Marine Le Pen présidente ?

Article publié sur https://aplutsoc.org/.

En 2017, l’implosion électorale de la gauche, provoquée par la politique capitaliste du président Hollande – combinée au choix fait par J.L. Mélenchon, confronté à la possibilité de gagner, de rompre avec les formes politiques issues du mouvement ouvrier au nom du « populisme » – a construit la victoire d’Emmanuel Macron, dont le but, qualifié de « jupitérien », était de rétablir ou d’établir un régime de la V° République achevé, pouvant, en ayant battu le prolétariat, se passer de « corps intermédiaires » et même d’une caricature de parlement.

Au bout d’environ une année de contre-réformes la crise ouverte a éclaté, au sommet avec l’affaire Benalla témoignant non seulement de la tentative de former une camarilla prétorienne violente et mafieuse, mais de l’échec à constituer un vrai « parti du président » dans le pays, puis à la base avec l’irruption des Gilets jaunes.

Il est faux de dire que le régime n’a tenu que par sa police, ses préfets et leurs éborgneurs. Des couches massives du prolétariat ont tenté d’unir et de centraliser leur combat et, littéralement, de prendre d’assaut le pouvoir exécutif, le centre de l’État. Les organisations dites de gauche aussi bien que celles qui postulent à les remplacer (« Insoumis », écologistes …), et les directions syndicales, après avoir tenté d’isoler et de calomnier cette explosion prolétarienne historique, ont consciencieusement fait en sorte d’éviter, d’empêcher, toute généralisation et centralisation de l’incendie. Ce sont elles qui ont sauvé Macron et la V° République, alors que se dessinait la vraie perspective politique de la grève générale et de l’affrontement central renversant le pouvoir central et ouvrant la voie à un processus démocratique constituant.

Cette perspective était à nouveau ce qui surplombait la poussée vers la grève générale du 5 décembre 2019 en défense des retraites. Un an et demi de pandémie et de confinements ne l’ont pas effacée, même si toutes les directions politiques et syndicales, des plus grosses aux plus petites, ne l’évoquent pas ou la font dépendre des élections présidentielles, ce qui est évidemment la pire manière de la liquider.

Dans ces conditions, l’éventualité, parfaitement présente à quiconque réfléchissait dès 2017, que, si ce quinquennat allait à son terme, ce qui n’avait rien d’évident, ce terme conduise à l’élection de Mme Le Pen à la présidence de la V° République, est tout à fait envisageable.

Ceci ne devrait être une surprise, une nouveauté, ou un motif de consternation, pour personne. Mais ceci devrait être envisagé et analysé comme confirmation de la crise de régime et de la crise politique, et comme devant, pour tout partisan conséquent de la vraie démocratie, devenir un motif de mobilisation offensive, visant à l’affrontement, ce même affrontement que le 18 novembre 2018 des Gilets jaunes et le 5 décembre 2019 du front unique syndical ont inscrit comme la vraie perspective, comme la perspective des gens réalistes. Car le réalisme, c’est d’abord regarder la réalité en face pour être capable d’agir sur elle.

Bien sûr que la situation est grave, mais encore faut-il comprendre en quoi elle consiste, et pour cela ne pas placer des moulins à vent à la place des vrais dangers à affronter.

Le fascisme.

Qu’est-ce que le fascisme ? Historiquement, un mouvement de masse, pas d’abord électoral, mais agissant violemment dans la rue, qui embrigade de très larges secteurs de la petite-bourgeoisie pour les jeter sur les organisations du mouvement ouvrier et les détruire, détruisant du même coup toutes les libertés démocratiques, saccageant la culture et créant les conditions d’une entrée en guerre alors que l’immense majorité, après 14-18, n’en voulait pas. Pour le capital, une fausse « solution » incommode, mais acceptable et utile dans certains cas.

Bien entendu, après 1945 qui voit la défaite militaire du fascisme et du nazisme (qui a les mêmes caractères mais est structuré par l’antisémitisme), des formes en partie similaires peuvent se reproduire. Il ne faut pas voir le fascisme partout, mais il ne faut pas non plus en exclure la possibilité en dehors de pays capitalistes développés connaissant des crises révolutionnaires (comme l’étaient l’Italie de 1920 et l’Allemagne de Weimar). Les paramètres formés par une idéologie violente, un embrigadement massif de couches sociales désespérées et désaxées, et un intérêt du grand capital (ici financier-rentier-pétrolier) à utiliser la chose, se retrouvent par exemple assez souvent dans les mouvements islamistes.

Nous avons ici trois paramètres : à l’idéologie s’ajoutent le mouvement « petit-bourgeois » de masse et l’intérêt du capital à l’utiliser. L’idéologie, ou des éléments idéologiques fascistoïdes, sont choses fréquentes qu’il faut dépister, analyser et combattre, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à parler de « fascisme ».

