Marx et Postone.

M. Postone est le meilleur interprète de Marx des dernières décennies. Paradoxe : la lutte des classes ne sert pas à grand-chose selon lui. L'étude ci-dessous comportera trois parties. Dans cette première partie : la place du travail au fondement du capitalisme, ses conséquences sur les formes de consciences avec le cas-test de l'antisémitisme.

L’œuvre de Karl Marx fait l'objet d'un nombre croissant de commentaires, appréciations, débats. Périodiquement proclamée morte et enterrée, elle revit de manière croissante dans ces discussions et relectures. A l'évidence, ceci est un gage d'actualité : c'est la situation catastrophique d'un monde, aux points de vue sociaux, environnemental, géopolitique, qui la remet au premier plan, singulièrement le Capital, car, loin d'être enfoncé dans "le XIX° siècle", et précisément parce qu'il avait diagnostiqué des tendances profondes qui, au XIX° siècle, étaient loin d'avoir saisi la totalité du monde humain et terrestre comme cela est le cas aujourd'hui, il semble de manière d'ailleurs inquiétante, nous raconter notre propre histoire d'ici et de maintenant.

Parmi ces commentaires et interprétations, l'une des plus importantes au plan mondial dans les dernières décennies, quoi que relativement peu connue encore à ce jour en France, est celle de Moishe Postone, dont l'oeuvre centrale, Time, Labor and Social Domination. A reinterpretation of the Marx's critical theory, parait à Chicago en 1993. Sa traduction française par Olivier Galtier et Luc Mercier, Temps, Travail et Domination Sociale, abrégée en TTDS par ses connaisseurs, est parue en 2009 (Mille et Une Nuit éd.). Ce livre important, de l'avis général de ses lecteurs (l'exception est Jacques Bidet qui l'a proclamé "insignifiant" : passons), court peut-être à présent le risque d'une présentation en mode "digest", consistant à dire (ce qui est vrai) que selon Postone, les rapports clefs du capitalisme selon Marx ne sont pas les rapports de classe, mais consistent dans le travail et la valeur en eux-mêmes, et que le prolétariat n'est pas "le sujet" révolutionnaire. Moyennant quoi les uns s'emparent de TTDS pour jeter la lutte des classes aux orties telle un vieux chien crevé, les autres s'insurgent contre ce qui pourrait passer pour le plus révisionniste de tous les révisionnismes qui n'ont pourtant pas manqué.

Il importe de relire Postone, et Marx par la même occasion, car ce ne sont pas de telles conclusions que suggère son travail aigu et exemplaire d'analyse textuelle et de compréhension critique. C'est bien du point de vue révolutionnaire, celui de l'urgence à abolir le capital, ce rapport social des humains qui échappe aux humains, que Postone est utile et nécessaire.

Dans la présente contribution, je commente Postone librement en suivant ses idées principales sans forcément respecter l'ordre de son exposé. La plupart des digressions, références et compléments relèvent de mes propres réflexions.

 

Voila le travail.

Pour une critique du travail sous le capitalisme.

D'une formule qui revient régulièrement sous sa plume, Postone explique qu'à la critique du capitalisme faite "du point de vue du travail", point de vue qui était celui du "marxisme traditionnel" sous toutes ses formes, il faut substituer une "critique du travail sous le capitalisme". Marx ne se placerait pas, comme on le résume souvent, du point de vue du travail humain en général, mais du point de vue de la critique de la forme spécifique de ce travail correspondant au capitalisme. Je reviendrai plus loin sur cette opposition entre une sorte de "contenu vrai" du Capital de Marx et le marxisme dit traditionnel, ainsi que sur les explications et précisions nécessaires à propos de l’œuvre de Marx lui-même, et j'en viens tout de suite à la présentation de ce que Postone entend par critique du travail sous le capitalisme. Dans TTDS, celle-ci n'intervient explicitement qu'au chapitre IV, alinéa sur le travail abstrait (p. 215 de l'édition française).

La simplicité de son exposé est frappante. Il ne s'agit pas, comme l'expression de "critique du travail" pourrait le laisser croire avant lecture, d'une simple dénonciation du travail comme oppressif, aliénant, etc., dans la grande (et légitime ! ) tradition du Droit à la paresse de Paul Lafargue. Il s'agit d'une analyse de forme, visant à dégager ce qu'est le travail dans le capitalisme, et ce qu'est le travail en tant que fondement du capitalisme, comme forme sociale, comme rapport social de base.

Travail, valeur, marchandises.

Pour le travailleur individuel dans la société capitaliste marchande, son travail a deux fonctions : produire des biens particuliers ou fournir un travail pour d'autres, et lui servir de moyen d'échange pour acquérir des produits des autres, qui font la même chose pour leurs comptes.

