Le capital et les femmes.

Cet article approfondit le second point, sur les questions dites "de genre", de mon article sur L'idéologie ambiante. Il a d'abord été diffusé sur le site en lien ci-dessous :

Aplutsoc.

Introduction.

L’article que j’ai écrit le mois dernier sur L’idéologie ambiante, après une entrée en matière sur l’idéologie racialiste à la mode qui, à travers le terme « racisé-e-s », essentialise les victimes du racisme en tant que porteurs de la « race », et ses supposées non victimes et agents par essence en tant que porteurs de la « blanchité », comportait une seconde partie (sur six au total), consacrée à l’autre volet de l’idéologie dominante à la mode dans l’intelligentsia de la société capitaliste d’aujourd’hui, qui individualise toute identité en détruisant la catégorie du « genre », singulièrement du genre opprimé, le féminin.

Cet article a d’abord figuré sur mon blog de Mediapart et, consciencieusement tenu sous le boisseau par la rédaction et repris par ailleurs sur différents sites, dont celui d’Aplutsoc (Arguments Pour la Lutte Sociale) qui appelle à en faire un point d’appui pour un débat indispensable, approche, à l’heure où sont écrites ces lignes (12.04.21, 17h 40), les 1000 commentaires sur Mediapart (dépassés depuis), largement devant tout autre article y compris des membres de la rédaction, sur les mois de mars et d’avril 2021. Il est vrai qu’une grande partie de ces commentaires sont plus ou moins trollesques et expriment la « panique morale », pour employer leur propre jargon, des tenants de l’idéologie à la mode, lorsque celle-ci est « déconstruite » et remise à sa place comme figure de l’idéologie dominante du capital. Pratiquement tous ne réagissent qu’à la première section sur « les races », et souvent aux deux seuls premiers paragraphes, se prévalant parfois de refuser d’en lire plus. Strictement aucun n’a quelque chose à dire sur la question des « genres » et sur la seconde affirmation paradoxale, assumée ou non, de l’idéologie intersectionnelle de rigueur, à savoir que, si les races existent, les femmes, elles, n’existent pas. La totalité de ces intervenants sont du genre masculin (et lorsqu’ils se cachent sous un pseudo, c’est souvent encore plus manifeste !). Les mecs s’intéressent aux « races », mais pas au « genre » !

* * *

Dans le présent article, je reviens sur la question de l’oppression des femmes à partir d’une des plus importantes contributions au féminisme et au marxisme des trois dernières décennies faites à ce sujet, à savoir la théorisation de Roswitha Scholz, féministe révolutionnaire allemande partie prenante de ce qui se désigne comme « la Théorie critique de la valeur », un courant spécifique, et même très spécifique, auquel on peut reconnaître un haut niveau théorique et le sérieux dans l’étude de Marx. Sa contribution me paraît essentielle, non seulement pour remettre les pendules à l’heure, mais pour approfondir notre compréhension des processus sociaux et donc de la lutte pour leur transformation, même si je n’en partage pas tous les aspects, tout en approuvant pleinement la perspective théorique d’ensemble. Je me base ici, principalement, sur le recueil de ses articles titré Le sexe du capitalisme – « Masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, paru en 2019 aux éditions Crise et Critique.

Valeur et dissociation, dissociation-valeur.

Le point de départ est la saisie du rapport social global constitutif du mode de production capitaliste. Celui-ci, du point de vue même de Marx, n’est pas « le rapport de classe », comme on le pense souvent : l’existence de classes sociales et leurs conflits d’intérêts, entre exploiteurs et exploités, n’est nullement propre au capitalisme. La détermination spécifique du capitalisme réside dans la valeur, la survaleur et le travail abstrait, et le niveau d’abstraction de ces rapports sociaux correspond au fait qu’ils échappent à toute saisie empirique immédiate, les relations de marché et de concurrence entre producteurs privés et vendeurs individuels de leurs forces de travail, apparaissant comme naturelles et indiscutables.

L’abstraction du travail consiste dans le fait que sa propriété sociale spécifique, dans le cadre de ces rapports, n’est pas de produire des utilités, mais de produire des valeurs d’usage en tant que supports de la valeur, afin que celle-ci grossisse (survaleur). Ceci n’est possible que si l’appropriation directe (collective ou individuelle) des moyens de production est interdite aux travailleurs (rapport foncier), qui n’ont donc d’autre choix « naturel » pour vivre et exister socialement que de chercher à vendre leur force de travail (rapport salarial) (cette précision sur les rapport foncier et salarial est un ajout par rapport aux présentations de l’« école critique de la valeur »).

Une fois ces conditions imposées historiquement en relation avec l’avènement de l’État moderne, elles se reproduisent en s’élargissant, et fonctionnent sous le mode du fétichisme : les marchandises « ont » de la valeur, l’argent « est » la valeur, il peut rapporter un « intérêt » qui sert en outre, combiné à la rente foncière, à déterminer le « prix du sol », et le travail est « payé » par un salaire. La généralisation et la domination des rapports marchands résulte donc de ces fondements – du travail abstrait créateur de survaleur (et donc la domination du marché n’est pas antérieure au capitalisme, mais en résulte).

Contrairement à la position théorique abstraite - et fétichiste ! - de la « Théorie critique de la valeur » elle-même, qui, à cet égard, pousse à son terme une tendance qui n’était qu’esquissée chez l’auteur qui l’a le plus influencée, Moishe Postone, cette saisie du rapport social capitaliste ne neutralise pas l’importance de la genèse des classes sociales dans et par leur lutte, ni la centralité politique de cette lutte comme possibilité et nécessité de renversement des rapports sociaux capitalistes.

Il est exact que cette conception approfondie contrebat le « marxisme traditionnel », résumé et formaté dans la plupart des écoles de formation politiques et syndicales du mouvement ouvrier au XX° siècle, à savoir que le capitalisme consisterait dans l’exploitation des ouvriers par les patrons, tout le reste n’étant que superstructure. Non : le capitalisme consiste dans un rapport social qui échappe à ses auteurs et les transforme en faisant fonction, prolétaires et capitalistes, de l’accumulation du capital, accroissement illimité de la valeur quelles qu’en soient les conséquences.

