Résumé critique de Martin Heidegger : Etre et Temps.

La série inaugurée par cet article comportera 4 épisodes en tout (ils sont écrits mais je les étale). Le premier est une présentation générale, les trois suivants suivront le texte précis dont il est question. NB : les italiques (sauf dans le préambule) sont des citations.

Il m'a semblé faire œuvre utile en délivrant un résumé critique d'un livre célèbre, mais peu lu pour des raisons évidentes, que j'ai lu récemment. Heidegger tient une place à part dans l'idéologie contemporaine : c'est un nazi, mais il ne faut pas le dire, alors que toute sa conception est nazie de part en part, et qu'elle a accouché d'une quantité impressionnante de formules et de thèmes à la mode, figurant parmi les poncifs des discours dominants, que l'on trouvera dans les notes qui suivent ("donner du sens", "se mettre en situation" ...).

On y trouvera aussi plus d'un parallèle, dont aucun n'est fortuit, avec des conceptions politiques, des idéologies à la mode, et des formulations médiatiques, contemporaines. De l'extrême-droite bien sûr. Mais aussi de tous les bords d'une "offre" politique immergée dans l'acceptation, comme Heidegger, des rapports sociaux fondamentaux du monde contemporain, déterminés par l'accumulation illimitée du capital le conduisant à sa destruction. Par exemple : se mettre "en marche", ou prendre "les gens" pour à partir d'eux "construire un peuple", sont des formulations, on le verra, directement heideggeriennes, qui plus est directement reliées au pire de Heidegger !

Cette lecture de Heidegger est redevable aux deux grands livres d'Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie et Arendt et Heidegger, qui lui ont valu de passer pour un grossier personnage, un monomaniaque méchant, alors qu'ils sont un modèle de probité et de sérieux. Ce n'est pas une lecture d'adhésion, c'est une lecture partisane hostile, et l’œuvre utile à laquelle elle prétend contribuer est reliée à cela. L'hostilité assumée, en en connaissant fort bien les raisons, n'est pas forcément un facteur de flou dans l'interprétation et d'inexactitude dans le compte rendu.

Cela ne veut pas dire que toute l'interprétation donnée ici dépende d'Emmanuel Faye. Une connaissance générale et honnête des écrits de Marx et de l'histoire allemande permettent des décryptages et des rapprochements éclairants. Le monde de Heidegger est exemplairement un monde petit-bourgeois, attaché à la particularité concrète de la petite patrie et des valeurs d'usage quotidiennes procurées par l'échange marchand, sans avoir conscience de sa position sociale. Sa révolte contre l'ordre existant ne le met typiquement pas en question dans ses relations sociales fondamentales, catégorie absente chez Heidegger. Elle conduit à une fausse révolution qui à la fois préserve l'existant et, dans cet existant, entend exterminer ce qui incarne concrètement la généralité abstraite dévorante qui suscite ce qu'il appelle l'angoisse au monde : l'antisémitisme y est donc absolument central, comme chez Adolf Hitler.

La lecture critique de Sein und Zeit fait clairement apparaître une discrimination de l'humanité en surhommes, ayant un Dasein résolu, et sous-hommes même pas capables de mourir. Les Cahiers noirs et d'autres allusions jetées ça et là, ainsi que la correspondance de Heidegger, feraient sans doute apparaître, sans jamais l'exposer systématiquement, une tripartition plutôt qu'une bipartition : ceux qui se sont mis en marche vers la communauté du peuple, les Dasein résolus, ceux qui, immergés dans la quotidienneté médiocre, ne valent pas grand-chose mais sont susceptibles d'entendre l'appel au combat et de se mettre en marche, et ceux qui, porteurs de la raison calculante, ne sauraient avoir, en fin de compte, de Dasein, en puissance dans le "nous-on" ou en acte dans la résolution : les Juifs et, pourrait-on ajouter ... les cartésiens !

