Ukraine, au moment où le pire peut arriver

Cet article est rédigé alors même que les informations en provenance de l’Est de l’Ukraine, particulièrement du Donbass et des régions frontalières avec la Russie, sont de plus en plus alarmantes, évoquant  une escalade vers la guerre. Il est possible, ou non, que quelques heures après le moment où sont écrites ces lignes le fer, le feu et le sang parlent, plus exactement essaient de réduire au silence toute pensée.

Cet article est rédigé alors même que les informations en provenance de l’Est de l’Ukraine, particulièrement du Donbass et des régions frontalières avec la Russie, sont de plus en plus alarmantes, évoquant  une escalade vers la guerre. Il est possible, ou non, que quelques heures après le moment où sont écrites ces lignes le fer, le feu et le sang parlent, plus exactement essaient de réduire au silence toute pensée.

La question ukrainienne doit donc être débattue d’urgence. Y voir une extension démocratique de l’Union Européenne que combattrait la méchante Russie relève du conte de fée, y voir un revival de Stalingrad en prenant les Ukrainiens de L’viv pour des « nazis » et ceux du Donbass pour des « communistes » serait un mauvais film aboutissant au même cauchemar que le mythe inverse. Il faut sortir des mythes qui se nourrissent réciproquement et réapprendre, réapprendre maintenant car nous n’avons pas le choix, à réfléchir sur les questions géostratégiques continentales et mondiales, dans la perspective de la reconstruction d’une stratégie révolutionnaire prolétarienne. Un siècle après 1914, ce n’est pas trop demander.

1°) Le gouvernement Iatseniouk-Tourtchinov, formé fin février, n’est ni le produit de la volonté populaire, ni le produit d’un coup d’Etat occidental. C’est la mise en œuvre dans la panique de l’accord passé sous l’égide des ministres des Affaires étrangères allemand, français et polonais pour un gouvernement d’union nationale, qui prévoyait de garder Ianoukovitch pour ménager une « transition » (et ménager Moscou), sauf que c’est la même union nationale sans Ianoukovitch, qui a dû s’enfuir sous la pression d’une insurrection urbaine armée et des oligarques de son propre parti, le Parti des Régions, ayant décidé de se débarrasser de lui. C’est donc un gouvernement d’oligarques corrompus, comme les précédents, dont la seule composante politique ayant un certain soutien populaire dans l’Ouest de l’Ukraine est Svoboda, mouvement nationaliste exclusif à l’idéologie fascisante, qui joue d’ailleurs son crédit en y participant.

Ce gouvernement a rencontré, immédiatement, la méfiance explicite du « peuple de Maidan ». Il a ensuite été confronté à l’annexion de la Crimée par la Russie. La Crimée n’est ni russe, ni ukrainienne, ni tatare, mais tout cela à la fois, et la présence des bases militaires russes en faisait déjà un moyen de pression sur l’Ukraine. La manière dont Iatseniouk et les chefs du gouvernement de Kiev ont réagi par la posture ultra-nationaliste prétendant que la Crimée c’est, sans nuances, l’Ukraine, tout en n’ayant absolument pas les moyens de mener la défense armée à laquelle ils paraissaient prétendre, a tout de suite achevé de les décrédibiliser sur le terrain même où ils prétendent se situer : le terrain national.

En même temps, les intérêts des oligarques, la pression de l’Union Européenne, du Fonds Monétaire International et des Etats-Unis, ainsi que celle de la Russie concernant ses financements et le prix du gaz, ont conduit ce gouvernement à annoncer et mettre en œuvre des attaques antisociales massives dans un pays déjà pauvre : blocage des salaires, régression des salaires et retraites des fonctionnaires, le tout sur fond de crise économique et de dysfonctionnement généralisé de l’appareil d’Etat dans le paiement des salaires, retraites et aides sociales.