Mais sur cette base il engendre classes et lutte des classes, qui sont des phénomènes émergents en permanence de ces rapports, et qui, surtout en cas de crises et particulièrement aujourd’hui où la crise prend un caractère global et radical, comportent la possibilité de réaliser le nécessaire – pour la survie du monde humain – que serait la rupture avec le capitalisme : socialisation de la grande production, distribution des biens d’usage indispensables, réalisation du droit de toutes et de tous à vivre et à avoir un « lieu », rupture qui passe par un affrontement politique visant les États, et reposant sur la combinaison entre conscience, lutte et organisation, du mouvement réel des exploités et des opprimés.

Cette approche-là de la centralité de la lutte des classes est tout sauf un « réductionnisme de classe » : elle l’envisage comme la suite du rapport social capitaliste dominant, comme sa contradiction immanente, et comme la possibilité non automatique de le renverser, tout en permettant de mesurer l’ampleur du problème, car, justement à la différence des sociétés de classe traditionnelles, les rapports avec lesquels il s’agit de rompre n’ont rien de transparent et sont fétichisés, non saisis et naturalisés. Le politique peut être ici redéfini comme la médiation susceptible de permettre de surmonter cette difficulté.

Je me suis ici singulièrement éloigné des conceptions de l’école critique de la valeur et de Roswitha Scholz, mais ce développement sur la relation réelle entre rapport social capitaliste et lutte politique des classes, la seconde étant fondée sur le premier, va, paradoxalement, nous aider à comprendre l’importance de la théorie propre de R. Scholz sur ce qu’elle a nommé la « dissociation-valeur ».

Tout ce qui a été dit ci-dessus sur la valeur, la survaleur et le travail abstrait, présuppose en même temps un autre rapport social fondamental, dont un trait spécifique réside dans sa dissimulation et son occultation, d’où le terme de « dissociation » chez R. Scholtz, et sa formule, qui peut sembler énigmatique au premier abord, mais qui se justifie, de « théorie de la dissociation-valeur » - Wert-Abspaltungtheoretische.

Marx n’en parle pas, en tout cas pas explicitement, pas es qualité, et pourtant ceci est présent chez lui : la valeur et sa sphère d’autovalorisation continuelle ne peuvent exister seules. La force de travail doit être engendrée, élevée, nourrie, avoir ses vêtements reprisés. Sous et à côté de la sphère du travail créateur de valeur, il y a la reproduction et le travail domestique, la sphère de ce qui ne créé pas de valeur, mais dont la dissociation est indispensable à sa création. Voici donc le domaine du féminin dans les représentations patriarcales qui dominent en même temps que s’affirment les rapports de valeur, mais pas seulement : la nature, la terre, l’eau, l’air, la vie, tout ce qui est gratuit tout en pouvant impliquer beaucoup d’activité et de fatigue et donc de « travail » en ce sens-là, le soin, les enfants, les vieux, l’amour, le subjectif, le care comme on dit plus récemment, le qualitatif, le non scientifique au sens de non mathématiquement déterminé, le non conceptuel (cette énumération est confuse, j’y reviendrai, mais cette confusion est inhérente à la sphère de la dissociation) … bref une énorme sphère, sous-jacente et plurielle, sans laquelle le monde enchanté de la valeur, autant que son revers le monde infernal de l’exploitation, ne sauraient exister.

Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de valeur sans ce dissocié, nié, effacé, enfermé ou estompé, mais indispensable : d’où sa désignation, ou plus exactement la désignation du rapport social en lequel consiste le traitement qui lui est réservé et par lequel il est constitué, incluant la non-explicitation et le non-dit, comme dissociation.

Et comme ce rapport social n’est ni subsumé sous celui en quoi consiste la valeur, ni ne subsume ce dernier, mais va de pair avec lui, le rapport social global est donc indissociablement capitaliste et patriarcal, ce qui justifie de le désigner de manière unifiée, mais duale, comme dissociation-valeur.

De même que la valeur n’est pas le rapport de classe, mais génère la forme spécifiquement capitaliste de la lutte des classes et par là de leur existence, et donc de la lutte sociale comme lutte politique, de même la dissociation n’est pas le rapport de genre, mais elle génère la forme spécifiquement capitaliste du patriarcat et de l’oppression des femmes, et donc de la lutte féministe comme lutte politique.

Le premier de ces énoncés va à l’encontre de la « Théorie critique de la valeur », alors que le second correspond au rapport qu’établit R. Scholtz entre la dissociation comme rapport social fondamental, avec les rapports de genre et l’oppression de genre. Ce qui indique qu’une théorie cohérente dans son ensemble devrait inclure les deux énoncés, et ne pas s’imaginer traiter la lutte des classes en chien crevé.

Dans chacune des deux relations, de la valeur aux rapports de classe et à la lutte des classes, et de la dissociation aux rapports de genres et à la lutte féministe, le caractère dérivé des rapports de force et de la lutte, par rapport aux rapports sociaux fondamentaux, doit aider à se défaire de toutes les représentations fétichistes, autrement dit de tous les essentialismes : la domination capitaliste n’est pas incarnée dans des individus, même si les capitalistes et leurs agents politiques et idéologiques agissent à son compte, et la domination patriarcale n’est pas non plus par essence portée par des hommes (bien des femmes y contribuent d’ailleurs), et les hommes ne sont pas automatiquement des incarnations du « masculin », les femmes du « féminin », mais pour autant le rapport patriarcal sous la forme spécifiquement capitaliste de la dissociation, est un rapport auquel personne n’échappe ( « … aucun individu empirique n’est complétement subsumé sous les attributions typiques de genre, même s’il ne peut y échapper », écrit R. Scholz en se référant à Adorno).

Il est donc hautement significatif que l’idéologie intersectionnelle combinée au racialisme, tout en effaçant les « classes », tende aussi à effacer les « genres » et singulièrement le genre féminin, car dans les deux cas, il y a occultation de l’une des deux faces du rapport capitaliste fondamental, au service, donc, de sa reproduction et de sa perpétuation (comme toute idéologie).

Précisions d’ordre théorique.

Sur un plan plus rigoureusement théorique, la théorie de la dissociation-valeur présente pour R. Scholz l’avantage de ne pas être totalisante, et de donner corps, pour ainsi dire, à la dynamique ouverte de toute analyse sociale globale. Or, une telle ouverture se trouve, malgré la non perception consciente de la dissociation à côté de la valeur, chez Marx, précisément sous la forme du combat subjectif révolutionnaire. La théorie de la dissociation-valeur intègre à la description théorique globale du capitalisme la dimension « brisée » et inachevée, dissociée, et sa dualité s’oppose à l’unilatéralité apparente de la seule dynamique de la valeur. Celle-ci est parfois définie comme « contradiction en mouvement ». Ce caractère de contradiction en mouvement s’effectue en fait seulement dans la mesure où la valeur est comprise comme associée à son double contradictoire, et complémentaire, la dissociation.

