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Billet de blog 17 févr. 2019

A bas l'antisémitisme : ce ne sera toujours pas mardi !

C'est hier matin, samedi 16, que j'ai écrit mon précédent billet "A bas l'antisémitisme : ce ne sera pas mardi ! ".

Vincent Présumey
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C'était donc avant deux faits, l'un qui défraye la chronique à savoir l'incident antisémite ayant visé A. Finkielkraut lors de la manifestation de gilets jaunes parisienne, l'autre étant un appel à manifester "contre les actes antisémites, contre leur instrumentalisation, contre le racisme sous toutes ses formes", lancées par quelques organisations dont les deux plus notables sont le PIR et l'UJFP.

1. Comment faut-il caractériser l'incident, largement filmé et diffusé, ayant concerné A. Finkielkraut hier après-midi ?

La clarté est de rigueur : il s'agit d'une agression antisémite. Le mot "juif" n'est pas prononcé (encore que ceci n'est pas sûr) mais le mot "sioniste" en tient lieu, c'est une évidence, un "sioniste" que l'on invite même à "retourner à Tel-Aviv", ce qui, soit dit en passant, n'est guère généreux pour la nation palestinienne qui n'est ici qu'un prétexte. Aucune confusion n'est acceptable sur cette qualification. Qu'A. Finkielkraut soit un académicien réactionnaire n'y change rien. L'assassinat du banquier et brillant politicien allemand Walther Rathenau, en 1922, était de même, par exemple, un acte antisémite annonçant la suite. Etc.

Il est, du coup, fort significatif que ce fait soit minimisé par plusieurs personnalités qui, par ailleurs, appellent à la manifestation d'union nationale "contre l'antisémitisme" de mardi : de Thomas Guénolé et Aude Lancelin au réputé proche de Macron Yassine Bellatar, en passant par le proche de Hollande l'avocat J.P. Mignard, les uns contestant la nature antisémite des faits, les autres éprouvant le besoin de préciser que leur victime ne saurait être "plainte" ...

2. Cette caractérisation doit-elle conduire à modifier l'analyse faite dans mon précédent billet (et dans plusieurs autres auparavant), selon laquelle le mouvement des gilets jaunes pris dans sa généralité n'est pas responsable de ce type d'incidents et fait au contraire l'objet d'une grande opération d'amalgame infamant ?

Je ne le pense pas. Ce serait le cas si les personnages que l'on voit insulter A. Finkielkraut était de "typiques gilets jaunes", si l'on peut dire, et s'ils étaient nettement plus que la dizaine à l’œuvre ici pour ce qu'on peut en juger. A peu près à la même heure, je me trouvais avec de tout autre "gilets jaunes" venus rejoindre un rassemblement appelé aussi par plusieurs syndicats et comportant des élus locaux, pour la défense du service public et contre la fermeture du guichet SNCF de Saint-Germain-des-Fossés, dans l'Allier. Ces gilets jaunes, en forte proportion des femmes, on ne les imagine absolument pas faire ce que l'on voit et entend dans cette vidéo, d'autant qu'ils n'ont probablement pas d'idée de qui peut bien être A. Finkielkraut. Les gens qui connaissent son existence et voient en lui une figure de la "haine" sont tout de même assez délimités. Sur la vidéo, on voit des hommes, jeunes, arborant des kéfiés, et répétant surtout des formules identitaires communes aux extrême-droites ("on est chez nous") et une rhétorique d'origine religieuse ("Haineux, tu ira en enfer"), outre la répétition obsessionnelle de "sioniste".

La clarté est donc, là encore, de rigueur : on sait très bien depuis le début des gilets jaunes qu'ils sont susceptibles d'être investis par tous les groupes identitaires et fascistes possibles, tout en étant un mouvement social qui comme tel ne relève absolument pas du fascisme et du racisme (et heureusement, car si c'était le cas on s'en serait aperçu tout autrement). En l'occurrence, il s'agit probablement d'individus sous influence "antisioniste", bénéficiant donc de l'indulgence coupable des militants de gauche et d'extrême-gauche qui, depuis trois samedis et surtout depuis le samedi 9 février, ont commencé à "faire le ménage". Il faut donc que ces militants, antifas principalement, saisissent que des identitaires "antisionistes" ou islamisants ne valent pas mieux que des Lenta et autres Benedetti. Il convient de remettre en cause leur appartenance aux gilets jaunes et non pas de prendre celle-ci pour un fait acquis, exactement comme avec l'autre extrême-droite, la "blanche".

3. Comment cet incident s'insère-t-il dans la tentative d'union nationale au service de Macron ?

Là, poser la question c'est y répondre, et sans aucun complotisme : cette provocation s'insère admirablement, parfaitement et totalement, dans l'opération d'union nationale, au point d'être mis au centre médiatico-politique de sa préparation. Enfin ! un acte antisémite dans une manif de gilets jaunes est offert sur un plateau !