Il n’est dans ces conditions pas étonnant que ce gouvernement soit rapidement confronté à des phénomènes de décomposition interne se développant en affrontements entre factions, notamment envers Prayvi Sector, courant d’extrême-droite ayant récupéré une partie de la base de masse de Svoboda et le soutien, précaire, de secteurs révoltés de la jeunesse et des chômeurs, qui a mis la main sur des armes et constitué ses groupes armés lors de l’effondrement du pouvoir fin février. Assassinats, règlements de comptes, reprises en main réelles ou supposées, se succèdent, Prayvi sector, dont le chef a reconnu s’être entretenu avec Ianoukovitch peu de temps avant la fuite de l’ex-président, tentant de se positionner en s’opposant maintenant à l’Union européenne au nom de l’unité nationale.

La coalition oligarchique gouvernementale tente de maintenir le cap de l’accord passé avant la chute de Ianoukovitch, pour faire refluer les mouvements sociaux et démocratiques et reconstruire un Etat fort : l’organisation d’élections présidentielles, en même temps que municipales. La « gauche de Maidan », Syndicat autonome des travailleurs de Kiev, anarchistes, Ligue socialiste-Opposition de gauche, mouvement étudiant, féministes, n’est en mesure d’être présente qu’au niveau des scrutins municipaux dans les principales villes. Le choix, qui s’inscrit dans la parfaite continuité de tous les gouvernements ukrainiens depuis 1991, des élections présidentielles d’abord, est antidémocratique et vise à organiser la vie politique autour d’un exécutif fort. Mais aucune force politique n’est en mesure de présenter un candidat bénéficiant d’un soutien populaire national.

Par élimination, le favori est Alexandre Porochenko, dit « le roi du chocolat », ce qui résume son rôle dans la vie du pays, celui d’un capitaliste ayant fait fortune par le rachat mafieu de l’industrie pâtissière et chocolatière dans les années 1990, qui possède aussi des usines et une chaine de télé, et qui fut un pilier de plusieurs des pseudos-partis issus de la dislocation de l‘ancien parti « communiste »  unique, Parti social-démocrate unifié et finalement le Parti des Régions du même Ianoukovitch.

Ce gouvernement, ces forces politiques là, oligarchiques, ne sont pas en mesures de réagir aux provocations autrement que par d’autres provocations, sauf à être débordés par Prayvi Sector. La poursuite de la révolution sur la base des aspirations nationales, démocratiques et sociales exprimées sur le Maidan passe par l’affrontement avec ce gouvernement et la dénonciation de la parodie de démocratie que seront forcément les élections présidentielles du 25 mai. Cette poursuite a été à ce jour empêchée principalement par la pression russe, sa menace militaire, l’opération de Crimée et les opérations menées dans le Donbass, qui permettent au gouvernement de se présenter en sauveur de la nation et d’essayer de faire taire les critiques, tout en faisant le jeu de celles venant de l’extrême-droite.

2°) L’annexion de la Crimée a suscité d’importantes gesticulations occidentales. Justement, et délibérément, ce n’était que des gesticulations. On peut choisir de croire la « BHL idéologie » selon laquelle le « monde libre » défend les peuples opprimés d’Europe orientale, on peut choisir de croire son reflet inversé selon lequel les troupes de l’OTAN menacent Ukraine, Crimée et Russie, on peut aussi choisir de ne pas croire et de réfléchir avec sa tête. Au plan militaire et stratégique, l’annexion de la Crimée ne change rien au statu quo : les bases russes étaient déjà en Crimée et les forces de l’OTAN, avec la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie, ont un positionnement en mer Noire stratégiquement au moins comparable à celui de la Russie avant comme après cette annexion.

Ceci étant bien compris, il faut ensuite comprendre que les gesticulations occidentales ont leur importance et leur fonction propres. Les Etats-Unis n’ont pas suivi dans la question ukrainienne l’itinéraire balisé d’un complot hégémoniste planétaire, mais la marche chaotique de la première puissance mondiale affaiblie et en crise sur tous les plans, y compris militaire. Comprendre ceci ne veut absolument pas dire qu’ils ne seraient pas dangereux, mais vise à saisir de quelle manière ils le sont. La tête de l’exécutif US, Obama, semble avoir été prise au dépourvu par la crise ukrainienne alors qu’il était, et qu’il est d’ailleurs toujours, en plein redéploiement vers l’Asie orientale, la Chine étant perçue comme le principal rival hégémonique des Etats-Unis.