Des éléments idéologiques du fascisme et du nazisme se retrouvent en effet dans bien d’autres mouvements, et des plus divers : nouvelle extrême-droite européenne à la fin du XX° siècle, apologie néolibérale des gagnants contre les perdants, trumpisme, synthèses soi-disant rouges-brunes ou rouges-blanches à l’Est de l’Europe, et y compris – j’en ai traité par ailleurs – idéologies décoloniales et « intersectionnelles » remplaçant le combat émancipateur par l’apologie des « identités ». La présence de filiations idéologiques – y compris, via les modes universitaires, dans ce dernier exemple, ce qui fera naturellement hurler certains de ses idéologues se croyant parfois d’ « extrême-gauche », et qui feraient bien d’y réfléchir enfin – n’est pas en elle-même un critère suffisant pour parler de « fascisme ». Si l’on est sérieux, parler de menace fasciste signifie parler du risque à court terme d’écrasement physique du mouvement ouvrier, des droits démocratiques et de la culture.

Le RN : une institution de la Cinquième !

En l’occurrence, dans la France de 2021, il n’existe pas de mouvements de masse de petits-bourgeois enrégimentés sur le terrain pour briser des grèves, commettre des agressions racistes ou casser du fonctionnaire. Répétons-le : cela n’existe pas (il existe des phénomènes marginaux, des provocations policières, des meutes de réseaux sociaux, etc., toutes choses qui requièrent la vigilance mais qui n’ont rien à voir avec l’échelle du fascisme). Le RN est donc un autre phénomène. Dire cela ne signifie absolument pas minimiser le danger que représente le RN. Mais tout simplement qu’il vaut mieux connaître son adversaire plutôt que de placer une image fantasmatique à sa place. Qu’est-ce que le RN ?

Le RN, pour le dire vite, est une institution de la V° République. Ce qui, du coup, pour être compris, renvoie à une autre question : qu’est-ce que la V° République ?

Les deux pieds de la V° République.

La V° République ne saurait se comprendre uniquement par sa constitution, qui en fait, selon les professeurs de droit constitutionnel, un régime « semi-présidentiel » (sic). Sa constitution doit elle-même être comprise dans le cadre de la dynamique historique de ce régime. En 1958, l’armée opère un coup d’État pour l’instaurer, en s’appuyant sur les colonialistes d’Algérie auxquels De Gaulle est alors allié. Il s’agit d’instaurer un État fort pour, premièrement, ne plus avoir à faire d’énormes concessions à la classe ouvrière comme les conquêtes sociales révolutionnaires de 1936 et de 1945 : Sécurité sociale, droit à la santé, droit à l’école publique, etc. Et, deuxièmement, pour maintenir et restaurer la « place de la France dans le monde » au moment où son empire colonial est en péril et où commence l’intégration économique européenne avec l’Allemagne renaissante.

De ces deux finalités, liées entre elles (la puissance impérialiste mondiale requiert que le prolétariat soit bridé à l’intérieur), s’ensuit la rupture avec la forme parlementaire de l’État, propre aux III° et IV° Républiques, et une réorganisation de l’État central autour de la figure clef, bonapartiste, du président. De plus, cette forme de l’État est beaucoup plus conforme à la structure conférée historiquement à l’appareil d’État, justement, par Napoléon, structurée par la pyramide des préfets nommés par le pouvoir central. Le législatif passe sous la coupe de l’exécutif.

Rappelons qu’à l’inverse, le programme révolutionnaire républicain visait à placer l’exécutif sous le contrôle d’un législatif réellement souverain, responsable, mandaté et révocable, par la destruction de l’appareil d’État bourgeois, bureaucratie, corps préfectoral et armée, hérité en France du bonapartisme et inchangé sous la succession des constitutions, depuis deux siècles. Mais, répétons-le, la V° République est le régime enfin trouvé, en quelque sorte, qui correspond à cet appareil d’État.

Il est donc question ici de bonapartisme, et de bonapartisme ayant trouvé une relative stabilité, et pas de fascisme. Cependant, dès le coup d’État fondateur, le bonapartisme de la V° République, s’appuie sur une base « petite-bourgeoise exaspérée », à savoir les « Français d’Algérie ». Et comme, tout en ayant mené les plus meurtrières des opérations coloniales de l’histoire de la France (en Algérie, mais aussi, au même moment, au Cameroun avec le génocide occulté des Bamilékés), l’intérêt général du capitalisme français, représenté par De Gaulle, le conduit à négocier une Algérie indépendante et capitaliste, que fuira la masse des « pieds-noirs », il y a rupture entre De Gaulle et les forces clefs du coup d’État initial, et guerre civile à l’intérieur de l’armée avec l’OAS.

Quels qu’aient été le mépris et l’inflexibilité de De Gaulle à l’égard des « généraux félons », il n’a jamais eu l’intention d’éliminer totalement cette composante des forces l’ayant mis au pouvoir (et sans laquelle il n’aurait pas pris le pouvoir). Tout en les réprimant, il les garde : ils sont l’autre pied de son accès initial au pouvoir, et, dans la prolongation de ce pouvoir, ils lui permettent de se présenter en « rempart de la République » et d’équilibrer son bonapartisme avec un côté « gauche » (la gauche parlementaire) et un côté « droit ».

Déjà, le confusionnisme dans l’emploi du terme « fasciste » de la part des dirigeants de la gauche affaiblit celle-ci : après avoir appelé De Gaulle « fasciste » en 1958 beaucoup d’entre eux, et souvent les mêmes, le célèbrent comme le dernier « rempart contre le fascisme » en 1961 …

Tout au long de son histoire, sous des formes qui ont évolué, le régime de la V° République repose sur ses deux pieds initiaux : en première ligne le bonapartisme présidentiel, dans les coulisses les factieux, les fascistes et les colonialistes qui l’ont fondé, puis qui ont été refoulés mais maintenus.