Le caractère central de l'antisémitisme, qui atteint chez Heidegger une dimension qui se fantasme comme "ontologique", est en effet associé chez lui à un exterminationisme analogue (si ce n'est qu'il n'a pas eu le temps à ce jour d'engendrer les mêmes conséquences), dirigé contre la raison, qu'il entend détruire. Il est de ce point de vue juste de refuser, avec Emmanuel Faye, la qualification de "philosophie" à une telle pensée, qualification que Heidegger d'ailleurs ne se reconnaissait pas – il se voulait très au dessus de toute cette philosophie qu'il voulait détruire - ce qui ne veut pas dire qu'une réflexion philosophique, morale et politique ne soit pas à l’œuvre lorsque, précisément, nous critiquons et déconstruisons Heidegger : en ce sens là, et seulement en ce sens là, on peut faire de la philosophie, non pas avec lui, mais à son sujet – c'est même une question importante à ce point de vue !

J'ajoute que cette lecture s'est plusieurs fois étendue sur d'autres auteurs inspirés par Heidegger. Il est possible que j'ai été trop rapide voire injuste avec Lévinas, sous bénéfice d'inventaire. Par contre, je dois dire que le relativisme œcuménique de Ricoeur recouvre la place très importante chez lui des thèmes heideggeriens les plus fondamentaux – lesquels sont reliés à son nazisme, ce que ni Ricoeur, ni le jeune homme qui l'a aidé à peaufiner sa dernière grande œuvre, Emmanuel Macron, ne semblent avoir aperçu.

Je me suis personnellement formé aux luttes de la vie sociale et à la critique des idées sous la forte influence d'une lecture du premier Marx (premier chronologiquement, mais édité bien plus tard) qui dénonçait, parfois, la philosophie comme idéologie. Il aurait donc été possible d'envisager Heidegger comme une illustration de la décadence de la bourgeoisie capitaliste au plan idéologique, dans son fond comme dans sa forme. Une lecture plus acérée de Marx, faite par ailleurs, montrerait aisément que c'est beaucoup plus compliqué. Je suis à présent convaincu que Heidegger ne représente pas la décadence de la philosophie, mais la volonté de la détruire, ce qui n'est pas du tout la même chose on en conviendra. Et que la défense de la philosophie, des Lumières, de la raison, est essentielle aux combats présents dans les luttes de la vie sociale, humaine et planétaire d'aujourd'hui.

 

Présentation.

 

Etre et Temps, Sein und Zeit, est un gros livre dont l'examen critique s'impose en raison de la combinaison de trois facteurs.

 

Premièrement : le problème posé par sa lecture, et par sa traduction. Le commun des lecteurs lève les bras au ciel devant l'accumulation d'obscurités, de néologismes, de tournures mystérieuses, ainsi que devant l'ambition affichée contredite par l'inachèvement, seules les deux premières parties, sur trois, de la première section annoncée, sur deux, y figurant.

Or, à l'inverse du lecteur commun, Sein und Zeit a des lecteurs enthousiastes, comprenant d'ailleurs un certain nombre de faux lecteurs (qui ne sont pas arrivés à le lire), non moins enthousiastes. Le sentiment d'avoir affaire à une sorte de traité prophétique d'une profondeur inégalée s'autorise même, précisément, de son inachèvement, qui créé ce que Karl Löwith (un des élèves critiques de Heidegger) a appelé un horizon d'attente.

En fait, plus d'un lecteur vrai ou faux de Sein und Zeit s'imagine ou s'est imaginé avoir percé en le lisant cette "question de l'être" dont la résolution est annoncée au début. Mais si on lui demande d'expliquer ce qu'il a percé, soit il en est incapable, soit il se lance dans des vaticinations obscures imitant le style du maître-ouvrage.

 

Ce qui vient d'être dit pourrait passer pour anecdotique et ne pas constituer un mobile sérieux d'examen, mais ceci va avec le second facteur : l'énorme influence, directe ou indirecte, de ce livre. De manière directe, des auteurs francophones comme Emmanuel Levinas et Jean-Paul Sartre en sont directement tributaires, en dépit de leur opposition politique et morale vive envers son auteur. L'"existentialisme" s'autorise de Heidegger autour de qui apparaît ce terme, bien que celui-ci ne se considère nullement comme en accord avec ce courant. Les auteurs dont la lecture de Heidegger en général et de Sein und Zeit en particulier se situe au point de départ de leur propre parcours sont légion.

