Karl Marx, 1837-1848, 4° époque : charges critiques avec Engels, II.

1845-1846 : ce que l'on appelle "l'Idéologie allemande".

 

Un livre ? Plutôt un feuilleton ...

 

De retour à Bruxelles, les deux larrons passent plusieurs soirées et plusieurs nuits à écrire, tout en riant beaucoup.

Par la suite une déclaration de Marx du 3 avril 1847 à la Gazette allemande de Bruxelles et à la Gazette de Trêves annoncera la parution d'un article tiré de "l'ouvrage composé en commun par Fr. Engels et moi sur "l'Idéologie allemande » (critique de la philosophie allemande la plus récente en la personne de ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner, et du socialisme allemand en la personne de ses divers prophètes)", et beaucoup plus tard Marx expliquera avoir abandonné des manuscrits à la "critique rongeuse des souris" après y avoir atteint avec Engels leur but propre, leur "examen de conscience philosophique" (avant-propos à la Contribution à la critique de l'économie politique, 1859). Se replongeant dans ces manuscrits, Engels jugera qu'ils comportaient des choses amusantes mais oubliées, et "un exposé de la conception matérialiste de l'histoire, qui prouve seulement combien nos connaissances d'alors en histoire économique étaient incomplètes" ( L. Feuerbach et la sortie de la philosophie classique allemande, 1888) - et il en tirera les Thèses sur Feuerbach.

Ces liasses furent éditées en allemand, en URSS, en 1932, sous le titre l'Idéologie allemande, dans un ordre qui n'est pas celui de leur rédaction. Malgré le peu de cas qu'en avaient fait leurs auteurs, la partie contenant l'"exposé de la conception matérialiste de l'histoire" (un 6° du total à peu près) fut canonisée, notamment par Louis Althusser qui y verra la preuve d'une "coupure épistémologique" : Marx, encore jeune bohème romantique, humaniste et philosophe en 1844, était devenu économiste, matérialiste et, en somme, sérieux : il était devenu Marx ...

La structure donnée par ses éditeurs tardifs à l'Idéologie allemande est la suivante :

1) première partie sur les philosophes jeunes-hégéliens : a) courte préface, b) ce texte "sur Feuerbach" censé présenter le matérialisme historique, appelé I. Feuerbach, c) prélude satirique au Concile de Leipzig), d) énorme développement sur Max Stirner intitulé Saint Max, e) courte Conclusion sur le concile de Leipzig,

2) seconde partie sur les "socialistes vrais" composée a) d'un texte introductif et de trois articles, b) d'Engels, c) de Marx et d) de Moses Hess,

Cette organisation, s'agissant d'un livre, est complétement déséquilibrée à tous les niveaux : la seule sous-partie sur Stirner en représente près des trois quarts ! En outre il est impossible de situer les Thèses sur Feuerbach par rapport à cet ensemble, soit avant, soit pendant, soit après. L'écriture dominante dans les manuscrits est celle d'Engels, sauf la préface écrite par Marx, mais les notes marginales, additifs, suppléments, aphorismes et signes cabalistiques de la main de Marx abondent dans la grande marge souvent laissée sur la droite (et ne sont pas mentionnées comme tels dans toutes les éditions). Il y a une troisième écriture, celle de Joseph Weydemeyer, qui apparaît ça et là : l'article signé Moses Hess est copié par lui. Pour couronner le tout, la présence de ce dernier pose problème car il est critiqué par ailleurs dans le même ouvrage, Marx et Engels s'en démarquant expressément. Ajoutons que la rédaction d'un tel pavé, peu lisible, surprend un peu de la part de deux militants à la vie agitée qui travaillent désormais surtout à l'organisation d'un réseau révolutionnaire allemand et international.

Ces mystères s'éclaircissent si l'on suppose que tout ce matériel a d'abord été écrit en tant que livraisons pour une éventuelle revue périodique, objectif permanent de Marx et d'Engels depuis la liquidation policière du Vorwärts. Ceci nécessitait les recopiages "au propre" par Engels ou Weydemeyer, en vue de publication, de textes de Marx à l'écriture la moins lisible. Marx et Engels ont toujours conçu leurs journaux comme permettant le débat : on comprend mieux la présence d'un article de Hess dans la liasse. D'ailleurs, quelques publications effectives se rattachent à cet ensemble : un article probable de Marx, Contre Bruno Bauer, une recension élogieuse de l'ouvrage d'un policier parisien porté à l'analyse sociale, Peuchet, Sur le suicide, petit exercice appliqué de cette conception matérialiste de l'histoire en train d'accoucher, tout cela dans le Gesellschaftspiegel (Miroir de la société), revue des "classes démunies" d'Elberfeld, de janvier 1846, un article de Joseph Weydemeyer dans le Westphalische Dampfboot (le Vapeur de Westphalie) d'avril 1846, qui marquait l'accord de Weydemeyer, officier prussien démissionnaire, avec Marx et Engels, l'article de Marx contre Karl Grün dans la même revue fin 1847, et plusieurs articles d'Engels.

