en général, excluant même, par hypothèse, l’existence de secteurs de la société non intégrés à la production capitaliste et ignorant pratiquement la catégorie du profit, dont traite le livre III.

Considérant que Marx est irrémédiablement confus, Harvey tente de mettre en ordre, dans son cadre analytique à lui, celui de « l’entreprise », de la « firme » et de la « concurrence », l’évolution des proportions entre les composants du capital. Ce qu’il laisse de côté est donc l’analyse propre à Marx, qui comporte, certes, des obscurités surtout liées aux circonstances et à l’ordre de leur élaboration, mais qui n’est pas affectée de la confusion dont la taxe Harvey. C’est la notion décisive, et propre à Marx, de composition organique du capital, qui est écartée. Rappelons en quoi elle consiste.

Chez Marx, la composition-valeur du capital est le rapport entre les valeurs monétaires que sont le capital constant et le capital variable, qui paient respectivement les moyens de production et les forces de travail. La composition technique, non mesurable « économiquement », désigne le rapport entre les valeurs d’usage concrètes correspondantes, donc entre le matériel au sens le plus total, et les êtres humains qui le travaillent. La composition organique est la « composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là » (Capital, livre I, section VII), et vise à faire saisir le rapport (le « lien intime ») entre les deux. Notions obligatoirement confuses pour tout « économiste » croyant qu’au-dehors des évaluations monétaires et des quantifications matérielles brutes, point de salut.

L’immense accumulation de matières, infrastructures, bâtiments, machines, a atteint un degré tel que les géologues parlent maintenant d’« anthropocène ». Comme il s’agit du capital constant, on peut dire qu’il s’agit aussi d’un « capitalocène ».

La prépondérance écrasante des moyens de production dans la composition technique du capital doit se réfracter dans une composition-valeur où C (capital constant) est proportionnellement de plus en plus important que V (capital variable). Mais ceci n’est pas une loi mécanique : s’agissant de valeurs, la dévalorisation de C, par la hausse de la productivité du travail, par les prélèvements de matières premières de manière « gratuite » (mais détruisant les milieux), et par dévalorisation et destruction directe dans diverses circonstances, font que l’on ne peut ici parler que de tendance, quitte à en discerner, dans un second stade de l’analyse, des manifestations concrètes et des fluctuations cycliques. Il était difficile pour Marx d’être plus précis – mais en tout cas, il n’ignore nullement (ce qu’affirme Harvey) les « effets multiplicateurs » de la hausse de la productivité du travail sur la valeur du capital constant !

Dans la composition organique du capital qui englobe un rapport économique capitaliste, C/V, et un rapport matériel certes déterminé par le capital, mais qui relie des choses non nécessairement, tant au point de vue quantitatif que qualitatif, déterminées par lui – des moyens de production et des êtres humains -, nous avons une relation entre des données naturelles et humaines plus larges que le capital, mais soumises à lui tant qu’il domine, et le capital. Dans le cadre du capitalisme, le fait que la force humaine de travail compte proportionnellement de moins en moins par rapport à l’ensemble des forces de production, alors qu’elle est la source de la survaleur et de la valeur, est très grave. D’un point de vue naturel et humain « universel », cela ne devrait pas être une mauvaise nouvelle …

C’est au niveau social, et pas au niveau de la firme comme l’écrit Harvey, que se produit la hausse de la composition organique du capital. Harvey soulève par contre des questions que Marx n’avait guère ou pas développées : la sensibilité de la composition-valeur du capital à la centralisation du capital par intégration verticale de la production (ce qui n’a pas de sens au niveau de la composition technique du capital en général), laquelle fait par contre ralentir la vitesse de rotation totale du capital fixe.

La relecture des modèles d’accumulation chez Marx par Harvey.

Au chapitre 6, résumant et interprétant la section VII du livre I du Capital, où Marx présente sa théorie de l’accumulation, Harvey la tient pour un modèle valable si on limite l’analyse au seul capital productif. Alors que Marx y expose la théorie de la composition organique du capital et de la tendance à l’augmentation de celle-ci, et place ceci au cœur de la dynamique du capital, à la fois comme sa conséquence et comme sa cause, il escamote totalement cet aspect. Il déplore que ne se dessine pas chez Marx, à propos notamment du chômage structurel, « un ensemble intégré d’une théorie de l’accumulation et de la croissance de la population ». Mais un tel développement est pourtant fortement suggéré par Marx, précisément dans le lien entre la croissance de la composition organique du capital et une démographie rendue à la fois galopante et productive d’humains « surnuméraires ».