Scholz se réfère à T. Adorno (Dialectique négative), qui appelait de ses vœux une dialectique comprenant qu’elle se prolonge toujours car elle n’englobe pas tout (comme avait affirmé l’avoir fait Hegel), bien que, chez Adorno, l’affirmation d’une dialectique ne prétendant pas espérer la totalité, et par là même réussissant à être efficace, s’était repliée dans une représentation purement philosophique, la « praxis » ayant, à ses yeux, échoué.

Il y a, de fait, une fluctuation, peut-être pas complétement consciente, chez R. Scholz, entre deux appréhensions de la dissociation-valeur.

L’une la présente comme limitée et brisée, à la manière de plusieurs formulations d’Adorno : ainsi les oppressions telles que le racisme, l’antisémitisme, et l’antitziganisme (il est appréciable ici que les traducteurs aient évité le terme « Rromophobie » forgé sur le modèle d’« islamophobie »), sont, selon elles, non réductibles à la dissociation-valeur.

Non réductibles, certes, mais elles sont bien comprises pourtant, en même temps, dans le rapport social global dont les deux composants duaux fondamentaux sont la valeur, racine de l’exploitation de classe, et la dissociation, racine de l’oppression sexuelle. Les oppressions racistes et nationales et d’autres discriminations, n’ont pas ce caractère fondamental et nécessaire au capital (qui bien entendu s’en sert, mais peut s’en passer), même si elles peuvent avoir une importance considérable et avoir structuré sur la longue durée des relations sociales et des représentations culturelles, et, surtout, elles s’inscrivent dans le cadre global de la dissociation-valeur, sans pouvoir, bien entendu, être complétement aplaties sur elle. La discrimination à l’encontre des homosexuels, elle, se rattache étroitement au rapport patriarcal-capitaliste fondamental, donc directement à la dissociation-valeur.

Comme cette première appréhension de sa propre théorie chez R. Scholz présente les autres types d’oppression comme autant d’étants concrets irréductibles, elle rencontre donc des apories, qu’elle assume en les renvoyant à la « prise en compte de la non-identité », par crainte du caractère totalisant de la dialectique de forme hégélienne, chez Adorno.

En même temps – et surtout ! - R. Scholz met en avant une appréhension de la dissociation-valeur comme étant véritablement la contradiction en mouvement, et, partant, comme n’étant saisissable concrètement, et donc aussi théoriquement, que dans ses visages historiques instables et successifs, lesquels composent les étapes du développement du capitalisme puis de sa crise. Ceci conduit à l’analyse de la dynamique du capital dans l’histoire concrète des luttes sociales et des relations internationales. A mon avis, cette appréhension-là englobe et dépasse la première. Elle ne fige pas la théorie de la dissociation-valeur, c’est-à-dire la théorie du capital, comme une « totalité » identique, mais elle ne se « brise » donc pas non plus devant les écueils de la réalité concrète dans sa particularité, car elle se développe avec son objet, et dans la perspective de son abolition.

Approche historique, spécificité du capitalisme et statut de la « raison ».

Dans cette nécessaire approche historique, la première question qui se pose est celle des sociétés précapitalistes, car, même si la dissociation-valeur est la forme sociale spécifiquement capitaliste, elle recycle et reformate des composantes plus anciennes. Cette question reste seulement esquissée chez R. Scholz, qui semble avoir évolué d’une position initiale qui faisait remonter très loin dans le passé la dissociation-valeur, à l’affirmation plus cohérente et plus juste de sa corrélation d’avec le seul mode de production capitaliste.

Dans le premier article du recueil cité, initialement paru en 1992, elle remonte à la séparation des hommes citoyens et des femmes confinées, dans l’Athènes antique, et à partir de là rapproche oppression masculine et philosophie dualiste classique, sciences logico-mathématiques de la nature, Lumières et Aufklärung, assimilation qui s’ancre dans la dénonciation de la « raison instrumentale » chez Adorno et Horkheimer (Dialectique de la raison, 1944).

Par la suite, dans un article de 2012 sur Adorno, elle qualifie de « problématique » la façon dont, dans ce dernier ouvrage, la raison instrumentale est posée de manière régressive jusque chez … le personnage d’Ulysse dans Homère, et elle écrit lire « la « dialectique de la raison » plutôt comme se référant en premier lieu à l’histoire de la constitution de la société capitaliste moderne ».

Sauf que Adorno et Horkheimer condamnent bel et bien la « raison instrumentale » comme principe oppressif d’une manière transhistorique, qui offre un parallèle saisissant avec la condamnation heideggerienne de la « Technique » associée à l’ « oubli de l’Être ». Un tel parallèle scandalise sans doute les tenants de la « Théorie critique » en général, et de la « Théorie critique de la valeur » en particulier, mais il est pourtant évident. La condamnation de la raison « instrumentale » et le tropisme « anti-Lumières » chez Adorno et Horkheimer va avec la renonciation à la lutte anticapitaliste, par un « pessimisme » imprimé par le nazisme, le stalinisme et l’exil, pessimisme qui a été, par contre, critiqué par Postone.

Il n’est donc pas neutre du tout d’accoler ou non la dissociation et la domination masculine à la « raison », et, du coup, d’étendre ou non la « dissociation » aux sociétés précapitalistes au moins européennes. Ce que celles-ci ont connu, en fait, n’est pas la « dissociation », mais d’autres formes de patriarcat, de même que, avant la domination de la forme-valeur dans le capitalisme, ont existé des formes précapitalistes, secondaires dans les sociétés concernées (ou entre celles-ci), de marché et même de finance. Le capital a recyclé et refondé ces rapports en leur donnant une nouvelle signification. Quant à la relation entre domination masculine et raison scientifique, logique et technique, elle est bien réelle, mais elle est dialectique : la dynamique de la rationalité est aussi, tout autant, un acquis et une composante nécessaire du combat pour l’émancipation.

Les affrontements pendant la montée du capitalisme.