De Tixier au FN.

Les élections présidentielles de 1965 institutionnalisent cette composante : l’OAS est représentée officieusement, par Tixier-Vignancour (ancien avocat de Céline en 1948 et de Salan en 1964, 5,2% des voix), qui se désistera pour Mitterrand. Son directeur de campagne, J.M. Le Pen, avait organisé la petite manifestation des Champs Élysées qui, le 13 mai 58, soutenait à Paris le coup d’État d’Alger fondateur du régime. L’amnistie pénale des membres de l’OAS et des militants « Algérie française » est opérée par étapes entre 1964 et 1968 et son accélération en 1968, après la visite de De Gaulle au général tortionnaire et colonialiste Massu pendant la grève générale, revêt une forte signification politique (Tixier-Vignancour se « rallie » alors à De Gaulle).

Sur la frange du gaullisme officiel et aussi des courants libéraux de la future UDF giscardienne, évoluent des nébuleuses de nostalgiques des colonies, de racistes, de néo-nazis et de chrétiens intégristes, qui font le coup de poing contre les « gauchistes » (Occident, Ordre Nouveau), et servent d’ « écoles de cadres » aux partis de droite : la porosité est manifeste.

L’irréalisme de la nostalgie coloniale et la puissance sociale du prolétariat pendant et après la grève générale de mai-juin 1968 expliquent qu’il n’y ait guère, dans cette période, d’existence électorale de ces courants. C’est après la dissolution d’Ordre nouveau, qui se proclamait fasciste, en même temps que de la Ligue communiste, à l’été 1973, que la plupart se regroupent dans le FN, sous l’égide de Le Pen père (0,7% à la présidentielle de 1974).

Mais durant toutes ces années, la présence de ces forces est tout à fait notoire, visible et active, et les agressions de militants ouvriers et les crimes racistes sont alors plus fréquents qu’aujourd’hui.

J’ai rappelé ici ces faits, assez peu connus à présent, pour montrer le lien organique qui existe entre les origines de la V° République, les guerres coloniales, et l’extrême-droite française, lien organique qui se retrouve, à la base, dans le racisme anti-arabe issu de la colonisation et de la guerre d’indépendance algérienne. Cette extrême-droite fonde le régime le 13 mai 58, puis elle combat De Gaulle tout en lui servant de repoussoir utile. Elle est ensuite institutionnalisée comme une composante des bas-fonds du régime, nullement marginale mais électoralement inexistante jusqu’aux années 1980, sauf que le racisme anti-arabe issu du colonialisme lui fournit une base de masse qui, électoralement, se cristallisera un peu plus tard.

C’est lors de la déception populaire faisant suite au grand espoir de 1981 que s’effectue la progressive mais continue percée électorale du FN, qui culminera aux présidentielles de 2002, où la présence de J.M. Le Pen au second tour permet une vaste opération d’union nationale en faveur de Chirac. Cette montée est profondément différente de celles des fascistes et des nazis dans les années 1920-1930, car elle ne s’appuie pas sur des manifestations de rue, et encore moins sur des combats de rue, mais sur une progression électorale continue pendant deux décennies, qui semble alors plafonner un peu en dessous de 20%, et qui a regroupé des électeurs venus à la fois des abstentionnistes de la première période du régime (dont des couches « pied-noires » dans le midi), un électorat bourgeois venant de la droite, et un électorat populaire ayant précédemment voté à gauche.

La fonction fondamentale du FN est alors très claire : servir de repoussoir par lequel la gauche dit à sa base qu’il faut accepter sa politique aussi droitière était-elle (littéralement : « si vous ne nous soutenez plus, vous aurez la punition du FN, donc, acceptez les privatisations » !), voire de repoussoir au profit de la droite. C’est une fonction politique indispensable au fonctionnement du régime et de l’État. Le personnage de J.M. Le Pen convenait à ce rôle qui impliquait une certaine « diabolisation » qu’il alimentait sciemment par des piques racistes, antisémites et néonazies. Sous le couvert de la diabolisation, contacts et passerelles souterraines entre Chirac, Sarkozy, et auparavant Mitterrand, avec le FN, sont structurels.

Le RN.

En 2017, le RN de Le Pen-fille a eu la même fonction électorale en faveur de Macron au second tour de la présidentielle. Mais dans l’intervalle, la crise du capitalisme français et la crise du régime de la V° République se sont profondément aggravées. Dans le contexte mondial du Brexit et de l’élection de Trump aux États-Unis, Marine Le Pen a tenté d’opérer un regroupement plus large, susceptible d’incarner une alternative possible pour le capitalisme français en cas de crise grave – celui, mal nommé « souverainisme », tendant à distendre les liens tissés depuis les années 1950 avec le capitalisme allemand, tout en tentant de former un axe avec le régime de Poutine en Russie, qui fournit un soutien financier et politique clef au RN. La candidature de la fille ne se réduisait donc pas au rôle de repoussoir fort bien assumé par son père. A cela correspondait la « dédiabolisation » et un élargissement de la surface électorale du RN vers des couches massives des électorats populaire, petit-bourgeois et bourgeois.