Notons que dans cette exposition théorique de la situation du producteur privé marchand, c'est en fait la situation dominante des travailleurs salariés qui est présentée. Dans cette situation d'isolement privé, la spécificité du travail effectué et dépensé, d'une part, et d'autre part la spécificité du produit acquis au moyen de ce travail, sont complétement disjointes, hétérogènes, sans rapport nécessaire, l'une avec l'autre.

C'est de cette façon que le travail est le moyen objectif pour acquérir les produits des autres (de quoi vivre et de quoi se reproduire dans la fonction sociale que l'on exerce pour le capital). Postone résume ici des passages nombreux de Marx, tirés surtout des deux premiers chapitres du Capital.

La caractérisation qu'il apporte pour définir le contenu essentiel et spécifique de ce type de travail là, qui produit des valeurs d'usage pour les autres et vise à apporter de la valeur (monétaire) au travailleur afin qu'il puisse lui aussi se procurer les valeurs d'usages dont il ressent le besoin, la caractérisation donc, de ce rapport social propre dans lequel le travail est le seul moyen objectif (pour qui n'a pas de capital produit par le travail d'autrui) d'acquérir les produits des autres, consiste à le définir comme médiation sociale directe.

Médiation sociale puisque c'est le travail qui seul permet de vivre dans la société, chose qui passe pour naturelle mais qui est tout à fait extraordinaire et n'existe que dans le capitalisme.

Médiation sociale directe car les choses se présentent comme telles directement, "il faut travailler pour vivre", sans aucun des rapports sociaux non déguisés des sociétés précapitalistes, où la place et le rang de chacun étaient déterminés par l'appartenance à un groupe.

Le travail, et les rapports sociaux construits à partir de lui, sont auto-médiatisants, se posent eux mêmes directement, c'est-à-dire qu'ils se posent et se présentent comme des rapports objectifs, naturels, nécessaires, non issus d'une volonté, coercitive ou libre, de qui que ce soit ou de quelque institution ou au nom de quelque croyance que ce soit, et non pas comme des rapports sociaux, ce qu'ils sont pourtant : "sous le capitalisme le travail devient son propre fondement social".

Cette fonction du travail comme activité socialement médiatisante apparaissant comme objective, correspond selon Postone à ce que Marx appelle travail abstrait.

Simultanément, le travail ou son produit est acheté pour sa spécificité qualitative, comme valeur d'usage, d'un côté, et de l'autre il est vendu comme moyen général d'achat, comme valeur d'échange. Chaque produit ou service issu du "travail" est donc à la fois valeur d'usage et valeur d'échange : une marchandise.

Le travail abstrait, qui vient d'être présenté comme la médiation sociale obligatoire pour tout sujet individuel privé, ne consiste cependant pas dans son travail individuel, mais bien dans la forme que doit prendre celui-ci, une forme duale visant à procurer des valeurs d'usage aux autres pour procurer de la valeur d'échange au travailleur.

En tant que pratique constituant la médiation sociale, ce travail est du travail en général et non du travail individuel, et chaque travail individuel fonctionne de la même manière. Postone propose donc d'envisager ce travail abstrait socialement total, avec l'ensemble des produits des différents travaux, comme une médiation socialement totale, et c'est précisément ceci que l'on appelle la valeur.

On observera que Postone a reconstruit les catégories de marchandise et de valeur à partir de celle de travail, selon un ordre conceptuel inverse des deux premiers alinéas du premier chapitre du Capital, lequel est : marchandise, valeur d'usage/valeur d'échange, travail concret contribuant à la production de l'utilité des valeurs d'usage et travail abstrait mesuré par le temps fournissant à la valeur sa substance.

Cette reconstruction à partir du travail ne contredit pas le Capital dont la démarche initiale va de la forme apparente, celle de l'accumulation des marchandises, à la forme sous-jacente productive de l'apparence, laquelle est justement le travail. Elle nous permet de mieux saisir le processus social d'ensemble par lequel le travail abstrait, médiation sociale directe entre les individus privés, ce qui n'a rien de "naturel", produit des marchandises.

L'analyse du travail abstrait chez Postone et l'analyse de la forme-valeur.

Rappelons que la vraie question pour Marx, celle que les économistes n'ont jamais posée, est de savoir pourquoi "... le travail se représente dans la valeur et pourquoi la mesure du travail par sa durée se représente dans la grandeur de valeur du produit du travail" (4° alinéa du chapitre I du Capital, sur le fétichisme).

Ce n'est pas "le travail" en général qui "créé" de la valeur, c'est le fait, constitutif du capitalisme et de la société marchande (qui sont la même chose), que le travail soit ici la médiation sociale directe, qui consiste dans la production de marchandises, c'est-à-dire de marchandises et de monnaie, dont le rapport constitue la forme-valeur.