C’est ainsi que pendant la première période du capitalisme, lorsque l’expropriation/libération des pauvres s’étend en Angleterre, que le salariat apparaît dans la production manufacturière, que les États mercantilistes monétarisent la société, et que colonialisme et esclavage, ainsi que le « second servage » en Europe centrale, forment un système mondial avec l’Europe occidentale en son centre, se produisent, en relation avec ces transformations, deux phénomènes simultanés, mais dissociés, justement, l’un de l’autre. D’un côté nous avons le développement de la raison philosophique et scientifique, posant l’homme en « maître et possesseur de la nature » (Descartes). D’un autre côté nous avons l’effarante vague de violences contre les « sorcières », qui n’est pas un phénomène médiéval, mais bel et bien un trait de la modernité naissante. Ce mouvement souterrain, mais massif et terrible, balaye toute l’Europe et jusqu’à l’Amérique du Nord, et son rôle dans la mise au pas des femmes, en particulier par l’élimination des pratiques médicales, contraceptives et abortives, et des sociabilités féminines autonomes, est décisif.

Mais dans la mesure où il se réfère à des motifs religieux et idéologiques, ceux-ci n’ont rien à voir avec la raison, qu’on la qualifie ou non d’ « instrumentale », et tout au contraire, les réactions de rejet de cette vague de violence se situent, déjà chez Montaigne, de ce côté-là, et contribuent, tardivement, à arrêter le massacre. Les motifs religieux eux-mêmes plongent dans la période médiévale antérieure (y compris quand ils sont radicalisés par le protestantisme, leur donnant une forme « rationalisée »), car le combat des prêtres pour ce que les démographes appelleront plus tard, et à tort, une « natalité naturelle » (sans contraception, ni avortements, ni infanticides) avait commencé dans les villages seigneuriaux des X° et XI° siècles.

Ces précisions permettent de comprendre que la chasse aux sorcières ne saurait en aucune façon être directement imputée aux « hommes raisonnables », voire aux Lumières (qui y ont mis fin). La défense des femmes ne saurait être confondue avec un naturalisme irrationaliste, et R. Scholz critique d’ailleurs sévèrement les toutes premières formes de « féminisme », à dimension « écologique » comme on ne disait pas encore, dans l’Allemagne wilhelminienne, qui, comme la majeure partie des courants du type « retour à la nature », ont finalement convergé dans le nationalisme identitaire allemand et donc dans le nazisme.

Mais cela ne veut pas dire que l’assignation des femmes comme des êtres « de nature » (en même temps que les « sauvages »), soit sans rapport avec la nouvelle pensée dominante, rationaliste, de l’Europe occidentale aux XVII° et XVIII° siècles, puisqu’elle est, au plan théorique, son œuvre. Mais les deux processus – le processus de renouvellement et de renforcement de l’oppression sexuelle, d’une part, et le processus d’affirmation de la science et de la « raison », d’autre part-, sont disjoints – dissociés – et le second n’est pas le responsable du premier. La théorie de la dissociation-valeur permet précisément de saisir ce rapport dialectique et dual, fracturé. Le rationalisme, même s’il théorise la femme-être de nature et par là y contribue, n’est pas la cause de la réorganisation du patriarcat, et il comporte aussi, contradictoirement, des éléments de contestation de celui-ci. Dans la mesure où elle localise encore un peu trop, à la suite de la Théorie critique, l’oppression dans la « raison instrumentale » et la « pensée logique » qui, en tant que telles, si on les isole, ne sont responsables de rien, R. Scholz ne souligne à mon avis pas suffisamment ces contradictions.

Ceci vaut encore plus pour les révolutions dites, largement à tort, « bourgeoises » - Angleterre aux XVII°, Amérique du Nord et France au XVIII°, plus celle qui est dissociée et oubliée, mais qui fait pourtant partie de la série : Haïti. Ces faits ne sont pas abordés chez R. Scholz – il renvoient à des luttes de classe effectives, et, parmi d’autres, ils signalent que « la bourgeoisie » est loin d’être le seul groupe social à intervenir. Les prolétaires, les « pauvres », les femmes, et les esclaves, sont des forces sociales agissantes. Et l’affirmation « abstraite » des droits de l’homme comporte à la fois des limites et une dynamique émancipatrice, dans la mesure même où, en leurs noms, ces limites sont très vite dénoncées.

Heurs et malheurs de la famille.

Une famille nucléaire, placée sous l’autorité du père de famille qui est le producteur de la valeur ou son récepteur, dans laquelle la femme, sous tutelle, est invitée à s’épanouir (le seul épanouissement qui convienne à sa « nature ») comme « maitresse de maison », tel est l’idéal de la société capitaliste à l’issue de cette première longue période.

Or, la situation du prolétariat dans la phase d’industrialisation n’a rien à voir avec cet idéal, la recherche de l’extraction de la survaleur, ou plus-value, absolue, conduisant au travail faiblement rémunéré et férocement organisé des femmes et des enfants. C’est dans un second temps qu’en Europe, la production de plus-value relative prenant le dessus, les familles de prolétaires elles-mêmes, après cette première phase « barbare » (à forte natalité et à forte mortalité infantile), sont calquées sur le modèle bourgeois, permettant la « transition démographique ».

Un retour, de nature différente, du salariat féminin, se produit ensuite, surtout dans les années « fordistes » d’après la seconde guerre mondiale. Il est l’occasion de signaler, du point de vue de la théorie de la dissociation-valeur, que la dissociation comme forme sociale générale, et l’oppression-discrimination de genre, sont reproduites dans chacun des rapports sociaux, y compris en dehors du cadre « ménager » censé lui être propre.

Le salariat féminin est en effet, même quand la loi est censée l’empêcher, connoté par les représentations attachées au féminin – il sera donc tendanciellement cantonné dans les services, surtout les services « à la personne », ainsi que dans la distribution des denrées (caissières), etc.-, et d’autre part, il est frappé le premier par le chômage et la précarité et il est moins payé en moyenne, à âges et qualifications égales, là encore quand bien même lorsque la loi et les conventions collectives prescrivent l’égalité. Aujourd’hui, les gouvernements capitalistes et une partie du féminisme attribuent la reproduction permanente et irrévocable de ces rapports inégalitaires à l’intérieur même de conquêtes supposées égalitaires, à la persistance d’une sorte d’arriération des « mentalités », et en font un sujet de morale faite au bon peuple, compensée par la « journée de la femme » détournant la signification historique de la journée de combat du 8 mars, tout cela ne changeant strictement rien à la situation réelle. Celle-ci ne s’explique pas par « les mentalités », ce sont inversement ces dernières qui s’expliquent par le caractère socialement fondamental, dans le mode de production capitaliste, de la dissociation-valeur qui le fait ce qu’il est, et donc des rapports de classes et des rapports de genre.