Si le monde des "heideggeriens" proprement dits tend peu à peu à rétrécir en une sorte de confrérie sectaire, toutefois bien achalandée et installée en matière de pouvoir institutionnel et universitaire, il en va autrement de l'influence diffuse et indirecte. "Etre-au-monde", "être en situation", "vivre-ensemble", et autres poncifs des "sciences de l'éducation", de la géographie ou des discours dominants en matière politique et médiatique, doivent beaucoup à Heidegger. Des auteurs comme H. Arendt, qui a contribué de manière décisive à sa canonisation, passent pour des républicains d'esprit kantien alors qu'ils véhiculent une conception irrationaliste et inégalitaire qui procède directement de lui, et d'autres, comme P. Ricoeur, ont une relation structurelle et ambigüe avec lui, mais tout à fait fondamentale : les dernières sections, conclusives, des deux derniers livres de Ricoeur, qui couronnent son œuvre, Soi-même comme un autre et La mémoire, l'histoire et l'oubli, et déjà la troisième partie de Temps et récit, sont dominées par les références à Sein und Zeit.

En lisant Sein und Zeit, nous allons voir la centralité du chapitre 6 de la seconde partie, sur l'historicité, et ce que veut dire cette centralité. Il est remarquable que le présentateur du dernier maître-ouvrage de Ricoeur, Emmanuel Macron, souligne dans la revue Esprit de août-septembre 2000 qu'est adoptée par Ricoeur l'idée heideggerienne centrale de la temporalité, notamment parce qu'elle réfère au futur, à travers l'être-pour-la-mort, lequel permet de faire dialoguer la philosophie heideggerienne et l'historien. Tout cela ne manque pas de sel ...

On notera, pour s'en amuser mais pas seulement, que même l'orchestration du fait d'être "en marche", slogan du mouvement de l'actuel président français qui, dans sa jeunesse, travaillait avec Ricoeur et soulignait sa parenté d'avec Heidegger, constitue une thématique se trouvant dans Sein und Zeit. Du fait d'être "en marche", à la détestation du Cogito ergo sum de Descartes qualifiée de source de toutes les vilenies de "l'Occident", du rejet du "sujet" à l'apologie de l' "authenticité", de la quête du "Soi" opposée à la formation individuelle comme à l'action collective, on ne compte pas les motifs idéologiques, et même psychiques, où la part d'Heidegger, et singulièrement de Sein und Zeit, ne soit notable, cela dans tout l'éventail des courants politiques, parfois combinée à celle de son collègue Carl Schmitt dans la valorisation de la "décision" ou la définition "du" politique comme affirmation contre un ennemi.

En outre, de plus en plus, des courants d'extrême-droite ont des théoriciens dont les conceptions se fondent sur Heidegger, les deux exemples les plus importants (mais pas les seuls loin de là), en position de domination officielle dans leurs pays respectifs, étant le russe Alexandre Douguine, principal théoricien de l'eurasisme panslaviste contemporain, et l'iranien Ahmad Fardid, idéologue officiel de la "République islamique".

Nous avons donc affaire à un pavé notoirement obscur et abscons, mais dont l'influence, directe et indirecte, porte sur une part considérable des courants idéologiques contemporains, et ne va pas en s'amenuisant. Ceci doit nous conduire à reconnaître que ce livre a un vrai contenu. Sa difficulté n'est pas de même nature que celle des philosophes, d'Aristote, Spinoza, Kant, Hegel ou Marx, non parce que son auteur serait incapable d'écrire lisiblement, mais parce qu'il théorise et met en pratique le refus du raisonnement. Voila déjà un contenu ...

 

Or, et c'est là notre troisième mobile lié aux deux précédents, Heidegger fut un nazi. A cette évidence de plus en plus documentée les réactions des thuriféraires soucieux de le rester évoluent peu à peu. D'abord, ce fut "vous êtes un grossier personnage". Ensuite, ce fut "certes il fut un petit peu nazi mais seul un grossier personnage pourrait y voir un quelconque rapport avec sa philosophie". Puis nous avons : "qu'un aussi profond penseur fut nazi nous questionne fondamentalement". Et parfois on en arrive à : "et si il y avait un fond obscur de vérité profonde dans le nazisme ?" ...

