Grèce, Ukraine: l'Europe des peuples contre la dette

Tout au long de la première semaine de juin, les “réunions de la dernière chance” se sont succédées à propos de la “dette” grecque, avec comme principaux protagonistes Mme Merkel et M. Hollande. On lit généralement que deux points de vue s’opposent : celui du gouvernement grec et celui des créanciers. En fait, il y a trois points de vue : celui des créanciers, celui du gouvernement grec, et celui pour lequel le peuple grec a mis Syriza au pouvoir.

Tout au long de la première semaine de juin, les “réunions de la dernière chance” se sont succédées à propos de la “dette” grecque, avec comme principaux protagonistes Mme Merkel et M. Hollande. On lit généralement que deux points de vue s’opposent : celui du gouvernement grec et celui des créanciers. En fait, il y a trois points de vue : celui des créanciers, celui du gouvernement grec, et celui pour lequel le peuple grec a mis Syriza au pouvoir.

Selon le premier point de vue, sont exigées des coupes massives dans les retraites, la suppression des petites aides (de 30 à 230 euros par mois) aux retraites de misère, une hausse de la TVA à 11% pour les aliments, les médicaments et l’hôtellerie (on remarquera la sollicitude des créanciers pour l’hôtellerie ! ) et à 23% pour tout le reste, le non rétablissement des conventions collectives (une promesse, non tenue à ce jour mais non officiellement reniée, de Syriza), la privatisation totale de la production et du transport d’électricité, un engagement à un excédent budgétaire de l’État. Le tout au nom du “remboursement de la dette publique”. On remarquera le caractère très politique, et parfois de peu d’apport financier, de chacune de ces exigences : il est demandé à Syriza de faire pire que les gouvernements PASOK, de droite, ou de coalition, qui l’ont précédé.

En Grèce, chacun comprend que le but de la manœuvre est de renverser la majorité de Syriza élue en janvier, soit en imposant de nouvelles élections, soit en imposant un élargissement de ce qui est déjà un gouvernement de coalition, à d’autres formations bourgeoises que l’ANEL (qui détient la Défense dans le gouvernement Tsipras) : To Potami (La Rivière) et directement Nouvelle Démocratie.

Selon le second point de vue, celui de Tsipras et du gouvernement, il ne faut pas aller plus loin dans la baisse des retraites, la TVA devrait être de 6% pour les médicaments et les livres, 11% pour les aliments, l’électricité et l’eau, 23% pour le reste, des privatisations vont se faire mais pas celle de la totalité du secteur électrique, un excédent budgétaire doit bien être rétabli mais à un niveau moindre que celui exigé, il serait souhaitable que le principe d’une restructuration de la dette soit inscrit dans un accord officiel (ce qu’accorde le FMI mais refuse le gouvernement allemand), le maintien de l’objectif de rétablissement des conventions collectives n’ayant quant à lui pas été mentionné dans les déclarations d’Alexis Tsipras faites durant cette semaine.

Dans une tribune parue dans Le Monde le 31 mai, Tsipras souligne fort justement que les “concessions” déjà faites sont considérables. En fait, toute mesure allant vers une réelle justice sociale demandant de s’en prendre au capital est écartée et le débat ne porte que sur le plus ou moins de mise en œuvre des mesures voulues par “les institutions”. Tsipras prétend que “Les oligarques qui étaient habitués à être protégés par le système politique ont toutes les raisons de perdre le sommeil.” En fait, l’entrée immédiate d’ANEL au gouvernement signifiait que ni l’armée, client de Dassaut, ni l’Église orthodoxe, énorme budget public, ni les armateurs, rois de l’évasion fiscale avec la complicité active des “institutions” dites européennes et financières, ne seraient inquiétés.

La principale “réforme institutionnelle” mise en avant par A. Tsipras est l’indépendance accrue de l’Agence grecque de statistique et celle de l’administration judiciaire : en réalité ces “réformes” étaient demandées par la Commission dite européenne, pour qui elles sont de même nature juridique que l’indépendance des banques centrales, relevant de la “bonne gouvernance”, et elles sont critiquées, en Grèce, comme autant d’abandons de souveraineté. Ceci dit, Tsipras affirme ne plus vouloir toucher aux retraites, et explique en conclusion qu’il y a deux stratégies pour l’UE et pour la zone euro, celle de la solidarité et celle de l’éclatement, et il entend s’inscrire en agent de la première, meilleur défenseur de l’UE et de l’euro que Mme Merkel et M. Schauble.