Mais le projet de revue a avorté, en partie à cause de Moses Hess qui avait eu des assurances de couverture financière en cas de besoin de la part de "riches " mécènes rhénans et avait écrit, à tort, à Marx et Engels que ceux-ci s'étaient engagés à payer l'édition. Ce malentendu, peut-être causé par Hess pour se rendre indispensable alors qu'il se sentait de moins en moins au centre de ce "communisme allemand" dont il avait été un initiateur, a certainement joué un rôle dans la prise de distance qui se produit alors entre Marx et Engels et lui. L'idée d'un livre apparaît alors chez eux, mais c'est un pis-aller qui ne se réalisera pas.

Je suivrai ici non pas l'ordre des éditeurs, mais l'ordre vraisemblable de la rédaction, qui a l'avantage d'éviter au lecteur de croire qu'il commence par lire un exposé canonique du "matérialisme historique", car tout commence en fait avec Le concile de Leipzig, dans la veine de la Sainte Famille.

 

Place de la critique de Max Stirner.

 

Cet ensemble dénommé Le concile de Leipzig est dominé de manière écrasante par le manuscrit sur Stirner. Outre un préambule et une conclusion humoristiques, la partie appelée Saint Bruno ne prétend pas apporter du neuf par rapport à la Sainte Famille, hormis quelques précisions. Bauer est en somme malmené pour mémoire, car il n'est plus au centre des polémiques allemandes depuis la parution de l'Unique et sa Propriété de Johann Caspar Schmidt, alias Max Stirner.

Mais, à vrai dire, Marx et Engels non plus. C'est l'Unique et sa Propriété qui a constitué le dernier acte du Jeune-hégélianisme, son apothéose finale, en surclassant au passage celui qui avait été sa vedette, B. Bauer.

Cet ouvrage empreint jusqu'à la moelle de tous les tics hégéliens (il est entièrement formé de triades, mais "sans la moindre dialectique", jugeront Marx et Engels), annonce l'avènement d'un troisième âge de l'histoire du monde, celui de l'égoïste succédant à l'âge antique, réaliste, et à l'âge médiéval, idéaliste : l'Unique, singularité individuelle concrète, irréductible et indéfinissable, selon Stirner n'est pas, lui, une abstraction relevant du "sacré", comme le sont toutes les catégories morales, religieuses, philosophiques, juridiques, politiques jusqu'à celles de Bauer et Feuerbach inclus. Il oppose l'Unique à toutes les idéologies : c'est dont Stirner le premier qui se livre publiquement à une dénonciation exterminatrice des formules générales comme autant de figures idéologiques, et non Marx et Engels comme on le dit aujourd'hui. Si certains passages en appelant à la jouissance de l'individu contre toute entrave ne manquent pas de force, il est permis de voir après coup une vision plus libertarienne que libertaire que dessine celui qui passera, ensuite, pour un ancêtre de l'anarchie, chaque Unique affirmant sa valeur propre et s'arrogeant sa propriété, reconstruisant une non-société qui serait quand même une société, celle de "l'union des uniques" (matinée de quelques lubies prussiennes).

Deux légendes doivent être dissipées. Non, il n'y a pas eu de polémique publique de Marx et d'Engels contre Stirner puisque s'ils ont disséqué et déconstruit son Unique, ce fut entre eux et avec quelques proches. Et non, ce ne fut point là le premier choc entre "marxisme" et "anarchisme", malgré les rapprochements ultérieurs faits entre Stirner et Bakounine (y compris par Marx et surtout par Engels), l'anarchisme étant, lui, un courant du mouvement ouvrier.

Totalement indigeste si on en fait un livre (comme on l'a finalement fait ...), cette polémique était adaptée à la forme du feuilleton, suivant le texte de Stirner pratiquement paragraphe par paragraphe, tout en s'ornant de fioritures humoristiques, références jeunes-hégéliennes, mais aussi à Don Quichotte, surnoms, etc. Cette rédaction a effectivement servi, à travers un océan de polémique souvent potache, souvent hermétique aussi, à accoucher de conceptions propres aux deux larrons. Elle constitue le sommet de leur union intellectuelle.

 

Critique de la première partie de l'Unique.

 

Stirner est assez vite appelé un "petit-bourgeois", qui plus est "allemand" : ce terme prend la suite chez Marx de "philistin", qui chez les étudiants allemands et les Jeunes-hégéliens désignait les bourgeois ignares se piquant de culture.

Pourquoi "petit-bourgeois" ? Parce que l'abstraction d'un sujet pur, libéré, cache les conditions réelles de classe, de nationalité, de culture, ne fait qu'enfler "la conscience dominante de la classe qui le touche le plus près". En somme, l'individualisme méthodologique ne fait qu'ériger la conscience de classe particulière en dogme universel, tout en croyant poser un sujet indépendant.

