Avec Chavez, ni Dieu, ni César, ni tribun !

La mort de Hugo Chavez Frias, bien qu’attendue, est un évènement politique. Au niveau du Venezuela, il était le pivot de tout l’ordre politique et social ; sa mort ouvre donc une période d’incertitudes. La majorité des militants et organisateurs populaires, ouvriers, paysans, indiens, pauvres, la vivent ainsi : la « révolution bolivarienne » étant inachevée, comment la finir ? Inversement les capitalistes, les hauts fonctionnaires, la hiérarchie militaire, y compris les « bolivariens », se demandent quant à eux comment en finir avec elle. Au niveau international, elle suscite des commentaires bien hypocrites et déplacés de la part de la presse et des media capitalistes, glosant sur ses « tendances dictatoriales » alors même que des régimes des plus sanguinaires, ne reposant pas sur des élections, ne les ont jamais gênés.

Certains secteurs dominants lui rendent cependant un hommage appuyé : les régimes s’intitulant « anti-impérialistes », ce qui signifie en rivalité, en concurrence avec l’impérialisme nord-américain dominant mais déclinant. Chine, Russie, et dans leur sillage une vraie dictature ultraréactionnaire, l’Iran, le pouvoir syrien de Bachar el Assad, Corée du Nord, Biélorussie. En aucun cas les militants et les courants politiques se situant dans le camp de la classe ouvrière et des opprimés ne devraient laisser naître l’apparence d’une confusion avec ce « camp » géostratégique. Si l’on veut le socialisme au XXI° siècle, celui-ci ne peut advenir que par l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes, par leur propre organisation, par la révolution prolétarienne de celles et de ceux d’en bas : tout le contraire de la guerre mondiale réactionnaire et destructrice, que l’on soit enrégimenté par l’impérialisme nord-américain ou par ses rivaux, qui sont d’ailleurs aussi ses principaux collaborateurs mondiaux.

Hugo Chavez, né en 1954 dans un milieu rural partiellement indien, appartenait à cette intelligentsia un peu spéciale qu’était, dans beaucoup de pays latino-américains, le milieu des sous-officiers, étant devenu militaire en 1961. Le fond, sans aucun doute sincère, de ses conceptions politiques s’est formé là, dans le sillage des idéologies d’un Haya de la Torre (théoricien péruvien de l’ « espace-temps latino-américain » et des « révolution » unissant toutes les classes) et de la pratique d’un Juan Péron (militaire argentin au pouvoir après 1945 puis au début des années 1970, passant pour défenseur du peuple pour avoir contesté l‘hégémonie des Etats-Unis), avec deux figures mythiques de référence, celles de Simon Bolivar « libérateur des peuples » et celles d’un Jésus Christ interprété comme un « rebelle ». Dans cette imagerie, ce ne sont pas les classes, mais ce sont les grands hommes qui font l’histoire, étant entendu que pour Chavez, ils la font en conduisant les masses pauvres. Ce fond idéologique sera en effet par la suite enrichi chez lui de références issues de la gauche américaine (Chomsky), ou du mouvement ouvrier (on notera l’influence du courant trotskyste d’Alan Bloom et Ted Grant), tout en gardant ses caractéristiques fondamentales. Chavez était subjectivement un révolutionnaire, c’est-à-dire qu’il voulait le bien-être des pauvres et l’indépendance nationale des pays d’Amérique latine envers le Big Brother du Nord, et concevait la lutte révolutionnaire et anti-impérialiste, les deux ne faisant qu’un pour lui, comme devant se faire sous la conduite de chefs charismatiques, ce qu’il rêvait d’être et qu’il devint.

