Lire la « guerre racontée par Thucydide », Thucydide l’Athénien, créé une impression esthétique d’accablement, de tristesse, et de grandeur. Rien de rigolo, comme chez Hérodote, du moins Hérodote avant l’avancée de la grande armée de Xerxès, car à partir de là Hérodote annonce franchement Thucydide.
L’opposition Hérodote/Thucydide constitue justement un topos auquel il convient, pour commencer, de se soustraire. Cette opposition valorise Thucydide, quitte à se demander s’il aurait pu voir le jour si Hérodote n’avait pas frayé la voie : Hérodote, l’homme des digressions emboitées les unes dans les autres, qui, ouvertement, ne dit pas tout, mais aime raconter les différentes versions et interprétations d’un même fait, un homme de ragots passionnants, et Thucydide, qui va droit au but, dit ce qui est, dit le fait, ne fait pas de fioritures et, par là même, inspire une sorte d’accablement grandiose : Hérodote raconterait des histoires, Thucydide ferait de l’Histoire.
Or, l’histoire telle que présentée par Thucydide est, à la lettre, plus éloignée de l’idée contemporaine de cette science qui ne saurait se passer de rhétorique, que celle d’Hérodote :
« Thucydide l'Athénien a raconté les différentes péripéties de la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens ; il s'est mis à l’œuvre dès le début de la guerre, car il prévoyait qu'elle serait importante et plus mémorable que les précédentes. (...) Ce fut l'ébranlement le plus considérable qui ait remué le peuple grec, une partie des Barbares, et pour ainsi dire presque tout le genre humain. »
L’historien Thucydide n’est, de son propre aveu, crédible que parce qu’il raconte ce qu’il a vécu, parfois directement comme acteur, toujours comme contemporain. Et ce qu’il pose d’emblée, c’est que ce qu’il a vécu a eu une plus grande importante mondiale, universelle, que les guerres et révolutions du passé.
Cette sorte de discrédit initial jeté sur le passé, à la fois parce que les témoignages et traditions ne sont ni vérifiables ni, donc, fiables, et parce que l’ébranlement vécu par Thucydide est revendiqué par lui comme le plus grand et le plus important, est tout autant opposé aux idées actuelles concernant l’histoire, qui porte bien entendu sur le passé et veut remonter le plus loin possible, que d’Hérodote. Mais ce n’est pas tant Hérodote, l’opposé par rapport auquel Thucydide dessine sa propre histoire en en prenant le contrepied, que Homère – envers lequel Hérodote aussi savait prendre ses distances. Précisons que Thucydide ne nomme jamais Hérodote, même si l’on admet généralement qu’il le vise à propos de quelques erreurs ou imprécisions concernant la royauté spartiate et les tyrannoctones athéniens Armodios et Artistogiton, et, surtout, dans un passage comme celui-ci :
« L’absence de merveilleux dans mes récits les rendra peut-être moins agréables à entendre. Il me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l’avenir selon la loi des choses humaines ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire. C’est une œuvre d’un profit solide et durable plutôt qu’un morceau d’apparat composé pour la satisfaction d’un instant. »
Nous avons chez Thucydide un double parti pris entrainant un éloignement par rapport au récit du passé : pour le présent, entendu comme l’époque présente (à peu près la durée d’une génération) plutôt que pour le passé plus ou moins lointain, et pour l’évènement présent comme étant celui dont la portée est la plus grande :
« Les hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu’ils font la plus importante, et quand ils ont déposé les armes, leur admiration va davantage aux exploits d’autrefois ; néanmoins, à envisager les faits, cette guerre-ci apparaîtra la plus grande de toutes. »
C’est là une affirmation programmatique.
Thucydide affirme en outre qu’il est « difficile d’accorder créance aux documents dans leur ensemble » - affirmation juste mais qui n’a rien à voir avec l’analyse des documents dans l’histoire universitaire contemporaine, car donnant préférence aux témoignages oraux, jugés tant avec prudence qu’avec subjectivité.
Enfin, sa méthode comporte la présentation des discours faits par les dirigeants des cités grecques : il ne prétend pas en donner les termes exacts, mais il assume de « faire dire à chacun ce que précisément il fallait dire selon les circonstances ». Son style, même et surtout quand il est sans fioritures, est en fait très construit et étudié, et ceci culmine dans ces fameux discours, qui peuvent être encore aujourd’hui la principale motivation à le lire, et qui fournissent de beaux sujets de version grecque, dans la catégorie des « plutôt difficiles ».