Sous le III° Reich, Heidegger joua surtout un rôle au début, dans la phase dite "révolutionnaire", en fait de mise au pas du pays, à l'avant-garde nationale de la mise au pas des universités comme recteur, puis Führer, de l'université de Fribourg. Ses positions philosophiques, qu'il explicite dans ces années dans leur liaison directe avec le national-socialisme, ne furent pas les seules à sévir comme plus ou moins officielles, mais ce furent celles qui, dans les années décisives 1933-1934, séduisirent le plus la composante jeune et intellectuelle du "mouvement". Pour leur auteur, elles étaient la quintessence de la Weltanschauung nationale-socialiste et avaient pour fonction de pérenniser celle-ci pour toujours :

Dans 60 ans, notre État ne sera certainement plus conduit par le Führer, aussi ce qu'il deviendra alors dépend de nous, assène-t-il à ses étudiants dans son cours de 1934 sur Hegel et l’État, rendu public et analysé par Emmanuel Faye en 2005 dans Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie.

Quoi qu'il n'ait jamais obtenu de s'entretenir avec Adolf Hitler, Martin Heidegger se considérait comme le Führer spirituel du national-socialisme, garant de sa durée dans le long terme par delà toutes les vicissitudes. Attaqué par des cliques universitaires nazies rivales début 1934, et ayant assuré la mise au pas de l'université, il démissionne du rectorat de Fribourg mais dirige toujours des "camps de travail et d'étude"' nazis et participe par la suite à la commission de juristes et de conseillers du pouvoir qui élabore les lois racistes de Nuremberg. Membre officiel de la NSDAP de 1933 à 1945, il se retranche dans une relative prudence seulement quand le III° Reich plie militairement.

En 1945, la protection de l'évêque catholique de Fribourg (lui-même ancien SA et SS jusqu'en 1939), Konrad Gröber, et la sympathie acquise de l'éclaireur de l'armée française qui vient l'interroger, Frédérick de Towarnicki, accompagné d'Alain Resnais, vont lui permettre de faire passer comme lettre à la poste de gros mensonges sur ses activités des douze années précédentes, et de lancer la légende selon laquelle sa démission du rectorat de l'université de Fribourg aurait été un acte de "résistance spirituelle". Il dit à Towarnicki avoir adhéré au parti nazi "par stupidité". Le tout lui permet d'éviter une peine plus sévère qu'une interdiction d'enseigner qui durera six ans. Towarnicki veut le mettre en contact avec Sartre. Mais il est probable que Heidegger a bientôt connaissance de la critique ambigüe de ses idées envoyée en 1946 par Hanna Arendt à une revue allemande - il s'agit de l'article La philosophie de l'existence, où elle traite son nazisme de bêtise comique (sic) d'un romantique désespéré.

Ayant, toujours par les bons offices de Towarnicki, reçu chez lui un disciple français, Jean Beaufret (qui avait séjourné en Allemagne pour une thèse sur Fichte l'année 1933, venait de participer à un réseau de résistance de droite, et finira proche des négationnistes : Jean Beaufret est le "pape" de la "communauté heideggerienne" française, particulièrement importante), il réalise un coup de maître par sa Lettre sur l'humanisme de 1948, se reclassant comme contempteur de toute la "philosophie occidentale" dont la dérive dans la "technique" a donné les horreurs de la guerre, toutes amalgamées les unes aux autres, et récusant au passage L'existentialisme est un humanisme de Sartre.

Outre le soutien croissant de Hanna Arendt, qui renoue avec lui en 1950 (elle avait eu une liaison, étudiante, avec son professeur Heidegger en 1925), la place déjà occupée par Sein und Zeit a joué le rôle central permettant à Heidegger de passer entre les lignes, et de se remettre au travail de sa vie : assurer la pérennité du national-socialisme en tant que vision globale du monde, ne reniant rien, observant seulement un (relatif) silence, et mettant au point l'édition posthume de ses œuvres complètes, avec les dates de parution prévues par avance pour les textes ouvertement nazis et antisémites.