Dans un important, l'on peut dire aujourd'hui classique, article de Hans G. Backhaus paru en français dans Critique de l'économie politique en 1974, Dialectique de la forme valeur, celui-ci critiquait de manière décisive les interprétations ricardiennes de Marx, c'est-à-dire celles des marxistes et des anti-marxistes aussi "traditionnels" les uns que les autres, qui se contentent de croire que pour Marx, la valeur est directement produite par le travail.

A partir de là H.G. Backhaus présentait la forme-valeur en relation avec la genèse de la monnaie telle qu'elle est exposée au troisième alinéa du chapitre I du Capital, dans le rapport de valeur entre deux marchandises : x marchandise A = y marchandise B, ou tant de toile vaut tant d'habit, ce qui n'est en aucune façon un "troc" comme on peut encore le lire, mais une formule dans laquelle la première marchandise "a" une valeur parce que celle-ci est relative à celle de la seconde, posée comme équivalent (monnaie).

Simultanément (4° alinéa du même chapitre), ces rapports apparaissent "pour ce qu'ils sont" : des rapports sociaux entre des choses, non entre des personnes (c'est le fétichisme des rapports marchands).

Postone se réfère à Backhaus, et approuve entièrement sa critique du "marxisme ricardien" attribuant à Marx la théorie transhistorique de la valeur-travail des économistes classiques, Smith et Ricardo. Plusieurs de ses critiques lui reprochent toutefois de négliger, voire d'oublier, le lien indissociable que nous avons là entre genèse de la valeur à partir du travail et genèse de la marchandise dans sa polarité avec la monnaie.

A ce stade il sera ici utile de rappeler sommairement les acquis de la critique des interprétations faites à propos de la catégorie de "travail" chez Marx, tels que nous en avons un résumé dans le premier chapitre de Relire le Capital de Tran Hai Hac (Lausanne, éd. Page deux, 2003), résumé qui s'arrête justement juste avant Postone.

Premier point, l'assimilation, traditionnelle chez les "marxistes", entre travail abstrait et travail social et entre travail concret et travail privé, ne tient pas : constat que fait aussi Postone, pour qui le travail est directement social précisément en tant que travail privé, dans le capitalisme. Le caractère social du travail dans le capitalisme prend la forme des travaux privés, d'une manière double, dans la diversité des travaux utiles aptes à satisfaire des besoins sociaux, et dans l'aptitude à l'égalité et à l'échangeabilité du travail abstrait, le travail utile ne pouvant fonctionner que sous sa domination.

Second point, si le travail abstrait est qualifié par Marx, de façon à la fois hégélienne et aristotélicienne, de substance, ceci n'en fait pas pour autant une substance matérielle ou un fluide physiologique (de la sueur de travailleur !), car il s'agit d'une forme sociale (Isaac Roubine). Postone quant à lui soulève immédiatement, quand il entreprend d'expliciter sa conception du travail abstrait chez Marx, la difficulté que suscitent dans le Capital les passages qui tendent à présenter le travail abstrait comme résidu physiologique ou dépense énergétique physiologique. Il considère que nous avons affaire ici à une difficulté typique, résultat du mode immanent de l'exposé marxien, qu'il explique par le fait que les rapports de travail abstrait et de valeur apparaissent déjà eux-mêmes comme transhistoriques, sont réifiés (chosifiés), et paraissent donc naturels ou ontologiques.

Troisièmement, le travail utile concret doit être considéré comme déterminé par cette forme sociale, dominé par elle, ce qui en fait, en somme, la forme sociale prise par le travail utile dans le capitalisme (Tran Hai Hac). Cette précision terminologique entre travail "utile" et travail "concret" ne se retrouve pas chez Postone, mais pourrait s'intégrer à sa présentation.

Quatrièmement, le travail abstrait est donc une substance sociale, et certainement pas une généralité abstraite ou du "travail en général", comme chez Paul Sweezy – auteur paradigmatique du "marxisme traditionnel" pour Postone, ni une pure forme aliénée objectivant la subjectivité humaine, comme chez Lucio Coletti, que Postone critique lui aussi en montrant que bien qu'ayant posé la question de savoir pourquoi le travail humain se présente comme valeur de choses, il finit par reproduire la même position que, par exemple, Sweezy.

Toutes ces considérations éliminent des interprétations et des hypothèses erronées. Dans la grande récapitulation de Tran Hai Hac, elles servent en quelque sorte à déblayer le terrain avant de passer à l'analyse de la forme-valeur proprement dite à travers la genèse de la monnaie.

