Préalable aux « débats identitaires »: jacobinisme, bonapartisme et république.

Quand j'en aurai le temps, il faudra reprendre aussi, bien entendu, les questions relatives à l'islam, à l'islamisme, au voile, etc. Mais c'est délibéremment que je ne commence pas par là. Le degré élevé d'énervement et d'hystérisation qui caractérise ce type de « discussions » exige que certains concepts soient préalablement clarifiés.

 

Préambule.

 

Après des semaines de manifestations et de grèves, certains débats récurrents entre certains militants, surtout sur les réseaux sociaux, curieusement indépendants, en apparence, de ces mobilisations qui sont le fait de loin le plus important, me conduisent à rédiger ce texte, car j'ai le sentiment d'une véritable menace, d'une véritable dérive, dans certaines couches militantes qui sont en train de se forger une idéologie, un jargon, une fausse conscience, une mythologie, une doxa, qui ne peuvent pas ne pas avoir de conséquences à terme sur leur position effective et concrète dans la lutte sociale, en les mettant, bien malgré eux je n'en doute pas, du côté de la barricade opposé à l'émancipation humaine.

Il s'agit des débats tournant autour des notions de république et de laïcité, avec l'affirmation croissante qu'il y aurait dans une grande partie de la gauche et du mouvement ouvrier français, englobant le premier ministre Valls aussi bien que bien des militants qui, comme moi, organisent des manifestations contre lui, un « prurit identitaire » (sic). Cette affirmation inquiétante va de pair avec une sympathie affichée pour des groupes racistes se présentant comme groupant des victimes du racisme, tels que le PIR (Parti des Indigènes de la République), qui n'est pas un fait politique considérable en lui-même, mais qui est par contre un symptôme de première importance, car sa phraséologie, ses « éléments de langage », sont en réalité la doxa, faute de pensée argumentée et de culture véritablement transmise, d'une frange militante beaucoup plus large, vraisemblablement dominante dans une organisation telle que Ensemble ! (Front de Gauche), mais présente aussi très au delà. Je pense avoir d'autant plus la responsabilité de leur expliquer ce qui est développé ci-dessous, que sur d'autres sujets – Ukraine et Syrie en particulier - nous sommes proches, et que, pour partie, leur rejet du « jacobinisme » est un rejet mal digéré, en fait, du bonapartisme dont il s'imaginent que les postures autoritaires (ainsi celle de J.L. Mélenchon expliquant que la sortie du bonapartisme passe par son accession au trône de Bonaparte ! ) reposent sur une « laïcité excluante », alors qu'elles fonctionnent de concert avec les atteintes à la laïcité. Ils en arrivent maintenant à voir le fascisme dans un texte employant les mots « république », « laïcité » et « nation », dont il sera question ci-dessous, tout en prétendant ne voir que le discours des opprimés auxquels il ne faut surtout rien dire dans les délires racistes et antisémites du PIR. A ce stade cela devient affolant. Comme disait Léon Blum confronté à Marcel Déat en 1933 à Bordeaux, « je suis épouvanté » ! Sauf qu'en l'occurrence, circonstance aggravante, ce sont nos Déat en herbe qui vous font la morale « antifasciste » parce que vous avez prononcé les mots république, laïcité, nation !

Ayant enfin un instant de « repos », j'aborde donc ces questions et je tente de le faire en commençant ici par poser quelques repères que les militants concernés n'ont pas – ce qui est excusable, on a le droit de ne pas savoir – mais peuvent de plus en plus difficilement acquérir en raison des leçons qu'ils ingurgitent -quand on croit savoir il devient difficile d'apprendre. Ce texte revient sur le contenu réel, c'est-à-dire historique, des notions de jacobinisme, de bonapartisme et de république, principalement au moyen de la réfutation d'un article précédent de Philippe Marlière. Quand j'en aurai le temps, il faudra reprendre aussi, bien entendu, les questions relatives à l'islam, à l'islamisme, au voile, etc. Mais c'est délibéremment que je ne commence pas par là. Le degré élevé d'énervement et d'hystérisation qui caractérise ce type de « discussions » exige que certains concepts soient préalablement clarifiés.

 

Le jacobinisme, voilà l'ennemi !

 

Or donc, la gauche française a un grand malheur (un de plus ! ), celui d'être française et, singulièrement, jacobine. Qu'est-ce que le jacobinisme ? C'est quelque chose de très vilain : « autoritaire » et « bourgeois », définissant « la tradition jacobine et bourgeoise de la gauche française » fondée sur « l'antienne universaliste des Lumières », à savoir les formules creuses d' « égalité des droits » et d' « indivisibilité de la nation », « d'inspiration bourgeoise, centralisateur et orienté de haut en bas », tel serait le « jacobinisme », par opposition au vrai courant sympathique et ouvert, qui serait, lui, « prolétarien, fédéraliste, orienté du bas vers le haut ». Haro sur le jacobinisme et sur son mot fétiche la République : la République est bourgeoise, pire, elle est raciste, coloniale et « islamophobe » et qui s'en réclame fait voile vers Marine Le Pen.

