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Billet de blog 16 févr. 2019

A bas l'antisémitisme : ce ne sera pas mardi !

Vincent Présumey
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Ils n'y peuvent rien : entre les gilets jaunes qui continuent, les lycées et les écoles qui se mettent progressivement en mouvement, et les nombreuses grèves pour les salaires, les conditions de travail et le respect, cela monte et monte dans le pays, suite à la cassure du pouvoir exécutif causée par la montée vers l'affrontement direct avec lui fin 2018.

Ils n'y peuvent rien : réprimer, emprisonner, crever les yeux, tout en comptant sur le "dialogue social" ...

... - au fait, le projet gouvernemental de loi "pour la transformation de la fonction publique" a été "dévoilé" mercredi : il contient exactement ce que l'on savait (dislocation des instances de représentations du personnel, recrutement généralisé de contractuels, salaire au mérite et mobilité pour casser les statuts), et tous les syndicats sont sortis démonstrativement ... en ayant l'intention de retourner la semaine prochaine dans les "groupes de travail Dialogue social, Leviers managériaux dont le contrat, Mobilité/accompagnement des agents" (sic !) : ne serait-il pas temps de cesser ce cinéma ?

Mais ils n'y peuvent rien : ça monte dans le pays, ça s'approfondit, ça s'étend.

Alors comme ils ont peur ils font des petits reculs et des grandes attaques, de manière désordonnée, tel le ministre Blanquer qui annule les projets immédiats de fusion des académies de l’Éducation nationale sur le schéma des "grandes régions", tout en soumettant à l'Assemblée un projet de loi ultra-réactionnaire et destructeur sur "l'école de la confiance" où la fusion des écoles et des collèges cotoie les drapeaux dans toutes les salles de classes ...

Et, surtout, ils lancent des provocations et des rideaux de fumée.

Le "grand débat" étant largement daubé et éventé, les provocateurs fascistes et antisémites ont commis quelques tags que pouvoir et médias se sont empressés, mensongèrement, d'attribuer aux gilets jaunes en général. Cela ne suffisait pas de leur attribuer la remontée des accidents de la route, et bientôt, sans doute, le réchauffement climatique.

La version soft de ces fake news consiste à théoriser le fait que même s'ils ne sont pas antisémites c'est quand même leur faute cars ils auraient créé une ambiance propice !

Sont-ils rétrospectivement coupables de la mort sous la torture d'Ilan Halimi et de l'attentat de Pittsburgh ? Ne rions pas, jaune en l'occurrence : dans la complosphère macronienne on en est pratiquement là. Et comme on est persuadé d'être des gens cultivés inaccessibles aux fake news que seuls ces crasseux populos de gilets jaunes pratiqueraient, on s'en donne à cœur joie ...

C'est dans ce contexte que la direction de ce qui reste du PS (dont tout le monde a oublié, car cela n'a eu strictement aucune influence sur les évènements, qu'elle avait au dernier moment annoncé soutenir la première grande journée des gilets jaunes le 17 novembre dernier !), a pris l'initiative d'inviter droite, gauche et centre à manifester "contre l'antisémitisme".

La manifestation de mardi ne sera pas une manifestation contre l'antisémitisme, mais voudrait être une manifestation d'union avec Macron, celle que Macron n'a pu impulser à ce jour.

Une manifestation nourrissant la haine contre les prolétaires accusés d'être des porteurs de haine antisémite, une manifestation faisant sur toute la ligne le jeu des antisémites.

Les palinodies de la vraie-fausse non-invitation de la FI à ce rassemblement avec Macron, dont on se gardera bien ici de prétendre savoir comment cela s'est exactement passé, parce que ça n'a pas d'importance, ne font que révéler la manoeuvre : orchestrer d'un côté l'union nationale avec Macron, et cultiver de l'autre l'union nationale-populiste "à l'italienne" en y renvoyant la FI, laquelle, définitivement incapable de représenter quelque alternative que ce soit, ne fait qu'osciller entre les deux formes d'union nationale.

Instrumentalisant de manière immorale et détestable la cérémonie à la mémoire d'Ilan Halimi, assassiné sous la torture parce que juif par une bande de lumpens nazifiants, c'est le premier ministre Édouard Philippe, et non pas le PS qui n'est ici que son instrument, qui a lancé le processus conduisant à ce rassemblement d'union nationale, en amalgamant dans son discours mouvements populaires et antisémitisme, de manière abjecte, et en lançant le chiffre de "hausse de 74% des actes antisémites en 2018", sous-entendu pour cause de gilets jaunes.

En fait, il s'agit de la hausse de 311 à 541 des actes antisémites signalés à la police (dont, et c'est le point réellement inquiétant, une hausse de 30 à 81 des violences aux personnes), un chiffre total en nette baisse par rapport aux années 2014-2015 (851 en 2014). En outre, elle était déjà de 64% en septembre, donc si l'on veut à tout prix en rendre responsables les gilets jaunes, il reste peu de marge réelle ...