Examinant de la même manière la section III du livre II, sur la reproduction matérielle de la société capitaliste, posée comme équilibrée dans des schémas qui ont eu leurs moments de célébrité (L’accumulation du capital de Rosa Luxemburg a été suscitée par leur examen critique), Harvey estime qu’en faisant volontairement abstraction de nombreux facteurs, Marx y montre plus ou moins la possibilité théorique d’une accumulation « équilibrée », mais qui, dans la pratique, a très peu de chances de se réaliser. Notons qu’à la fin du chapitre 21 (p.456 éd. J.P. Lefebvre), Marx juge, plus radicalement, que l’égalité en valeur entre le capital variable et la survaleur du secteur I, produisant les moyens de production, et le capital constant du secteur II, produisant les biens de consommation, égalité qui est au cœur de ses schémas, est "incompatible avec la production capitaliste".

Harvey passe ensuite à l’examen de la troisième grande section du Capital à présenter un modèle d’accumulation, la section III du livre III sur la baisse tendancielle du taux de profit, qui aurait dû, selon lui, synthétiser les parties précédemment examinées des livres I et II (c’était difficile, puisque Marx ne les a pas écrites dans cet ordre, mais en commençant par la 3°, suivie de la 1° puis de la 2° !).

Rappelons que cette fameuse « loi », souvent présentée comme un dogme catastrophiste de Marx, n’était pour lui qu’une idée commune des économistes classiques (Smith et Ricardo), qu’il entendait remettre sur ses pieds en l’ancrant dans les contradictions du capital, en tant que manifestation superficielle de celles-ci, mais aussi en en présentant les contre-tendances qui font qu’elle n’a rien de mécaniquement nécessaire. Elle est pour lui l’expression superficielle, tendancielle, contrecarrée, de la hausse de la composition organique du capital. Quant aux contre-tendances, deux sont organiquement associées à la baisse tendancielle du taux de profit : la hausse de la productivité du travail qui l’aggrave après l’avoir atténuée, et la dévalorisation du capital constant, qui la contrecarre réellement, mais pas nécessairement de manière absolue. Au fil de la plume, Marx aborde la question des crises cycliques et tend à conférer un caractère cyclique s’amplifiant en spirale, et non pas un caractère linéaire, à ces processus. C’est au cours de ces réflexions que Marx exprime de la manière la plus explicite que « la limite du capital, c’est le capital lui-même ».

La présentation de la « loi tendancielle » de la baisse du taux général de profit chez Marx, par Harvey, est cavalière : Marx serait obligé pour prouver sa loi de « montrer que la composition-valeur du capital tend à augmenter sans restriction » -alors qu’il insiste plus sur les contre-tendances -, et comme il aurait posé que « le taux d’exploitation ne peut s’accroître qu’à un rythme décroissant. » -alors qu’il affirme au contraire son augmentation continue comme production de survaleur relative -, il est donc forcé d’invoquer la hausse de la composition organique du capital – qui n’a rien d’un tel pis-aller chez lui, mais qui est la tendance fondamentale de l’accumulation capitaliste-, et il résume le tout en expliquant qu’ainsi la hausse de la force productive du travail fait baisser, dans le capitalisme, le taux de profit (tout cela pp. 247-248).

En même temps, Harvey est sceptique sur diverses tentatives de démontrer que le capitalisme peut susciter des contre-tendances absolues à cette tendance baissière du taux de profit. Mishio Morishima, important commentateur japonais de Marx, mettait en avant la baisse de valeur du capital constant, des machines produisant des machines à moindre coût. Position facile à réfuter du point de vue de Marx : toute hausse de la productivité du travail augmente la quantité de valeurs d’usage produites tout en faisant baisser la valeur et le prix unitaire de chacune, mais la composition technique concrète augmente inéluctablement et le rapport C/V continue à augmenter, au niveau social, du fait que V sert à produire encore plus de survaleur, en l’occurrence cristallisée dans C, proportionnellement à sa propre valeur. L’objection de Harvey est différente : les capitalistes individuels, soumis à la concurrence et à la lutte des classes, ne peuvent que « au mieux par accident » « obtenir le mix particulier de changements technologiques nécessaires pour maintenir dans un état stable la composition-valeur du capital ». L’objection de Harvey à Morishima est relative et se situe dans la sphère de la circulation, au niveau des capitaux individuels en concurrence. L’objection marxienne est décisive, mais non pas absolue car elle intègre les contre-tendances, et elle se situe au niveau du capital social total.