Cet enfilage de perles pas neuves du tout a récemment été remis au goût du jour – au moment précis où des manifestations nombreuses et des grèves, dans toute la France, cherchent à se centraliser contre le pouvoir en place de fort « jacobine » manière - par Philippe Marlière, professeur de science politique à Londres et oracle d'une partie de la « gauche de gauche » française en matière de dénonciation de la « bourgeoisie jacobine » qui, selon lui, exhalerait ses tendances racistes et « islamophobes » à travers le premier ministre Valls, la ministre Laurence Rossignol, le Front National ou encore le texte intitulé Pour un printemps républicain, motif immédiat de ces foudres brandies dans un article abondamment repris par une certaine blogosphère de « gauche de gauche » : https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/080416/printemps-republicain-le-rappel-l-ordre-de-la-bourgeoisie-jacobine

Il s'agit là de consolider les référents idéologiques et autres éléments de langage d'une supposée « vraie gauche », la « gauche antiautoritaire » par opposition à une supposée « gauche identitaire » dont Manuel Valls serait l'expression suprême mais qui recruterait aussi parmi des militants syndicalistes, des profs, des communistes et à l'extrême-gauche, « identitaire » signifiant clairement : raciste, le républicanisme étant un « communautarisme » fait de préjugés anti-musulmans et néo-coloniaux. Il est bien clair qu'il n'est pas question, pour P. Marlière et les adhérents à ces représentations, de débat : la « gauche identitaire » doit être liquidée, sinon physiquement du moins politiquement.

 

Comment se débarrasser de Jaurès, de la Commune et de 48 ?

 

Pour les besoins de sa très rapide démonstration, ou plutôt de la série d'affirmations stéréotypées à laquelle il se livre, Philippe Marlière rencontre quelques obstacles, ceux justement du poids, et plus que du poids, du caractère constitutif, de la référence républicaine dans le mouvement ouvrier en France (ainsi d'ailleurs que dans le monde entier et même en Grande-Bretagne, mais cela, notre éminent politologue londonien l'ignore : le mal jacobin doit rester un mal français, une déplorable « exception française ») : « la gauche possède son eschatologie républicaine depuis Jean Jaurès », c'est ennuyeux, d'autant qu'en réalité cela remonte à bien avant Jean Jaurès. La Commune était républicaine et fut écrasée par les troupes du général monarchiste Mac-Mahon, pour le compte de l'orléaniste bourgeois Thiers ( pour Philippe Marlière c'est la répression de la Commune qui fut « républicaine »), le mot d'ordre de République sociale fut celui des barricades de juin 1848, etc. Il serait facile, et conforme à la réalité historique, sociale et humaine, de démontrer que c'est pour une idée républicaine que de 1793 à 1944 en passant par 1830, le prolétariat a affronté la république officielle, l'a défendue parfois contre la monarchie ou l'empire. Et que c'est lui encore qui affronte la V° République en 1958, 1963, 1968 … 2016 !

De tout cela P. Marlière ne veut surtout pas : il faut bannir la République du champ lexical et sémantique de « la gauche ». Donc, il se débarrasse de Jaurès en deux coups de cuiller à pot (une « eschatologie républicaine », une croyance religieuse, donc, et puis voilà ! ), et puis, se référe à Proudhon qui faisait remarquer que République était un mot-valise sans grand contenu dont plein de monde pouvait se réclamer (mais on peut en dire autant de « socialisme », de « communisme », de « liberté », de « libéralisme », de « fédéralisme », etc.) - l'indifférence voulue de Proudhon envers la question de la forme de l'Etat était d'ailleurs chez lui cohérente avec son hostilité aux grèves, à l'organisation aussi bien politique que syndicale des ouvriers, sans parler de la place de la famille et autres positions fort réactionnaires chez ce penseur dont on peut dire la même chose, en fait, que du mot « République » ! Enfin, il remonte à la source par une hâtive référence à Daniel Guérin, qui, en établissant qu'il y eut lutte de classes dans la première République, aurait montré que le jacobinisme, c'était la bourgeoisie, et seulement la bourgeoisie.

 

La véritable contradiction en matière de centralisation.

 

Tout cela est plus qu'un peu court.

Les termes du débat véritable, et qui a déjà eu lieu, bien que P. Marlière semble ne pas en avoir la moindre idée, sont loin de pouvoir se réduire à la fausse antithèse d'une historiographie longtemps « jacobine » et même un tantinet stalinisante de la Révolution française, représentée notamment par le grand historien Albert Soboul, et du contrepied salutaire pris envers celle-ci par Daniel Guérin, qui lui doit toutefois le fond de ses propres connaissances.