Le troisième point de vue est celui des Grecs qui ont voté pour que cesse l’austérité. Les moyens existent pour cela car il y a des richesses en Grèce comme ailleurs, le tout est qu’elles cessent d’être drainées par le capital et la rente. L’entrée d’ANEL au gouvernement le lendemain de l’élection signifiait : nous ne formons pas un gouvernement populaire représentant les travailleurs, mais un gouvernement de salut national pour négocier avec l’impérialisme allemand et les institutions dites européennes. L’armée, l’Église et les armateurs peuvent dormir en paix.

Les négociations conflictuelles avec les créanciers ne se sont donc pas engagées sur la base d’une caractérisation de la dette comme illégitime, contrairement à ce que ressent et sait très bien l’immense majorité des Grecs, contrairement à ce que Syriza disait quand son ascension électorale a commencé, et contrairement aux conclusions que la commission internationale d’audit sur la dette est en train de mettre à jour. La majorité du peuple a soutenu Tsipras et Varoufakis dans les négociations en recul, pour les encourager à résister et à contre-attaquer. La corde s’est tendue et est sur le point de craquer.

Ces contradictions se reflètent dans les positions officielles de Syriza : pas de nouvelles baisses des salaires et des retraites, restructuration de la dette et remise en vigueur des conventions collectives et du salaire minimum à 750 euros, niveau de 2009. La Plate-forme de gauche (75 voix contre 95 et une abstention au comité central de Syriza) demande que les mesures sur les conventions collectives et les salaires soient immédiates, que les banques soient nationalisées, que l’oligarchie soit réellement attaquée, et que le service de la dette (paiement des intérêts) soit suspendu.

Jeudi 4 juin au soir, le gouvernement grec a fait savoir qu’il différait le paiement de 300 millions d’euros au FMI, selon une procédure conforme aux statuts du FMI mais rare (un seul précédent, la Zambie dans les années 1980), ce qui ne fait que l’obliger à un paiement groupé de 1,6 milliard le 30 juin. Le spectre du non paiement est là et inquiète les bourses, bien que Tsipras et son gouvernement disent tout faire pour continuer à payer.

Le choix auquel on voudrait acculer la Grèce, c’est soit d’appliquer une politique pire que sous les gouvernements précédents, donc de liquider Syriza et de faire remonter l’extrême-droite, soit de “faire défaut” et de quitter la zone euro dans la foulée, ce qui se traduirait là aussi par une aggravation massive et non par le recul de l’austérité, pour cause de fuite généralisée des capitaux et d’effondrement des banques.

Le problème n°1 est celui de l’illégitimité de la “dette” et il est politique : c’est la rupture avec le capital, qui implique de ne pas seulement faire semblant d’affronter Mme Merkel et cela suppose un gouvernement populaire majoritaire, et non un gouvernement d’union nationale.

Un tel gouvernement, fondé sur Syriza et ouvert aux représentants des syndicats, des mouvements sociaux, et mettant en demeure le KKE et Antarsya d’y participer, pourrait soit reprendre les négociations sur la base d’un vrai rapport de force en appelant à l’action commune de tous les peuples d’Europe, soit, toujours en appelant à l’action commune, rompre et quitter la zone euro, dans les deux cas en limitant les dégâts pour le peuple, en remontant les salaires et les retraites et en rétablissant les conventions collectives, par le contrôle des banques et la saisie des gros capitaux. (1)

(1) Notons que telle n’est pas l’orientation du « Forum international anti-Union Européenne » parrainé en France par le M’PEP, qui se tient à Athènes fin juin en présence de représentants du Hezbollah et, massivement, d’agents du FSB russe via Borotba et divers groupes anti-ukrainiens, organisations d’assassins de militants ouvriers qui viennent donc conférer aux côtés de syndicalistes européens et de représentants de courants de Syriza et d’Antarsya. Ces courants appellent à rompre avec l’euro mais pas avec le capital et sont sur la ligne d’alliance avec ANEL, l’Église orthodoxe, les colonels et les armateurs, comme ils sont sur la ligne de soutien à Poutine, le créancier de l’Ukraine.

