Trump/Kim: l'absurde peut arriver

Un sentiment d'irréalité marque la difficulté à incorporer ces développements dans notre perception de la situation globale, les médias européens n'en faisant généralement pas leurs premiers titres d'ailleurs.

Et voilà que l'on parle de guerre nucléaire …

Résumé des événements récents : le conseil de sécurité de l'ONU adopte le 5 août à l'unanimité des sanctions aggravées contre la Corée du Nord, suite aux tests ostensibles de missiles balistiques par celle-ci. En soi, c'est le plus grand succès diplomatique qu'ait obtenu Trump, Chine et Russie ayant voté la résolution alors même que l'incohérence entre la politique étrangère de l'administration US et celle de la Maison blanche est à son maximum. Ce « succès » a été auto-liquidé depuis. Kim-Jong-Un annonce que la Corée du Nord va lancer des missiles en direction de la base nord-américaine de Guam, dans le Pacifique (qui vont donc passer par dessus le Japon), et les faire tomber dans l'océan à proximité des eaux territoriales US, mais juste en dehors, pour montrer qu'elle « peut le faire ». Cela mi-août. Le 10 août, cela par surprise lors d'un raout qui ne portait pas sur ce sujet, Trump annonce que la Corée du Nord va faire face « au feu et à la fureur dans des proportions que le monde n'a jamais connu ». Le pouvoir nord-coréen déclare que « Trump est un gars qui a perdu la raison » - on notera l'emploi d'une rhétorique faussement « cool » à la Trump côté Corée du Nord, et d'un langage à la Kim côté Trump ! Ce dernier tweete deux jours plus tard qu'il a été trop … modéré, dans ses propos.

Un sentiment d'irréalité marque la difficulté à incorporer ces développements dans notre perception de la situation globale, les médias européens n'en faisant généralement pas leurs premiers titres d'ailleurs.

Ce sentiment a un fondement objectif : les causes immédiates les plus déterminantes de cette crise ne se situent pas entre Washington et Pyongyang, mais entre la Maison blanche et le Congrès. La crise au sommet bat son plein. Aucun président dans l'histoire des Etats-Unis n'a paru à ce point affaibli. Le Congrès n'a toujours pas adopté sa réforme-abrogation de l'Obamacare, et surtout il a largement commencé à lui imposer une politique étrangère non conforme à ses discours de campagne – qui avaient contribué à son succès. Sa ligne générale, qui ne lui est pas propre (même s'il l'exprime à sa façon à lui) d' hostilité à la Chine et d'alliance russe, a été largement contrebattue – lui-même a baissé le ton sur la Chine et porté à l'extrême les contradictions de son propre discours en attisant les appétits saoudiens et en menaçant de défaire l'accord sur le nucléaire iranien -, le Congrès et l'OTAN « redressant le manche » en Europe centrale et orientale, notamment. Dans ce secteur, la ligne Trump pouvait se résumer à la formule « on s'en fout ». Son vice-président Pence, son secrétaire aux affaires étrangères Tillerson, et les chefs de l'OTAN, ont envoyé à l'Ukraine (vente de charbon) et aux pays baltes un message inverse, au moment où Poutine bloque le détroit de Kertch, qui ferme la mer d'Azov, et accentue une infiltration militaire et policière rampante en Biélorussie. Trump leur a couru après en venant flatter le pouvoir catholique conservateur polonais, au moment où celui-ci est de plus en plus rejetté par les Polonais. Le Congrès lui a imposé des sanctions anti-russes, au moment où lui-même entreprenait de raconter que la campagne présidentielle nord-américaine avait surtout été pollué par une ingérence … ukrainienne !

Ces dernières semaines, la valse des postes à la Maison blanche s'est aggravée, l'épisode fumeux du dir'com ayant tenu 10 jours, Antony Scaramucci, dont la grossièreté, oh miracle, est réputée avoir choqué même la famille Trump, constituant un sommet du genre – jusqu'à ce que la prochaine soit pire encore. Désordre, panique et coups bas à la Maison blanche devenue maison de fous.

Cette situation pourrait nourrir la tentation de se refaire une santé par une guerre censée rester locale mais sans précédent, puisque nucléaire ou flirtant à tout instant avec le nucléaire. Trump ferait d'une pierre trois coups. Il affirmerait son autorité comme président, c'est sans doute le seul aspect qui l'intéresse. Quitte à passer pour un imbécile, autant être un imbécile qui fait peur, c'est mieux. Mais l'institution présidentielle US en serait, peut-être, restaurée en tant que pouvoir exécutif suprême – au niveau planétaire, en contradiction totale avec ses origines républicaines nord-américaine, mais Trump s'en fout. Et le coup porté à la fois aux capitalismes chinois et japonais ainsi qu'à un peu tout le monde donnerait une impression de restauration de la puissance US. Combien de temps l'illusion durerait, c'est à voir …

Kim-Jong-Un se prête admirablement à ce jeu. Lui aussi a ses raisons, sans doute directement liées à d'obscures et sanguinaires luttes de clans dans son propre appareil. Mais la raison de fond est que la Corée du Nord a perdu toute légitimité nationale, du point de vue du peuple coréen, en gros depuis la famine des années 1990 (elle avait, auparavant, une telle légitimité, à l'origine plus que la Corée du Sud). Le nucléaire, inscrit dans sa constitution depuis 2010, en est le substitut : dirigé officiellement contre la menace US, il l'est aussi contre une tentative possible de reprise en main chinoise -  des troupes chinoises se concentrent à la frontière- et contre le peuple coréen lui-même.

Ni Trump, ni Kim, ni la diplomatie, ne portent d'issue à cette crise locale qui s'est inscrite comme une crise permanente et en permanence explosive. Elle se présente comme la plus "chaude" d'une série de crises épidermiques en cours d'accumulation (Chine/Inde au Bhoutan, golfe persique ...). Mais, oui, la possibilité de champignons nucléaires sur les villes de Corée, du Japon, et du Nord-Est de la Chine, n'est pas nulle du tout. L'issue ne peut venir durablement que du renversement des Trump et des Kim. Dans ce combat, la place du peuple coréen est essentielle, et il le sait, comme l'ont montré les récentes élections en Corée du Sud.

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