Condamnant toute émancipation réelle au nom de la seule prise de conscience que les fétiches qui nous dominent sont des fétiches, le rejet des fétiches chez Stirner devient donc le summum du fétichisme. L'interprétation de l'histoire devient une "histoire de fantômes". Dans le détail, on reconnait sans aucun doute la plume de Marx pour protester contre l'ignorance d'Aristote et du néoplatonisme chez Stirner, et les schématisations auxquelles il procède sur les philosophies hellénistiques, dont Epicure, l'athée par excellence : Marx n'a rien renié ni perdu de ses travaux de 1839-1840.

Dans le cours du commentaire polémique, en particulier dans les passages concernant la "hiérarchie", nom que Stirner donne à la domination du "sacré" par l'entremise de la philosophie allemande, les termes "idéologues" et "idéologie" se mettent à être employés pour désigner la production de représentations qui s'imaginent être absolues, mais ne font que refléter les rapports sociaux existants, phénomène qui est attribué aux diverses figures du "sacré" dénoncées par Stirner ainsi qu'à Stirner lui-même.

 

Celui-ci reproche à la Révolution française, premier moment chez lui du "libéralisme", son moment politique, d'avoir maintenu et consacré l'Etat, et de l'avoir sacralisé avec l'idéologie de la nation et des droits de l'homme. Ce qu'il attaque dans le bourgeois, c'est le citoyen. Pour Marx, c'est un défi sérieux que cette conception, en partie parallèle à la sienne sur les limites de l'émancipation simplement politique. Sa réponse consiste à analyser l'histoire sociale de l'Allemagne pour expliquer les idées produites sur ce terrain, jusqu'à celles de Stirner incluses.

C'est là que nous avons le premier exercice d'histoire matérialiste de la part de Marx et d'Engels, impossibles à démêler l'un de l'autre. Depuis la cassure de l'écrasement de la guerre des paysans et la Réforme, expression de l'élan de cette époque et aussi de son échec, la noblesse allemande est devenue un ramassis de principicules, et la bourgeoisie un avorton, cultivant grandes illusions et petits trafics, mais dominée par le commerce hollandais puis anglais, n'approchant le 1789 français que maintenant, dans les années 1840.

La philosophie allemande a théorisé cette impuissance sociale : le moralisme kantien de la "bonne volonté" même impuissante, la forme prise par le libéralisme chez "Hegel et les cuistres qui se réclament de lui", et le combat don quichottesque de Stirner contre les moulins à vent du "sacré", en sont des expressions. La liberté philosophique allemande ne reflète que "la pseudo-indépendance des théoriciens par rapport aux bourgeois", analogue à celle des fonctionnaires prussiens par rapport à la société.

Si les pages répondant aux propos de Stirner sur la Révolution française ont bel et bien souffert quelque peu de la critique rongeuse des souris, deux points remarquables apparaissent dans les développements qui les suivent.

Marx et d'Engels sont littéralement saisis d'indignation quand Stirner appelle "prolétariat" les gens qui choquent les bourgeois, parmi lesquels il se range : "vagabonds", "chevaliers d'industrie", "courtisanes" ... Cela, ce n'est pas le prolétariat, c'est le Lumpenproletariat, dénoncent-t-ils – cette catégorie, très présente déjà dans les Mystères de Paris, n'avait pas été signalée pour autant dans la Sainte Famille.

D'autre part ils se gaussent de cette phrase de Stirner : "L'Etat repose sur l'esclavage du travail. Si le travail devient libre, l'Etat est perdu." Mais la société bourgeoise est celle du travail libre : il ne s'agit pas de "libérer le travail", mais bien de le supprimer (de quoi choquer les "marxistes" ...) !

 

Le second moment du "libéralisme" chez Stirner est le communisme (où il range aussi Proudhon), idéal humanitaire et autoritaire qui entreprend de faire de tous des "gueux", et de les forcer à travailler en piétinant leur droit à la jouissance.

Marx, ni Engels d'ailleurs à cette époque, n'étant pas marxistes, il n'entreprennent pas de défendre le travail contre la jouissance, mais ils affirment, au contraire, que la société "communiste" à la Stirner est la société bourgeoise réelle, et que le mouvement réel des travailleurs pour mettre fin au travail, c'est le communisme, qui n'a donc rien de spartiate - et de citer à nouveau le bon vieux Fourier, pour qui même les riches aujourd'hui sont pauvres !

 

Le fétiche ultime que Stirner prétend renverser n'est précisément pas le communisme, mais l'humanisme de Feuerbach, troisième moment du "libéralisme" qui met l'Homme à la place de Dieu, summum du despotisme religieux : " il [Stirner] en avait en un sens le droit : en Allemagne, non seulement le libéralisme mais aussi le communisme ont pris une forme petite-bourgeoise et mystico-idéologique en même temps".