En 2002 Le Pen père faisait, au second tour, 5 525 032 voix représentant 17,79% des suffrages exprimés, en 2017 Le Pen fille faisait 10 638 475 voix représentant 33,9% des suffrages exprimés. Le repoussoir de 2002 est devenu une alternative capitaliste en 2017, certes minoritaire, non souhaitée à cette étape par le grand capital, et ayant des problèmes évidents de compétence d’autant qu’elle ne veut pas et ne peut pas trancher la question de l’UE, mais réelle.

Pour le grand capital, il est nécessaire de battre le prolétariat par la destruction des droits sociaux : il a pour cela misé sur Macron. Le Pen serait, le cas échéant, investie par lui de la même mission puisque Macron a en grande partie échoué, évidemment en utilisant le fait que si elle est élue, les flics violents et les racistes se déchaîneraient, mais en sachant que ce serait pour le moins compliqué vu la résistance sociale que cela soulèverait.

L’Algérie française, Ordre nouveau, le FN puis le RN, par-delà leurs différences, ont toujours défendu la V° République et voulu être les partis modèles, à la place du gaullisme, de la V° République. Sarkozy puis surtout Macron (et Hollande dans la dernière période de sa présidence) ont tenté d’« achever » la V° République par un renforcement du pouvoir présidentiel, de l’exécutif et de l’arbitraire administratif et policier. Ce régime, en effet, a gardé des conditions de sa mise en place un caractère inachevé, fondamentalement parce qu’il n’a pas battu le prolétariat, qui s’est dressé contre lui, de la grèves des mineurs en 1963 et de mai 68 à la grève des cheminots de 1995 et aux Gilets jaunes, à maintes reprises. Il ne parvient toujours pas à se passer de sa légitimation par un parlement pourtant plus croupion que jamais, ainsi que du « dialogue social » avec les directions syndicales. La promesse lepéniste faite au régime est en somme qu’avec le RN, cette consolidation, cet achèvement, auraient lieu. Mais rien n’est moins sûr !

Le grand capital ne soutiendra cette fausse « alternative » que s’il y est vraiment contraint par la crise économique et sociale, notamment par l’effondrement des échanges internationaux et de la division internationale et européenne du travail, qui s’est dessinée pendant la pandémie. Toutefois il ne souhaite pas cela et nous n’en sommes, concrètement, pas là.

L’impopularité de Macron fait que Le Pen pourrait être élue contre lui, sur un fond d’abstentions massives. Un tel phénomène ouvrirait une crise politique majeure et n’apporterait aucune stabilisation, bien au contraire – et certainement pas une victoire par KO du « fascisme » sur les libertés démocratiques. Assurément, celles-ci seraient menacées plus encore qu’actuellement, mais il y aurait affrontement.

Un tel « accident » par rapport à la « gouvernance » bien comprise selon les intérêts du grand capital, peut arriver : la victoire non anticipée du Brexit et celle du mafieux immobilier et agent de Poutine Trump attestent de cette perte de contrôle. C’est là l’une des raisons pour lesquelles Macron lui-même n’exclut pas, au final, de ne pas se présenter.

Le RN dans la classe ouvrière.

Le RN n’aurait qu’entre 20 000 et 30 000 adhérents réels. Sa situation financière, en grande partie couverte par des prêts russes au moins depuis 2014, est mauvaise. S’il y a un fait électoral de masse, il n’y a pas de parti de masse.

Les couches ouvrières et populaires qui votent RN se sont en grande partie trouvées, avec d’autres, sur les ronds-points entre novembre 2018 et le printemps 2019 (mais pas le petit et moyen patronat dans sa masse, hostile aux « ronds-points »). Ce n’est pas le RN qui les y a emmenées, au contraire.

Et ces ouvriers, chômeurs, « auto-entrepreneurs », boutiquiers ruinés, se sont alors radicalisés d’une manière prolétarienne, reproduisant bien des traits anciens du mouvement ouvrier. Ils ont fraternisé avec des travailleurs noirs ou arabes : globalement, le peuple des ronds-points a, de lui-même et sous le couvert du gilet jaune égalisateur, fait reculer le racisme. Ils ont fraternisé avec des milliers de militants syndicaux et ont nourri par la suite la poussée du 9 décembre 2019. Par contre, la perception d’une oligarchie financière assimilée à Macron et les échecs, causés par les appareils politiques protecteurs du régime, à le renverser et à centraliser et généraliser l’affrontement social, ont nourri des représentations complotistes à tropisme antisémite, à grande échelle.

Dans la mesure où aucune issue politique démocratique n’a été imposée et où les partis issus du mouvement ouvrier aussi bien que leurs supposés successeurs populistes ou écolos ne leur ont été d’aucune utilité, ces millions de prolétaires, car ils étaient des millions, peuvent, pour une grande partie d’entre eux, à nouveau voter RN, surtout face à Macron.

On peut déplorer ce phénomène, mais le confondre avec le vote nazi dans l’Allemagne de 1933 serait une stupidité grossière, et ne pas faire cette confusion n’enlève rien à la compréhension des héritages idéologiques fascistes dans le RN et des intentions anti-démocratiques et anti-ouvrières de ce parti. La large frange prolétarienne de la base électorale du RN est volatile et incontrôlée par celui-ci, qui ne l’organise pas et auquel elle échappe facilement et spontanément dès qu’un mouvement social réel la libère.