 

Nous avons donc affaire à un très grand dissimulateur, un homme de confréries discrètes - dès 1911 il est membre d'une société confidentielle de catholiques ultraconservateurs et antisémites, liée au maire de Vienne qu'admirait Hitler, Lueger, le Graalbund -, qui joue de l'ésotérisme et du côté occulte aussi bien que du style rural d'Allemagne du Sud-Ouest pour séduire, et qui, dans sa correspondance, a largement théorisé l'emploi de mots-clefs, de mots-couverts (Deckname), de formules cryptées, et le fait de ne pas tout dire quand cela est risqué.

Sein und Zeit ne contenant que quelques passages cryptés et seulement deux de ses "paragraphes" frisant l'explicite (le 74 et le 77), lui a servi de passeport. Jusqu'à sa mort, Emmanuel Levinas, dont la famille a été tuée par les nazis ou par les antisémites lituaniens, qui le détestait à cause de son nazisme, persistera à chanter des psaumes à ce livre immortel, si profond et si fabuleux, qu'aurait été Sein und Zeit.

La présence de plusieurs étudiants juifs dans les auditoires fascinés du jeune professeur adulé que fut Martin Heidegger, à Fribourg, Marburg puis à nouveau Fribourg, dans les années 1920, tels que Hanna Arendt, Günter Anders, Karl Löwith, Emmanuel Levinas, ainsi que d'un futur marxiste, Herbert Marcuse, a servi par la suite d'argument "en sa faveur" (et lui fut reprochée par la faction nazie rivale d'Ernst Kriek en 1934). Mais lui-même n'a probablement eu aucun état-d'âme à ce sujet : prudence et dissimulation, adaptation aux circonstances, et aussi conviction assumée, explicite dans ses cours de 1933-1934 que l'ennemi absolu - le Juif - est parmi nous et qu'il ne s'agit pas d'une question de fréquentations individuelles (ce qu'il expliqua à H. Arendt qui commençait à s'inquiéter, en réponse à une lettre de celle-ci sur ce sujet, en 1931), mais d'extirpation radicale allant avec l'entrée en "résolution" de chaque existence individuelle, chaque Dasein allemand, ce qui à terme voulait dire pour l'ennemi intérieur, celui qui est enté sur la racine la plus intérieure de l'existence [Dasein] d'un peuple : l'extermination totale, völligen Vernichtung (cours de l'hiver 1933-1934 sur L'essence de la vérité).

Le Heidegger qui publie Sein und Zeit en 1927 est une star de la jeunesse intellectuelle. Il est aussi, pour peu de temps encore, l'assistant de Edmund Husserl, initiateur de la "phénoménologie", figure de la culture allemande, réactionnaire prudent en politique, d'origine juive. Cette publication, dédicacée à Husserl, permet à M. Heidegger de monter en grade et de devenir "professeur ordinaire" à Fribourg. Ce but atteint, il rompra toute relation personnelle avec le vieil Husserl et, devenu recteur en 1933, il signera l'ordre d'interdiction d'accès à l'université et à sa bibliothèque visant alors ce retraité, parmi d'autres juifs, ce qui brisera ses vieux jours. Avec de larges références à la phénoménologie et à d'autres courants philosophiques de l'époque (la "philosophie de la vie" de Dilthey et des notes discrètement polémiques sur les néo-kantiens), un langage néo-scolastique bien maîtrisé, et des envolées tantôt obscures, tantôt "existentielles" décrivant des états psychologiques tout en récusant ce terme, le livre passe pour une œuvre majeure et en même temps difficile.