Or, la saisie globale mise à jour dans Marx par Postone, au niveau de la société capitaliste prise comme un tout, de la genèse de la valeur par le caractère de médiation sociale directe du travail, caractère spécifiant le travail dans le capitalisme, n'invalide en rien l'analyse du procès de constitution de la valeur comme forme dans la polarité marchandise-monnaie : elle lui donne au contraire son contenu social, non seulement global, mais premier, car les rapports sociaux capitalistes ne fonctionnent pas au niveau des individus, ni des entreprises, ni dans l'échange en tant qu'échange, mais par rapport à la division du travail dans son unité, et par rapport à la totalité sociale ainsi constituée.

Objectivation, fétichisme, aliénation.

La centralité du travail comme médiation sociale directe au coeur des rapports sociaux capitalistes chez Postone correspond aux fonctions sociales structurantes de l'aliénation et du fétichisme. Le travail producteur de marchandises, simultanément, s'objective comme travail concret dans les marchandises particulières, et s'objective en tant que travail abstrait dans les rapports sociaux, c'est-à-dire que ces rapports sociaux ainsi constitués "ne relient pas les individus de façon ouvertement sociale", mais d'une façon qui se présente et se vit comme objective, dans les marchandises.

Le terme clef est ici objectivation : le travail abstrait fonctionne comme rapport social médiatisant exclusif, précisément en cela même qu'il n'apparaît pas comme tel, mais comme la substance de la valeur. Le travail apparaît comme une obligation éternelle, et la valeur comme ce qu'il produit en l'injectant dans les marchandises. Cette apparence nécessaire, qui est plus qu'une apparence mais qui est le fonctionnement même du mode de production capitaliste, entraîne les confusions possibles de la lecture du début du Capital, qui, de manière immanente, présente tel quel ce fonctionnement du capitalisme, puisque le fait "que le caractère de médiation qui est celui du travail sous le capitalisme revête l'apparence du travail physiologique est le noyau fondamental du fétiche du capitalisme."

L'objectivation chez Postone est donc synonyme du fétichisme chez Marx, et elle englobe la catégorie d'aliénation (l'on sait que Marx hérite celle-ci de Hegel et de Feuerbach et en traite notamment dans le texte appelé Manuscrit de 1844, mais ne dégage pleinement sa conception propre, sur le fétichisme, que dans le Capital).

Le fétichisme, fonctionnement nécessaire du mode de production, bien plus voire tout autre chose qu'une simple représentation trompeuse, est objectivation : le travail sous le capitalisme apparaît donc sans aura, sans significations particulières, à la diffèrence de celles que lui confèrent rôles sociaux, croyances et traditions qu'il incarne dans les sociétés précapitalistes, et à la différence, aussi, des libres significations que les individus sociaux postcapitalistes pourraient lui conférer. Le rapport social central et fondamental, réduit par et pour cela même à sa dimension instrumentale, est pénétré du plus profond ennui ...

L'aliénation, notion plus générale, relève aussi de l'objectivation : elle consiste dans le rapport global de domination sociale par lequel "la société, en tant qu'Autre universel, abstrait, quasi indépendant" fait face "aux individus et exerce sur eux une contrainte impersonnelle".

* * *

Si la démarche de Postone présente des similitudes avec divers travaux antérieurs, surtout européens, sur la forme-valeur en tant que catégorie dominante du Capital, mais aussi des différences, l'on peut dire d'elle qu'elle apporte la dernière touche, mais une touche indispensable, à l'explicitation de la genèse de la forme-valeur, et elle est nécessaire à la formation de toute conscience entendant surmonter complétement le fétichisme qui lui est nécessairement attaché. Le travail sous le capitalisme est précisément, chez Marx selon Postone, une catégorie plus fondamentale encore, dont le caractère directement médiatisant explique la forme-valeur.

Contrairement à celles des interprétations se réclamant de Postone qui entendent renvoyer la lutte des classes aux oubliettes de l'histoire, je crois que son point de départ analytique dans la catégorie du travail dans le capitalisme, comme catégorie contradictoire, ne conduit pas à son évacuation mais aide à mieux la comprendre, et que c'est bien plutôt la focalisation quasi fétichiste sur la seule "forme-valeur" appréhendée de fait comme une sorte de fluide magique dont le "procès" serait toute l'histoire du capital, qui peut aboutir à un tel résultat.

 

Double nature du travail et formes de conscience.

La portée de la double nature du travail.

Le caractère de médiation sociale directe du travail dans le capitalisme est donc indissociablement relié au double caractère de ce même travail dans le capitalisme. Le travail utile, ou plutôt le travail concret, relève tout autant du capitalisme que le travail abstrait, dans la mesure où il lui est soumis, où il ne fonctionne que sous sa détermination : "la dimension sociale du travail concret est incorporée dans la dimension sociale aliénée constituée par le travail abstrait", note Postone – en tant que travail utile, il a d'autres dimensions possibles, mais qui sont réduites à l'état de purs possibles, sans actualisation.