Il est donc manifeste que nous ne devons pas prendre Thucydide en opposition vis-à-vis d’Hérodote, dont le sujet était aussi le présent proche (les guerres médiques), mais en combinaison avec lui. Si Thucydide avait vraiment voulu se démarquer d’Hérodote, il n’aurait pas posé la guerre du Péloponnèse en antithèse de la lointaine guerre de Troie, mais en antithèse des guerres médiques dont avait traité Hérodote ; or, il n’en fait rien.
Son plus grand retour vers le passé lointain, et donc vers le mythe, a lieu au tout début pour souligner la plus grande importance prise par la puissance maritime en son temps, par rapport aux temps minoens et homériques. Il est tout à fait frappant de constater la similitude de structure entre son résumé et la périodisation moderne des historiens de l’Antiquité : temps minoens, mycéniens, obscurs, archaïques, tyrannies comme période de transition ouvrant ensuite la voie aux citées maritimes avec Sparte en contrepoint terrien, l’ensemble de la fresque est d’une très remarquable cohérence.
L’ouvrage de Thucydide comporte une autre remontée « archéologique » dans le lointain passé, et une seule, lorsqu’il lui faut, au livre VI (2-5), présenter la Sicile qui va brusquement devenir le cœur de l’action. Cette archéologie sicilienne est, selon Moses Finley, beaucoup moins valable que la semi-périodisation que nous a inspirée l’archéologie grecque – mais justement Thucydide est le premier à la présenter avec scepticisme.
Le plan de son livre I n’est par conséquent pas rectiligne, et est plus complexe que toute la suite qui fonctionne par années définies d’après les saisons (ce dont Thucydide se justifie comme une méthode plus sure que celle de bien des annales) : introduction (1), archéologie (2-19), méthodologie (20-22), causes immédiates déclenchant la guerre (23-88), Pentakonthaetie ou récit de la montée de l’empire maritime athénien depuis les guerres médiques (ce qui fait donc, pour nous, le raccord avec Hérodote) (89-117), marche immédiate à la guerre, avec ses discours et deux ou trois digressions qui n’en sont pas, presque « hérodotéennes », justifiées par l’explication des sacrilèges anciens que s’incriminent réciproquement, pour des raisons de propagande, Athéniens et Spartiates (118-146).
La Pentakonthaetie est le document clef sur la montée de la rivalité entre Sparte et Athènes, à la suite des guerres médiques et de la formation de ce que l’on appelle – anachroniquement – l’« empire maritime » athénien, militaro-commercial et esclavagiste, s’opposant aux oligarchies terriennes placées, dans le Péloponnèse sauf Argos, sous la domination de Sparte (et incluant trois cités maritimo-commerciales mais hérissées contre Athènes : Corinthe, Sicyone et Mégare).
La peur de la puissance ancienne, Sparte, envers la puissance nouvelle, Athènes, est donnée comme la cause fondamentale, ou cause profonde, de la guerre. Le ressort de la peur, comme celui des initiatives qui produisent l’enchainement, est la domination, et son corollaire, la crainte d’être dominé. L’ordre de la peur, avant la « guerre », n’était en rien la paix, chose tout à fait anormale et, à vrai dire, inexistante : la « guerre », c’est en fait la guerre généralisée, succédant aux guerres ponctuelles, éparses et répétitives, les prolongeant en un système.
C’est là le « piège de Thucydide » selon la formule d’un ancien conseiller des secrétaires d’Etat américains à la Défense, Graham T. Allison, qui en reproduit le schéma pour les Etats-Unis (dans le rôle de la puissance ancienne) et la Chine (dans le rôle de la puissance nouvelle).
Cependant, le facteur fondamental, ce que Thucydide appelle, lui, tout simplement, la « peur », que ressentent les deux puissances hégémoniques et pas seulement l’ancienne, n’apparaît pas chez lui comme le facteur déclenchant. Le déclenchement tient à plusieurs causes occasionnelles et en même temps non fortuites, survenues dans les années précédant l’entrée en guerre, laquelle n’a rien d’un coup de tonnerre dans un ciel serein et tout d’une tragédie crainte, anticipée, attendue, évitable, et qui, très largement, se produit parce qu’on la craint et qu’on veut l’éviter : cette peur structurelle et conjoncturelle à la fois, en produira par la suite la prolongation indue.