Les bruits se multiplient du mécontentement des cadres de l’OTAN, y compris US, envers la Maison blanche, les propos en ce sens du général Breedlowe, commandant des forces aériennes, et du secrétaire général A.F. Rasmussen fuitant largement (voir par exemple le Canard Enchaîné du 9 avril dernier). Quoi que certains militants cherchent à se convaincre que les troupes de l’OTAN ont envahi l’Ukraine, les mouvements de troupes en chair, en os et en chenillettes, de loin les plus importants, sont, pour l’heure, russes. La Pologne négocie l’installation de deux brigades d’infanterie mécanisée de l’OTAN, soit 10 000 hommes. Les mouvements de troupes russes, dont les évaluations varient, sont de l’ordre de grandeur de plusieurs dizaines de milliers d’hommes voire plus.

Il est bien sûr important de rappeler que l’OTAN s’est étendue à l’Europe centrale et orientale en contradiction totale avec la promesse faite par le chancelier Kohl à Gorbatchev lors de la chute du mur de Berlin. En aucun cas l’impérialisme nord-américain n’allait dissoudre l’alliance militaire dont il est le chef. Mais jusqu’à la fin des années 1990, la place de la Russie n’était pas jouée. Sa quasi colonisation n’était pas exclue. Après la retraite d’Eltsine, Poutine a représenté l’autre alternative : la reconstitution d’un capitalisme russe autonome, certes de second rang (ce qui donne d’autant plus d’importance à sa dimension militaire) car essentiellement exportateur de matières premières, mais indépendant et non pas « compradore ». Dans ces conditions, il était inévitable que l’OTAN, ralliant les pays d’Europe centrale et orientale, soit un instrument pro-américain et antirusse. Et en même temps que l’extension de l’OTAN se déroulait la relance de l’installation des dispositifs de missiles anti-missiles.

Poutine à ses débuts présidentiels avait joué le grand partenariat avec Washington, surtout après le 11 septembre 2001 : tu fais la guerre au terrorisme islamiste et moi je « bute les Tchétchènes dans les chiottes », acceptant alors les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak et les bases en Ouzbékistan. Le flottement commence sérieusement avec la « révolution orange », en Ukraine justement, en 2004, puis la glaciation arrive, la Russie se sentant - à juste titre - encerclée et menacée. Mais une sorte de ligne de démarcation implicite avait été dessinée, par des évènements militaires, en  2008 avec la guerre de Géorgie : les adhésions géorgienne et ukrainienne à l’OTAN avaient été écartées mais son dispositif « anti-missiles » étendu à la Pologne. L’Allemagne de Mm. Merkel s’était opposée clairement à une nouvelle extension de l’OTAN, ayant développé en profondeur ses relations économiques avec la Russie, jusqu’aux sommets du capitalisme oligarchique russe avec le poste très politique occupé par l’ancien chancelier Schroeder dans Gazprom.

C’est ce statu quo précaire établi en 2008, juste avant l’élection d’Obama (et l’entrée mondiale dans la crise financière ouverte) que les évènements actuels bousculent. A terme il conduirait à l’entrée ouverte de l’Ukraine dans l’OTAN alors que tant Iatseniouk que Porochenko se disent non demandeurs. Mais le paradoxe apparent d’un niveau très fort de protestations verbales et de menaces nord-américaines en matière de sanctions, sans que l’OTAN et les Etats-Unis n’aient les moyens militaires rapprochés ni les moyens politiques d’une guerre véritable, directe ou indirecte, du côté de la Crimée, du Donbass ou de la Moldavie, s’explique t’il uniquement par le caractère chaotique et hésitant de la « gouvernance » washingtonienne ? Non, pas entièrement, car il cache un autre aspect, de première importance : la montée des tensions entre Ukraine et Russie permet de pousser l’Allemagne, l’impérialisme allemand, sous la coupe de Washington dont il a nettement tendance à sortir.