Il faut lire et relire l'un et l'autre. Mais on a eu le temps, depuis, de redécouvrir Marx et Engels sur la Révolution -en grande partie grâce à l'historien officiellement antijabobin que fut le stalinien défroqué François Furet, belle ironie de l'historiographie ! Les textes regroupés par ce dernier avec Lucien Calvié (Marx et la Révolution française, Flammarion, 1986) montrent toute la profondeur et la complexité de la référence républicaine et du caractère fondateur de la Révolution française chez Marx et Engels : ils n'étaient pas partisans de la « Terreur jacobine », décrite d'ailleurs par eux non comme bourgeoise, mais plutôt comme expression de la peur des petits-bourgeois, mais ils étaient chaudement partisans de la tant conspuée - par Proudhon, par Furet, par Maurras … - « centralisation jacobine » associée à la forme républicaine de l'Etat.

Déjà, chez Marx et Engels, on n'est plus dans l'antagonisme binaire entre la vision d'un méchant pouvoir jacobin centralisateur et d'un peuple de sans-culottes qui, à vrai dire, fut lui-même « jacobin ». Et leurs conceptions ont évolué. Dans la révolution de 1848 et peu après, ils défendent un programme républicain pour l'Allemagne qui peut franchement être qualifié de jacobin, dénonçant sans cesse la couardise et la veulerie des bourgeois qui n'osent pas la centralisation, la République, et capitulent honteusement devant le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche et le tsar de la Sainte Russie, en préconisant un fédéralisme de clocher à la manière suisse ou sud-allemande : ceci est résumé dans la circulaire de 1850 à la Ligue des communistes, dite La révolution en permanence, en qui P. Marlière pourrait dénoncer un modèle de « jacobinisme autoritaire, centralisateur, orienté de haut en bas » et ainsi de suite.

Il vaut le coup de citer la note rajoutée par Friedrich Engels à ce texte lors de sa réédition de 1885, car elle nous place au cœur de la véritable analyse historique, reposant sur la connaissance effective des faits, qui est escamotée systématiquement par tous les pourfendeurs de la « centralisation jacobine » en France. Cette note (qui n'est pas reproduite, juste mentionnée, dans la recension de Furet et Calvié) complète le passage suivant du texte de 1850 :

« Comme en France en 1793, la réalisation de la centralisation la plus rigoureuse est aujourd'hui en Allemagne la tâche du parti vraiment révolutionnaire. »

En 1885 Engels juge donc nécessaire de préciser ceci :

« Il faut rappeler aujourd'hui que ce passage repose sur un malentendu. A ce moment là il était admis -grâce aux faussaires libéraux et bonapartistes de l'histoire – que la machine administrative centralisée française avait été introduite par la grande Révolution et maniée notamment par la Convention comme une arme indispensable et décisive pour vaincre la réaction royaliste et fédéraliste et l'ennemi extérieur. Mais c'est actuellement un fait connu que pendant toute la Révolution, jusqu'au 18 Brumaire, l'administration totale du département, de l'arrondissement et des communes se composait d'autorités élues par les administrés eux-mêmes qui, dans le cadre des lois générales de l'Etat, jouissaient d'une liberté complète : que cette administration autonome provinciale et locale, semblable à ce qui se passe en Amérique, devint précisément le levier le plus puissant de la révolution, et cela à un point tel que Napoléon immédiatement après son coup d'Etat du 18 Brumaire, s'empressa de la remplacer par le régime préfectoral encore en vigueur de nos jours et qui fut donc, dés le début, un instrument de réaction. Mais tout aussi peu que l'administration autonome locale et provinciale est en contradiction avec la centralisation politique nationale, tout aussi peu elle est liée à cet égoïsme borné, cantonal et communal, qui nous choque tellement en Suisse et qu'en 1849 tous les républicains fédératifs de l'Allemagne du Sud voulaient établir comme règle en Allemagne. »

La Révolution a commencé par abolir la représentation de l'Etat central dans les départements et les communes, la remplaçant par des représentations élues et par les gardes nationales armées. Cette « décentralisation » allait de pair avec une homogénéisation nationale puissante, car reposant sur la prise de conscience d'une volonté commune. Quand les départements sont créés, il n'y a plus d'intendants et il n'y a pas de préfets. Ce premier pas vers une démocratie directe et radicale se fait précisément dans le cadre des « antiennes universalistes des Lumières » que sont l'égalité des droits et le concept d' « unité et d'indivisibilité » (qui mérite une analyse critique que je laisserai de côté ici) : l'auto-administration locale, y compris au plan de la force publique, est complète et sans restriction en même temps que la loi devient à l'échelle nationale la même pour tous, et les deux – auto-administration, « autogestion » si l'on veut, et égalité des droits- ne sont pas antinomiques, mais ne vont pas l'un sans l'autre.

En 1792 le passage à la phase proprement « jacobine » voit les bras nus faire irruption dans les assemblées électorales et les gardes nationales, prendre simultanément les armes et le droit de vote. La poussée d'en bas, femmes et couches les plus opprimées comprises, agit dans le sens de la centralisation. La première grande manifestation centrale à Paris, c'est le 10 août 1792 : centralisation pour en découdre avec le pouvoir centralisé en place et instaurer un nouveau pouvoir. La centralisation, montant d'en bas et se fondant comme en un poing, c'est aussi cela, et ce fut d'abord cela.