Chez Thucydide les initiatives déclenchantes se répartissent à l’Est et à l’Ouest : à l’Ouest, dans le lointain nordique et balkanique des colonies de Corinthe, Epidamne et Corcyre, Corcyre cherchant à entrainer Athènes à ses côtés contre Corinthe ; et à l’Est, sur la côte Nord de la Grèce, à Potidée, en Chalcidique, autre colonie corinthienne devenue objet de l’hégémonie athénienne.
On devine une troisième cause immédiate : le blocus athénien contre Mégare, évoqué dans le premier discours prêté à Périclès, mais curieusement écartée par Thucydide (alors qu’elle est centrale dans la comédie d’Aristophane Les Acharniens), pour des raisons que nous ne discernons pas – peut-être Mégare est-elle trop proche d’Athènes dans une perspective déjà « mondiale » présentant les facteurs conflictuels symétriques d’un flanc Ouest, adriatique, et d’un flanc Est, égéen ?
C’est donc seulement en commençant le livre II que Thucydide peut dire que « commence la guerre des Athéniens et des Péloponnésiens ». Elle commence selon un schéma lui aussi prévu et anticipé : Sparte attaque par la terre et Athènes par la mer.
Dans ce cadre, Périclès, principal orateur à l’assemblée des Athéniens, appelle sa cité à s’instituer en île artificielle, derrière ses Longs Murs reliant la ville au port du Pirée, sacrifiant son territoire agraire, et ravitaillée par son réseau maritime de domination. C’est dur, mais cela fonctionne.
Le « grand discours » de Périclès, à juste titre le plus célèbre des discours composés par Thucydide, oraison funèbre pour les premiers morts, arrive alors, texte véritablement canonique. Il donne la raison de se battre, autre que la domination (mais qui l’implique) : la démocratie et l’idéal humain qui va avec elle.
La démocratie consiste en ce que la cité « est dirigée dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité », ce qui fonde à la fois l’égalité et la liberté, le gouvernement par la loi ne prescrivant pas les comportements privés mais les protégeant – une loi qui ne se réduit pas à la légalité civile et juridique, mais qui consiste « surtout » dans la protection des opprimés et dans les lois non écrites mais universellement admises. Elle implique les délassements de l’âme, « les jeux et les fêtes », donc un afflux de richesses assuré par la position dominante d’Athènes. En contrepoint de l’image de Sparte, elle façonne et est en même temps vivifiée par des individus souverains et libres (dirions-nous), autodisciplinés à la guerre, associant « goût du beau » et « simplicité », « goût des études » et « énergie », parmi lesquels les pauvres peuvent donner leur avis – selon toute vraisemblance, et de manière implicite, ils opinent et tranchent à l’assemblée mais, de fait, ne proposent pas. Les femmes sont explicitement exclues : « toute leur gloire consiste à faire parler d’elles le moins possible ». Athènes est ainsi « l’école de la Grèce ».
Ce sommet narratif et, déjà, rhétorique, est immédiatement suivi d’un effondrement : la factualité sèche du récit est là la source même d’un effet dramatique terrible. Car arrive ce que les traducteurs nomment « la peste », qui est chez Thucydide « la maladie », épidémie d’une fièvre gravissime, plus terrible à Athènes du fait de l’entassement urbain. Guerre et « peste » vont de pair, et la première crise athénienne en résulte : Périclès est mis à l’amende, se remet en selle, mais meurt, et, alors qu’avec lui la démocratie avait culminé non seulement dans le gouvernement des meilleurs, mais du meilleur, viendra après lui le temps des « flatteurs », les démagogues.
Autour du foyer central qu’est l’Attique, se disposent des foyers de combats dans toute la Grèce et sur ses franges nordiques, comme les contrées macédoniennes, et, au-delà, thraces, avec leurs « montagnards indépendants armés du coutelas », voire scythes, et parfois les surprises, comme la menace soudaine sur le Pirée, ourdie par les Corinthiens. Ces foyers faussement périphériques deviendront la clef du conflit à partir du moment où la situation est bloquée au centre.
Le livre III présente, toujours aussi « factuellement » et par cela même dramatiquement, principalement quatre d’entre eux.