C’est là le point essentiel qui est généralement passé sous silence ou incompris, la quasi-totalité des analyses, pro-Washington ou pro-Moscou, faisant de « l’Occident » ou de « l’Europe » un paquet-cadeau unique et global, ce qui est tout à fait faux - la mondialisation financière n’a tué la géopolitique nulle part au monde ! Or le ministre des Affaires étrangères allemand SPD, nommé dans le cadre de la coalition cet automne par Mm. Merkel, M. Stenmeier, est notoirement sur la « ligne Schroeder » de partage et de partenariat avec Moscou. La pression mise par les Etats-Unis vise à distendre ce lien. Notons qu’alors qu'en 2008 le président français Sarkozy avait fait le jeu de Moscou en Géorgie, la diplomatie française de M.M. Hollande et Fabius fait pour l’heure le jeu de Washington.

L’Ukraine apparaît donc comme un moyen de pression … de Washington sur Berlin, ce qui doit aussi être mis en relation avec les discussions sur le partenariat économique transatlantique. La manière dont Washington fait monter les enchères en matière de sanctions aboutit en effet à un partage que l’impérialisme russe ne peut pas accepter : il aurait la Crimée mais perdrait l’Ukraine. C’est au contraire un partage impérialiste de l’Ukraine elle-même qu’il réclame et que la diplomatie allemande cherche à promouvoir, sous le nom de « fédéralisation ». La démocratie et l’indépendance nationale, qu’on soit à Kiev, Kharkov ou Donetzk, est le dernier souci des uns et des autres partenaires-adversaires du partage des territoires et de la plus-value.

Ne pas être dupe de la politique nord-américaine et des immenses risques que, dans son irresponsabilité crasse, elle fait courir aux peuples, ne saurait conduire à soutenir Poutine. Commentant un article de Bernard Henri-Lévy, L’honneur des Ukrainiens, paru dans Le Point fin février, un contributeur du Monde Diplomatique, Olivier Zajec écrit ceci, assez curieusement d’ailleurs car cet article de BHL ne parlait pas tant de la Russie que de l’Ukraine (mais on ne dira jamais assez combien BHL contribue aux ventes et à l’image du Diplo !)  :

« La Russie se prête à merveille à cette scénarisation, qui a le mérite de la simplicité. Pour nombre de commentateurs, cet Etat barbare gouverné par des Cosaques a la semblance d’un ailleurs semi-mongol tenu par les épigones du KGB, qui ourdissent de sombres complots au service de tsars névrotiques barbotant dans les eaux glacées du calcul égoïste. (…) De temps en temps, ils coulent un sous-marin nucléaire (…) »

, etc.

C’est donc entendu : les antirusses sont des imbéciles ! Il serait temps pourtant de regarder la doxa inverse et complémentaire de celle attribuée à BHL, pas moins simpliste et manichéenne, que le rejet de « ce que disent les médias » entretient dans sa position, non pas prorusse (n’insultons pas ce grand peuple), mais pro-Poutine. On voit dans son Etat une puissance régionale continentale en posture défensive d’assiégé, qui ne serait pas impérialiste et qui serait porteuse de valeurs d’ordre et de solidarité, que les uns, les autres ou les deux peuvent rattacher au « socialisme » aussi bien qu’au « christianisme », en tout cas une terre de valeurs traditionnelles et collectives, familiales et nationales, qui contrastent avec les méchants commerçants sans âme du monde anglo-saxon. Et ils ne seraient pas impérialistes ? Contentons-nous, pour en appeler à l’intelligence et à la réflexion, de rappeler que la manière dont le second Reich prussien se dépeignait devant l’encerclement de l’Entente, en 1914, ressemblait beaucoup à cette manière positive de présenter la Russie de Poutine. Ce n’est pas parce qu’on est assiégé qu’on n’est pas impérialiste et qu’on ne se livre pas à des pressions et des agressions sur des peuples dont on est le principal oppresseur historique, et n’oublions pas que les Ukrainiens comme les Géorgiens savent quel est le traitement réservé aux Tchétchènes : comme dirait notre chroniqueur du Diplo, « la Russie se prête à merveille à cette scénarisation ». En effet, elle s’y prête …

3°) A l’Est et au Sud de l’Ukraine sont ceux que les médias appellent les « russophones ». En fait, sauf en Galicie, la quasi-totalité des Ukrainiens sont russophones, parlent les deux langues et les mélangent, des formes dialectales mixtes se présentant souvent.