Dans un développement que ses références à ses articles des Annales, et une pique contre Ruge, permet d'attribuer à Marx, celui-ci précise le rôle de Feuerbach :

"Quand Feuerbach a montré que le monde religieux n'était que le reflet illusoire du monde terrestre, qui chez lui, n'apparaît que sous forme de simple formule abstraite, spontanément, même pour la théorie allemande, s'est trouvée posée cette question, à laquelle il n'a pas répondu : comment se fait-il que les hommes se soient "fourré dans la tête" ces illusions ?" La "conception matérialiste du monde, qui n'est pas dépourvue de présuppositions, mais qui observe empiriquement les conditions matérielles réelles, considérées comme telles, (...) est la première à être réellement une conception critique", et commence à y répondre. Mais il lui fallait pour ce faire s'extraire du vocabulaire philosophique : "La philosophie est à l'étude du monde réel ce que l'onanisme est à l'amour sexuel."

Cette brutale affirmation, envers Bauer ou Stirner, signifie bien qu'ils ne sont que des branleurs.

Le signifie-t-elle pour la philosophie en général ? Ce serait alors au sens où l'amour sexuel est précédé et préparé, voire accompagné, par l'onanisme, car ni avant, ni après avoir écrit cela, Marx n'a cessé de faire, à sa façon, de la "philosophie", ni de se référer à Aristote ou à Hegel comme à des penseurs de premier plan pour qui veut transformer le monde et donc le comprendre.

 

Partie centrale de la critique de l'Unique.

 

Les deux larrons annoncent ensuite qu'ils passent au commentaire de la seconde partie de l'Unique, son "nouveau Testament" (Moi) faisant suite à l'"Ancien" (L'homme). Mais en fait, trois sections très denses de ce texte proprement démoniaque, marquées par une véritable fureur analytique, s'ensuivent d'abord, qui ne suivent plus le plan de Stirner.

L'Economie de la nouvelle alliance réfute la prétention de l'Unique à être une chose concrète individuelle et non pas une grue métaphysique et sacrée : l'Unique "n'est pas un moi "corporel" né de la chair d'un homme et d'une femme et existant sans le secours d'aucun échafaudage : c'est un "Moi" spirituellement engendré par deux catégories, "réalisme" et "idéalisme", qui n'a d'existence que purement spéculative."

Notons bien que le refus de l'Unique stirnérien procède chez Marx et Engels d'un point de vue se voulant véritablement individualiste, envisageant les individus concrets, de chair et d'os, en tant qu'individus sociaux. Décidemment, ces individualistes qui veulent abolir le travail ne sont pas des "marxistes" ...

La partie suivante, Phénoménologie de l'égoïste en accord avec lui-même ou La Théorie de la justification relève que Stirner n'explique pas comment "l'intérêt privé individuel et l'intérêt général vont toujours l'un avec l'autre", et comment les intérêts personnels prennent la forme d'"intérêts de classe et d'intérêts communs", apparaissant comme "des puissances pratiques étrangères, indépendantes non seulement des individus isolés mais encore de leur totalité".

C'est ici la première fois que Marx et/ou Engels emploient l'expression de "modes de production", induisant ces phénomènes collectifs inconscients.

C'est justement, poursuivent-ils, au niveau du mode de production qu'il faut agir pour modifier les rapports humains, non par une action morale telle que celle que Stirner prête aux communistes, qui voudraient imposer le dévouement contre l'égoïsme, ou telle que celle de Stirner lui-même qui, en voulant se "libérer" comme Unique, ouvre la voie à une négation des besoins quasi puritaine.

Pour le dire en termes plus récents : le "gauchiste" qui veut "tuer le flic en nous" (ou le curé, ou le prof ...) en vient à être le pire des flics, d'autant que "l'absence de détermination" est bien "une détermination", et même "la pire de toutes".

C'est que "la cause ne se trouve pas dans la conscience, mais dans l'être, non dans la pensée, mais dans la vie", et dans les "conditions universelles" qui déterminent les circonstances concrètes et la conduite empirique de l'individu.

Dans a section suivante, Apocalypse selon saint Jean le théologien ou "la logique de la nouvelle Sagesse", nous avons une impressionnante analyse linguistique, grammaticale, sémantique, des procédés de Stirner, mais dont l'intérêt dépasse Stirner. Cette section est d'Engels : elle reprend plusieurs de ses marottes linguistiques, qui apparaissent par ailleurs dans des articles de lui.

 

Critique de la seconde partie de l'Unique.

 

Après ces trois sections centrales, le plan de Stirner est repris.

Stirner refuse "la liberté" comme catégorie générale et lui oppose son "individualité", porteuse de la vraie liberté. Combinaison d'individualisme vide de la société bourgeoise et d'idiotisme local réactionnaire, en résumé, pour nos auteurs.

Stirner oppose "Ma puissance" aux catégories "sacrées" du droit, de la loi et du crime. Mais le droit procède "des conditions matérielles où vivent les hommes et des conflits qui en surgissent" (ce que savaient déjà Machiavel et Hobbes), et les prolétaires peuvent et doivent "en appeler à leur droit" pour devenir "une masse révolutionnaire coalisée".

La critique des chapitres de Stirner sur "Mes relations" est amputée des passages concernant directement l'Etat, dont dépend selon Stirner la propriété privée, le morcellement foncier, ou le droit successoral, cette fiction juridique.