Les préfets viendront après, et contre cela. Les contradictions du jacobinisme dans sa phase robespierriste, qui contient des aspects préfigurant le bonapartisme, voient d'ailleurs le début du changement de nature de la centralisation. Mais après Thermidor, les héritiers du jacobinisme en tant que courant politique populaire, ceux dont le mot d'ordre était « Du pain et la constitution de 1793 », glisseront pour une grande partie d'entre eux vers le babouvisme, « premier parti communiste réellement agissant », pour qui la République devait prendre en main la production des denrées. C'est contre ce jacobinisme là et son premier dépassement communiste que le Directoire multiplie le contrôle étatique des collectivités locales de moins en moins librement élues et librement auto-administrées. Comme on le sait, c'est Bonaparte qui exécute ce programme. Les préfets nommés par lui prennent la tête des départements et nomment les maires (depuis, ils sont à nouveaux élus, mais restent sous tutelle et deviennent souvent des petits Bonaparte dans les conseils municipaux ! ).

En toute rigueur, on devrait donc parler non pas de « centralisation jacobine » mais de « centralisation bonapartiste » et souligner l'antagonisme des deux formes de centralisation. Et ajouter que la position prolétarienne n'est pas d'opposer le fédéralisme décentralisateur à la république, mais la république à l'Etat bonapartiste. Se placer dans le camp du fédéralisme décentralisateur anti-républicain est une forme d'alliance avec des secteurs bourgeois et réactionnaires qui n'empêche d'ailleurs nullement de passer sous la coupe de chefs d'Etat bonapartistes, de Pétain à la V° République.

Toutes deux, centralisation jacobine et centralisation bonapartiste, forment une unité dialectique avec le type de décentralisation qui leur correspond. La centralisation jacobine de 1792-1793 monte d'en bas et va de pair avec l'auto-administration communale et départementale pleine et entière, comme le souligne Engels dans cette note. Mais la centralisation bonapartiste, qui ne se limite pas au début du XIX° siècle mais qui marque la forme structurante de tout l'Etat bourgeois français depuis lors, admet elle aussi les « notables locaux », conviés aux bals de la sous-préfecture.

La « falsification libérale et bonapartiste de l'histoire » dont parle Engels consiste à attribuer la centralisation préfectorale au jacobinisme, ce qui faisait bien l'affaire du bonapartisme se présentant en héritier de la Révolution, aussi bien que celle des « libéraux » hostiles à une trop grande centralisation de l'Etat afin de pouvoir exercer « leurs » libertés, ainsi d'ailleurs que des cléricaux, néo-monarchistes, « socialistes féodaux » et autres maurassiens qui furent tous des pourfendeurs de la « centralisation jacobine ».

C'est cette falsification aussi bien cléricale, maurassienne, libérale et bonapartiste de l'histoire qui permet, aujourd'hui encore, à un P. Marlière de présenter le jacobinisme de 1792-1793 et donc la République (tel était le but recherché) comme foncièrement bourgeois, autoritaires, et tutti quanti.

Ajoutons que Jean Jaurès avait, lui aussi, compris, par son propre parcours, ces choses là !

La décentralisation dans le cadre de l'Etat bonapartiste repose sur les préfets, recteurs, commissaires, directeurs de services, etc., et dessine une sorte de Führerprinzip, structurant la haute fonction publique française, contre lequel s'est construit le syndicalisme des fonctionnaires, c'est-à-dire celui des « petits » fonctionnaires, postiers ou institutrices, sur la base d'ailleurs d'un idéal républicain « anti-chefs ». Au côté de ces petits chefs cette décentralisation là conforte les notables locaux, dans le cadre, inclu dans les traités européens, du principe de subsidiarité d'origine thomiste : les échelons inférieurs peuvent, sous l'égide de la pyramide en place, exécuter par eux-mêmes leurs taches subalternes.

Nous sommes là aux antipodes de l'auto-administration départementale et locale telle que « le jacobinisme » l'avait connue, et qui a existé aussi dans les pays anglo-saxons, particulièrement aux Etats-Unis avec leurs town meetings.

 

Des éléments de langage bien connus ...

 

La V° République issue d'un coup d'Etat en 1958, a simultanément accentué la centralisation bonapartiste par l'institution du président de la République, équivalent de l'empereur, et préconisé la « décentralisation ». Quiconque lutte quotidiennement pour l'emploi et les services publics dans les communes et les départements de ce pays est habitué à se heurter à des énarques décentralisateurs, des préfets décentralisateurs, des donneurs de leçons qui, bien souvent, surtout lorsqu'il s'agit de défendre l'égalité devant la loi, l'égalité devant l'impôt, l'égalité devant le service public, la laïcité, traitent les manifestants, les contradicteurs, de gens archaïques, attachés à la « centralisation jacobine » et qui, pour parler comme P. Marlière, reprennent de vieilles « antiennes ».