Accuser la "rationalité instrumentale", la "technique", la "technologie", la "technostructure", le "calcul", la "modernité", le "libéralisme", ou autres, d'être responsables de la transformation de tout sujet humain en simple moyen dans et par le travail social, c'est comprendre celui-ci de manière erronée, transhistorique, et c'est passer à côté de la spécificité du capitalisme, qui consiste justement dans le processus par lequel le travail abstrait fait de toute production une production pour la production, sans finalité autre que la production de valeur et de survaleur, tout devenant moyen de cette finalité sans fin.

Les deux types de généralité.

A l'échelle de toute la société, la double nature du travail constitue donc, selon Postone, deux types de généralité :

- d'une part une totalité homogène et ayant forme d'universalité, pour ainsi dire aveugle, celle du travail abstrait et de la valeur, et donc des normes économiques impératives de la croissance et de l'accumulation,

- d'autre part un tout hétérogène, monde des particularités, du travail concret et de la valeur d'usage, ce tout étant dominé, subsumé, déterminé par cette totalité, laquelle fait de lui une totalité substantielle, dans laquelle le côté concret du travail et de la vie en général sont tout aussi parties prenantes de l'aliénation ou de la domination sociale que l'est la pure dimension de la valeur se valorisant sans cesse.

De fait, c'est en se saisissant de la sphère du tout hétérogène, des concrets particuliers et des différents travaux, en transformant le contenu hétérogène du monde en totalité substantielle dominée par elle, que la valeur peut se valoriser, car l'exploitation de la force de travail, la réalisation de la survaleur, et la détermination concrète de toutes les sphères de la vie, en sont les moyens.

La dualité contradictoire entre travail abstrait et travail concret sous la domination du premier se retrouve dans le rapport double entre valeur d'usage et valeur d'échange, valeurs et produits, et en général entre, d'une part, la dimension abstraite homogène, avec son universalité et son égalité, et, d'autre part, la spécificité particulariste du concret. L'individu lui-même dans la société capitaliste possède un "double caractère". Ces indications très générales sont pour Postone une piste de recherche pour la compréhension des formes culturelles et des idées dans la société capitaliste.

Pour une théorie critique des formes culturelles et idéologiques sous le capitalisme.

Selon lui, il y a là en effet les fondements pour une théorie des formes culturelles et idéologiques inspirée de Marx, mais distincte de toute théorie de l'idéologie déterminée par les intérêts de classe, ou de toute théorie de l'idéologie comme reflet inversé des rapports réels.

Il faut préciser que, comme pour d'autres champs attribués à Marx, Postone ne réfute pas à proprement parler celui dont il est question ici, à savoir la critique de l'idéologie dominante telle que plusieurs passages du manuscrit de jeunesse de Marx et d'Engels, l'Idéologie allemande, en sont devenus, au XX° siècle, des classiques (Postone ne vise pas directement ces textes dans TTDS, mais, à travers la critique d'articles notables d'auteurs de l’École de Francfort, Borkenau, Grossmann, c'est bien ce type d'analyse qui est visé). Il faudrait plutôt dire que les critiques de l'idéologie par référence aux intérêts de classe et au reflet inversé des rapports sociaux dans la conscience, sont, non pas annulées, mais englobées dans un cadre plus vaste qu'elles et plus fondamental, qui les pré-conditionne.

Ce cadre est celui de la structuration duale des formes de conscience et de chaque subjectivité, à l'insu des acteurs, par la combinaison/opposition d'une dimension concrète objectale, matérielle, chosiste, et d'une dimension abstraite homogène déterminante, combinaison qui se projette et s'exprime facilement dans les catégories binaires de la pensée classique, telles qu'objectivité et subjectivité, matière et esprit, forme et contenu.

Les sciences physico-mathématiques de la nature telles qu'elles sont advenues aux XVII° et XVIII° siècles offrent de manière manifeste une telle structuration, par la mise à jour, sous le monde concret et qualitatif des phénomènes apparents, d'une substance commune en mouvement ayant uniformité et universalité.

Notons que cette dualité complémentaire, sous la domination de la forme abstraite, correspond à ce que Hegel analyse dans sa Logique de l'essence (second volume de la Science de la Logique) comme relation entre les phénomènes et les lois (scientifiques), et correspond, chez Marx, à la relation entre la sphère de la circulation marchande comme "forme phénoménale", et la sphère du fondement dans la double nature du travail productif de marchandises. L'évolution ultérieure des sciences a probablement compliqué ce schéma dual ou été compliquée par elle : il y a là un domaine de recherches.