La révolte contre Athènes de Mytilène (île de Lesbos) est la première menace structurelle contre l’existence même de « l’empire » athénien. Le drame principal est le débat athénien sur la répression. Il oppose Cléon, figure par excellence du démagogue post-péricléen, partisan de la manière forte, mais dont il faut noter qu’il explique aussi qu’il convient de se méfier des discours et de l’emballement qu’ils peuvent produire, à Diodotos, partisan de plus de modération mais du point de vue de l’intérêt bien compris des Athéniens – nous dirions : Realpolitik. La manière forte l’emporte.
Symétriquement, les Béotiens alliés de Sparte, menés par Thèbes, assiègent et soumettent Platées, leur cité dissidente qui penche vers Athènes, et un débat a lieu, là aussi sur la répression, entre « les Platéens » qui demandent clémence et « les Thébains » qui appellent le gendarme spartiate à sévir, et là aussi la manière forte l’emporte. Le débat platéen n’a pas été froidement réaliste, comme le débat athénien, mais s’est fait en invoquant les « valeurs », l’histoire et les services rendus : son résultat est le même !
Un sommet du récit thucydidien, à mon avis, concerne la révolution et la guerre civile à Corcyre, déclenchée par la tentative des aristocrates de livrer la cité aux Corinthiens, qui voit le démos, et, dans, ou avec, le démos, tout particulièrement, cette fois-ci, les femmes, se déchainer contre les riches et les dominants, et les massacrer (ce qu’Athènes n’avait ni prévu ni souhaité).
On a alors l’impression d’un emballement général combinant guerre et révolution – mais une révolution qui ne transforme pas les rapports sociaux et se répète donc incessamment – dépeint par Thucydide comme une régression généralisée, vers la violence, la violation des liens humains, et, notons-le, le triomphe des fausses nouvelles et de ce qu’il faut bien appeler la connerie : « Le plus souvent les gens d’une intelligence vulgaire se trouvaient favorisés … »
Le livre III raconte encore les expéditions de la marine athénienne dans l’isthme de Corinthe, où le stratège Démosthène tente, en entrainant les Acarnaniens réticents, de faire une jonction terrestre vers la Béotie et l’Attique en affrontant les Etoliens – première tentative osée de bouleversement « géopolitique » - et échoue devant la guerre non hoplitique, mais recourant aux armes légères, des montagnards étoliens.
Cette mosaïque des guerres multiples dans la guerre unique, au livre IV, va se simplifier en raison de la formation d’un abcès de fixation, dont l’auteur est le même Démosthène qui semble avoir pris de la graine étolienne en combinant combat hoplitique et guérilla « légère », et réussit à prendre le contrôle d’une tête de pont péninsulaire sur le territoire de Sparte, à Pylos, puis à bloquer le corps expéditionnaire spartiate dans l’ilot de Sphactérie. C’est alors comme un cancer qui ronge Sparte, car les hilotes désertent via Pylos, alors qu’à Sphactérie des « Egaux » spartiates sont coincés en nombre. A l’assemblée des Athéniens, les fanfaronnades de Cléon le piègent car il est enjoint d’intervenir à Sphactérie et, contre toute attente, il réussit son coup (c’est en fait Démosthène qui le réussit pour lui) et ramène plus de 200 « égaux » spartiates en otages.
Sparte aspire à arrêter les frais et la guerre semble pouvoir se terminer là, au moins provisoirement, mais les bellicistes voulant pousser leur avantage la prolongent : à Athènes le parti de Cléon, et à Sparte le chef de guerre Brasidas, premier personnage spartiate qui semble s’autonomiser par rapport à sa cité, qui entreprend de démanteler le système « impérial » d’Athènes en Chalcidique, en pratiquant une alliance précaire avec le roi de Macédoine Perdiccas. De plus, les Athéniens subissent une sérieuse défaite à Délion, en Béotie. Cléon et Brasidas (que Thucydide, à la différence d’Aristophane dans La paix, ne renvoie pas complètement dos à dos : Brasidas apparaît comme mesuré dans ses méthodes à la différence de Cléon), trouveront, au début du livre V, la mort l’un contre l’autre à Amphipolis en Chalcidique : alors les négociations s’ouvrent vraiment.