Ce langage de la dénonciation des archaïsmes des services publics, des petites communes encore nombreuses, de la fonction publique, de l'école publique laïque, ce langage est celui-là même des petits chefs décentralisateurs nommés par le pouvoir central, préfets, sous-préfets, chefs de cabinets, directeurs académiques, directeurs d'ARH …, toujours pour quelques années seulement car en bons missi dominici ils ne doivent faire que passer au dessus de leurs administrés. Ils ont pour métier, bien rétribué, de s'attaquer aux provinces toujours « jacobines », c'est-à-dire attachées à l'égalité et au service public, aux petits maires, aux petits fonctionnaires, aux petits salariés, aux petits territoires qui se défendent en invoquant ces très concrètes « antiennes » de l'égalité des droits et de l'unité, entendant par là le traitement égal et l'exercice du pouvoir à égalité (isonomie et isocratie comme auraient dit les Athéniens ! ), cela à l'encontre du pouvoir central, de l'Etat bourgeois, dont la forme est bonapartiste et non pas jacobine, bonapartiste et non pas républicaine.

Oui, décidément, les éléments de langage de P. Marlière et de la gauche de gauche antijacobine et antirépublicaine ressemblent fichtrement à ceux de ces énarques décentralisateurs et autres inspecteurs venant prêcher dans les collèges l'inégalité obligatoire dans l'offre de formation, sens de l'actuelle « réforme du collège », et venant ordonner l'obéissance aux fonctionnaires en leur enjoignant de pondre des projets propres et de ne pas offrir le même enseignement à tous les enfants, car il faut être moderne et il faut donc sortir des vieilles « antiennes » égalitaires et unitaires !

Et, curieusement, tous ces gens sont les hommes de l'Etat dont M. Valls est le premier ministre, et dont le jacobinisme des citoyens, habitants, fonctionnaires, petits élus défendant l'égalité, serait supposé dans la vision fantasmée, et quelque peu londonienne, des « laïcards français », communier avec lui dans une prétendue « gauche identitaire » n'ayant que le mot République, et autres « antiennes » remontant aux « Lumières », à la bouche ! Curieux, non ?

 

Venons-en à la république.

 

Après que notre petit retour à Engels nous ait permis de remettre en place les notions de jacobinisme et de bonapartisme, mot totalement absent de l'article de P. Marlière - et pour cause : il s'agit bien pour lui de combattre le républicanisme, et pas le bonapartisme -, il peut aussi nous permettre de situer à sa vraie place la question de la République, en tant que forme de l'Etat, dans la tradition révolutionnaire. Pour aller droit au but, citons un texte, tardif et donc mûri, d'Engels, la Critique du programme d'Erfurt :

« Une chose absolument certaine, c'est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l'a déjà montré la grande Révolution française. »

Le parti dont il est ici question est la social-démocratie allemande après la chute de Bismarck, en 1891. C'est lui la cible de la critique : Engels, comme Rosa Luxemburg après lui, lui reproche de ne pas aborder la question de la forme de l'Etat, à savoir la nécessité de détruire le Reich impérial, militaire et bureaucratique, prussien, et de mettre en place une autre forme, la « république démocratique ».

En quoi consiste celle-ci ?

De nombreux articles d'Engels sont très clairs à ce sujet : la III° République française sans la bureaucratie civile et militaire, préfectorale, héritée du bonapartisme, donc avec une sorte d'auto-gouvernement local à la manière américaine, voilà la république démocratique. Une république à la Clemenceau (celui du programme républicain radical des années 1880) pour être plus précis, centralisée en tant que forme politique par une assemblée souveraine unique. Mais, répétons-le, avec destruction de l'appareil d'Etat, comme la Commune l'avait inauguré et comme les colons anglais d'Amérique l'avaient mis en pratique. Des élus, mais pas de préfets : et c'est ainsi que l'élu ayant un vrai pouvoir, a une vraie responsabilité dont il doit rendre compte – et être révocable et astreint au salaire d'un ouvrier qualifié ainsi que l'avait prévu la Commune. Notons, c'est important, qu'Engels n'emploie pas le terme de « République sociale », mais parle de la « République démocratique », la réalisation de la démocratie impliquant précisément la destruction, non pas des services publics, mais bien de l'armature bureaucratique et militaire.

Car il s'agit d'une forme politique.

Quand au contenu de cette forme, il est donné tout de suite : c'est la dictature du prolétariat ! (et cette affirmation n'est pas isolée : lettre à Paul Lafargue du 6 mars 1894 : « la république (…) est la forme politique toute faite pour la dictature du prolétariat »!).

Autrement dit la domination de la majorité par l'hégémonie de la classe prolétarienne, dictatoriale en ce sens que ce sont ses intérêts sociaux qui prévaudront, comme ce sont actuellement ceux de la bourgeoisie, ou plutôt, dirions-nous aujourd'hui (car y-a-t-il encore une bourgeoisie ? ), de l'accumulation du capital. Et ne perdons pas de vue ceci : cette forme est non seulement celle dans le cadre de laquelle la classe ouvrière peut arriver à la domination, celle donc dans laquelle peut se développer l'affrontement entre les classes, entre exploiteurs et exploités, entre dominants et dominés (une idée toute machiavélienne), mais elle est aussi celle de la « dictature du prolétariat » elle-même.