Mais qu'à cela ne tienne, nous disent d'éminents sociologues et commentateurs, les gilets jaunes sont forcément responsables car ils ont créé un "climat" !

Il est curieux de ne pas dire, alors, que le responsable du dit "climat" serait l'auteur des mesures contre lesquelles se sont soulevés les gilets jaunes mais aussi les salariés et la jeunesse, qui plus est connu pour ses piques anti-Roms ou anti-migrants : un certain Macron.

Parmi ces commentateurs, citons-en deux que l'on a connu par ailleurs mieux inspirés.

Delphine Horvilleur, rabbin libérale, explique que si le mouvement des gilets jaunes n'a pas de motivations antisémites, néanmoins il a créé une sorte d'ambiance, qu'elle appelle subtilement le "trou du bagel", et dans ce trou, n'est-ce pas, le pire peut s'engouffrer : donc même si le gilet jaune n'est pas coupable, il l'est quand même !

Pierre Birnbaum, historien, a quant à lui produit ce morceau d'anthologie :

"Il est important de préciser d'emblée que le mouvement des "gilets jaunes" n'est pas un mouvement antisémite, mais qu'il produit un contexte propice à l'expression d'un antisémitisme profondément ancré qui associe les juifs au pouvoir et le pouvoir aux juifs."

Remarquons que P. Birnbaum se contredit dans sa phrase : l'antisémitisme était "profondément ancré" avant les gilets jaunes, le contexte était donc déjà là ...

Les soi-disant pourfendeurs officiels de l'antisémitisme ont une fâcheuse tendance à l'assimiler à la contestation du pouvoir en place ou du pouvoir en général, ainsi qu'à l'anticapitalisme. Ce faisant, ils réactivent ou sont eux-mêmes sujets aux clichés antisémites.

L'antisémitisme n'est pas, au sens strict, un racisme, c'est une forme de représentation fétichiste produite nécessairement par les relations sociales capitalistes, qui sont perçues comme naturelles, évidentes, automatiques, tout en engendrant les pires catastrophes : le fétichisme complotiste désigne alors les coupables de ces catastrophes, et pour des raisons historiques d'origine religieuse, cette désignation s'est de longue date fixée sur les Juifs (pas exclusivement, mais structurellement et préférentiellement).

Comme cette nature réelle de l'antisémitisme contemporain n'est comprise ni par ses pourfendeurs officiels, qui affichent involontairement qu'ils en sont eux-mêmes sujets dès qu'ils amalgament protestation sociale et antisémitisme, ni par la majorité des militants issus de la gauche antiraciste qui ne font pas la distinction entre racisme et antisémitisme et ne saisissent pas les origines de celui-ci, tout en en étant souvent eux-mêmes sujets à leur insu, ou agents actifs dès lors qu'ils ont l'alibi "antisioniste", il se trouve que la question antisémite est bien réelle en France à la date actuelle.

Mais ce ne sont pas les mouvements sociaux en général, ni les gilets jaunes en particulier, qui sont à l'origine de ce danger. Dire cela n'est pas nier l'existence de préjugés ou de tics et de tocs antisémites dans le prolétariat, ni celle des forces politiques qui, en remplaçant la lutte contre le capital par la lutte contre "les élites" et contre "l'oligarchie", lui pavent la voie au même titre que les bien pensants prompts à dénoncer un antisémite dès lors que l'on n'aime pas les banques. Dire cela est situer le vrai fondement de l'antisémitisme : le capital, et donc son Etat.

C'est pourquoi les militants qui entendent lutter contre antisémitisme NE DOIVENT PAS se rendre à la démonstration d'union nationale avec Macron, utilisant l'antisémitisme et misant cyniquement sur lui, de mardi prochain.

Un rassemblement indépendant a été appelé dimanche à 14h place Simone Veil à Paris (le fait que S. Veil ait été une politicienne bourgeoise ne change rien au fait qu'elle a été et reste une cible des antisémites), rassemblement dont les promoteurs disent tendre la main aux gilets jaunes et dénoncent notamment les meetings antisémites de Dieudonné, dont on remarquera que ni Édouard Philippe, ni ceux qui appellent à l'union nationale mardi, ne l'ont mentionné, montrant ainsi que ce n'est pas l'antisémitisme réel et organisé qui est leur adversaire.

Signalons surtout que les prises de positions contre l'antisémitisme, le racisme et l'homophobie, sont généralisée aujourd'hui dans les réunions de gilets jaunes.

Manifester contre l’antisémitisme ? Oui, c'est nécessaire. Et ce ne sera pas mardi.

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