Ceci permet, au passage, de régler son compte à l’une des grandes légendes de ces dernières semaines, qui circule en Occident, selon laquelle le nouveau pouvoir à Kiev aurait entrepris d’interdire de parler russe. Des hoax, montages et vidéos obscures parfois appelées « pogroms » - sic, il est grave de galvauder ce terme …- présentent sur le net de supposés nervis de Pravyi Sector en train de terroriser des « russophones ». Il est tout simplement impossible d’interdire au peuple ukrainien de parler le russe, qui est l’un de ses langues. Par contre l’interdiction de l’ukrainien, où son mépris colonial, a existé sous le tsarisme et le stalinisme, parfois maquillé en « internationalisme » (un peu comme la langue française contre les patois « arriérés »). Ce qui s’est réellement passé, c’est que la rada (parlement) à Kiev a abrogé une loi datant de seulement 2012, promulguée par Ianoukovitch, qui permettait aux régions d’instituer le russe en seconde langue nationale, l’ukrainien ayant eu jusque là le statut légal d’unique langue nationale depuis 1996. Cette abrogation a elle-même été suspendue par Iatseniouk, alors qu’elle donnait lieu à une campagne de terreur dans l’Est et le Sud sur le thème « les nazis vont venir vous interdire de parler russe ».

La grande majorité des ukrainiens de l’Est et du sud sont russophones et pas moins ukrainiens. Une forte minorité, de 10% à 40% de la population selon les oblasts, se considère comme russe car issue de familles ouvrières ou de fonctionnaires venus de Russie dans les années 1950 à 1980. La grande majorité de cette minorité a elle-même voté pour l’indépendance de l’Ukraine en 1991, avec la garantie de droits civiques égaux.

Ce qu’il est facile de comprendre, c’est que la quasi-totalité de la population ukrainienne russophone ou russe de ces régions est hostile au gouvernement de Kiev, on peut s’en douter vu que les kiéviens eux-mêmes ne le portent pas dans leur cœur, et que la décomposition des services publics renforce leur sentiment. Une partie des russes participe à des actions de plus en plus violentes demandant la « fédéralisation » et brandissant des drapeaux russes. Une autre partie de la population participe à des manifestations pour « l’unité de l’Ukraine ». La grande majorité des uns et des autres se tient ostensiblement en dehors de ce conflit, pour l’instant, avec une certaine grandeur : c’est cette abstention, ce refus de basculer dans le conflit soi-disant ethnique, qui a évité le pire à ce jour, ce pire qui semble se rapprocher dangereusement.

Il n’y a ni soulèvement minier d’un prolétariat « soviétique » (un syndicat indépendant de mineurs, aux côtés de larges secteurs de l’appareil d’Etat et du patronat, semble impliqué dans le mouvement « fédéraliste »), ni insurrection nationale-démocratique contre un « pouvoir fasciste » : la masse se croise les bras, alors qu’elle est incessamment appelée à se mobiliser. Ne pas se mobiliser quand on y est appelé matin et soir, c’est  une forme d’activité.

Ce sont les conditions politiques générales qui comportent le danger d’un engrenage meurtrier, à savoir :

-le caractère incapable et oligarchique du gouvernement de Kiev,

-le jeu des grandes puissances.