Remettant les choses d'aplomb en mettant au fondement les rapports sociaux, nos auteurs explicitent que "la propriété privée est un mode de relations nécessaire à un certain stade de développement des forces productives, un mode qu'on ne peut surmonter tant que ne sont pas créées des forces productives pour qui la propriété privée devient une entrave et un obstacle", et rapportent le droit successoral à la nécessaire continuité dans l'accumulation du capital, ce qui illustre "l'influence déterminante des rapports de production sur le droit".

"Dans le cadre de la division du travail, ces rapports ne peuvent que devenir autonomes envers les individus", ce qui, "dans le langage", "ne peut s'exprimer que sous forme de concepts", concepts qui sont pris pour le fondement véritable, par une inversion, inversion que les préposés à leur "culte" - "les politiciens et les juristes" - ont pour fonction d'entretenir.

En critiquant la conception stirnérienne de la révolte individuelle qui vaut mieux que la révolution qui ne sert qu'à remplacer des "institutions" par d'autres, ils explicitent et durcissent leur position : "la révolution communiste, qui abolit la division du travail, aboutit au final à la disparition des institutions politiques" parce qu'elle ne sera pas guidée par des schémas préconçus "mais bien par l'état des forces productives".

De même, c'est en critiquant "l'Association" des Uniques pas si uniques, selon Stirner, qu'ils notent au passage cette idée qu'une "société communiste" mettrait fin à l'enfermement de chaque individu dans un domaine unique, abolissant en fait la division du travail elle-même en permettant la polyvalence de chacun. L'Association stirnérienne restaure jusqu'à l'argent et, de facto, l'Etat. C'est une réédition de l'utilitarisme à la Bentham, "expression consciente ou inconsciente d'un déguisement réel", qui fait percevoir le rapport d'exploitation comme un rapport d'échange mutuel. C'est ici l'utilitarisme, plus que le libéralisme proprement dit, qui est envisagé par nos auteurs comme une idéologie de la bourgeoisie, qui apparaît chez Hobbes et Locke, s'affirme au XVIII°, et triomphe avec Bentham et Mill, mais en devenant une simple apologie de l'ordre existant.

En résumé, le véritable individualisme est social :

"Les individus partent toujours "d'eux-mêmes", mais en tant qu'ils ne peuvent se passer de relations : leurs besoins, la manière de les satisfaire, les rendent dépendants les uns des autres, (sexe, échange, division du travail)."

La libération des individus est donc une entreprise collective révolutionnaire, et elle est à la fois nécessitée et rendue possible par "le fait que le développement des échanges et des forces productives soit parvenu à une telle universalité que propriété privée et division du travail deviennent pour eux des entraves" :

"Aujourd'hui la domination des individus par les conditions objectives, leur écrasement par la contingence, ont pris les formes les plus accusées et tout à fait universelles, ce qui les place devant la tâche de remplacer la domination des conditions données et de la contingence sur les individus par la domination des individus sur la contingence et ces conditions existantes. L'exigence de l'époque n'est pas que "Je me développe" mais que nous nous libérions d'un mode de développement bien précis, tâche prescrite par la situation actuelle, qui coïncide avec celle de donner à la société une organisation communiste."

"Les individus de l'époque actuelle sont contraints d'abolir la propriété privée parce que forces productives et moyens d'échange ont atteint un tel niveau de développement qu'ils deviennent, sous le règne de la propriété privée, des forces destructives et que les antagonismes de classe atteignent leur limite extrême. L'abolition de la division du travail et de la propriété privée constitue en elle-même cette réunion des individus sur la base des forces productives actuelles et des échanges à l'échelle mondiale."

 

I. Feuerbach : présentation.

 

Ce qu'il est convenu d'appeler la conception matérialiste de l'histoire, et une certaine représentation de la révolution comme nécessité et comme libération totale, s'est fait jour à travers et par delà la critique de Stirner. Marx et Engels s'en sont rendus compte car ils ont retirés des passages de cet énorme manuscrit, pour, en les développant, en composer un autre, sans doute début 1846. Il l'ont d'abord conçu comme devant critiquer Feuerbach, puisqu'il est titré I. Feuerbach. Mais comme cette critique consistait à lui reprocher de faire de l'histoire réelle une abstraction vide, elle fut entrainée à traiter de cette histoire humaine en tant que telle (et parle finalement assez peu de Feuerbach). D'où l'intérêt de ce manuscrit, qui ne doit toutefois pas faire perdre de vue la manière-patchwork dont il a été construit et son rôle purement transitoire, en aucun cas dogmatique et définitif.

La numérotation, faite par Marx, renvoie à la fin 5 textes de petite taille. L'essentiel de I. Feuerbach, le manuscrit principal,est formé de trois textes (de respectivement de 22, 4 et 27 pages aux Editions sociales), plus quelques notes et aides-mémoires.

 

Feuerbach et histoire.