A la différence de l’affrontement mondial, dans le cadre d’une collaboration maintenue à ce jour, entre Chine et Russie avec les Etats-Unis, l’anti-impérialisme de Chavez a un fondement en Amérique latine, car il y a évidemment oppression nationale et conflit pour le partage de la plus-value entre bourgeoisies locales et impérialisme. S’il est faux de confondre le combat pour l’auto-émancipation du prolétariat avec celui des bourgeoisies pour le partage des profits, il l’est tout autant de nier l’existence de vraies aspirations démocratiques et nationales s’opposant à des dominations étrangères directes ou indirectes. La victoire de ces aspirations se confond avec la réalisation du socialisme - chose que disait bel et bien Chavez- mais cette réalisation ne peut se faire que par l’auto-organisation du prolétariat, pas par sa mise au pas sous l’égide de « grands hommes ».

Hugo Chavez est devenu un tel personnage, suite à l’ébranlement apporté au Venezuela par le Caracazo quand, le 27 février 1989, année de la chute du mur de Berlin et de mouvements sociaux et démocratiques mondiaux, la masse prolétarienne et misérable de Caracas affronte la police, avec des milliers de morts dans ses rangs. C’est de là - d’une mobilisation de celles et de ceux d’en bas  - que part le mouvement révolutionnaire contemporain au Venezuela, ultérieurement renommé et chapeauté en tant que « révolution bolivarienne ». Ce soulèvement affrontait un régime soi-disant démocratique, avec un parti affilié à l’Internationale soi-disant socialiste, qui appliquait les plans du Fonds Monétaire International. Chavez organiser clandestinement, dans l’armée, un réseau d’officiers solidaires des misérables réprimés et massacrés, et tente un premier coup d’Etat en 1992. Emprisonné, il est néanmoins protégé de fait à la fois par un large soutien populaire et par des alliances étendues dans l’armée et dans l’appareil d’Etat, voyant en lui une alternative possible contre le déferlement de « l’anarchie ». Seconde tentative en 1994, nouvelle incarcération, puis libération, fondation d’un mouvement politique sur le principe du chef menant au combat « les pauvres » contre « l’oligarchie », victoire électorale en 1998 : voila Chavez président du Venezuela.

Ni l’expropriation du capital par les travailleurs organisés, ni la destruction de l’appareil d’Etat existant, n’ont jamais été à l’ordre-du-jour au Venezuela sous la direction de Chavez. En toute sincérité, il entend faire le bien des pauvres contre l’oligarchie vendue à Washington, et, tout en encadrant des élections à une assemblée constituante de fait non souveraine (puisque sa présidence, l’appareil d’Etat bourgeois et le rôle du corps des officiers la surplombent) il mène des nationalisations et des programmes de redistributions dont les résultats, sur la durée, sont incontestables : recul de la part des Vénézuéliens vivant en dessous du seuil de pauvreté officiel, à vrai dire très bas, des alentours de 80 % aux alentours de 27%, progrès de l’alphabétisation. Il ne s’agit pas de mesures « socialistes » : dans la même période, la hausse des prix de l’énergie et des produits miniers a permis des politiques similaires, notamment dans le Brésil de Lula et Dilma Roussef. Dans le cas du Venezuela, le gonflement de la rente pétrolière dû à la hausse mondiale des prix, rente provenant de la vente de 75% du pétrole national aux Etats-Unis, raffiné au Texas et en Louisiane, permet ces relatives améliorations temporaires, qui ne sont même pas à proprement parler de la « redistribution », car elles reposent sur la hausse de la rente et non sur son partage : les familles oligarchiques dénoncées par Chavez sont toujours là, et ne se privent pas d’ailleurs de le dénoncer et le calomnier comme un infâme « populiste ». Par ailleurs, le Venezuela sous Chavez n’a jamais mis en cause le paiement de la dette « publique » à la finance impérialiste.