A cet égard, j’ai parlé dans le point précédent du jeu US, mais le jeu russe dans le Donbass est incontournable. De larges secteurs de l’appareil d’Etat, de l’oligarchie, des clientèles, des morceaux du Parti des Régions, du KPU (Parti Communiste Ukrainien), sont directement liés ici à l’Etat russe, et l’on peut y ajouter les organisations de cosaques du Don et l’extrême-droite eurasienne, tout aussi antisémite et délirante que Svoboda et Pravyi Sector, dont l’aigle à deux têtes apparaît de plus en plus souvent sur les images de leurs manifestations. L’infiltration de militaires russes n’est pas un fantasme de BHL mais une réalité vraisemblable à qui réfléchit rationnellement. La question est : pour quoi faire ?

4°) Lors du vote à la chambre haute de la Douma, à Moscou, sur l’annexion de la Crimée, Poutine avait déclaré que la Russie n’interviendrait pas ailleurs qu’en Crimée. Tout en massant ses troupes. L’infiltration de spetzniaks russes est très vraisemblable dans l’Est ukrainien. S’agit-il de préparer une annexion ? Mais dans ce cas le prix à payer sera lourd et les conséquences sans fin, toute la nation ukrainienne voulant récupérer ce territoire ukrainien, à la différence de la Crimée, et une résistance populaire pouvant se développer sur place.

Plus vraisemblablement à ce stade, il semble que Poutine veut faire pression pour négocier directement avec les Etats-Unis lors de la rencontre Lavrov-Kerry prévue le 17 avril, le lien diplomatique n’ayant jamais été rompu. Clairement il s’agirait de renégocier les termes du partage en cours, la Russie ne pouvant pas, répétons-le, se contenter de la Crimée, sans que cela ne l’oblige à annexer ses zones d’influence.

Pour assurer cette influence, il y a un autre moyen, c’est la fameuse « fédéralisation ». « Nous ne sommes pas séparatistes, nous voulons une fédération démocratique », disent les plus politiques des occupants des commissariats et gouvernements locaux à Donetzk ou Slaviansk, sous leurs cagoules et gilets pares-balles qui les font ressembler comme deux gouttes d’eau aux fameux nervis de Pravyi Sector. Dans la dite fédération, des oblasts (régions) pourraient carrément choisir de faire partie de l’Union eurasienne avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, d’autre de l’Union Européenne ou de son « partenariat ». Certains oblasts seraient « ukrainiens », d’autres « russophones » voire simplement « russes » (quand aux Tatars et aux Juifs ils ne sont pas assez nombreux dans aucun d’eux). On comprend facilement le caractère de sinistre plaisanterie de ce remake du vieux mot d’ordre girondin : sa logique est celle de territoires « ethniquement purs », comme on l’a vu en Bosnie dans les années 1990, et d’ailleurs dans ce partage l’Ouest serait symétriquement « pur » sous l’égide de Svoboda et de Pravyi Sector.

Mais face à ces exigences que répondent les pseudo jacobins du gouvernement de Kiev, de Svoboda et de Pravyi Sector ? Ils répondent « Ukraine une et indivisible » et « élections présidentielles ». Leur réponse n’est pas plus démocratique que la manipulation russe.

La voie démocratique, dessinée sur le Maidan puis étouffée par l’extrême-droite avec l’aide objective des agressions russes, serait celle des droits égaux pour toutes et tous dans tout le pays, la citoyenneté découlant du sol, avec reconnaissance des droits culturels pour les ukrainophones, les russophones, les Tatars, les Juifs et les autres, dans une Ukraine démocratique et souveraine, dotée non d’un président oligarque, ni d’oblasts fédéraux tendanciellement ethniques, mais d’une assemblée constituante souveraine et de comités populaires, qu’on les appelle des « Maidan », des soviets ou des comités locaux :  une Ukraine sans oligarques.

C’est difficile, c’est utopique, personne ne défend ça ? Ouais … vous avez-vu à quoi mènent les politiques actuelles ? …

5°) Un dernier point, dans ce texte qui peut sembler long mais qui est en réalité très sommaire, doit être abordé. La peur des nervis de Prayvi Sector est légitime, mais jusqu’à présent c’est surtout une peur qui a été manipulée, dans l’Est ukrainien notamment. Mais le thème, de provenance russe, selon lequel « les nazis » tiennent le haut du pavé à Kiev, a pris une dimension obsessionnelle dans la blogosphère de « gauche de gauche » en France, avec pour fonction, généralement réussie, d’interdire toute argumentation rationnelle  - comme s’il pouvait être efficace, quand le nazisme survient, de renoncer à penser !