De plus, le fait que sa victime soit un penseur réactionnaire (1), et académicien de surcroît, facilite encore les amalgames : les "gilets jaunes" et tous ceux qui veulent stopper la destruction des droits sociaux et démocratiques engagée par l'exécutif Macron/Philippe seraient antisémites, puisqu'ils sont anticapitalistes, ils seraient antisémites, puisqu'ils s'en prennent aux "institutions de la République" ... Vous conchiez l'académie française ? Antisémite !

Répétons que ce galvaudage du terme "antisémite" est extrêmement dangereux et sous-tend, on est tenté de dire qu'il vise cyniquement, à réactiver les clichés et préjugés antisémites en faisant accroire que l'hostilité au capital, au capital financier (les banques), à l'exploitation, à la répression étatique, au "pouvoir", serait de l'antisémitisme ou, version soft et intellectualisée du même amalgame grossier, serait certes non pas antisémite, mais fournirait le "contexte", le "terreau", la "dynamique", l' "impulsion", l' "appel d'air", voire le "trou du bagel" pour que l'antisémitisme puisse se développer ...

(1) Je préfère employer ici le mot de "penseur" que celui de "philosophe" en raison de la référence, prégnante depuis longtemps, dans les positions d'A. Finkielkraut, à "la pensée" ou "la Pensée" telle que Martin Heidegger, d'une part, Hanna Arendt, d'autre part, ont entendu la promouvoir précisément contre la philosophie et la rationalité. Le piquant, mais qui ne surprendra pas, est que le nazi Heidegger a fournit aussi leur arrière-fond idéologique aux théories essentialistes et identitaires "décoloniales" !

4. L'appel du PIR et de l'UJFP s'inscrit complétement dans le schéma de la provocation.

Cet appel - n'appelle pas à manifester "contre l'antisémitisme", mais contre "les actes antisémites, leur instrumentalisation et tous les racismes". Ainsi se trouve banalisée et noyée la question proprement dite, en réalité bien distincte, de l'antisémitisme.

Il expose d'ailleurs, dans ses premiers paragraphes, une espèce de sociologie à deux balles sur la situation française, somme toute partagée par la plupart des commentateurs, macroniens compris : nous vivrions une "séquence confuse", dans laquelle "la société française et ses contradictions" se manifesteraient. Autrement dit, ce texte prend pour argent comptant le discours ambiant sur la "confusion" comme trait premier de la situation, en lieu et place de cette réalité qu'est le déferlement de centaines de milliers de prolétaires qui en ont assez et qui affrontent directement le pouvoir exécutif.

Ensuite, ce texte explique que "les actes antisémites" portent "la signature idéologique de l'extrême-droite nostalgique du nazisme", ce qui est souvent vrai mais ne vise ici à rien d'autre qu'à écarter toute autre "signature", c'est-à-dire celles de l' "antisionisme", de l'anticapitalisme des imbéciles, de l'islamisme, du PIR lui-même (dont la théoricienne H. Bouteldja joue tant et plus avec la "nostalgie du nazisme" dans ses écrits !), et, notons-le également, du principal orateur, si l'on peut dire, de meetings antisémites de facto en France, Dieudonné, tout récemment encore à Perpignan, prochainement à Montpellier, et nullement mentionné dans cet appel.

Alors, certes, on doit dénoncer la manipulation gouvernementale. Mais le faire en commençant par banaliser l'antisémitisme en quelque sorte, et en disculpant une partie considérable des forces politiques qui le cultivent, ne permet pas de combattre la politique du pouvoir macronien sur ce sujet.

On notera que cet appel est survenu peu avant l'incident dont a été victime A. Finkielkraut, ne permettant donc pas à ses promoteurs de se prononcer à son sujet. Il serait surprenant (ce serait certes une bonne surprise !), très surprenant, que ceux-ci caractérisent cet incident pour ce qu'il est. De fait, leur rassemblement apparaîtra et sera celui de ceux pour qui l'antisémitisme n'est pas un réel problème (dans le meilleur des cas). C'est là s’insérer dans le dispositif de la provocation gouvernementale et non pas le combattre.

De plus, cet appel est survenu après qu'ait été lancé celui à une manifestation cette après-midi même, dimanche 17, à 14h, contre l'antisémitisme, invitant les "amis gilets jaunes", et dénonçant les meetings de Dieudonné.

Conclusion : donc, manifester contre l'antisémitisme, d'une façon ou d'une autre, ce ne sera pas mardi. Mais cela n'en est pas moins, mais plus encore, nécessaire. Car entre l'amalgame fait par le pouvoir en place et, peu ou prou, la plupart des forces politiques, l'incompréhension de la nature du problème dans les couches militantes formées par la gauche et l'extrême-gauche, et l'action obstinée des antisémites d'extrême-droite, islamistes ou décoloniaux (Dieudonné faisant le pont entre eux), qui comptent bien, tous, exploiter au maximum cette situation, il y a réellement danger en France.

Dans cette situation, les moins dangereux sont les prolétaires qui manifestent, avec ou sans gilet jaune, contre le pouvoir en place. C'est de là qu'il faut partir si l'on veut combattre réellement l'antisémitisme.

VP, le 17/02/19.

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