Universalité abstraite et particularité concrète unilatérales.

L'opposition et complémentarité, la polarité, entre universalité abstraite et particularité concrète, est pour Postone un caractère structurant des subjectivités sous le capitalisme.

Dans une certaine mesure, la critique qu'il adresse, non pas seulement au "marxisme traditionnel", mais au mouvement ouvrier (j'y reviendrai), est de s'être historiquement situé surtout sur un seul versant, unilatéral, de la critique du capitalisme, en l'occurrence celui de l'universalité avec les notions de droit, de justice, de répartition équitable, de démocratie, n'intégrant pas la critique, pourtant présente chez Marx, des formes de concrétudes déterminées elles aussi par le capital, si ce n'est pour demander, dans le cadre des formes existantes du travail principalement industriel, de meilleurs salaires, un temps de travail diminué et de meilleures "conditions de travail".

Cela, bien que les luttes sociales ouvrières voient aussi, inévitablement, s'exprimer le point de vue unilatéral de la particularité concrète, à savoir de la "production", opposé par exemple à la "finance", et bien que les positions par exemple de Proudhon, que l'on retrouve spontanément dans beaucoup de protestations petites-bourgeoises voire prolétariennes, se situent sur le plan de la morale de l'échange marchand en vue de se pourvoir en valeurs d'usage.

Il n'en reste pas moins que les idées dominantes du mouvement ouvrier historique relevaient de l'universalisme démocratique.

La critique élevée contre le capitalisme du point de vue de la particularité concrète, ou des particularités concrètes, est tout aussi unilatérale. Par rapport au productivisme du capital, à la production pour la production, le point de vue du "Marx de la maturité" devrait permettre, par contraste, de synthétiser et de dépasser en même temps le reproche de mauvaise voire de sous-utilisation de l'appareil productif existant sous le capitalisme, qui dans son unilatéralité conduit à l'apologie de la production et de l'industrialisation, et celui de destruction du milieu naturel et des anciens cadres communautaires de vie, qui dans son unilatéralité conduit à l'apologie de la pureté et au rejet de la "modernité". Ni progressisme borné, ni romantisme également borné.

 

La question antisémite.

Il est significatif que si la critique de Postone qui vise le "marxisme traditionnel" et donc à travers lui une approche qui semble relever plutôt de l'universalité abstraite, qui voit dans la classe ouvrière la porteuse de l'intérêt général de l'humanité et dans la classe capitaliste un élément particulariste et égoïste, est chez lui fondatrice et centrale, puisque c'est à partir d'elle que se développe sa propre théorie critique du capitalisme, néanmoins, ses flèches critiques les plus dures, et les plus angoissées, visent des formes de protestations unilatérales qui relèvent, elles, plutôt de la particularité concrète.

Il y a à cela deux raisons, et c'est leur combinaison qui explique la plus grande dureté et l'angoisse qui apparaissent ici chez Postone, dans ses nombreux articles plutôt que dans son ouvrage théorique central qu'est TTDS.

Ces deux raisons sont, d'une part, son analyse de l'antisémitisme comme une forme de fétichisme nécessairement engendrée par l'aliénation capitaliste, et une forme qui est la plus exacerbée, mais aussi la plus cohérente, des protestations anticapitalistes unilatérales croyant relever de la particularité concrète, et, d'autre part, le constat que depuis le début des années 1970, la transformation du capitalisme d'une forme que Postone appelle "étatocentrée" (associant la régulation fordiste dite des trente glorieuse à l'existence du bloc dit soviétique) en une forme de plus en plus déstructurée et rejetant un nombre croissant d'humains dans une gigantesque armée de réserve mise à l'écart du travail, a vu l'émergence de "nouveaux mouvements sociaux" ainsi que de luttes dites de libération, le plus souvent nationales mais par la suite aussi ethniques et religieuses, se situant sur le terrain de cette même particularité concrète.

La combinaison de ces deux données fait que, d'une manière qui relève chez Postone de la cohérence analytique et non pas d'une impression polémique, "la gauche" (écartelée entre une forme déclinante, celle d'un mouvement ouvrier anciennement universaliste, et les formes particularistes montantes), doit forcément avoir, aujourd'hui, un problème non dit mais fondamental, avec l'antisémitisme.

L'analyse de l'antisémitisme chez Postone.