On sait alors que le nouveau philosophe à la mode vient des cercles conservateurs catholiques, mais s'est éloigné du christianisme depuis 1919, professant des idées de plus en plus personnelles dont Sein und Zeit est censé être la révélation écrite. On le situe à la droite de la droite mais la question est peu posée, et il se présente comme planant à mille lieux de telles préoccupations, maintenant des rapports courtois avec ses collègues de toutes obédiences (le plus à gauche que l'on puisse trouver dans ce professorat allemand étant social-démocrate de droite, comme Natorp, ou libéral-démocrate éclairé, comme Cassirer). On ne remarque guère qu'il a tenté de placer à sa succession pour la chaire de Marburg qu'il quitte en 1928, grâce à la promotion assurée par Sein und Zeit, le professeur Alfred Bauemler, personnage beaucoup plus obscur que lui, qui sera l'un des "nietzschéens" officiels du III° Reich.

Avec son épouse Elfriede, il s'est construit un chalet dans la Forêt noire, la légendaire Hutte de Todnauberg, sa Heimat élective où s'enracine "la pensée". A coté de la maison Heidegger, nullement par hasard, une auberge de jeunesse que fréquentent les étudiants.

Hermann Mörchen, l'un d'eux, en 1930, reçu au domicile du maître, se voit enjoindre par Elfriede de lire un pavé sorti des rayons de la bibliothèque : Mein Kampf d'Adolf Hitler. Elfriede est l'épouse de Martin depuis 1917. Couple intéressant quant à la sociologie religieuse des nazis : lui, d'origine pauvre, est d'un milieu catholique sud-allemand, celui qui, en Bavière, fut le premier terrain d'expansion du national-socialisme, mais qui lui résistera électoralement au début des années 1930, mais il s'est éloigné de l’Église. Elle, est luthérienne – et elle le reste, d'une famille riche comptant des militaires. Sa famille n'a pas approuvé leur union. Tolérante envers ses infidélités répétées, elle-même mère d'un fils reconnu par Martin (Hermann, par la suite officier de la Werhmacht sur le front oriental puis ayant-droit des œuvres de son père légal), elle participe au Mouvement de jeunesse Wandervogel, équivalent allemand du scoutisme et des éclaireurs, mais dans une orientation subversive beaucoup plus affirmée, à la fois écologiste avant la lettre et nationaliste, portés sur la randonnée – l'"errance", terme ensuite typiquement heideggerien -, racistes, parfois naturistes. Elle conseille à Günther Anders d'adhérer à la NSDAP, ignorant qu'il est juif, en 1926 ou 1927, allégeance nazie que confirme une lettre d'elle-même à une amie, Elfriede Lieber, de janvier 1932 (ce nom semble juif : répétons que chez ces intellectuels des relations personnelles pouvaient aller de pair avec une conception exterminationiste). Il est probable qu'elle est adhérente d'une organisation féminine du parti ou que, par le mouvement Wandervogel elle est entrée en contact avec les Jeunesses hitlériennes. Elfriede Heidegger-Petri s'affichera ouvertement nazie jusqu'à sa mort, en 1992.

Les disciples viennent couper du bois et puiser de l'eau à la source avec le Maître. En 1933, les jeunes SA marcheront de Fribourg à l'auberge des jeunes de Todnauberg, haut lieu des camps de formation politique nazis ...

Martin Heidegger adhère officiellement à la NSDAP le 1° mai 1933. Les adhésions sont alors des cérémonies organisées, et l'on n'adhère pas tous les jours. La promotion du 1° mai, date de mise au pas finale des syndicats ouvriers, est celle de l'avènement du nouveau régime : elle permet aux universitaires qui ne s'étaient pas, jusque là, "dévoilés", pour parler le langage heideggerien, de le faire.

Ne soyons pas naïfs : le national-socialisme de Heidegger est antérieur à 1933 (Alexandre Koyré en informe en 1932 ce pauvre Emmanuel Levinas qui en est fort affecté ...). Son ami Ludwig Clauss, rare universitaire à s'être dévoilé dès 1923 en publiant un livre "phénoménologique" sur la "race nordique", écrira plus tard que Heidegger, en faisant en quelque sorte de l'entrisme jusqu'en 1933, et en publiant alors quantité d'écrits passant pour une métaphysique très profonde et très éloignée de toute politique, dont Sein und Zeit est la pièce maitresse, était celui d'entre eux qui, sur le long terme, avait le mieux joué sa partie.

En effet.

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