RN et crise du haut appareil d’État.

Ce n’est absolument pas une poussée dans les « couches populaires » qui renforce actuellement le RN, mais c’est la crise des sommets de l’État. La tentative macronienne de rénovation de la V° République est largement restée suspendue en l’air et la crise s’est donc aggravée à tous les échelons de l’appareil d’État, dans ses structures les plus fondamentales : corps des officiers et des généraux, corps préfectoral, corps diplomatique, police.

Les appels à la « guerre civile » de généraux se référant, par le choix de la date du 21 avril, à l’OAS et à Le Pen père, donc à la quintessence « V° République » de l’extrême-droite française, et la place centrale prise par Alliance, qui n’est en rien un syndicat mais qui structure, avec d’autres officines de même nature (y compris celles affiliées aux confédérations ouvrières !), l’appareil policier du pays, constituent deux évolutions essentielles de la toute dernière période.

Il faut ajouter à cela l’incohérence croissante de la politique africaine de Macron (soutien arc-bouté au clan Déby au Tchad, menace de « partir » du Mali, retrait partiel en Centrafrique) qui ne peut qu’aggraver le mécontentement dans les sommets de l’armée et de la diplomatie. Le déclin de l’impérialisme français est bien entendu ici la toile de fond. Le fantasme d’un retour souverain à la « grandeur de la France », qui s’émanciperait de la double tutelle nord-américaine et allemande, en renouvelant avec Poutine la légendaire alliance franco-russe, assorti de conceptions néo-conservatrices et patriarcales de l’ordre social, forme la vision du monde de bien des hauts fonctionnaires et hauts fonctionnaires retraités.

Ce terreau permet que communient, dans une commune admiration envers Poutine « homme d’État », néo-gaullistes et nostalgiques de l’OAS, les enfants des deux composantes sœurs jumelles, un temps ennemies, des forces qui ont fondé ce régime un certain 13 mai 58.

En fait, c’est l’affaiblissement, voire la déliquescence, de l’impérialisme français qui rend ses agents sujets à la fascination « russe » et faussement « souverainiste ». L’intervention des services et des prébendes russes est à l’origine d’au moins deux têtes de listes importantes du RN aux élections régionales : Thierry Mariani en PACA, dirigeant de LR passé au RN sous l’égide de Poutine, et Andrea Kotarac en AuRA, ancien « jeune homme prometteur » de la FI que Mélenchon et Chikirou protégeaient encore lorsqu’il allait rencontrer Marion Maréchal-Le Pen en Crimée annexée …

* * *

Résumons : l’appareil du RN, qui draine les héritiers du fascisme, est avant tout une composante organique du régime de la V° République, qui joue un rôle clef à toutes les étapes de son histoire. La crise sociale et l’affaiblissement de l’impérialisme français en ont progressivement fait, sous la forme du FN de Le Pen-père puis sous celle, élargie, du RN de Le Pen-fille, une réalité électorale de masse, mais pas une organisation de masse.

Fascisme et nazisme dans les années 20-30 du siècle dernier étaient des forces actives et dynamiques. Le FN puis le RN sont des expressions passives de la crise du régime et de la crise sociale. On dit souvent que Mme Le Pen n’a qu’à se taire et à récolter, électoralement, en laissant son bout du nez raciste et antisémite se faire discret, tout en restant présent.

L’arrivée au pouvoir de ce parti peut être un résultat, à la fois prévisible et indésiré par le grand capital, de la crise du régime, et en serait le stade suprême de décomposition. Dans l’affrontement social et démocratique qui s’ensuivrait, l’un des plus grands dangers serait à vrai dire, le confusionnisme accru de la gauche officielle et de ses successeurs …

Compléments critiquant certaines conceptions (Ugo Palheta, Edwy Plenel).

A ce sujet, il me faut, en annexe de cette brève analyse de ce qu’est réellement le RN, dire quelques mots de l’idéologie ambiante dans une grande partie de la gauche et de l’extrême-gauche sur la situation présente.

Ugo Palheta, dirigeant du NPA, présenté comme un sociologue spécialiste du « fascisme », a publié récemment une tribune sur le site Contretemps, reprise, avec une modification de la fin, dans Libération du 12 juin. Cette tribune est construite à partir de deux évènements médiatisés : la honteuse diffusion d’une vidéo appelant au meurtre des militants de gauche en général, et un tweet du « philosophe » Raphaël Enthoven confessant au monde qu’il pourrait lui arriver de voter pour Mme Le Pen. « Dans les deux cas, il importe de comprendre ce qui se joue », nous dit U. Palheta. En effet, car dans les deux cas, nous n’avons affaire qu’à une écume. « Depuis plusieurs années, une offensive se déploie » qui vise à accentuer l’autoritarisme de l’État et qui veut disqualifier tout ce qui est « de gauche » au moyen du « pseudo-concept d’islamo-gauchisme ». Qui, quelles forces sociales, « déploient » cette offensive ? – la tribune ne le dit pas. De même, « Les discours et les pratiques se radicalisent ». Pour qui, par qui, au compte de qui ? Pas dit non plus, si ce n’est « le cynisme de certains acteurs du débat public », ce qui ne nous avance pas beaucoup. Il y a donc un « processus de fascisation » : voilà, si l’on a bien compris, « ce qui se joue » derrière la vidéo et le tweet : « la trajectoire que suit la France (…) l’entraîne d’ores et déjà vers le pire ».