 

Le premier de ces textes est titré Feuerbach et histoire et part de pages détachées de Saint Bruno : quelques mentions de B. Bauer, une lacune, et une critique de Feuerbach qui sépare intuition, contemplation, représentation, de l'activité pratique, débouchent sur un exposé des "présuppositions" de l'existence humaine :

1) la production de la vie matérielle, à savoir des moyens de satisfaire les besoins ;

2) la production conséquente de nouveaux besoins, "premier fait historique" ;

3) la production des humains par les humains par les rapports entre sexes et entre générations ;

4) le tout formant un mode de production lié au "mode de coopération" qui est lui-même une "force productive".

La conscience ne se présente qu'alors, comme langage, lequel "est la conscience réelle", et la dynamique de l'ensemble produit l'histoire, qui développe la division du travail. Lorsque celle-ci sépare travail manuel et intellectuel, la conscience peut s'imaginer, chez les prêtres et les idéologues, qu'elle est première et qu'elle est indépendante.

L'identité entre division du travail et propriété privée, conçue par Marx depuis 1844, devient ici une donnée générale de l'histoire, commune aux différents modes de production qui voient se perfectionner l'une et l'autre (ce qui n'est aucunement la conception définitive des deux larrons).

 

Marx a ajouté dans la colonne de droite deux notes très importantes qui complètent ou infléchissent, voire modifient, le texte principal, qui pourrait avoir été une rédaction d'Engels nourrie par leurs discussions.

Dans l'une il introduit l'Etat, présenté comme la forme à la fois idéalisée et réelle de l'intérêt général distinct et extérieur engendré par la division du travail.

Par conséquent "les luttes dans l'Etat", comme celle de la tradition classique entre monarchie, aristocratie et démocratie, et celle, contemporaine et qui la prolonge, sur le plus ou moins d'extension du droit de suffrage, sont "les formes illusoires sous lesquelles sont menées les luttes des différentes classes entre elles", ce qui oblige le prolétariat à en passer par la conquête du pouvoir politique pour ouvrir la voie à l'abolition de toute domination.

L'autre note introduit la notion d'aliénation, comme étant le nom philosophique du développement conjoint de la division du travail et de la propriété privée.

Son abolition requiert deux conditions : le prolétariat, et le développement mondial des forces productives.

Le communisme est l'action du prolétariat, il n'est ni "un état" ni "un idéal" ,mais "le mouvement réel qui abolit l'état actuel", formulation qui contredit le corps du texte (et les passages antérieurs de Saint Max) qui présentent le communisme comme un type de société dépassant la division du travail !

Et il ne saurait être local : sans la dimension universelle et mondiale il reproduirait "toute la vieille merde". Il demande donc au moins l'action révolutionnaire unifiée "des peuples dominants".

Alors que la conception matérialiste de l'histoire vient d'être présentée comme l'histoire de la division du travail, que le communisme est présenté dans le corps du texte comme l'abolition de la division du travail, et donc, implicitement, comme la fin de l'histoire, dans la note de Marx il est défini différemment, comme le mouvement réel présent, effectuant l'émancipation universelle de la majorité humaine universellement aliénée. L'on sent ici ce qui vient plutôt de Marx ou plutôt d'Engels dans une réflexion, un dialogue, en plein déploiement.

 

Il est indiqué dans la suite du texte que c'est la "société civile bourgeoise" qui est ce mode de commerce conditionné par les forces productives dont il vient d'être question, et qu'il faut étudier.

Après quelques généralités sur l'histoire, succession cumulative des générations où "les circonstances font tout autant les hommes que les hommes font les circonstances", le moment historique de la "dépendance universelle", où s'impose le passage à la "libération universelle", est caractérisé par quatre aspects :

1) la transformation des forces productives, "dans le cadre des rapports existants", en forces destructives (une parenthèse sybilline nomme celles-ci : "le machinisme et l'argent") ;

2) l'assimilation entre ces conditions là d'emploi des forces productives et la domination d'une "classe" déterminée, dont la puissance réside dans l'Etat ;

3) le fait qu'alors, la révolution contre cette classe va, en "supprimant le travail", abolir les classes sociales ;

4) que la transformation des individus composant le prolétariat se fera dans cette lutte elle-même.

Les dernières pages de ce premier morceau reviennent à Feuerbach en qualifiant d'illusoire le fait qu'il se soit défini comme communiste en répondant à Stirner (la prise de position la plus "avancée" de Feuerbach), puisque le communisme n'est pas un état dans lequel on se trouve, mais un mouvement réel, et plus précisément encore, est-il cette fois-ci écrit, "l'adhésion à un parti révolutionnaire déterminé" : voici donc l'idée d'un "parti" communiste- attention toutefois : ce terme désigne alors une mouvance, un mouvement, plus qu'un parti au sens de parti structuré.

 

Passage sur l'idéologie.

 

Le second texte du manuscrit principal peut avoir été entièrement écrit dans le cadre de la partie de Saint Max sur la "hiérarchie", et transposé ici. Nous avons noté que c'est dans cette partie qu'il était de plus en question d'idéologie. Justement, l'idée simple et classique que les idées dominantes sont celles de la classe dominante est exprimée ici, suivie d'un développement sur la possibilité de contradictions entre la classe dominante et ses idéologues, qui passent au second plan quand ça chauffe, et sur le fait que ceux qui dénoncent l'idéologie comme source des problèmes font encore de l'idéologie.

