Gaza, Alep, Mossoul.

 

Gaza, Alep, Mossoul, sont trois villes martyrisées, la première par Netanyahou et l’Etat israélien, la seconde par Bachar al Assad et l’Etat syrien, la troisième par Abou Bakr al Baghdadi et l’ « Etat islamique de la Syrie et du Levant ».

Comment en est-on arrivé là ?

Premier faisceau de causes, la politique des puissances impérialistes, au premier chef celle des Etats-Unis. Les Etats-Unis ont affamé après 1991, puis envahi en 2003 l’Irak, lancés dans une course folle appelée « guerre sans fin contre le terrorisme » - les mots clefs sont ici « sans fin ». Cette fuite en avant devait conjurer leur difficulté d’être la puissance unipolaire du monde après la fin de l’URSS. Ce fut tout le contraire. Loin de l’avènement d’un nouveau siècle américain, tant l’Irak que l’Afghanistan furent deux fiascos sécuritaires, financiers, moraux et politiques, s’ajoutant au vieux syndrome du Vietnam finalement non conjuré. En Irak les Etats-Unis ont mis officiellement fin à leur occupation sous Obama, en transférant le pouvoir à un gouvernement répressif et corrompu, qui s’appuie à la fois sur eux et sur l’Iran avec lequel ils étaient pourtant, jusqu’à l’automne 2013, officiellement au bord de la guerre : le gouvernement Maliki. Le fiasco total ne date pas de l’ "Etat islamique", il était déjà là. En Afghanistan pareillement, le départ échelonné et interminable des troupes s’est combiné avec le partage du pouvoir entre les éléments corrompus installés par Washington, et ces fameux talibans qui devaient être éradiqués.

En même temps, les Etats-Unis, en maintenant leur soutien indéfectible à l’Etat israélien et ses « organes », quelles que soient les provocations dans lesquels ceux-ci cherchent à les entrainer, portent la responsabilité première dans le recul global de l’exercice des maigres droits nationaux et démocratiques concédés aux Palestiniens, tout au long des dernières années.

Le second faisceau de causes réside dans le piétinement des mouvements insurrectionnels, les « révolutions arabes », éclatant en Tunisie, Egypte, Syrie, Lybie, Yémen et Bahrein en 2011. Attention, on ne saurait sous-estimer l’importance historique de ces authentiques révolutions. Constater que, comme il était prévisible, elles ne sont pas parvenues à dégager les pays arabes de l’exploitation impérialiste et de l’économie de rente qui les asphyxie et étouffe leur jeunesse, ni donc à imposer la démocratie, ne signifie pas qu’avec elles, un commencement fondamental ne se serait pas produit. Mais seule la Tunisie, de manière précaire, connait une avancée au plan des libertés démocratiques. Ailleurs, répression, intervention contre-révolutionnaire des islamistes et des militaires se justifiant les uns par les autres, et interventions impérialistes, ont provoqué des convulsions meurtrières, de la Lybie à la Syrie. L’intervention impérialiste initiée par la France en Lybie a confisqué la révolution qui avait commencé, et qui allait liquider Kadhafi. En Syrie, c’est avant tout l’impérialisme russe qui, assumant un rôle fondamental de défenseur de « l’ordre », a armé et protégé, avec l’Iran, le régime tortionnaire de Bachar Al Assad. En septembre 2013, après une poussée d’acné interventionniste impuissante de la part d’Obama, c’est Poutine qui a négocié une porte de sortie, dont le vainqueur est Al Assad et dont les victimes sont les milliers de morts et les millions de réfugiés.

Bien que l’insurrection syrienne ne soit pas achevée, que des villes, des quartiers, des villages résistent encore sur un double front, à la fois contre les islamistes et contre l’armée syrienne, le recul qui lui a été infligé constitue à ce jour la principale défaite subie par les révolutions arabes. Elle se combine avec le piétinement égyptien, où la plus grande vague de manifestations de l’histoire, renversant, après Moubarak, le président islamiste Morsi (30 juin 2013), a été suivie d’une confiscation du pouvoir par l’armée, massacrant des milliers d’opposants islamistes ou non, quoi que ne parvenant pas à écraser le mouvement ouvrier dont l’affirmation a été à la source de la révolution et reste au fondement de sa poursuite.

Le troisième faisceau de causes est le produit des deux précédentes. Fiascos impérialistes et révolutions qui n’aboutissent pas conduisent à l’engendrement de monstres. L’ « Etat islamique de la Syrie et du Levant », c’est le contraire absolu d’un mouvement de masse, mais c’est la quintessence radicale de ce qu’est un Etat. Nulles masses mobilisées là-dedans contrairement à ce qu’on veut parfois nous faire croire, mais quelques milliers de nervis, de soldats aguerris et de jeunes désaxés, tous surarmés et bien payés, par la rente pétrolière et le pillage. C’est déjà, en pire, ce que l’on avait vu au Mali en 2012 : des groupes surarmés de nervis, souvent issus de l’ancienne garde prétorienne de Kadhafi, prestement reconvertis en « combattants du jihad ». Ici, ironie instructive de l’histoire, ce sont des morceaux de l’Etat irakien dont certains remontent au Baath de Saddam Hussein que l’on retrouve sous le drapeau califal. 