Le capital financier au niveau européen, et singulièrement l’impérialisme allemand, veut imposer à la Grèce l’un ou l’autre de ces développements antisociaux, dans des délais qui se raccourcissent. Soit tout accepter et tuer l’espoir, soit sortir de la zone euro, ce qui ne serait pas en soi un drame, mais dans un effondrement social et économique général, tuant donc là aussi tout espoir. Il s’agit aussi de tuer l’espoir grec avant les élections générales espagnoles et irlandaises, chacun l’aura compris. La seule issue est la rupture avec le capital, sur la base de laquelle la sortie de la zone euro est si nécessaire possible dans des conditions qui n’en feraient pas un effondrement social total, et qui iraient avec l’appel à l’action commune des peuples.

 

Dans cette perspective, deux questions de fond se posent à Syriza, au peuple grec, aux peuples européens, qui en général, et c’est un aspect important du problème, ne sont pas abordées : la question macédonienne et la question ukrainienne. Si vous êtes étonnés de ceci, regardez d’abord une carte : on parle ici du voisinage proche de la Grèce.

Le président macédonien, Nikola Gruevski, ressemble beaucoup à l’ancien président ukrainien Victor Ianouchkovtich. Corruption massive, méthodes policières et mafieuses et jeu diplomatico-financier sur plusieurs tableaux, Union Européenne et Russie, se traduisant par des tractations avec Gazprom et Bruxelles à propos du trajet du gazoduc Turkish Stream, l’héritier de South Stream annulé fin 2014. Début mai, des manifestations de masse ont éclaté à Skopje, la capitale, contre la corruption et ont vite avancé l’exigence de démission de Gruevski, dessinant la perspective d’un “Maidan macédonien”. C’est alors qu’une “opération terroriste albanaise” dans la ville de Kumanovo fut déclenchée, en même temps qu’une contre-opération policière : 24 morts. Immédiatement, toute la blogosphère poutinienne d’Europe et de Navarre, de droite ou de gauche, se mit en marche sur le thème : la guerre civile entre Albanais et Macédoniens est là, la CIA utilise les bandits albanais pour déclencher une “révolution orange”. En fait, l’affaire de Kumanovo apparut rapidement comme une provocation manquée du pouvoir, et les manifestations d’opposition associèrent plus encore Macédoniens et Albanais, ensemble.

Qu’est-ce qui empêche le gouvernement grec de tendre la main au peuple macédonien, Albanais compris, d’apporter son plein soutien à ses revendications démocratiques et sociales qui sont en substance les mêmes que celles du Grec de base, de même qu’au voisin bulgare confronté à des attaques, ici aussi, contre les retraites ?

L’en empêchent l’orientation politique et les liens anciens qui s’opposent à la solidarité avec les peuples des anciens pays “de l’Est” et à tout ce qui semblerait menacer les deux puissances orthodoxes sœurs, à savoir le grand frère de Moscou et le petit frère de Belgrade. A cet égard, le patriarcat orthodoxe, les néonazis d’Aube dorée, les staliniens du KKE, les colonels de l’armée et bien d’autres sont d’accord en Grèce. Nous avons là un axe de pénétration profond dans le mouvement ouvrier, dans Syriza, des intérêts capitalistes déguisés en intérêts nationaux. L’intérêt national grec serait au contraire de chercher l’union avec toutes les nations, tous les peuples, pas seulement l’attente hypothétique de la victoire électorale de Podemos en Espagne, mais l’action commune avec ceux du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest.

Et là, rêvons un instant : imaginons un appel à dénoncer ensemble les dettes publiques lancé à l’autre gouvernement européen qui est confronté en ce moment même à la pire des négociations, le couteau sous la gorge, pire encore qu’en Grèce car ici le couteau, c’est non seulement la menace de coupure des crédits qui permettent (comme partout, France y compris, il faut le savoir …) de “rouler la dette” et par là de payer les dépenses mensuelles courantes de l’État (les salaires et pensions des fonctionnaires …), mais ce sont aussi des bandes armées et cagoulées de pillards payés par la puissance créancière. Ce pays c’est évidemment l’Ukraine, et le créancier la Russie. Pas toute seule toutefois : le FMI, dont elle est d’ailleurs membre, et l’UE pèsent aussi pour que l’Ukraine “paie ses dettes”.

En la matière, ironie de l’histoire, le gouvernement de droite ukrainien est allé plus loin “vers la gauche”, si l’on veut, que tout ce qu’ont pu faire ou ne pas faire Tsipras et Varoufakis à ce jour, puisque sur proposition du président ukrainien Poroshenko, la rada (parlement) de Kiev a voté l’autorisation de suspension de paiement de “la dette” par le gouvernement, à tout moment.