Comme le fait remarquer Jacques Texier dans Révolution et démocratie chez Marx et Engels (PUF, 1998, p. 132) Lénine citant et commentant ce passage dans l'Etat et la révolution a « zappé » cette dimension, ne retenant que l'idée selon laquelle la République démocratique est le cadre de la lutte des classes se développant librement, mais pas l'idée, pourtant explicite et citée par lui-même, qu'elle reste le cadre de la domination des exploités et des opprimés, autrement dit que certes la révolution prolétarienne se déroule dans le cadre de la République démocratique, mais aussi qu'elle le conserve après la prise du pouvoir – car précisément, elle consiste dans la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois, bureaucratie et armée, mais certainement pas dans la destruction de la forme républicaine et encore moins dans une quelconque « extinction de la démocratie » (cette critique de Lénine avait déjà été faite, par Julius Martov).

On remarquera enfin la référence finale d'Engels à la Révolution française : c'est elle qui (avant même la Commune mais par une sorte d'analyse rétrospective qui est permise par la Commune) aurait montré que la république démocratique est la forme de la dictature du prolétariat, affirmation qui sous-entend une vie entière de réflexion sur la Révolution, et qui tout en ayant conscience de ses limites sociales et sans tomber dans le culte de la Terreur (qu'Engels n'aimait pas du tout), envisage les années 1792-1793 comme celles où les couches opprimées et exploitées auraient saisi la forme républicaine démocratique comme apte à leur émancipation, sans pour autant qu'elles aient alors fait plus – apte donc à leur émancipation, avec sa centralisation politique reposant sur l'égalité des droits et l'unité nationale, et en opposition à la bureaucratie étatique que construira vraiment le bonapartisme.

Nous sommes là à un niveau de profondeur analytique sans commune mesure avec les formules toutes faites sur la « centralisation jacobine autoritaire » opposée au « fédéralisme prolétarien » - d'ailleurs, tout « bras nu » organisé en 1793, enragé ou hébertiste, aurait fort mal réagi si on lui avait expliqué qu'il était « fédéraliste » !

La position républicaine prise ici par Engels s'identifie avec la volonté de rupture révolutionnaire : il s'agit de pousser la social-démocratie à l'affrontement avec l'Etat impérial prussien, ou du moins de combattre chez elle l'oubli de cette perspective.

En dépit du modèle français il ne s'agit pas de républicanisme français, puisqu'on parle là de la social-démocratie allemande. La question de la République démocratique allemande formera la trame de la lutte des « radicaux » comme Rosa Luxemburg ou Franz Mehring dans la social-démocratie, et au fond … elle demeure et n'a pas été résolue à ce jour !

 

« L'ignorance n'a jamais servi de rien à personne ».

 

Nous pourrions donc, à partir de cet exemple allemand, parcourir la formation des mouvements ouvriers et socialistes dans de nombreux pays, et y retrouver à chaque fois la trame républicaine, celle de la république démocratique, avec comme « antiennes » l'égalité des droits et l'unité de la nation, les deux totalement reliés – l'unité de la nation n'a en fait ici d'autre sens que l'égalité des droits, et c'est quand on l'en sépare que l'on passe au chauvinisme et au nationalisme dominateur. La focalisation méprisante sur un « jacobinisme » et un « républicanisme » français qui, de concert avec une religion laïque séculière, seraient des tares propres à la nation française en général et à son mouvement ouvrier en particulier, qu'il conviendrait aujourd'hui d'extirper une fois pour toute, repose sur une ignorance abyssale, drapée dans la certitude du faux savoir, envers toute l'histoire du mouvement ouvrier, socialiste et révolutionnaire international.

Reposant sur cette ignorance, le récit politiquement correct des tares franco-françaises que tente de dessiner P. Marlière ne fait donc que répéter les classiques cléricaux, maurassiens ou sociaux-chrétiens du genre, sans même faire vraiment écho aux critiques virulentes de la république réellement existante et aux cris de protestation pour acquérir sa pleine autonomie et marcher sur ses propres jambes, que le mouvement ouvrier français a produit dans son histoire (j'y inclue le meilleur Proudhon) et dont le syndicalisme révolutionnaire fut le type le plus achevé. Grève générale, journée nationale de lutte (le 1° mai 1906 pour la réduction du temps de travail), manifestations centrales, action directe : ces traditions là s'incorporent et renouvellent au fond celles de la Commune et de la première république, avec la même hostilité aux bureaucraties de tout type. En ce sens le syndicalisme révolutionnaire, antithèse du parlementarisme socialiste, est comme lui un héritier de la matrice « jacobine » du mouvement ouvrier français, à condition de préciser : jacobine anti-bonapartiste, anti-appareil d'Etat bourgeois.

 

Sur l'emploi des mots.