La période actuelle désignée sous les noms de mondialisation, financiarisation, sous-tendue de plus en plus par la crise climatique, et surtout par une productivité du travail tellement élevée qu’elle met en cause le taux général de profit, phénomène masqué puis aggravé par le recours au crédit et à l’État, produit, un peu comme au début de la période industrielle, mais de façon bien plus massive et mondiale, une combinaison barbare entre le maintien du schéma général dominant patriarcal, et l’explosion du cadre familial qui lui correspond ; « La famille ne se dissout pas, mais elle ne constitue plus l’état normal solidement établi, à partir duquel hommes et femmes pourraient s’orienter durant toute leur vie. » Il y a une « barbarisation globale du patriarcat producteur de marchandises. ».

La prétendue liberté totale de choisir sa sexualité, son genre, son identité, va avec la privation des moyens d’existence et de construction de soi. L’obsolescence de l’homme soutien de famille et de la femme maitresse du foyer ne conduit à aucune forme sociale libérée.

Dans ce contexte, R. Scholz souligne l’apparition d’un nouveau paradigme, bien symptomatique : la « femme de catastrophe » : « Les femmes doivent reproduire une société qui, de fait, ne peut plus se reproduire » - cette notion provient du personnage de la « femme des ruines » qui, en Allemagne en 1945, tenait à bout de bras sans qu’on ne le dise, la préservation du monde matériel restant (souvent après avoir été violée par les occupants, surtout à l’Est).

La femme de catastrophe peut aussi être la cheffe d’État qui gère la société comme un grand foyer et fait maternellement la morale au gens – on pense ici à Angela Merkel, cette figure « Biedermeier » ! Mais c’est aussi, à la base de la société, les groupes de fait de femmes misérables qui tiennent tout et assument tout, pendant que les hommes vont et viennent, les engrossant au passage – une formation sociale qui s’étend des pays « pauvres » vers les pays « riches ».

Théorie « du genre » et « intersectionnalité ».

C’est à ce moment historique qu’intervient, comme expression et comme agent de cette barbarisation du patriarcat producteur de marchandises, l’idéologie de la critique du « genre ». La critique de Judith Butler (même si celle-ci, depuis, a récusé certaines conséquences logiques de ses positions initiales, mais c’est là une autre question), et de l’idéologie gender - mal nommée car elle relativise voire détruit la notion de genre et donc d’oppression de genre -, intersectionnelle, que développe R. Scholz sur la base de la théorie de la dissociation-valeur, va dans le même sens et conforte ce que j’ai pu en dire dans mon article sur L’idéologie ambiante (sections 2 et 3).

En premier lieu, à l’éclatement des dominations et des identités correspondantes, est opposée une théorie sociale globale dans laquelle la valeur - et à partir d’elle les rapports de classe, quoi qu’en dise en l’occurrence R. Scholz elle-même ! – et la dissociation - et à partir d’elle les rapports de genre – sont les deux rapports sociaux solidaires l’un de l’autre et fondamentaux :

« La critique de la valeur-dissociation ne fait pas l’apologie des différences, elle n’en fait pas non plus une nébuleuse vague, comme les théories postmodernes, jusqu’à la dissolution complète d’elle-même en tant que théorie générale. Contrairement à la pensée postmoderne des différences, ce n’est pas seulement la qualité de la chose particulière qui importe pour la valeur-dissociation, mais aussi le maintien paradoxal d’une totalité conditionnant les individus et les groupes sociaux et ce, qu’on le veuille ou non. » (R. Scholz, article de 2016 dans l’ouvrage précité).

Cette conception théorique globale de la société capitaliste entend maintenir le combat contre l’exploitation (des prolétaires) et contre l’oppression (des femmes) et contre toutes les autres formes d’oppressions et de discriminations, alors que la nouvelle idéologie qui s’affirme à partir des années 1990 en vient à exalter les identités et, par la, les oppressions :

« Il appartient à la critique de dépasser (…) le masculin et le féminin, l’hétérosexuel et l’homosexuel, ainsi que le rapport intersectionnel des différentes disparités sociales, (…), au lieu de les exalter, et d’effectuer la négation du contexte répressif (…). Ce n’est que sur cette base qu’une théorie du corps et une critique des oppressions concrètes (un terme approprié qui n’est pas passé de mode par hasard) [je souligne, VP] pourrait à nouveau être prise en considération sans quoi le recours secondaire aux identités traditionnelles sera célébré comme un mode d’émancipation de plus en plus sérieux (voire par exemple le culte du voile islamique de la part de femmes musulmanes qui, dans certains territoires du féminisme occidental, le considèrent comme un vecteur d’émancipation et surtout comme forme de résistance contre l’Occident). » (ibidem, article de 2012).

Résultat décisif, l’idéologie déconstructiviste-intersectionnelle, lorsqu’elle se présente encore comme féministe, est un hara-kiri du féminisme :

« Les concepts déconstructivistes, qui se fondent toujours sur les rapports de genre intermédiaires et non définis, ne sont plus en mesure de prendre en compte le fait patriarcal. Abracadabra ! -et ils font tout simplement disparaître ce phénomène considérable d’un coup de baguette magique. » (ibidem, 2016).

Il va sans dire, mais disons-le, que la défense des trans de toutes variantes contre toute discrimination est légitime, et ne sert ici que de caution à une idéologie qui liquide le combat contre l’oppression et le remplace en combat identitaire contre l’assignation.

La suprématie masculine revient, conformément à la domination sociale de la dissociation-valeur, par tous les pores de la théorie intersectionnelle-déconstructiviste. La pensée queer, horizon final et perspective des gender studies (car « si le genre est saisi au fond comme une « attribution de signification », alors le mouvement queer a véritablement acquis une hégémonie dans la recherche sur le genre »), se resitue, sans – le plus souvent - s’en rendre compte, dans le cadre de l’acceptation, de la défense et illustration de la suprématie masculine.

Exemples de défense de la domination masculine dans ou à partir de l’idéologie « du genre ».