L'analyse de l'antisémitisme est le point le plus poussé de la méthode de Postone d'analyse des formes idéologiques en terme d'opposition-complémentarité entre totalité abstraite motrice et totalité substantielle dominée. Et c'est aussi le plus remarquable et le plus efficace. Elle n'est pas développée dans TTDS, mais dans une série d'articles dont plusieurs ont été traduits et publiés en français dans Critique du fétiche capital. Le capitalisme, l'antisémitisme et la gauche, également traduit par Olivier Galtier et Luc Mercier, PUF, 2013. Dans une note de TTDS (p. 260 de l'édition française), il la présente de façon remarquablement synthétique :

" ... j'analyse l'antisémitisme moderne à partir de cette opposition quasi naturelle dans la société capitaliste entre une sphère "naturelle" concrète, de la vie sociale, et une autre, universelle, abstraite. Cette opposition des dimensions abstraite et concrète fait que le capitalisme est perçu et compris d'après sa seule dimension abstraite – sa dimension concrète étant vue comme non capitaliste. L'antisémitisme moderne peut être interprété comme une forme fétichisée, unilatérale, d'anticapitalisme qui saisit le capitalisme uniquement d'après sa dimension abstraite [et qui identifie biologiquement cette dimension aux juifs, et la dimension concrète du capitalisme aux "Aryens".]" (le passage que j'ai mis entre crochets à la fin me semble devoir être dissocié de l'ensemble de la note car il ne se rapporte pas à l'antisémitisme dans le capitalisme d'une façon générale, mais aux théories de sa forme la plus radicale, le nazisme).

Il ne s'agit pas d'une "question juive" léguée par l'histoire, mais bien d'une question antisémite propre au capitalisme. L'antisémitisme peut se combiner à des formes d'hostilité d'origine religieuse ou au racisme, mais il en est, en tant que tel, distinct. Le juif est, dans l'antisémitisme, l'incarnation de la valeur abstraite, et comme tel d'une puissance illimitée, au cœur d'un complot universel engendrant tous les maux, à commencer par ceux du capitalisme marchand et ceux liés à la peur que le mouvement ouvrier et socialiste a pu susciter, à la fois.

Ceci explique que le nazisme ait pu à la fois dénoncer la "juiverie internationale" comme le moteur financier des guerres et des crises, et ne pas rejetter du tout, bien au contraire, la technologie industrielle et militaire du capitalisme "productif", la machine relevant de la concrétude au même titre que le sang et le sol (rappelons que le théoricien, qui, dans la durée, s'avère le théoricien nazi le plus efficace, Martin Heidegger, n'a vilipendé la technique comme aliénante, qu'une fois le régime hitlérien détruit).

L'antisémitisme est véritablement ancré de manière fondamentale dans le capitalisme :

"Quand on considère les caractéristiques spécifiques du pouvoir que l'antisémitisme prête aux Juifs – abstraction, insaisissabilité, universalité et mobilité -, on remarque qu'il s'agit là des caractéristiques d'une des dimensions des formes sociales que Marx a analysées : la valeur. De plus, cette dimension – tout comme le pouvoir attribué aux Juifs – n'apparait pas en tant que telle mais prend la forme d'un support matériel : la marchandise." (Postone, Antisémitisme et national-socialisme, dans le recueil cité ci-dessus).

Le nazisme fut bel et bien une révolte anticapitaliste qui protégea le capitalisme en prenant pour cible les Juifs, non en tant que simples boucs émissaires, mais en tant qu'incarnation du pouvoir inhumain de la domination abstraite de la valeur et des contradictions qu'elle engendre. "La suppression du capitalisme et de ses effets négatifs fut identifiée à la suppression des Juifs" et celle-ci, en dehors de toute logique purement capitaliste, productiviste ou instrumentale, en dehors de toute rationalité mais avec tous les moyens de la rationalité instrumentalisée, a été menée a bien par les nazis, qui, en ce sens, ont largement gagné leur guerre la plus fondamentale.

Ce qui, au passage, donne un exemple, à ce jour le pire, de la folie totale à laquelle conduit le développement "rationnel" et "logique" de la "forme-valeur" posée par le caractère de médiation sociale directe du travail ...

Deux bréviaires de la particularité concrète unilatérale.

Cette analyse est efficace jusque dans le détail.

C'est ainsi que deux ouvrages illustrent de façon paradigmatique l'analyse de Postone sur la révolte de la particularité concrète contre l'universalité abstraite incarnée dans la figure d'un ennemi.

Mein Kampf d'Adolf Hitler, paru en 1925, expose la colère trépidante en quoi a consisté la première partie de la vie de ce petit-bourgeois intellectuel en révolte contre un métissage, une puanteur, une décomposition qui le menacent de tous côté, d'autant qu'il a aussi peur, entre les lignes, des femmes et de la sexualité, et dépeint la manière dont sa personnalité se fortifie à travers la décision de s'engager dans le combat contre un ennemi quasi métaphysique, mais physiquement incarné dans les Juifs, qui porte la totalité des figures du Mal.

