Vincent Présumey
Abonné·e de Mediapart

237 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 avr. 2022

Petit dialogue entre vote utile et boycott constituant.

Par en bas et pas autrement.

Vincent Présumey
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bon, les amis, vous avez écrit des tas de choses intéressantes, mais maintenant, là, on est tous au pied du mur, on a une chance et une seule, pas grosse, de mettre la vraie gauche à la place de Le Pen au second tour, alors haut les cœurs, hein, fini de jouer, faut éviter cette catastrophe, faut voter Mélenchon, même avec des critiques à lui faire sur ceci ou sur cela, mais là c’est trop du sérieux, quoi !

Mais qui parle de jouer ? Le rejet d’une élection antidémocratique, et cette fois-ci plus qu’elle ne l’a jamais été, est vraiment une affaire sérieuse. La catastrophe dont tu parles est programmée depuis le début et ne fait que répéter ce qui s’est produit il y a cinq ans, sauf que justement des millions de gens le savent, le sentent, l’ont vu venir, et réagissent par ce rejet. Il existe, nous ne l’avons pas inventé, mais en voulant lui donner une expression politique consciente, nous travaillons à ouvrir une issue : celle du processus constituant pour changer de régime.

Mais ce processus ne peut-il pas se produire à partir du retour d’une vraie gauche au moins au second tour, sans compter le branle-bas que cela ferait dans le système ?

Une « vraie gauche », dit-tu. Pas sûr du tout que ce soit le fond de la pensée de J.L. Mélenchon, qui a une pensée politique. Sa pensée, il l’appelle le « populisme » et son mouvement repose sur le principe du chef, contre les formes politiques et syndicales pour lesquelles tout au long de son histoire le mouvement ouvrier a combattu pour s’en doter. Pas de courants, pas de tendances, pas de partis, du « gaz » et un chef. Est-ce là la gauche, ou le mouvement ouvrier ? Ceci a été pensé contre elle et contre lui. C’est tout de même un problème, non ?

Et donc, les gens de gauche qui disent maintenant qu’il n’y a pas d’autre choix que d’utiliser le vote utile Mélenchon, hé bien d’une certaine façon ils sont en contradiction avec ce qu’est, aujourd’hui, politiquement, Mélenchon.

Peut-être, admettons, encore que c’est un peu tiré par les cheveux même si c’est vrai que les Insoumis et la démocratie, trop souvent, ça fait deux, mais bon, d’abord on n’a pas vraiment le choix, ensuite tout de même, je veux bien que ce soit pas le mouvement ouvrier à la rigueur, qu’il y ait de la dérive un peu bizarre avec quelques hologrammes et un peu de culte, mais bon, quand même, c’est diamétralement opposé à une Le Pen, à un Zemmour, c’est le bord opposé quoi, donc là on a un vrai choix contre Macron !

Nous savons bien que l’écrasante majorité des couches militantes qui se raccrochent à présent à ton espoir ont des valeurs démocratiques qui sont le contraire de ce que portent Le Pen ou Zemmour. Je n’affirmerai pas que tous les partisans du boycott constituant pensent ce que je vais te dire, mais ça me semble essentiel. L’une de ces valeurs est l’internationalisme. On ne peut pas faire abstraction de ce qui se passe au moment même où nous avons cette discussion. En ce moment même, l’armée russe et les tueurs de Wagner s’apprêtent à écraser le Donbass, à mener une purification ethnique de masse, portant sur des millions et des millions de femmes et d’hommes. Les camions crématoires sont en place pour brûler les cadavres. Tu me dis que J.L. Mélenchon est le contraire de Le Pen et Zemmour. Dommage qu’il ait salué les massacres de Poutine en Syrie et largement repris sa rhétorique, à visée génocidaire, sur les « nazis ukrainiens ». Mais il a, comme toujours, sa cohérence. Là c’est ce qu’il appelle la « France non-alignée ». C’est-à-dire l’impérialisme français affirmant sa grandeur et son autonomie, de l’Afrique à l’océan Pacifique, et investissant dans les armements atomiques, ce qui, soit dit en passant, neutralise les discours sur la sortie du nucléaire. Cette orientation impérialiste, s’il était au second tour, aiderait mécaniquement, qu’il le veuille ou non d’ailleurs, au regroupement sur lui d’une partie significative, peut-être majoritaire, des forces capitalistes qui sont derrière Le Pen et Zemmour. Désolé mais cela, c’est de la réalpolitik de le comprendre. De même, d’ailleurs, qu’une partie de son électorat de premier tour se reportera sur Le Pen.