De ce phénomène frappant, R. Scholz donne un exemple, qui concerne des milieux culturels spécifiques, importants en Allemagne : la convergence de la culture queer avec celle des hackers-geeks, hégémoniquement masculins, qui ont « inventé » un modèle masculiniste de l’homme-au-foyer. Citons cette savoureuse description de l’idéologie de ce milieu :

« Dans le style queer-hacker-nerd, le capitalisme devra être hacké de fond en comble. Le « care » au sens des activités (féminines) de reproduction doit alors, dans cette danse queer de l’idéologie communautaire, n’être rien qu’un exemple parmi d’autres. Ainsi ce n’est pas seulement une manière inappropriée de positiver [qui se produit là] mais aussi un nouvel escamotage des activités féminines dissociées et des structures correspondantes, comme dans toute la tradition patriarcale séculaire de la modernité capitaliste. Ces activités-là sont toujours assumées, malgré tous les changements des dernières décennies, majoritairement par les femmes. » (et derrière le hacker-geek queer ou non, il y a souvent une compagne, une maman ou une bonne âme qui limite les dégâts et ramasse les chaussettes).

Un autre exemple, socialement beaucoup plus étendu et aux conséquences graves, de la défense d’institutions patriarcales au nom de l’identité, est bien entendu celui du voile islamique, déjà évoqué dans une citation ci-dessus. Ici, très clairement, l’idéologie néo-identitaire à la mode en vient à prendre la défense de l’aliénation religieuse, et d’une arme redoutable du patriarcat, le voile, qui est aussi un drapeau vivant de la contre-révolution dans de nombreux pays, à commencer par l’Iran.

Certaines des jeunes femmes musulmanes européennes, et les courants d’ « extrême-gauche » qui en ont fait leurs mascottes, telles de nouvelles majorettes, dont R. Scholz parlait plus haut, se réclament plus ou moins d’un mélange de soi-disant anti-impérialisme fétichisant « l’Occident », et de soi-disant féminisme consumériste (« C’est mon choix »). Ce faisant, elles font l’apologie d’un instrument radical et violent de domination masculine et de mise au pas de toute la société, à l’œuvre dans tous les pays où l’Islam est majoritaire et présent également, sous la forme d’un phénomène de « réveil » religieux réactionnaire dont j’ai traité par ailleurs, dans les pays européens. Dans ce cas-là l’aide directe, quasi physique et répressive, apportée au patriarcat capitaliste et à la domination masculine corporelle, par le soi-disant féminisme déconstructiviste et ses auxiliaires « gauchistes », est terrible et cause de souffrances et de dégâts sociaux considérables, dont les femmes sont les principales victimes, cela dans l’ignorance crasse et blasée et l’irresponsabilité prétentieuse de ses protagonistes se faisant passer pour des protecteurs de femmes dominées.

Un autre exemple de ce retournement, que l’on peut percevoir surtout par le biais du look, car le look est une manifestation importante et sensible de l’affirmation identitaire se substituant au combat émancipateur (comme le voile islamique le montre aussi), est que le look et certaines thématiques queer et gender ont gagné des milieux politiques et sociaux qui, en principe, se veulent leurs pires ennemis, et fantasment même sur une « théorie du genre » supposée menacer l’identité sexuelle des enfants à l’école.

Et pourtant en effet, le groupe dirigeant du mouvement La Manif pour tous, en 2013, a vu une figure néo-queer tenir le devant de la scène et le haut du pavé, avec le personnage de « Frigide Barjot » (Virginie Tellenne). Il y aurait une recherche psycho-sociale passionnante à mener à partir du fait que la figure emblématique d’un mouvement à dominante catholique, à forte compulsion homophobe, censé défendre la « famille traditionnelle » (qui n’est que fictivement la famille chrétienne et qui renvoie en fait au modèle bourgeois du XIX° siècle, son hypocrisie comprise, le pater allant dans les maisons closes), ait été, avec son équipe de chauffeurs de foule, un personnage représentatif du « trouble » dans le « genre » au sens de Butler.

Plus récemment, il y aurait aussi à s’interroger sur l’image que se sont donnés et se donnent eux-mêmes les émeutiers fascistoïdes de l’attaque trumpiste du Capitole, à Washington, le 6 janvier dernier. Cette petite-bourgeoisie blanche était loin d’arborer le look bien mis des dominants, et le personnage qui en est devenu la figure emblématique, le fameux « shaman Quanon » (Jake Angeli, militant complotiste de l’alt right suprématiste blanche), présente un look très intéressant, mélange de néo-queer, de new age bio, de zootropisme, et de nationalisme. Aujourd’hui en prison, où il réclame une alimentation exclusivement « biologique », ce personnage aurait affirmé son identité extra-terrestre, naturellement une minorité dominée en lutte pour sa reconnaissance contre les discours qui la blessent, ce qui, après tout, peut s’interpréter comme une forme radicale d’affirmation identitaire d’un individu vide de la société capitaliste marchande …

Ces deux derniers exemples montrent que l’affirmation identitaire contre une domination réelle ou fantasmée, dans une intersectionnalité vécue qui comble le vide réel des individus atomisés faisant fonction du capital, peut, sans aucune difficulté et sans changer de nature, passer de « gauche » à « droite », expression, répétons-le, de la barbarisation actuelle de l’ordre capitaliste-patriarcal. Une grave détérioration de la condition féminine réelle, à l’échelle mondiale, sous les coups des islamistes, des religieux, des régimes « illibéraux », et sur fond d’effondrement économique et social et de précarisation, correspond à cette situation.

Seules les conquêtes sociales et démocratiques de la période antérieure, celle d’avant l’idéologie néo-identitaire à la mode, maintiennent encore, dans certains pays dont le nôtre, un rideau de protection de plus en plus fragile. L’un des aspects les plus outrecuidants de l’idéologie à la mode est la croyance entretenue parmi ses partisans, et parmi les couches militantes nourries malgré elles de ses éléments de langage, qu’« avant » (en gros avant l’usage massif des mots « théorie du genre », « intersectionnalité », « islamophobie », donc avant la décennie 1990), le féminisme, l’antiracisme et l’anticolonialisme étaient, en quelque sorte, faux, tronqués, « blancs ». Ils avaient bien sûr leurs limites, mais les conquêtes, qui permettent à ces couches de vivre et de discourir, datent toutes de cet « avant » !

L’idéologie des années 1991-2019 correspond aux régressions, elle en fait partie, elle y a contribué et elle y contribue.

La contre-attaque doit viser l’abolition du capital et du patriarcat.

R. Scholz se livre au passage, pp. 207-211 du livre précité, à une passe d’arme intéressante avec Nancy Fraser, féministe nord-américaine de tout premier plan, et aussi théoricienne s’inscrivant à l’autre bout de l’arc-en-ciel de la Théorie critique issue de l’école de Francfort.