L’impérialisme nord-américain se fâche pourtant sérieusement contre Chavez au début des années 2000 et va fomenter un coup d’Etat contre lui, en 2002, défait par une importante mobilisation populaire qui le pousse vers la gauche, ayant l’effet inverse du but recherché par l’impérialisme et l’oligarchie. Les travailleurs du pétrole font pendant quelques temps fonctionner eux-mêmes le secteur, contre le sabotage des dirigeants. La centrale syndicale intégrée à l’Etat héritée de l’ancien régime se disloque sous les coups de l’auto-organisation des travailleurs et du combat politique de diverses organisations issues d’un long passé.

D’une part, le pouvoir aux Etats-Unis est inquiet des mobilisations paysannes, indiennes et ouvrières dans tout le continent, dont le point le plus avancé ne se trouve d’ailleurs pas au Venezuela, mais en Bolivie, en raison des traditions d’auto-organisation syndicale et des traditions politiques du mouvement ouvrier, véhiculées parmi les mineurs et en partie reproduites parmi les planteurs. D’autre part, Chavez dessine, à partir de 2001, le projet d’un marché commun latino-américain, reposant sur le marché et le profit donc capitaliste, mais qui tenterait de s’émanciper de la tutelle du Nord : ce sera l’ALBA, « Alternative Bolivarienne pour les Amériques ». Sa gestation s’effectuera dans la seconde partie des années 2000, en intégrant Cuba, et en décidant d’apporter à l’île cubaine l’aide décisive dont elle était privée depuis la fin de l’URSS. L’ « alternative bolivarienne », parallèlement à l’affirmation d’une puissance capitaliste régionale de premier plan au Brésil, regroupera le Venezuela, la Bolivie après l’élection d’Evo Morales, l’Equateur, le Nicaragua, la Dominique, Saint-Vincent et les Grenadines, Antigua et Barbuda, et, jusqu’au coup d’Etat de janvier 2010, le Honduras. Le Venezuela est la seule puissance économique importante dans l’ALBA, du fait du pétrole. Les principes de l’organisation reposent sur la théorie du « capitalisme andin » du vice-président bolivien Garcia Linera, et ont reconduit, comme l’exigeait le président équatorien Rafael Correra, les structures de la Communauté andine. Il s’agit d’un projet d’intégration capitaliste de la région, se voulant indépendant des Etats-Unis. De fait, au-delà des discours, les choses ne sont pas allées bien loin et ne pouvaient pas aller bien loin. Le plus remarquable, mais c’est indépendant de l’ALBA, est l’aide apportée à Cuba et réciproquement l’aide médicale de Cuba aux habitants du Venezuela.

Réélu président en 2006 par 63% des voix, dans des conditions non contestables, Chavez dans la seconde partie de la décennie, en même temps que se développe l’ALBA, accentue les références au socialisme et à la révolution dans ses discours, tout en entreprenant, ou en laissant entreprendre par ses lieutenants, une étatisation croissante des syndicats et des mouvements de masse visant à les contrôler et les encadrer, de manière typiquement bonapartiste. Les secteurs syndicaux voulant rester indépendants, ou le devenant car beaucoup de chavistes sont en même temps des militants revendicatifs, vont rencontrer obstruction et répression. Après l’échec, à une courte majorité, du référendum de 2007 qui tentait d’instaurer une constitution se réclamant du socialisme tout en accentuant le contrôle étatique, non du capital, mais des travailleurs, battu à 50,7%, Chavez patronne la formation d’un parti aspirant à absorber tout le mouvement populaire sous le contrôle de l’appareil d’Etat central qui se réclame de lui, le PSUV (Parti Socialiste Unifié du Venezuela). L’opposition bourgeoise, qui tient la majorité des médias, dénonce la dérive « marxiste-léniniste » du régime, tout en bénéficiant d’une tolérance sans commune mesure avec le sort fait à la gauche dans n’importe quel pays soumis aux Etats-Unis en Amérique latine. Les attaques virulentes de la droite au nom de la « démocratie » ont principalement eu pour effet de renouveler le soutien populaire à Chavez, alors que l’absence de rupture réelle avec le capitalisme conduit à la fatigue et à la déception, misère, pauvreté et criminalité galopante restant les marques de la vie au Venezuela.