Mais c’est terrible enfin, ce que tu dis là ! Tu ne vas quand même pas le traiter de fasciste !

Non, nullement. Bien sûr que non. Qu’est-ce que Mélenchon ? Un dirigeant socialiste qui a d’abord rompu avec les politiques social-libérales sur la gauche, mais en ne voulant en aucun cas d’un mouvement politique pluraliste et démocratique. A force de faire -consciemment, c’est tout sauf un inconscient ! – la synthèse de Mitterrand, de Marchais et de Lambert, bref la synthèse d’un siècle de bureaucratie, il a trouvé que le mieux pour ne pas avoir de compte à rendre à un ou plusieurs courants, c’était le populisme, et il a inventé le mouvement plébiscitaire gazeux assorti d’un programme néonationaliste pour une France soi-disant « non-alignée ». Dès lors, la politique a sa logique. Mélenchon au second tour serait le candidat de la gauche et de l’unité contre le patronat, comme l’espèrent les couches militantes qui voudraient revenir 5 ans en arrière ?  Ou bien le candidat de l’alternative impérialiste et de l’intégration du mouvement social à un régime présidentiel rénové et maintenu ? Je crains que poser la question ne souffle la réponse sans que cela ne fasse de lui un fasciste ou je-ne-sais-quoi …

C’est là considérer que le mouvement propre de celles et de ceux qui l’auraient porté au second tour ne compte pour rien et n’aurait pas de dynamique suffisante !

Si cela se produit, il faudra évaluer ça de près, finement et rapidement. Mais d’ores et déjà les forces qui le portent ne se réduisent pas à une addition de courants de gauche ou issus du mouvement ouvrier, tu le sais très bien, puisque cela, qui s’est en 2012 appelé le Front de gauche, c’est ce dont il ne veut plus. Et l’abstentionnisme chez les prolos et les jeunes est un courant plus important …

Mais quand même, rien que pour avoir un débat digne de ce nom, que Macron soit confronté à un type cultivé avec du bagout et pas à la mère Le Pen, ça en vaudrait la peine !

Ben cela mon ami, c’est le plus mauvais de tous les arguments qu’on puisse trouver, car ça sous-entend que Macron mérite un meilleur faire-valoir que Le Pen et que dans ce rôle Mélenchon serait très bon ! Il ne cesse d’ailleurs de dire que le président élu, c’est-à-dire Macron, sera légitime. Les partisans du boycott constituant disent le contraire, eux, et nul doute que bien des électeurs de Mélenchon sur ce point seront de notre avis et pas du sien !

Bon, écoute, j’admets que tu es doué pour argumenter et tu m’embrouilles un peu, sauf que, tu vois, vos trucs, c’est trop compliqué, pour le bon électeur de base, les choses sont simples comme un bon verre : faut tout simplement écarter la Le Pen dès dimanche et on a que Mélenchon pour ça et si ça se produisait ça serait quand même un beau bastringue !

Ouais, sauf qu’il y a plus simple encore, plus populo, plus brut de fonderie encore que l’électeur traditionnel de gauche de base qui veut retrouver son passé, c’est l’abstentionniste, le chômeur ou le fils ou la fille de l’électeur nostalgique, qui te dit, qui lui dit un truc encore plus simple : rien à faire de leur cirque, qu’ils s’en aillent tous, tout ça ce n’est pas la démocratie ! Et ces gens-là semblent majoritaires dans la jeunesse, ce n’est pas rien, très très nombreux dans ce qu’on appelle les « classes populaires » c’est-à-dire les prolos et les précaires. Ils se battent pour vivre chaque fin de mois. Le vote utile c’est un peu compliqué pour eux. Et les partisans du boycott constituant n’y sont pour rien, mais ils veulent simplement donner forme à ce qu’ils portent, à ce qu’ils recherchent. Et aussi à ce que tu recherches toi-même, bien sûr !