N. Fraser élève en effet une protestation contre la récupération néolibérale de certains aspects de ce qu’elle appelle le « féminisme de la deuxième vague » (qui distingue en fait mal le féminisme de gauche et d’extrême-gauche des années 1960-1970 du tournant déconstructiviste et intersectionnel des années 1990, mais vise surtout ce dernier), elle s’inquiète de la part faite au thème de la « reconnaissance » (et polémique sur ce point avec Axel Honneth) au détriment de la répartition et de la justice sociale. Son inquiétude est légitime, mais ses espoirs de rééquilibrage du féminisme dans un sens moins « néolibéral » se sont avérés vains et R. Scholz a beau jeu de souligner que cela n’était pas possible dans la perspective au fond réformiste (et par-là anachronique) de N. Fraser.

Dans son article-manifeste de mars-avril 2009 paru dans la New Left Review, Féminisme, capitalisme et ruse de l’histoire, N. Fraser, après avoir très justement constaté que la politique de l’identité, ou de la « reconnaissance », avait nourri le « nouvel esprit du capitalisme », appelait à une contre-attaque féministe mettant en cause les inégalités sociales, faite de quatre piliers : le retour de l’Etat social, la reconnaissance du care, la démocratie participative, et des institutions internationales reposant sur la subsidiarité. Tout ceci fleure bon la social-démocratie finissante et s’imaginait alors qu’avec la crise de 2008-2009 les choses allaient peut-être changer. On sait ce qu’il en a été.

* * *

Le point aveugle des conclusions de R. Scholz, comme de la Théorie critique de la valeur (et de la Théorie critique en général), est l’absence de perspectives autres que l’élaboration théorique, bien que la lutte contre l’oppression des femmes soit évidemment préconisée, mais sans possibilité réelle de réaliser la nécessaire abolition du capital, en raison de la neutralisation de la lutte des classes dans ce cadre théorique.

La lutte des classes n’est pas, je l’ai dit, le trait spécifique premier du capitalisme, mais, engendrée par celui-ci, elle est centrale du point de vue de l’émancipation humaine, parce qu’elle oppose au capital le prolétariat qui le produit (et ne se résume absolument pas à la seule classe ouvrière industrielle), et qui peut donc l’abolir. Cela ne veut pas dire que la chose soit facile, et elle ne s’est pas produite à ce jour, mais elle relève du possible, et devient en même temps le moyen d’une nécessité, car le capitalisme nous entraine avec lui dans une crise destructrice terrible. C’est aussi simple que cela (et je diverge donc ici totalement de la « Théorie critique de la valeur » dont les qualités d’abstraction reposent aussi sur cette faiblesse de pousser le bouchon de la critique du marxisme traditionnel jusqu’à la neutralisation théorique de la lutte des classes, qui n’empêche pas, bien entendu, celle-ci d’exister en pratique).

L’effondrement du bloc soviétique en 1989-1991 a lui-même été un moment important de la lutte des classes, les appareils centralisés des partis staliniens ayant été attaqués de front par la majorité des populations prolétarisées des pays concernés et les gestionnaires bureaucratiques du capital s’étant prestement convertis en capitalistes privés. La transition vers un capitalisme « libéral », en fait néolibéral et mafieux, en Russie et dans l’ancien bloc soviétique, s’est combinée aux effets des politiques staliniennes et sociales-démocrates dans le reste du monde et à l’émergence d’un capitalisme impérialiste chinois, pour engendrer un grand désarroi, alors que l’ébranlement des États staliniens et la faillite avérée de ce qui n’aurait jamais dû être un « modèle », n’étaient pas du tout de mauvaises nouvelles en soi, car ouvrant, à terme, les perspectives d’une refondation révolutionnaire. La responsabilité des courants révolutionnaires qui se voulaient antistaliniens est assez grande dans ce désarroi par manque de perspectives apparentes. C’est dans ce hiatus – un long hiatus hélas, qui commence en 1991 et dure jusqu’à maintenant, où il touche ses limites - que s’est développée l’idéologie décoloniale-intersectionnelle que, par résumé et pour en caractériser la pointe la plus néfaste, j’appelle « néo-identitaire ».

Ce fut donc d’abord une sorte de substitut. Les vides se remplissent toujours. En l’occurrence, sous des traits de nouveauté apparente en raison du vocabulaire employé, et avec les oripeaux du pouvoir académique proclamant la « science » et la « sociologie », ce sont des thématiques plus anciennes qu’on ne le pense qui structurent cette « nouvelle » figure idéologique (je renvoie ici à mon précédent article, L’idéologie ambiante). Dans le vide des années 1990, pour reprendre une expression chère à Marx, « le mort a saisi le vif ». Le mort qui saisit le vif, dans le Capital, c’est d’ailleurs la valeur en progression qui s’empare sans arrêt du travail vivant, et la composition-valeur du capital qui entre en conflit avec sa composition matérielle : ces oppositions catégorielles ont beaucoup d’affinités, on le voit, avec la catégorie de la dissociation, elles expriment, dans le procès capitaliste de la production, la saisie d’un « dissocié » indispensable et vivant, par la valeur nourrie de travail abstrait et figée en argent, vouée à l’accroissement vide.

Le mort qui saisit le vif est donc d’abord un substitut qui comble un vide, mais il a sa dynamique propre. D’une certaine manière, on pourrait dire que l’adhésion à la nouvelle figure de l’idéologie dominante est une sorte de « coup de grâce » sur les couches militantes qui n’ont surmonté dans leur histoire antérieure ni la social-démocratie, ni le stalinisme. Au lieu de se déployer vers de nouvelles perspectives révolutionnaires, elles se replient dans l’apologie de l’ordre existant cachée sous le voile faussement subversif d’un vocabulaire abscons – d’où une certaine similitude avec ce que les jeunes Marx et Engels avaient appelée l’Idéologie allemande, qui n’était pas, rappelons-le, l’idéologie dominante des milieux aristocratiques et bourgeois officiels de l’Allemagne de leur temps, mais l’idéologie de la « gauche hégélienne » dont ils se sont extraits, se croyant subversive et subissant d’ailleurs une certaine répression (sans commune mesure avec ce que s’imaginent subir les néo-identitaires contemporains, installés dans des niches de pouvoirs institutionnelles, éditoriales et universitaires).