Ne perdons pas de vue que ceci n'est pas le fin mot de Marx, qui avec la question du fétichisme reviendra de manière beaucoup  plus approfondie sur ces questions.

 

Troisième partie de I. Feuerbach.

 

Le troisième morceau part, lui, du chapitre de la seconde partie de Saint Max sur "la société civile". Il traite d'abord de l'histoire de la division du travail : de la division ville/campagne on passe aux corporations médiévales, puis à la manufacture libérée de la corporation, avec un capital mobile, donc "un capital au sens moderne du mot", puis à l'Angleterre au XVII°où se préparent les conditions de la grande industrie, laquelle, rendant la concurrence universelle, "créé l'histoire mondiale". Alors on en arrive au stade où la propriété privée devient une entrave, qui convertit les forces productives en forces destructives.

Les auteurs prennent la mesure de leur méthode : "Donc, selon notre conception, tous les conflits de l'histoire ont leur origine dans la contradiction entre les forces productives et le mode d'échange".

Il est ensuite question des individus.

Dans la société bourgeoise, la concurrence les isole. Les prolétaires ne forment une classe que pour autant qu'ils doivent lutter en commun : c'est sa lutte qui fait la "classe ouvrière", pas son exploitation. Et cette classe n'a pas d'intérêt de classe particulier, puisque l'abolition du travail et l'abolition des classes la supprimera aussi comme classe.

Dans "la communauté réelle", liberté individuelle et association iront de pair. C'est alors que l'on aura un vrai contrat social, dans "la communauté des prolétaires révolutionnaires qui mettent sous leur contrôle toutes leurs propres conditions d'existence". "Les individus sont toujours partis d'eux-mêmes", mais en reprenant le contrôle de leurs conditions d'existence ils ne seront plus eux-mêmes contingents, mais seront des "individus personnels", des "individus complets", pour qui les forces productives seront les "conditions inorganiques" de leur vie.

Dans ce texte dense et riche, signalons aussi le début d'une distinction entre les différentes formes de propriété, comprises comme des étapes vers la pleine réalisation de la propriété privée nécessitant son abolition : propriété tribale, y compris esclavagiste, se développant en propriété d'Etat ou publique dans la cité antique, où apparaît la propriété privée proprement dite, puis propriété foncière féodale, propriété mobilière corporative, capital de manufacture, capital industriel moderne réalisant la propriété privée à l'état pur, à laquelle correspond "l'Etat moderne", littéralement acheté par les propriétaires, via l'impôt et la dette publique.

 

Fragments complémentaires de I. Feuerbach.

 

Après le manuscrit principal, nous avons, outre un texte d'Engels non numéroté de critique de Feuerbach, plusieurs esquisses d'introduction dont se rapproche la préface de la plume de Marx. Les éditeurs les placent au début. Replacés à la fin, ils n'apportent à ce stade rien que nous ne sachions déjà, sauf des formules bien senties.

Ainsi sur l'autoproduction de l'humanité : "eux-mêmes [les hommes] commencent à se distinguer des animaux dés lors qu'ils commencent à produire leurs moyens d'existence, pas en avant qui leur est dicté par leur organisation corporelle".

Et sur l'idéologie dans laquelle les vrais rapports sont inversés, comme dans une camera obscura - notons que ceci, tout en reprenant le thème de l'inversion, conduit à un début d'analyse de la production des idées dominantes, plus complexe que la simple mise en oeuvre de l'intérêt de la classe dominante.

 

Thèses sur Feuerbach.

 

Les 11 Thèses sur Feuerbach ne font pas partie des liasses de l'Idéologie allemande, mais proviennent de la fin du même petit carnet que le plan sur la critique de la politique signalé dans mon billet précédent, et quelques autres notes.

Il faut dépasser le vieux matérialisme qui laissait la pratique subjective à l'idéalisme : la vérité est une question pratique. Changer les circonstances et se changer soi-même vont de pair. Feuerbach oppose la sensibilité à l'abstraction, l'essence humaine à l'essence religieuse, mais, ne voyant pas religion et individu comme des produits sociaux, ne parvenant qu'aux "individus singuliers de la société civile bourgeoise", il ne permet pas d'expliquer l'aliénation religieuse à partir de sa base empirique. Cette tache est celle du nouveau matérialisme pratique et subjectif dont le point de vue est la société humaine : "Tous les mystères qui entraînent la théorie vers le mysticisme, trouvent leurs solutions rationnelles dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique". "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter diversement le monde, ce qui importe, c'est de le changer." (11° et dernière thèse).

 

Contre le "socialisme vrai".

 

La critique de Feuerbach et de ses catégories d'« homme », de « genre », d'« essence » atteint de fait la majeure partie des écrits se réclamant alors du socialisme ou du communisme en Allemagne, y compris certains aspects des écrits antérieurs, mais tout récents, de Marx et plus encore d'Engels.