Il s’agit là d’une partie de poker menteur : la poursuite du paiement de la dette gazière à un État dont l’armée intervient en réalité en Ukraine, et cela de manière décisive car, sans elle, les “Républiques populaires” du Donbass et de Louhansk auraient été renversées par leurs propres habitants depuis des mois, n’est-elle pas tout aussi scandaleuse, voir plus encore, que la poursuite des paiements grecs aux créanciers européens et au FMI ?

Poroshenko continue en réalité à payer, mais il veut se donner l’air de combattre auprès de son propre peuple, et il cherche à obtenir des faveurs de la part des États-Unis via le FMI. Du propre point de vue capitaliste, dette grecque et dette ukrainienne sont des questions assez similaires : dans les deux cas la restructuration est notoirement inévitable. Le gouvernement ukrainien voudrait en fait pouvoir différer le paiement d’une grande partie de sa “dette extérieure” de 23 milliards de dollars, en utilisant l’aide du FMI dans l’intervalle.

En effet, de même qu’envers la Grèce, le FMI a souvent posé au “gentil”, l’Allemagne jouant le rôle du “méchant”, il fait de même envers l’Ukraine, la Russie tenant la place du créancier inflexible. Le plan d’aide du FMI à l’Ukraine, qui n’est pas plus dépourvu de contreparties que les multiples “aides européennes à la Grèce” accumulées depuis 2009, s’élève à 17,5 milliards de dollars et a été adopté début mars, avec l’abstention, dans les instances du FMI (24 directeurs exécutifs représentant les 188 pays membres), de la Russie et du Brésil (les abstentions au FMI sont exceptionnelles et veulent dire en fait vote Contre). A ceux qui s’imagineraient que le compagnonnage brésilien pourrait signifier une alliance “multipolaire” contre “l’empire” ou autres fantasmes géopolitiques de soutien à un camp capitaliste contre un autre, donnons encore cette information : le Brésil s’était déjà abstenu au FMI, créant un précédent, en 2013, jugeant beaucoup trop généreux un prêt conditionnel accordé à … la Grèce !

Les similitudes entre les méthodes des banquiers centraux de Francfort, des courtiers de Wall Street et des méga-firmes du type de Gazprom sont profondes, et les uns et les autres ont comme relais des oligarques et des mafias. La souveraineté et l’émancipation de la Grèce passent par la dénonciation de la “dette” et donc par l’affrontement avec les relais locaux : armateurs, patriarcat, colonels. Dans cet affrontement le peuple allemand est un allié potentiel et non un ennemi : les bas salaires et les atteintes au droit de grève dans les chemins de fer le montrent.

La souveraineté et l’émancipation de l’Ukraine passent par la dénonciation de la “dette” et donc par l’affrontement avec les oligarques, ceux du Donbass, M. Akhmetov en tête, et ceux qui aspirent à le remplacer à l’Ouest du pays. Dans cet affrontement, les milices russes fascisantes doivent être défaites, mais le peuple russe est un allié potentiel, contre la misère et la “démocrature” dictatoriale rampante qu’il subit de plus en plus.

Tous les peuples d’Europe, de la Macédoine à l’Irlande, sont intéressés par ces enjeux. L’union libre des peuples d’Europe ne se fera ni sous l’égide de la Banque centrale de Francfort, ni sous celle de Gazprom, ni sous l’égide de l’OTAN. Aider la Grèce, plus que jamais, c’est reconstruire la perspective anticapitaliste et démocratique à l’échelle du continent !

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Précision : cet article, en premier lieu destiné au bulletin Arguments pour la lutte sociale (https://aplutsoc.wordpress.com/) date du 4 juin dernier. En raison du décès de Leonide Pliouchtch, j'en ai différé la mise en ligne sur ce blog. Bien entendu il a déjà légèrement vieilli à ce jour (13 juin) puisque le FMI vient de "hausser le ton" envers la Grèce, mais sur l'essentiel il reste largement valable me semble-t-il. Qu'il soit considéré comme une contribution à un débat nécessaire sur l'Europe, débat encore bien trop embryonnaire, ceci surtout parce qu'il doit englober toutes les dimensions donc y compris le Sud et y compris l'Est et que c'est loin d'être généralement le cas !

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