Cette dynamique propre de l’idéologie de substitution qui s’est installée, avec le vocabulaire qui la porte et permet, en se lovant sur des sentiments légitimes de révolte contre l’oppression, le racisme et l’ordre existant, de nourrir son véritable contenu auprès des couches militantes subissant cette emprise, s’avère destructrice pour les organisations issues du mouvement ouvrier et démocratique. Elle a mis l’UNEF à terre et permis à LR et à Blanquer et Vidal d’en faire une cible facile, pour s’en prendre à l’ensemble du syndicalisme. Elle a considérablement affaibli la FCPE, et, dans les organisations syndicales, elle peut avoir des effets corrosifs rapides. En effet, souvent avec une naïveté d’archanges, ses porteurs estiment, innocemment et agressivement, qu’elle doit être obligatoire : les membres des organisations syndicales, par exemple, non préparés à un tel phénomène, se voient soudain enjoints d’écrire leurs tracts en écriture prétendument « inclusive » et de reconnaître le caractère sacré des « réunions non-mixtes racisé-e-s » et le caractère maléfique par essence de l’ « universalisme républicain ». On n’a pas connu, depuis le stalinisme, de telles pulsions autoritaires dans les organisations. Elles ne conduisent pas leurs promoteurs à s’emparer des dites organisations, car si elles aboutissent, elles détruisent celles-ci, tout simplement.

Alors comment faire ? L’essentiel est que le mouvement réel, la lutte de classes des prolétaires et la lutte contre l’oppression, sont là et bien là. Les réalités mondiales sont en train de nous faire passer à une tout autre étape que celle qu’avaient inaugurés les évènements de 1989-1991, renforcés par ceux de 2001. La crise est ouvertement globale depuis 2008 et ceci n’a pas cessé depuis. Les soulèvements populaires renversant des dictatures ont commencé en Tunisie, puis en Égypte, en 2011. Fin 2019 une énorme vague de révolutions, de l’Amérique du Sud au Proche-Orient, était en train de monter. La pandémie, les confinements et la dislocation des échanges internationaux sont arrivés là-dessus. Les États-Unis ont connu une explosion de protestations démocratiques et antiracistes à l’été 2020, qui est à l’origine de la défaite de Trump. Dans ces mouvements sociaux, la place des femmes va croissant. Il y eut, après l’avènement de Trump, le mouvement Meetoo. Les femmes sont en premières lignes du Soudan à la Biélorussie, et à présent au Myanmar, et c’est en tant que femmes qu’elles jouent un rôle dans les manifestations, les grèves, les syndicats indépendants, les affrontements. Certes, elles ne « remettent pas en cause les stéréotypes de genre » en affirmant on ne sait quelle identité non-genrée, mais en agissant directement dans la lutte commune des exploités et des opprimés, elles s’émancipent. Tel est le mouvement réel au moment présent. Il est mondial et il a récemment culminé en Inde, dans la mobilisation des paysannes appelant à l’union de tous les exploités le 8 mars, redonnant à cette journée son caractère de journée internationale de lutte pour l’émancipation des femmes, initié par le mouvement ouvrier voici 111 années. Deux jeunes femmes, Nodeep Kaur, militante ouvrière et Dalit (« Intouchable »), et Disha Ravi, militante du mouvement mondial pour la justice climatique, ont été libérées par le pouvoir ethno-religieux qui les avaient indument arrêtées, violentant Nodeep Kaur, et qui n’avait pas manqué de hurler à la domination indue des « femmes blanches occidentales » en réaction à la campagne internationale pour leur libération !

Meetoo et, bien au -delà, les manifestations de femmes dans le monde entier, du Chili et de l’Argentine à l’Inde, ce n’est pas le « Woke », pas plus que Black Lives Matter, ou, en France, les manifestations de juin 2020 initiées par le Comité Adama, ne relèvent du « Woke » ou de l’idéologie racialiste. Ce mouvement réel, des prolétaires, de la jeunesse, des femmes, peut bien entendu charrier avec lui des éléments relevant de cette idéologie, ou d’autres. Les luttes réelles aux États-Unis depuis un an ont montré au contraire la distorsion entre le mouvement antiraciste réel et celle-ci : que des organisations d’étudiants soi-disant « blessés » par un mot interdit prononcé par un professeur appellent à interdire des enseignements n’empêche absolument pas – bien au contraire … - les flics racistes de tuer des noirs deux rues plus loin que l’université. L’enjeu réel, c’est que le mouvement réel se déleste de cet obstacle, le balaye.

Il faut y aider, dans le cadre de l’action pour que ce mouvement se développe pleinement. Il y a aujourd’hui des milliers de jeunes militantes et militants (et aussi quelques « vieux », mais leur cas est plus difficile …) dont on ne peut pas dire qu’ils adhèrent à l’idéologie critiquée ici, mais qui en emploient les mots. Le jargon de l’intersectionnalité est un liant efficace, auquel nous pouvons appliquer certaines remarques d’Adorno dénonçant le jargon de l’authenticité, comme idéologie dominante de l’intelligentsia allemande d’après le nazisme :

« Ce qui doit être important, avant tout contenu, c’est la relation à l’autre ; à cet égard, l’éthos communautaire usé du « mouvement de la jeunesse » est assez bon pour le jargon – indice de ce que rien ne dépasse le bout du nez du locuteur (…) [toute ressemblance avec des articles et messages surabondants sur Mediapart ne saurait être fortuite !). Le jargon canalise un engagement en une solide organisation et renforce de surcroît les locuteurs subalternes dans leur estime de soi : ils sont bien quelque chose, puisque quelqu’un parle du milieu d’eux, même si celui-ci n’est rien du tout. La consigne qui résonne avec le jargon : que cette pensée ne devrait pas exiger trop d’effort parce que, sinon, le jargon attenterait à la communauté – cela devient pour eux la garantie d’une confirmation supérieure [ « les sciences sociales l’ont prouvé » !] (…) [Finissons par ces deux phrases terribles :] Le radotage du message est l’idéologie complémentaire du mutisme, auquel l’ordre contraint ceux qui ne peuvent rien sur lui et dont l’appel est, par conséquent, d’avance creux. Mais ce qui refuse par la critique cet état de choses a été dévalué par les Allemands ayant fonction et dignité, comme « sans valeur de message ». » Je laisse chacun opérer ici les substitutions possibles …

Les mots fétichisant l’ordre existant, dans le combat pour l’identité qui est à son service, sont souvent : domination, incorporation, racisation. Dans le combat pour les mots, portons les mots, et leur sens, que sont exploitation (du travail salarié), oppression (sexuelle, raciste, nationale …), aliénation (éventuellement religieuse), mots qui désignent l’ordre existant auquel nous opposons émancipation et révolution !

VP, le 12/04/21.

 

 

 

 

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