L’ « Etat islamique de Syrie et du Levant » est directement né de la tentative d’écrasement de la révolution syrienne sous le fer et le feu, et de la décomposition de l’Etat répressif et corrompu d’Irak. Si les insurgés syriens avaient été armés à temps, le régime de Al Assad et ses alliés du Hezbollah n’aurait pas pu bénéficier de la formation progressive, soi-disant contre eux mais leur rendant en fait les plus grands services, d’abord du Front al-Nosra, puis de l’Etat islamique. Celui-ci s’est alors déployé vers l’Irak, pour mettre la main sur des puits de pétrole et exercer une répression de masse, à tendance génocidaire, contre les femmes, contre le mouvement ouvrier irakien qui est une réalité, contre les chiites, les chrétiens, les yézidis.

De même qu’il n’a jamais été question pour eux d’armer les insurgés syriens, les impérialismes nord-américain et d’Europe occidentale n’ont pas réellement l’intention d’ « éradiquer », comme le disent bien de mâles déclarations, l’Etat islamique, car au fond il leur sert. 

Tous exploitent sa présence : l’Iran est conforté comme facteur d’ordre régional, les milices chiites à Bagdad peuvent exercer une terreur symétrique à celle de l’Etat islamique, Netanyahou est sûr et certain de pouvoir bombarder Gaza, y massacrer la population, exproprier des territoires, et réprimer sa propre opposition à la guerre faite aux Palestiniens. L’Etat islamique permet à Obama de tester un interventionnisme à « petite dose », du type non de la guerre de 1991 ni de l’invasion de 2003, mais des opérations déjà menées au dessus des villages des zones tribales pakistanaises, du Yémen et de la Somalie, en plus ample. Cet interventionnisme impérialiste là n’a pas pour but de sauver les femmes, les chrétiens ou les yézidis, et doit être condamné comme toutes les autres opérations de ce type.

Tous sont cependant inquiets, pour deux raisons qui ne sont pas celles mises publiquement en avant. Cet « Etat » met en cause les frontières instaurées en 1918, et d’autre part sa défaite, la libération de Mossoul par exemple, risque d’ouvrir les vannes de mouvements populaires.

Très important est en l’occurrence le fait que le véritable obstacle auquel se  heurte l’ « Etat islamique », c’est, d’un côté, la résistance populaire syrienne qui continue dans le silence général à se battre héroïquement sur deux fronts, et d’autre part la nation kurde, qui est d‘ailleurs aussi une composante de la résistance syrienne. Les islamistes se sont heurtés aux kurdes, d’une part sous la forme de la zone autonome tenue depuis 1991 par le parti nationaliste bourgeois de Massoud Barzani, qui manœuvre en essayant de tirer profit, lui aussi, de la situation, se rapprochant de la Turquie et quémandant l’aide US. D’autre part les islamistes se sont aussi heurtés aux kurdes sous la forme de l’intervention des groupes armés, notamment féminins, du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan et ses branches syrienne et irakienne), aile gauche historique du mouvement national kurde armé, semble-t-il en pleine mutation idéologique puisqu’il ne serait plus « marxiste-léniniste » mais, dit-on, « libertaire ». Quoiqu’il en soit, voila des combattants, et des combattantes, qui méritent tout notre soutien. Ce sont eux et elles, et eux et elles seuls, qui ont fait leur possible pour sauver, puis pour aider à s’organiser et à s’armer, les kurdes chrétiens et yézidis.

Les puissances impérialistes ont refusé d’armer l’insurrection syrienne quand celle-ci pouvait renverser le tyran Assad avant que l’infiltration islamique ne prenne de l’importance. Elles ne comptent pas armer le mouvement national kurde, ou ne le feront qu’à dose limitée et sous contrôle, exploitant la présence de l’ « Etat islamique » pour se doter de nouveaux motifs d’intervention, et cherchant à prévenir l’issue positive que serait son effondrement sous les coups des kurdes et du soulèvement des populations qu’ils oppriment. Car serait alors posée la question d’un Kurdistan indépendant, démocratique et unifié, sur les territoires actuels de l’Irak, de la Syrie, de la Turquie, de l’Iran, ce qui serait aussi un puissant encouragement au combat du peuple palestinien, et en général à l’action de tous les mouvements de lutte contre l’oppression dans cette région du monde sur laquelle tant de bottes viennent s’essuyer, mais qui les menacent toutes si elle s’émancipe.

Le mouvement ouvrier, ceux qui se réclament de traditions internationalistes, et « la gauche » dans le monde, particulièrement en Europe, sont devant de lourdes responsabilités, et, à vrai dire, ils ont déjà commencé à ne pas y faire face. Ils ont contemplé les révolutions arabes avec étonnement et scepticisme, refusé  de se mobiliser pour l’insurrection syrienne au motif que ceci pourrait faire le jeu de l’islamisme, alors que c’est l’isolement de cette révolution qui en a fait le jeu, puis, quand l’islamisme est arrivé, ils étaient encore à disserter sur « l’automne islamique » prenant la suite du « printemps arabe », alors que des dizaines de millions d’égyptiens manifestaient pour la démocratie et qu’héroïquement la résistance syrienne et kurde commençait la lutte sur deux fronts. Faillite politique et morale. L’internationalisme, c’est le soutien à tous les mouvements populaires réels, et c’est, lorsqu’il le faut, l’action pour les armer, au bon moment.

Puis, quand Israël bombarde Gaza, on s’accroche comme à une planche de salut dans un monde que l’on ne comprend plus, à la manifestation contre Israël et pour Gaza, bien évidemment nécessaire et justifiée. Sauf qu’elle ne sert à rien. Et oui : il ne sert à rien, pour Gaza, de ne manifester que pour Gaza en ignorant que c’est la chute de Bachar el Assad, c’est la destruction par les femmes  et les populations de l’ « Etat islamique », c’est la formation d’un Kurdistan indépendant et unifié, c’est tout cela qui peut faire triompher le droit du peuple palestinien à un Etat souverain. 

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