Officiellement, elles conduisent à la paix, dite de Nicias, stratège athénien qui l’a négociée, après 10 ans de guerre. Mais, précise aussitôt Thucydide, « ce serait se méprendre » que de ne pas appeler « guerre » cette « paix » qui doit s’incorporer dans le récit unique de la guerre du Péloponnèse, qui a duré 27 ans. Thucydide lui-même, qui a failli périr de la « peste » puis qui a connu un échec comme stratège devant Brasidas, a pu, dans son exil, continuer ce récit, explique-t-il. Il donne plusieurs raisons à son analyse de la « paix de Nicias » comme un moment de la guerre générale : suspicions, hostilités larvées, poursuite de la guerre dans diverses périphéries, etc. La raison fondamentale me semble-t-il est que le caractère global de la lutte persiste et s’accentue, les enjeux pour les deux camps restant existentiels et l’étant même de plus en plus. La périodisation des historiens actuels a naturellement totalement suivi celle de Thucydide et ne se fait aucunement croire à une « paix » ainsi située au cœur de la guerre.
Dans cette « paix », politique et diplomatie prolongent la guerre par d’autres moyens et, très vite, par les mêmes moyens. La perspective possible d’une cohabitation entre Athènes et Sparte déstabilise le système de domination spartiate dans le Péloponnèse, voyant le réveil de la principale cité jusque là neutre, Argos, et des tractations et combinaisons multiples. Survient alors, à Athènes, un personnage politique qui saisit ces enjeux et qui va en jouer avec un mélange extraordinaire d’habileté et d’irresponsabilité : Alcibiade.
Alcibiade arrive après le moment péricléen, classique et démocratique, et le moment de Cléon, démagogique. Il cumule des traits de l’un et l’autre : c’est un rejeton de l’ancienne aristocratie, beau à tous égard – Kalos Kagathoi -, un orateur de premier plan, capable de miser sur les pires ficelles démagogiques, mais il est en même temps plus encore : ses vues semblent, comme s’il avait … lu Thucydide, appréhender les dynamiques profondes et les enjeux globaux. Mais il entend en jouer de la manière la plus personnelle, égotique, et agonistique, qui soit, conformément à sa personnalité d’héritier iconoclaste des traditions, car se définissant et étant perçu comme la figure de la « jeunesse », et par cela d’une sorte de renaissance agressive d’Athènes après les années difficiles de « la peste » et de la première phase de la guerre. Alcibiade, par ailleurs disciple et éromène de Socrate, n’est pas un personnage classable dans une typologie politique ; à certains égards, il annonce Alexandre et César – y compris, par rapport à ce dernier, en ce qu’il est comme le dira de lui Suétone, « mari de toutes les femmes et femme de tous les maris ». C’est un polisson terriblement sérieux, génial, séduisant – et dangereux, qui ne peut pas s’expliquer pleinement par une formation personnelle ni civique, mais qui nous apparait, grâce à Thucydide, qui n’en dit pas tant mais conduit à penser, comme une figure de l’époque, de son ZeitGeist, qu’il va porter à incandescence.
Alcibiade, donc, entreprend d’intervenir dans les affaires du Péloponnèse, pour affaiblir Sparte – car il entend se venger de la blessure d’amour-propre que lui a causé le choix spartiate de s’adresser à Nicias plutôt qu’à lui pour négocier la paix ! Il réussit à monter une sorte de ligue entre Athènes, Argos, Mantinée et Elée, qui va affronter Sparte, Corinthe, Sicyone, à la bataille de Mantinée, probablement le plus grand combat uniquement hoplitique des guerres grecques.
Thucydide confère beaucoup d’importance à la bataille de Mantinée, dont il donne un récit détaillé et développé, véritable chorégraphie où les deux grandes masses de hoplites alignés se débordent mutuellement par la droite et effectuent une série de virages pour s’engloutir - cette dérive de la phalange hoplitique vers la droite, due au principe de sa cohésion, chacun protégeant de son bouclier son voisin de droite, sera cassée par l’inversion des lignes à Leuctres, par Epaminondas, en 361. Mantinée est une défaite, ou plutôt une non-victoire, athénienne, mais qui signifie à Sparte que rien n’est réglé et que la menace est totale. La guerre est donc appelée à reprendre ouvertement, d’une manière encore plus totale, s’il est possible.