 

Mais dans la simple doxa de pas mal de monde, c'est en fait le pur et simple emploi des mots « républiques », « nation » et « laïcité » qui constitue le péché originel qui fait de vous un « laïcard rance » exhalant son « prurit identitaire ». Reprenons donc ce vocabulaire, et reprenons-le tel qu'il se présente dans ce document supposé représenter l'essence même du péché : le manifeste « pour un printemps républicain ». Notons que cette méthode, qui consiste à examiner un texte et la place de tel ou tel terme dans un texte, est celle du libre examen rationnel. La méthode suivie par P. Marlière et pas mal d'autres est toute autre : elle consiste à présenter tel ou tel signataire pour pouvoir les conspuer tous. Nous parlerons bien entendu des signataires, mais après avoir vu le contenu du texte, fidèle quant à nous à la méthode de libre examen rationnel, une « antienne » des « Lumières », certainement …

Ce texte, disponible ici : http://www.marianne.net/agora-face-aux-attaques-contre-republique-printemps-republicain-commence-aujourd-hui-100240897.html est d'une grande généralité. Il commence par affirmer que « les faiseurs et défaiseurs identitaires de tous bords » à savoir « l'extrême-droite » et « l'islamisme politique », « sont à la manoeuvre » pour attaquer « la République ». Il ne s'agit pas ici de la V° République en place, ni de la république démocratique dont il a été question ci-dessus, mais de « ce qui nous est commun », bien, territoire et projet devant s'incarner dans le combat pour « l'émancipation de chacun » et contre les « assignations identitaires ». La laïcité en est le ciment : liberté de conscience de chacun, égalité de tous devant la loi, fraternité entre tous, et il faut en « refaire l'affaire de tous et de chacun ». La nation, histoire et destin commun, repose sur la citoyenneté, le droit du sol et la souveraineté. « L'universalisme » ne s'impose pas en surplomb, mais se déduit de ces valeurs et combats communs. Tout cela conduit à appeler au combat contre le racisme, l'antisémitisme, tout préjugé de sexe, origine, couleur de peau, orientation sexuelle, religion, culture, car « Toute discrimination à raison de l'identité de la personne est par définition antirépublicaine et antilaïque. », les « différences » ne devant pas servir de prétexte à « différence des droits », et le combat pour la réalisation effective de l'égalité entre hommes et femmes ne souffrant aucune exception pour motifs de coutume, croyance ou religion.

Voila tout. Je dois dire que, l'ayant signé, je m'attendais à ce que des camarades me disent que j'avais signé un truc « interclassiste » et « sans contenu », mais pas à apprendre que j'avais fait alliance avec les persécuteurs racistes des descendants des victimes du colonialisme, encore moins que j'avais « exhalé un prurit identitaire ».

P. Marlière dans son article ne trouve pas de motifs de désaccord avec le contenu de ce texte à ceci prés qu'il lui reproche de « procéder par sous-entendus et amalgames » lorsqu'il affirme que « le terrorisme islamiste et l'extrême-droite » attaquent « la République ». Le propos du texte est pourtant explicite : extrême-droite (le FN) et islamisme politique attaquent la République telle que présentée dans ce texte. C'est plutôt P. Marlière qui procède là par sous-entendu et amalgame : dénoncer les deux extrême-droite, celle du FN et celle des islamistes, ce serait donc du racisme. L'essentiel de sa pseudo démonstration consiste à s'appesantir sur tel ou tel signataire, estimant que les proches de Manuel Valls sont bien représentés, et, au final, que tout cela, c'est la « bourgeoisie jacobine ».

J'ai pour ma part signé ce texte en raison bien entendu de son contenu, et aussi en m'attendant à ce que le signent des gens que je combats politiquement, ce qui n'a pas manqué d'arriver, et je dois dire que ce fut même là un motif supplémentaire pour le signer.

Le contenu n'aborde pas la « question sociale » et s'en tient à la forme républicaine, associée étroitement à la laïcité, et sans la relier à la république réellement existante, la V°, que certains des signataires combattent et que d'autres défendent. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans le passage de la Critique du programme d'Erfurt commenté ci-dessus, Engels non plus ne définit pas la République de manière sociale, et pour cause puisque chez lui la « république démocratique » est aussi bien la république encore bourgeoise où se déroule la lutte finale, que la forme même de la dictature du prolétariat ! En soi, un texte parlant de « république démocratique » m'aurait plu, mais à la réflexion il aurait laissé entendre que la V° République l'est (démocratique), donc valait mieux pas. Il y a par contre un point extrêmement précis, décisif, c'est l'affirmation selon laquelle « Toute discrimination a raison de l'identité de la personne est par définition antirépublicaine et antilaïque. » Cette affirmation porte implicitement condamnation de bien des pratiques actuelles de la V° République – envers les migrants et les réfugiés, notamment, ou envers les Rroms. Je suis pourtant sûr que c'est elle qui énerve le plus les contempteurs de cet appel selon qui il serait raciste, etc. Car il s'agit d'une affirmation fondamentale, dirigée contre des adversaires qui sont nommés, sans aucun sous-entendu ni amalgame : l'extrême-droite et l'islamisme politique, forces politiques en pointe dans la lutte pour imposer et systématiser des discriminations à raison des identités (réelles ou assignées) des personnes.