Face à ce processus apparemment fatal et irrésistible, dont les causes ne sont pas explicitées, il faut pourtant faire face, nous exhorte courageusement U. Palheta  : pour cela, la contre-offensive doit « parvenir à s’adresser aux classes populaires­ » – sûr que ce serait une bonne idée, notons toutefois que cette imprécation implique que, pour l’auteur, les « classes populaires » sont sans doute en proie au « processus de fascisation » – et si elle y arrive (comment ?), « elle pourrait parvenir à faire émerger un projet hégémonique et alternatif ». Vaste programme …

Le même texte sur le site Contretemps se termine en expliquant qu’un « véritable projet de rupture » est indispensable face au processus de fascisation. Dans son titre comme dans ses derniers mots, il nous donne une recette de faconde toute martiale : « Serrer les rangs, bâtir une alternative. » Si l’on a bien compris, si cette alternative n’est pas bâtie, nous sommes foutus. Explicitons : nous sommes foutus, en 2022. Il y a donc vraiment intérêt à « serrer les rangs » – je reviendrai sur ce que charrie cette injonction …

Sous une forme plus déployée, plus colorée, plus chatoyante, plus littéraire, c’est la même vision générale du moment présent : un mystérieux et maléfique processus de fascisation qui monte, qui monte, et l’appel à un sursaut, appel d’autant plus véhément que les conditions en sont vagues et que le sentiment que tout est déjà perdu est bien là, prégnant, insistant, c’est donc la même vision générale que nous offre Edwy Plenel dans son message paru en Une de Mediapart le 9 juin dernier, clairement intitulé : « La catastrophe est en marche ».

Cette tribune, elle aussi, part d’un « fait divers » comme point de départ, en l’occurrence la gifle reçue par Emmanuel Macron en déplacement dans la Drôme, de la part semble-t-il d’un déséquilibré complotiste et fascistoïde (notons que ces faits ont permis d’occulter la garde à vue arbitraire et préventive d’un groupe de militants de la Confédération paysanne, qui ne comptaient, eux, gifler personne, mais exprimer des revendications sociales).

Plus exactement, le point de départ d’Edwy Plenel est la réaction de minimisation de l’incident par le président Macron lui-même (l’auteur a pourtant prestement pris 4 mois fermes), interprétée comme visant à cacher que ce processus de fascisation, processus que la gifle de Tain-l’Hermitage aurait donc confirmé, est en partie de sa responsabilité, puisque, avec la « loi séparatisme », le gouvernement a lui-même repris le discours de l’extrême-droite contre l’ « anti-France », notamment à l’encontre des musulmans. Il y a donc tout de même, sur la base de la même vision d’une sorte de fascisation s’emparant des âmes, des reins et des cœurs, une différence importante par rapport à la tribune d’U. Palheta, à savoir cette accusation lancée à Macron d’avoir nourri le dit processus.

Toutefois l’accusation est essentiellement idéologique : c’est bien, en effet, l’idéologie de l’extrême-droite qu’E. Plenel accuse Macron et Darmanin de cultiver à leur façon, accusation qui s’étend à une partie de « la gauche », puisque, inévitablement, M. Valls est cité, ainsi que la présidente PS de la région Occitanie, à laquelle il est reproché d’avoir critiqué les « réunions non mixtes » de l’UNEF tout en ayant été attaquée par un commando de l’Action française : si l’on comprend bien, critiquer l’UNEF ferait donc le jeu de l’Action française, surtout quand elle vous a attaqué (cela dit quoi qu’il en soit des termes convenus, « républicains », des propos de Mme Delga).

Donc, en résumé, tout en étant beaucoup plus piquant à l’encontre du président de la V° République que la tribune d’U. Palheta, celle d’E. Plenel invoque le même processus, essentiellement idéologique, de contamination fascisante des esprits, processus dont il estime que « la gauche » est elle-même l’objet, voire l’agent, et dont il estime d’ailleurs aussi que, giflé, E. Macron est l’une de ses cibles …

Il est tout à fait justifié ici de dénoncer la participation honteuse des dirigeants du PCF, du PS et d’EELV à la manifestation pour l’impunité de la violence policière contre la justice, de l’officine Alliance. Tout à fait justifié. Mais Fabien Roussel, en initiant ce ralliement, a-t-il agi par contamination idéologique, quoi qu’il en soit de son « idéologie » (sur laquelle il est permis de ne pas parier !) ?

Ne s’agissait-il pas, plutôt, d’un acte politique clef, soutenant les institutions de la V° République dont les officines comme Alliance et les généraux factieux sont bel et bien des composantes ?