Les contradictions d’une révolution endiguée par le chef et le régime qui s’en réclament eux-mêmes ont de plus en plus fait de la personne même de Chavez le centre de toute la vie sociale, culturelle et politique. Le référendum de 2009, « rattrapant » de manière illusoire celui de 2007, en permettant, par 55% des voix, au président de se représenter indéfiniment, alors que dans la constitution même adoptée au début du « processus bolivarien » en 2000, il ne pouvait faire que deux mandats : manière d’avouer que la situation ne pouvait perdurer qu’avec Chavez, dans une personnalisation toujours accrue, alors qu‘à partir de 2011, ses prises de position pour la défense des dictateurs Kadhafi et Assad s‘opposent frontalement aux révolutions. Réélu sur ces bases en octobre 2012 avec 55% des voix, ce qui fut jugé un « petit » score, Chavez va subir jusqu’au bout le martyrologue médiatique de cette personnalisation bonapartiste extrême, désormais centrée sur son état de santé, étant atteint d’un cancer. De sorte que son agonie et sa mort seront vécu par le peuple vénézuélien comme autant de batailles politiques du chef contre l’impérialisme, les rumeurs d’empoisonnement ne manquant évidemment pas.

Sincèrement révolutionnaire, Chavez était toujours resté un peu incontrôlable par ceux-là même qui entendaient l’utiliser. On se souviendra de ses sorties dans tel sommet international sur le climat, lâchant que « si le climat était une banque, vous l’auriez sauvé » (cela dit, le capital vénézuélien exportateur de pétrole n’avait aucun intérêt à des restrictions à la consommation des hydrocarbures …). Fin novembre 2009, à une rencontre internationale des « partis de gauche » à Caracas, Chavez fit une improvisation non convenue à l’avance devant le parterre inquiet et médusé des diplomates des PC chinois, vietnamien, cubain, du PT brésilien, du Parti justicialiste (principal parti bourgeois) d’Argentine, sur la nécessité d’une Cinquième Internationale pour que le socialisme soit victorieux au XXI° siècle, expliquant, avec sa conception sur les grands hommes, que Marx avait fondé la première, Engels la seconde, Lénine la troisième, Trotsky la quatrième, et laissant clairement entendre qu’il appartenait à Chavez de fonder la cinquième. Il n’y aura aucune suite à cette vibrante proclamation, mais son existence même posait une vraie question, comme un clignotant qui s’allumait à l’adresse des partisans de l’émancipation réelle du prolétariat : cette Internationale, pour gagner, il la faudra …

Les millions de vénézuéliens et tous les latino-américains qui manifestent, car il s’agit de manifestations, autour du cercueil de Chavez, ne font pas qu’exprimer leur peine : ils proclament une volonté de combat, car ils savent que rien n’est réglé. En ce sens, on ne peut pas les comparer aux foules accablées pleurant la mort d’un petit père des peuples. Mais, conformément à une très mauvaise habitude instaurée contre l’avis des proches de Lénine en janvier 1924 à sa mort, on apprend qu’il sera embaumé. Embaumement des grands hommes et culte du chef sont des armes de la contre-révolution. Hugo Chavez était sincèrement révolutionnaire ; officier nationaliste sympathisant d’un peuple pauvre qu’il connaissait et comprenait, il s’est trouvé dans la position d’un Bonaparte garant d’un équilibre instable, que les manifestations populaires déclenchées par sa mort veulent faire basculer dans les sens de la révolution, alors que le capital et l’Etat en place, au Venezuela comme à l’échelle du monde, veulent défaire ce peuple dont Chavez est l’emblème. Ce qui, en Chavez, ne meurt jamais, c’est cette empathie pour les masses qui seules peuvent s’émanciper elles-mêmes. Avec ce qui, en Chavez, ne meurt jamais, disons donc : Ni Dieu, ni César, ni tribun !

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