A ce point du livre V où la logique dramatique du récit appelle une reprise totale des hostilités qui en même temps ne peut pas être une simple répétition, moment crucial de l’ensemble de la tragédie, Thucydide a placé un point d’orgue, unique dans son récit : non pas un discours, mais un dialogue, le dialogue mélien. Mélos, d’origine lacédémonienne, est la seule île importante de l’Egée à être restée neutre et à avoir échappé à la domination athénienne. Athènes s’en empare et le fameux dialogue oppose les Méliens, qui tentent de convaincre les Athéniens que leur intérêt bien compris (ils ne parlent ni de clémence ni d’humanité) voudrait qu’ils freinent leur rigueur, aux Athéniens qui parlent raison et intérêt du plus fort : la fable du Loup et l’Agneau correspond parfaitement à cet antagonisme, qui se termine par le massacre de tous les hommes et la mise en esclavage de toutes les femmes et enfants de Mélos. Moment clef. Et aucun commentaire de la part de Thucydide, qui pourtant nous fait violemment sentir que les Athéniens, dans leur logique et précisément parce qu’ils sont logiques, et avec eux la démocratie, sont en train de déraper.
Le dérapage total, qu’il ne serait pas si anachronique que cela d’appeler la « mondialisation » du conflit, ce sera l’expédition athénienne en Sicile, dont traitent les livres VI et VII. C’est Alcibiade qui, à l’assemblée des Athéniens, fait la décision, Nicias objectant que tout cela est vraiment trop dangereux.
Il en résulte une expédition militaire et maritime de très grande ampleur, mobilisant, comme thètes ou comme hoplites (peu de cavaliers), une très grande partie du démos athénien, dotée de trois stratèges élus ayant chacun un plan militaro-politique différent, ce qui est, d’emblée, bancal. Alcibiade veut conquérir toute la Sicile et vise, au-delà, Carthage, et l’implication des Ibères et des Etrusques : la dimension géopolitique de son « programme » est méditerranéenne et vise à un retour sur le Péloponnèse. Dominer la Méditerranée occidentale pour dominer la Grèce continentale ! Nicias, qui est contre l’opération dont il se retrouve l’un des chefs, voudrait la limiter à une exhibition de force en Sicile en faveur de « la paix » pour ensuite, rentrer à la maison. Et Lamachos, le guerrier à l’état pur, voudrait juste flanquer une raclée à Syracuse.
Plus de deux millénaires après, on s’interroge encore sur l’idée d’une telle entreprise, car a priori la Sicile n’était pas un enjeu entre Athènes et Sparte. Elle a elle-même son épaisseur, et les débats à l’assemblée syracusaine, entre l’oligarque partisan de l’unité sicilienne, Hermocrate, et le démocrate Aristagoras, sont dignes de ceux de l’assemblée athénienne. En dehors du plan cyclopéen et impérialiste d’Alcibiade, aller gesticuler en Sicile n’était pas d’une évidence manifeste. Mais les visées d’Alcibiade semblent surdimensionnées, affectées d’une hubris visionnaire, mais qui reste de l’hubris. Une logique dramatique sous-tend ses vues, qui a pu être ressentie confusément par le démos athénien qui en a fait le jeu sans bien les comprendre : si la guerre globale et existentielle doit reprendre, elle ne peut pas être la répétition de la première phase, de même qu’au XX° siècle après J.C. la seconde guerre mondiale, continuation de la première, ne pouvait pas être sa réédition. Il fallait trouver un nouveau champ ; ce fut donc la Sicile.
Simultanément à la décision absolue d’aller envahir la Sicile, éclate à Athènes une crise morale et religieuse qui met en cause Alcibiade, avec d’une part la mutilation, soit à la figure, soit au phallus, soit aux deux, des statues d’Hermès qui bornaient les chemins, et avec d’autre part des rumeurs sur des jeunes gens riches s’amusant à parodier les mystères religieux. Alcibiade part tout en étant sous le coup d’un procès, alors que des enquêtes paranoïaques cherchent des coupables parmi « les élites », comme on dirait aujourd’hui. Il encourt la peine de mort pour impiété, et une galère express vient lui annoncer qu’il est rappelé pour être jugé.
Il repart, et s’esquive : en un tournemain, le voici … à Sparte, où il convainc les Spartiates de son efficacité absolue comme conseiller contre Athènes (et, en prime, selon Plutarque, fait un enfant à la femme d’un des deux rois !) ! Alcibiade, joueur planétaire, semble dès lors mener la guerre d’un côté, puis d’un autre, et ce n’est pas fini. Sur ses conseils Sparte envoie sa propre flotte, avec Corinthe, en Sicile, conduite par le navarque Gylippe, et construit une base permanente en Attique, à Décélie.