Ah ben là tes derniers mots me rassurent un peu ! Bon, il ne faut pas se prendre trop la tête non plus, car on va se retrouver dès lundi matin dans les luttes sociales, c’est évident !

C’est évident. Mais les luttes sociales ne sont pas coupées de ce dont nous venons de parler. Le boycott constituant, c’est une idée pour donner au mouvement social une expression politique directe, en finir avec cette coupure qui fait qu’on a des grèves et des manifs et puis un beau matin un grand cirque électoral déconnecté de cette réalité. Se contenter de dire qu’on va se retrouver dans les luttes, c’est sympa mais pas suffisant pour donner un élan, et ça peut masquer la désillusion et l’absence de perspective en dehors des institutions. La perspective pour laquelle nous avons combattu rompt avec elles et elle va donc être poursuivie après ce dimanche, elle ne prend pas fin si untel ne figure pas au second tour, et pas plus d’ailleurs s’il y figure, car c’est dans notre action autonome que nous imposerons la démocratie, par en bas et pas autrement !

(VP, le 07/04/22).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Écologie : encore tout à prouver
Le remaniement ministériel voit l’arrivée du novice en écologie Christophe Béchu au ministère de la transition écologique et le retour de ministres délégués aux transports et au logement. Après un premier raté sur la politique agricole la semaine dernière, le gouvernement de la « planification écologique » est mis au défi de tenir ses promesses.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Histoire
De Gaulle et la guerre d’Algérie : dans les nouvelles archives de la raison d’État
Pendant plusieurs semaines, Mediapart s’est plongé dans les archives de la République sur la guerre d’Algérie (1954-1962), dont certaines ont été déclassifiées seulement fin 2021. Tortures, détentions illégales, exécutions extrajudiciaires : les documents montrent comment se fabrique la raison d’État, alors que l’Algérie célèbre les 60 ans de son indépendance.
par Fabrice Arfi
Journal — Société
Maltraitances en crèche : le bras de fer d’une lanceuse d’alerte avec la Ville de Paris 
Eugénie a récemment raconté à un juge d’instruction le « harcèlement moral » qu’elle estime avoir subi, pendant des années, quand elle était directrice de crèche municipale et qu’elle rapportait, auprès de sa hiérarchie, des négligences ou maltraitances subies par les tout-petits.
par Fanny Marlier
Journal — Justice
Affaire Darty : cinq mises en examen pour blanchiment et association de malfaiteurs
En juillet 2021, Mediapart révélait un système d’encaissement illégal d’argent liquide au sein du groupe Fnac-Darty. Depuis, quatre directeurs de magasins Darty et un directeur régional ont été mis en examen. Selon de nouveaux documents et témoignages, de nombreux cadres dirigeants du groupe auraient eu connaissance de ces opérations réalisées dans toute la France, au-dessus des seuils légaux. 
par Nicolas Vescovacci

La sélection du Club

Billet de blog
Voilà comment Jupiter a foudroyé Jupiter !
Emmanuel Macron a sans doute retenu la leçon de Phèdre selon laquelle « Jupiter nous a chargé de deux besaces : l’une, remplie de nos fautes, qu’il a placée sur le dos ; l’autre contenant celles d’autrui, qu’il a pendue devant » : les siennes, il les a semées et les sème encore …
par paul report
Billet de blog
par Fred Sochard
Billet de blog
RN-LREM : Après le flirt, bientôt un enfant ?
Rassemblement national et Marcheurs ! flirtent juste, pour l’instant. Mais bientôt, ils feront un enfant. Bientôt, le système y verra son issue de secours. Bientôt, se dessinera la fusion du projet « national-autoritaire » et « euro-libéral ». Comment y répondrons-nous ?
par Ruffin François
Billet de blog
Macron triomphe au Palais Garnier
Depuis sa réélection à la présidence de la République, Emmanuel Macron est plongé dans une profonde mélancolie. La perte de majorité absolue à l’Assemblée nationale n’a rien arrangé. Au point qu’il est question d’un « homme en fuite ». Et s’il s’était réfugié, juste à côté, au Palais Garnier ?
par Paul Alliès