« Un seul État, une seule armée, une seule police » – celles du capital : en 1944 l’ancêtre stalinien de F. Roussel, Maurice Thorez, le disait haut et fort. Bien sûr que cela fait le jeu du fascisme – et de l’État, et du capital. La grille interprétative mise ici en avant par E. Plenel n’est pas celle-ci, mais celle du « processus de fascisation ». Sa tribune se termine par une « définition » du fascisme, attribuée à l’historien américain Robert Paxton (qui décrit en fait des processus concrets effectifs), « définition » dont le niveau de généralité est tel qu’il pourrait s’appliquer à tout esprit affolé … dont les propres auteurs des tribunes ici critiquées !

Qu’on en juge :

« On peut définir le fascisme, concluait-il, comme une forme de comportement politique marquée au coin d’une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la société, pour son humiliation et sa victimisation, pour les cultes compensatoires de l’unité, de l’énergie et de la pureté. » Et E. Plenel de conclure : « Nous y sommes. »

Assimiler au « fascisme » toute idéologie, ou même tout sentiment, de « déclin », d’« humiliation » et de « victimisation », auquel on opposerait « l’unité » (« serrez les rangs » !!), « l’énergie » et « la pureté », relève d’un confusionnisme fleur bleue susceptible sans s’en rendre compte de prêter le flanc à n’importe quoi, fascisme inclus. Surtout, cela conduit non pas tant au sursaut espéré, qu’à la tétanie sidérée. De telles caractéristiques psychologiques permettent en effet de proclamer n’importe où et n’importe quand que nous y sommes, que le fascisme est là. « Malheur, malheur, malheur ! », disait Cassandre – et c’est l’inéluctabilité du malheur, l’impossibilité de l’éviter, qu’elle annonçait ainsi !

L’idéologie ambiante bien illustrée par les tribunes de U. Palhetta et d’E. Plenel, loin de nous aider à comprendre et donc à lutter contre ce qui se profile, sème une confusion totale et impuissante. La « fascisation » est, il faut bien le noter, loin de s’exprimer pour elle principalement dans le RN. C’est un spectre, une hydre, qui saisit tout le monde, y compris, voire surtout, « à gauche ». Les « islamophobes » et la « laïcité », certes « détournée », n’en sont-ils pas l’expression principale à leurs yeux ? Cette expression n’est-elle pas, au fond, pour eux plus prégnante et plus haïssable que le bon vieux fascisme traditionnel et le vieux FN/RN ?

Les auteurs se récrieraient sans doute ici avec sincérité, mais n’est-ce pas cela le refoulé, l’impensé de leur vision du moment présent ? « F. comme Fasciste, N. comme Nazi », disaient les manifs de jeunes et de moins jeunes contre le FN, dans les années 1980 et dans les années 1990, culminant dans l’équivoque du second tour de la présidentielle de 2002. La figure archétypale du « mec du FN » était dessinée avec les traits du beauf de Cabu. Cabu, assassiné depuis par des islamo-fascistes.

Le slogan similaire « R. comme raciste, N. comme nazi », quoi que ne correspondant pas, on l’a vu, à ce qu’est réellement le RN, n’apparaît pas aujourd’hui. Ce n’est pas étonnant : la figure de l’ennemi dans les milieux pour lesquels parlent nos deux tribunes, n’est plus le beauf, ni le fasciste, ni le militaire, ni le colon. C’est le « laïcard blanc » comme on peut le lire parfois sur les réseaux sociaux, le « boomer universaliste », ou, dans une représentation foncièrement complotiste, l’ « agent du Printemps républicain » …

Si le mal est dans les murs et ronge les esprits, alors que faire ? Vaillamment, U. Palhetta a donné le programme : « Serrer les rangs, bâtir une alternative. » « Bâtir une alternative » : qui peut être contre ? Sauf que cette formule sous-entend qu’il n’y a pas, actuellement, de réalité majoritaire pour ce faire, en ces temps de fascisation. Oubliées, si même elles ont été aperçues, les poussées sociales démocratiques et révolutionnaires qui ont ébranlé ce quinquennat. « Bâtir une alternative » est ici une formule qui veut à peu près dire : écrivons un programme génial, ou invoquons sa venue, avec des propositions et des revendications qui regagnent ce que nous avons perdu, ou jamais eu. Ainsi conçu, cela risque de prendre du temps. Puisque la dite alternative ne peut pas s’appuyer sur le mouvement réel d’une société en pleine fascisation, n’est-ce pas, mais vise à lui faire comprendre qu’elle a tort. Donc, le temps que les sociologues spécialistes es fascisme et islamophobie nous aient pondu leur alternative, la fascisation est là, partout, à côté, dedans, dehors, au-dessus, en dessous, en nous, mon dieu mon dieu. Bref : cette histoire d’alternative, c’est du pipeau. Le truc sérieux, c’est : « serrons les rangs ».

En quoi consiste cette manière de « serrer les rangs », j’en prendrai un exemple, accablant, avec ce qui se passe sur les forums du journal en ligne Mediapart. Toute expression d’un doute, pour ne pas parler d’un point de vue argumenté contradictoire, concernant la substitution de la notion d’islamophobie et de religiophobie à celle de racisme, y est aujourd’hui dénoncée comme « fasciste » par une petite armada de bonnes âmes, et expose leurs auteurs à des insultes allant très ordinairement jusqu’aux menaces et aux appels aux meurtres. Il est même arrivé qu’un intervenant d’origine arabe soit dénoncé comme n’étant pas un « vrai arabe ». La « modération » du journal tolère majoritairement ces propos, mais de moins en moins les expressions opposées. C’est ça « serrer les rangs » ?