Oui, il faut appeler à la défense républicaine et laïque contre ces forces. J'ajouterai, mais ça beaucoup d'autres signataires ne le partagent évidemment pas : la défense républicaine et prolétarienne indissociablement. Ce qui est défendu là n'est pas la V° République, ce n'est pas l'appareil d'Etat centralisé avec sa pyramide descendant du président aux préfets, et ses notables et potentats locaux « décentralisés », ce sont les principes républicains contradictoires à cet appareil d'Etat, rappelés pourtant dans le préambule de la constitution repris de celle de 1946. De la même façon, pour refaire un parallèle allemand, la défense « républicaine et prolétarienne » donnait leur nom aux gouvernements de front unique ouvrier entre social-démocrates et communistes en Saxe et en Thuringe en 1923 : « gouvernements de défense républicaine et prolétarienne ». Ils ne défendaient pas la république de Weimar réellement existante, dont l'appareil d'Etat, directement hérité du Reich bismarckien, était celui-là même qu'Engels puis Rosa Luxemburg voulaient détruire pour instaurer la vraie république, mais ils défendaient bien les libertés publiques inscrites dans sa constitution, contre l'extrême-droite et les militaristes. Rappelons au passage que c'est contre cette défense « républicaine et prolétarienne » pour laquelle aurait pu gagner une révolution communiste (et républicaine ! ) en Allemagne en 1923, que le président du Reich Ebert (social-démocrate) appliqua l'article 48 de cette constitution, édictant l'état d'urgence afin de destituer ces gouvernements par la force. C'est sur cet article que s'appuiera le chancelier Brüning en 1930 pour instaurer le gouvernement par décret-loi (le 49-3 en permanence, en quelque sorte), et le chancelier Hitler pour s'arroger les pleins pouvoirs définitifs en 1933.

Au moment précis où la lutte des classes monte en France, rappeler que le cadre commun est la république (pas la V° en fait, et ce simple sous-entendu est en fait une menace contre la V° ! ), loin d'être un acte de collaboration de classe, peut consister dans l'affirmation que les bons affrontements font les bonnes républiques (comme disaient Nicolas Machiavel et Thomas Jefferson), qu'elles sont le cadre de la vraie lutte de classe, et que la forme de la république démocratique doit être celle de l'issue politique. Donc que l'issue politique sera un Etat de droit, et pas une zone de non-droit. Je ne suis donc pas pour l'éviscération des grands patrons, juste pour leur expropriation, et pas pour tirer, sauf pour se défendre. Dire qu'on veut être dans une république, rejetant toute discrimination à raison de l'identité de la personne, peut et même doit donc se dire avec des adversaires politiques et des représentants des forces sociales adverses.

Cela dit, la « bourgeoisie jacobine » façon P. Marlière est un pur fantasme, ça n'existe pas. A l'époque du capital mondialisé et de l'Union Européenne, l'Etat bourgeois, ou disons capitaliste, français de la V° République est tout à la fois bonapartiste et décentralisateur, et la doxa antijacobine relie ces différents aspects. Voir en Elisabeth Badinter une représentante de la « bourgeoisie jacobine », outre que c'est risible, est le summum de ce fantasme identitaire : l'ennemi « jacobin » fantasmé se doit d'être « bourgeois » (ainsi que « blanc », « laïcard », etc. ; nous voilà en pleine hystérie ethno-identitaire, dessinant la figure de l'ennemi essentialisé). Les capitalistes ou partisans du capital signataires de ce texte sont plutôt, s'il faut les caractériser, des « bourgeois » voltairiens voire libertins, pas des jacobins, et ils ne représentent pas de forces politiques constituées telles que des partis politiques. Signer avec eux un rappel général en faveur de l'idée de république et contre toute assignation identitaire est un acte politique de défense de la civilisation humaine.

Bien entendu, je n'apporte aucune caution ou aucun soutien a priori à ce qui pourrait être dit ou fait par tel ou tel signataire ou regroupement suite au lancement de cet appel, comme tous les autres signataires d'ailleurs : ce rappel élémentaire du caractère individuel de tout engagement, et de la liberté individuelle qui va avec, devrait aller de soi. Mais force est de constater qu'en expliquant que la « nature » des signataires (estampillée « bourgeoisie jacobine »), indépendamment de ce qui est écrit, détermine la « nature » voire l'essence de quiconque s'est associé à ce texte, nos contempteurs, comme P. Marlière, se livrent précisément à une « assignation identitaire ». La « bourgeoisie jacobine » devient ici une communauté fantasmée, porteuse des mauvaises valeurs. Ne doit-elle donc pas être éliminée et ses suppôts avec elle ? On en est là …

 

VP, le 10 avril 2016 (à suivre).

 

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