De même, un peu plus loin (p. 255), Harvey fait allusion aux théories du « marxiste algébrique » Nobuo Okishio (1961, Technical Changes and the Rate of Profit, Kobe University Economic Review n° 7), dont la « réfutation » de la baisse tendancielle du taux de profit a été largement reprise dans les universités américaines. Selon Okishio, tout investissement productif d’une entreprise, visant à réduire la valeur unitaire de toutes les marchandises qu’elles produisent, ne peut ce faisant que faire hausser le taux de profit, les salaires réels restant constants. L’objection de Harvey consiste à dire que le maintien des salaires réels conduit à une baisse de la part relative du capital variable et donc à des déséquilibres « entre production, distribution et réalisation ». L’objection marxienne, instantanée, consisterait à dire que les niveaux du capital individuel et du capital social sont ici confondus, et que le but de l’investissement productif dans une entreprise est le surprofit, lequel ne fait augmenter la moyenne des profits que tant qu’il n’a pas été nivelé par sa généralisation.

La théorie des crises « première mouture ».

De ce survol critique des écrits de Marx sur l’accumulation du capital, nous garderons chez Harvey l’idée qu’il faut renforcer dans cette analyse la prise en compte des différents temps de rotation du capital et les différentes vitesses de valorisation. Avant de l’entreprendre, en s’appuyant sur d’autres parties du Capital, il présente ce qu’il appelle la théorie des crises « première mouture », reposant essentiellement sur la tendance à la baisse du taux de profit dont il a pourtant fortement contesté la présentation par Marx, qu’il redéfinit comme une tendance à la suraccumulation de capital résultant de la combinaison entre l’ « accumulation pour l’accumulation », « impératif social », et « la passion nécessaire des capitalistes pour le changement technologique producteur de survaleur ».

Ces catégories sont en fait plus précisément définies chez Marx, chez qui le point de départ n’est pas l’action « individuelle » de chaque capitaliste pour le changement technologique, mais est le seul « impératif social » global, à savoir que pour s’accumuler, le capital doit accroître la productivité du travail en faisant diminuer la part du travail vivant immédiat (force de travail humaine) dans le réinvestissement de sa survaleur. Ce besoin social global se réalise par la médiation de la concurrence qui pousse chaque capitaliste, qu’il éprouve pour cela une « passion » ou non, à rechercher, non pas une survaleur globale, mais un surprofit particulier. La conséquence est bien une suraccumulation, c’est-à-dire, au niveau social, une difficulté croissante pour un capital total de plus en plus gros, de trouver à se réinvestir de manière à créer une survaleur proportionnelle à sa valeur totale, et donc au niveau des entreprises toute une série de difficultés chroniques ou aigües qui, finalement, consistent à éliminer du capital excédentaire.

Cette conséquence est désignée par Harvey comme « dévalorisation » et il en énumère 6 formes correspondant à différents moments de la circulation/reproduction/accumulation du capital : engorgement de marchandises n’arrivant pas à se vendre, de marchandises destinées à fonctionner comme capital constant mais ne parvenant pas non plus à se vendre, de capital constant effectif mais inutilisé ou sous-utilisé, de capital-argent en excès, de force de travail simultanément sous-employée, mise au chômage et surexploitée, et baisse des taux d’intérêts réels, des taux de profit industriels et de la rente.

Les aspects « sous-consommationniste » et « sur-accumulationniste » sont les deux faces d’un même problème, et non pas des points de départ entre lesquels il faudrait choisir, le tout exprimant la contradiction entre forces productives et rapports sociaux.

En dehors des crises, il y a une dévalorisation chronique de capital qui contrecarre la tendance à la baisse du taux de profit. Dans la crise, ces mêmes processus se produisent en accéléré et avec violence, passant de la simple dévalorisation à la « destruction » de capital, ce qui vaut condamnation du capitalisme.

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