Suite à une expression collective d’abonnés inquiets de cette conjonction entre le harcèlement et la modération, un blogueur, Wael Mejrissi, appelle explicitement -dans une tribune promue par la rédaction- à l’interdiction des points de vue contradictoires, qualifiés par lui d’ « idées fascistes ou fascisantes, islamophobes ou plus généralement intolérantes ». Ainsi va le « combat contre les idées d’extrême-droite » déconnecté du combat contre ce que sont réellement le RN, Macron et la V° République … Je suis moi-même, évidemment, l’un des « fascistes ou fascisants » ainsi dénoncé. N’avons-nous pas là une sorte de resucée du stalinisme, quand ceux qui critiquaient la grande URSS se faisaient traiter d’hitléro-trotskystes ?

Les lecteurs pourront ici penser que je m’acharne sur un fait anecdotique. C’est vrai ; mais il est symptomatique et mérite d’être connu entièrement, et voici pourquoi.

Et d’un, le blogueur qui appelle courageusement à « serrer les rangs » pour que soient fusillés dans Mediapart tout ce qui pense autrement comme « fascistes » et « islamophobes », est correspondant du site « Révolution permanente », animé par le « Courant Communiste Révolutionnaire » qui tente actuellement de fonder une nouvelle organisation – un « Parti Révolutionnaire des Travailleurs » – à partir de militants se présentant comme exclus du NPA. Un coup d’œil sur ses articles sur ce site montre des billets de soutien à des grèves, de dénonciation de violences policières, etc., toutes choses qui, a priori, nous sont communes.

Mais, et de deux, réagissant dans des forums de Mediapart à la condamnation à 6 mois de prison d’une jeune tunisienne pour « blasphème », voici ce qu’il écrit : « Le Coran est un livre sacré et toucher à des écrits divins déshonore votre supposé militantisme. » Et un peu plus loin, confronté à des réponses prenant la défense de la liberté d’expression, le voila qui explique qu’il la défend, lui, en défendant « Dieudonné qui a été littéralement ostracisé des plateaux télés parce qu’il a osé critiquer une communauté plutôt qu’une autre. Mais les bien-pensants diront bien sûr que Dieudonné est antisémite. »

Résumons : le correspondant de Révolution permanente, l’auteur de la réponse à des abonnés pétitionnaires, promue par la rédaction, le militant pur et sans tache qui serre les rangs en appelant à l’élimination des « fascistes », approuve l’emprisonnement des jeunes femmes pour blasphème et défend le néonazi et ami de Le Pen Dieudonné et son antisémitisme.

Alors, anecdotique ? On se passerait bien de telles leçons de choses …

Ce n’est pas un dérapage, c’est d’une logique rigoureuse. Ce personnage « serre les rangs », comme dirait U. Palhetta, et, si je sentais les choses comme E. Plenel, je dirais qu’on voit bien avec cela que la fascisation est en marche, quand les antifascistes sont à leur tour fascistoïdes. Mais je ne dirai pas cela. Nous n’avons affaire là qu’à un exemple, parmi infiniment d’autres, de la confusion engendrée par l’orientation des partis de gauche ou de post-gauche et par l’idéologie ambiante dans une grande partie de l’extrême-gauche. La lutte contre le racisme et contre le fascisme, inséparable de la lutte contre le capital et son État, se voit ici substituer la chasse aux sorcières dans nos propres rangs, un peu comme – l’histoire bégaie, c’est donc un bégaiement …- la dénonciation des « hitléro-trotskystes » faite au nom du front populaire « antifasciste » avait en son temps préparé … le pacte Hitler-Staline.

J’invite U. Palhetta, E. Plenel et d’autres à réfléchir : vous ne voulez certainement pas cela, mais quand vous expliquez que « le fascisme » est ce spectre qui remplit tout, vous le décentrez, vous en faites une accusation que les petits sicaires qui ne veulent pas qu’on touche aux « textes sacrés » et au prêcheur antisémite Dieudonné, utilisent sans retenue. Et, pendant que Macron tente toujours de renforcer ce régime, que le RN espère gagner la présidentielle, que les généraux factieux montrent leur képi et qu’Alliance rassemble large, vous fournissez aux idiots l’alibi moral pour tirer à vue non sur ceux-là, mais sur les militants qui réfléchissent et argumentent.

L’ultime résultat de l’idéologie du « processus de fascisation » serait de réprimer toute pensée différente dans les rangs de ce qui restera de la gauche après la victoire de la réaction, bonapartiste ou fasciste.

Mais nous n’en sommes pas là. La catastrophe n’est pas advenue. Si elle est en marche, elle n’est pas majoritaire loin s’en faut. Sont en marche aussi la contre-attaque et la résistance sociale et démocratique. La perspective d’une présidentielle Macron/Le Pen fait hésiter Macron, ne l’oublions pas. Et elle attise, dans les profondeurs du prolétariat et de la jeunesse, la volonté de combat. C’est cela qui, n’en déplaise aux tristes prédicateurs du processus de fascisation et de la catastrophe en marche, va se produire.

VP, le 14/06/21.

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