Lamachos ayant été tué dans les premiers combats, Nicias, qui est parti à contrecœur, courageux, malade, superstitieux, homme ordinaire et même un peu médiocre et par là héroïque, sera le héros pathétique d’une affaire désormais plus que mal engagée, qui tourne à la guerre de siège contre Syracuse, puis voit les assiégeants devenir assiégés. L’issue catastrophique est dés lors inscrite comme un destin nécessaire, exactement comme dans une tragédie.
Pendant que s’effectue la descente aux enfers des Athéniens en Sicile, à Athènes même la situation se désagrège : l’abcès de fixation de Décélie permet la « désertion » de 20 000 esclaves artisans, et des mercenaires thraces, appelés puis renvoyés, commettent un massacre en rentrant chez eux, à Mykhalessos en Béotie, autre terrible point d’orgue du récit thucydidien. Ils tuent tous les enfants d’une école. « Là, en particulier, le massacre fut épouvantable : on vit la mort sous toutes ses formes. » Oradour, Boutcha, El Fasher … Thucydide sobre, qualifie par deux termes le massacre : épouvantable et pitoyable.
La catastrophe sicilienne se termine dans les Latomies, ces carrières à ciel ouvert où les soldats athéniens survivants sont entassés, après l’égorgement des chefs (malgré le Spartiate Gylippe) et la vente comme esclaves de beaucoup de prisonniers, et dans les Latomies ils crèvent pendant des semaines dans la chaleur, parmi les cadavres et les excréments. Thucydide, d’un coup, a dit l’horreur historique répétée depuis : la sourde ressemblance avec d’autres images analogues du XX° siècle, et maintenant, aussi, il faut le dire, du XXI°, pèse comme un accablement total.
Très clairement, le lecteur d’aujourd’hui arrive, avec les Latomies, à un terme qui pourrait être le terme de l’œuvre (nous sommes à la fin du livre VII). Thucydide entendait continuer jusqu’à la fin. Il n’y est pas parvenu, et est peut-être mort en court de travail : l’interruption en queue de poisson du livre VIII, sa reprise par Xénophon, et son style inachevé (pas de discours rédigés alors que des discours sont mentionnés), l’indiquent. Du point de vue du cours fondamental de la guerre, Athènes a perdu aux Latomies, tout aussi clairement. Mais la guerre va encore durer 10 ans, Athènes luttant efficacement pour sa survie, Alcibiade revenant à son aide car il veut un « équilibre », les satrapes perses Pharnabarze et Tissapherne se mettant de la partie. Néanmoins, c’est bien à un sommet qu’est parvenu Thucydide, de sorte que son livre VIII doit plutôt être étudié en relation avec la suite (et avec Xénophon), l’essentiel des « leçons » thucydidiennes étant consommé quand on en est arrivé aux Latomies.
Ces leçons, en quelques mots, portent sur la démocratie, la guerre, le monde et l’art.
La démocratie célébrée par Périclès comme idéal humain équilibré s’est emportée dans le sang et la merde, mais elle n’est pas morte : au livre VIII précisément, bien qu’il nous semble surnuméraire, Thucydide fait des allusions à sa forme « modérée » qui serait la bonne. Nous dirons qu’elle doit, pour exister et vivre, se faire Etat de droit.
La guerre et la manière de combattre, pratique sociale essentielle, dans ses quatre formes de l’époque – hoplitique, montagnarde armée à la légère, de siège, et navale – a été racontée par Thucydide dans sa dynamique, qui la force à se transformer (malgré Mantinée, bataille hoplitique classique et paradigmatique).
Le monde, pour lequel il avait prévenu, nous étonnant d’abord, que la guerre du Péloponnèse, cette toute petite partie de la terre, avait été mondiale, c’est l’enjeu qui s’est dessiné, à travers notamment ce qui est indissociablement – indissociablement : c’est bien là le problème ! – la futilité et le génie d’Alcibiade.
Et l’art : car en refusant les ornements, en refusant l’art, Thucydide, voulant dire ce qui est, a fait œuvre d’art. « Dire ce qui est, c’est faire acte de révolution », disait Ferdinand Lassalle. Il est prouvé ici que c’est là également faire œuvre d’art.