Or, il est en train de se passer quelque chose, en partie à l’ombre protectrice de cette manipulation fantasmatique des images mentales des militants occidentaux, qui devrait les faire réfléchir.

Marine Le Pen était à Moscou samedi 12 avril, précisément. Aux côtés du président de la Douma Serguéï Narychkine, elle a appelé à la « fédéralisation » de l’Ukraine et le président de la Douma a affirmé avoir « beaucoup en commun » avec elle à propos de l’Ukraine, ajoutant ensuite à propos de la politique française :

« Je pense que nous avons toutes les raisons de parler d’un tournant dans l’histoire politique en France où une troisième force – le Front national – intervient dans la compétition entre les centristes de droite et les socialistes

. »

Le président de la Douma adoube le Front National comme la « vraie droite » française, l’UMP étant qualifiée par lui de « centriste de droite ». Intéressant, non ? Pendant que militants communistes français et apparentés vont répétant que « les nazis » ukrainiens affrontent, d’une certaine manière, l’armée rouge (car c’est bel et bien cet archétype qui les aveugle ! ), les rapprochements sérieux se font au sommet. On n’en est pas (pas encore ?) à voir les eurasiens pactiser avec Pravyi Sector pour se partager l’Ukraine, mais d’ores et déjà il est très impressionnant de voir toutes les têtes pensantes de l’extrême-droite et de la droite extrême, dans sa diversité européenne, apporter leur soutien à Poutine dans ce moment historique. Soral, Meyssan, Larouche et Cheminade, divers souverainistes autoproclamés, Aymeric de Chauprade «  l’international » du FN (qui était en Crimée le jour du référendum pour le saluer). En Grande-Bretagne, Farrage, leader de l’UKIP, est sur la même ligne. Aux Etats-Unis, des secteurs conséquents de la droite libertarienne comme celui de Ron Paul. En Hongrie, le Jobik, persécuteur de Roms et fourrier de l’antisémitisme, soutient Poutine en Ukraine et pèse en ce sens, de l’extérieur mais avec bien des passerelles en son sein, sur la coalition gouvernementale de Victor Orban.

Le parti qui, en Europe, reprend le plus fortement imagerie et rhétorique nazie et surtout celui qui a commencé à former des milices pour agresser les immigrés et les syndicats, ce qui n’est  pas tout à fait la même chose qu’affronter les Berkuts sur le Maidan, c’est Aube dorée en Grèce. Que dit Aube dorée ? « L’Aube Dorée n’a rien à voir avec l’opposition ukrainienne, avec ses extrémistes de droite – fascistes, nazis, je ne sais pas comment vous les appelez – parce que nous voyons qu’ils ont de très bonnes relations avec la communauté juive américaine, qui est la première à nous attaquer ici en Grèce. », déclarait son député Ilias Panagiotaros le 14 mars dernier.

Nous avons donc affaire, non pas à une série de faits anecdotiques, mais à un fait politique continental, international, de grande importance. Les courants néoconservateurs, fascisants, saisissent l’aspiration nationale ukrainienne à l’unité et à la liberté comme une menace et la politique autoritaire d’un impérialisme conservateur facteur d’ordre moral et social, celle de Poutine, comme un point d’appui, et s’y rallient explicitement. Désolé d’avoir à le dire, mais seule la vérité est révolutionnaire : la rhétorique étouffante sur « les nazis ukrainiens » circulant en boucle sur les réseaux sociaux de la gauche de gauche occidentale, est celle-là même des néonazis grecs, hongrois, du Front national, des soraliens, d’une partie des libertariens, de l’UKIP britannique …

Puisse ce terrible constat inciter à réfléchir et à discuter ceux des militants qui veulent agir sur la base d’une pensée et pas comme des automates manipulés.

VP, le 14 avril 2014.

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