"Socialisme vrai" est une expression de Karl Grün, impliquant que le socialisme allemand, de part ses racines philosophiques, exprimerait la "vérité" du socialisme et serait par là supérieur à ses prédécesseurs français et anglais. Au printemps 1846, prenant vraiment en main l'organisation d'un réseau révolutionnaire communiste, Marx et Engels sont conduits à se délimiter nettement de ce courant, dont le vocabulaire philosophique, les grandes idées, les déclamations humanitaires, très répandus, risquaient de se détourner précocement de la lutte des classes en accompagnant soit le libéralisme bourgeois, soit, plus encore, les courants réactionnaires et conservateurs dénonçant les vices de la nouvelle société marchande.

Les textes qui forment la petite "seconde partie" de l'Idéologie allemande relèvent de cette bataille, ainsi que plusieurs articles d'Engels. Quelques pages introductives lui sont attribuables : elles dénoncent le risque d'une "exploitation du mouvement social" par des "littérateurs" et autres "charlatans". Leurs adversaires n'ont pas manqué de dire que tel était justement le cas de Marx et d'Engels, mais ceux-ci se défient de vouloir livrer des révélations au bon peuple : leur démarche "scientifique" entend exprimer son "mouvement réel", ce qui exclut toute posture de prophète ou de chef autoproclamé. L'article d'Engels s'en prend à l'idée selon laquelle l'humanisme allemand feuerbachien offre la synthèse finale du socialisme et du communisme. L'article de Hess s'en prend à un authentique (faux) "prophète", Georg Kulhman de Holstein (qui s'avérera un indicateur de police) ; Hess a la partie la plus facile, mais lui-même, en persistant à définir son socialisme et son communisme comme "éthiques" avant tout, est critiqué dans l'article de Marx comme caution du "socialisme vrai" (déjà, dans Saint Bruno, Marx et Engels avaient précisé ne pas "assumer la responsabilité" des écrits de Hess selon qui l'homme générique de Feuerbach appellerait le socialisme).

L'article de Marx contre Grün, seul paru à l'époque, est le plus consistant des trois. Il critique un livre de cet auteur allemand ayant vécu en France, où celui-ci prétend avoir formé Proudhon à la pensée allemande. Les idées effectives de Grün viennent de Hess, selon Marx. Le plus remarquable est que Marx prend la défense de l'ensemble des socialistes "utopistes", Saint-Simon, Fourier, Cabet, et de Proudhon, contre les critiques, jugements sommaires ou erreurs de Grün. La notion de "série" chez Fourier est présentée comme devant être sérieusement étudiée, et la "dialectique sérielle" que Proudhon vient d'exposer dans son nouvel ouvrage, De la création de l'ordre dans l'humanité, comme la recherche, "du point de vue français", d'une dialectique "telle que Hegel l'a donnée effectivement".

Au moment où paraissait cet article défendant encore Proudhon, le livre de Marx contre celui-ci, Misère de la philosophie, était déjà sorti.

* * *

Même si ses auteurs ont été un peu cruels envers eux-mêmes avec leur "critique rongeuse des souris" (qui n'était pas qu'une formule, les souris ont réellement rétréci les liasses ! ), il nous faut voir dans cet énorme feuilleton qu'est en réalité l'Idéologie allemande non pas un exposé canonique de quoi que ce soit, mais un chaudron à idées. Certes pas n'importe lesquelles : rapports de production, l'histoire comme histoire des luttes de classe, l'idéologie comme reflet inversé des rapports réels qui s'impose dans l'intérêt de la classe dominante ...

 

 

L'édition de l'Idéologie allemande utilisée ici, mais sans en suivre l'ordre éditorial, est celle des Editions Sociales, Paris, 1976. La traduction a été effectuée sous la direction de Gilbert Badia. Dans plusieurs notes, celui-ci "rectifie" les formules telles que "abolition du travail", qui lui font peur car il est marxiste, alors que Marx et Engels ne le sont pas ! Ces petites rectifications attestent, paradoxalement, de l'honnêteté globale de la traduction elle-même. La thèse de l'Idéologie allemande feuilleton a fait son chemin de Galina Golowina dans un article aux Marx-Engels Jährbuch de 1980 à Bert Andréas, Wolfgang Mönke, Gérard Bloch. Pierre Naville dans De l'aliénation à la jouissance (Paris, Rivière, 1957), présente une analyse suivie de l'Idéologie allemande. Il lui a toutefois échappé que les auteurs, dans la partie centrale de Saint Max, ont cessé pour trois sections de suivre tel quel le texte de Stirner. Pour qui veut lire Saint Max, la plus grande partie de l'Idéologie allemande, la lecture de l'Unique et sa propriété ne sera pas seulement une sorte de devoir d'objectivité, mais une aide, car pratiquement tous les paragraphes de ce livre sont repris, critiqués, brocardés dans Saint Max. L'Unique a été récemment réédité en Poche à la République des lettres.

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