Très proches psychologiquement de ces descriptions sont celles qui, deux ans plus tard, dans Sein und Zeit de Martin Heidegger, présentent la déréliction de ce qu'il appelle le monde du "on", de la banalité et de la mentalité quotidienne étriquée, monde typiquement petit-bourgeois dans lequel se manipulent des objets d'usage, procurés par l'échange marchand, menacé par le calcul dont, de manière cryptée, la responsabilité est imputée à un philosophe choisi à cause de son nom (Isaac Israeli), et dont il faut se sortir par une décision et une mise en marche pour le combat au service de la communauté du peuple.

La centralité de l'apport de Postone sur l'antisémitisme.

Antisémitisme et anticapitalisme ont donc un rapport, mais un rapport qui liquide tout effet anticapitaliste de cet anticapitalisme là. L'analyse de forme de l'antisémitisme par Postone, à l'instar de l'analyse marxienne du travail, de la valeur et de la marchandise, le prend tel qu'il apparaît dans le capitalisme, de manière constituée.

Naturellement, comme les autres formes spécifiques au capitalisme que sont le travail, la valeur et la marchandise, ce statut contemporain a eu une genèse, dans laquelle les héritages antiques et chrétiens jouent un rôle, ayant déjà conduit à une certaine identification entre les Juifs et la sphère de la circulation marchande, voire avec le capital usuraire ancien (ce qui ne signifie pas qu'ils aient réellement dominé ces secteurs de la vie sociale, ce qui ne s'est produit que de manière occasionnelle).

Les autres éléments, ceux par exemple qui relèvent de la psychanalyse, qui entrent en ligne de compte dans cette genèse et jouent un rôle, ne sont pas annulés par l'analyse marxienne de Postone de l'antisémitisme. Mais celle-ci, de son point de vue, donne le cadre d'ensemble dans lequel ils s’intègrent.

En outre, le type de fétichisme en quoi consiste l'antisémitisme, qui cible une incarnation concrète fantasmée de la généralité abstraite, peut ne pas viser que des "Juifs" ou peut éventuellement inventer ses "Juifs". Dans des sociétés capitalistes récemment, et traumatiquement, sorties d'un passé agraire précapitaliste, on a vu le même type de représentations, directement inspirées de l'antisémitisme, cibler les Tutsis lors du génocide qu'a connu le Ruanda en 1994, et en Asie, dans un contexte où l'héritage historique des monothéismes pèse moins, on voit des constructions idéologiques similaires se dessiner contre les Royhingas ou contre la diaspora chinoise. Dans les pays staliniens, outre la prégnance de l'antisémitisme proprement dit, l'antitrotskysme, comme paradigme de la dénonciation des dissidents dangereux et puissants, a joué un rôle fondamental. Les formes d'anti-intellectualisme ainsi que les fantasmes sur les "diffuseurs de la théorie du genre et de l'homosexualité" sont encore d'autres exemples de constructions idéologiques similaires, et il en est d'autres. De plus, à partir des nazis, l'antisémitisme devient de plus en plus la colonne vertébrale des idéologies racistes, tout en étant lui même distinct du racisme.

Cela dit, le constat que faisait Trotsky à la fin des années 1930, d'une menace mondiale d'extermination physique des Juifs, peut être analysé aujourd'hui comme une tendance structurelle du fétichisme capitaliste.

Utilité salutaire de cet apport.

Cette analyse a d'autant plus d'importance qu'elle contredit d'autres théories qui, au contraire – et très dangereusement pour les Juifs – amalgament antisémitisme et anticapitalisme. Les généralités historiques, ou plus exactement transhistoriques, sur la thématique de la "causalité diabolique" (Léon Poliakov, P.A. Taguief), conduisent parfois ces auteurs a taxer d'antisémitisme avant tout le mouvement ouvrier et les protestations anticapitalistes, utilisant pour cela des manifestations réelles, conscientes ou inconscientes, d'antisémitisme, mais ces manifestations déplorables ne sont pour eux que des occasions, non nécessaires à leur amalgame fondamental qui, souvent, intervient dès que se produit une dénonciation, fétichiste ou non, de la finance. Cet amalgame est non seulement faux, mais, répétons-le, dangereux, cela pour deux raisons : il nourrit l'antisémitisme et, de plus, il s'en rapproche sous ses airs vertueux car il accrédite l'assimilation Juifs/finance/valeur. En France et en Grande-Bretagne, il vise aujourd'hui les mouvements ouvriers et prolétariens contemporains.

Une compréhension de la relation entre capital, fétichisme et antisémitisme est d'autant plus indispensable. D'une part, elle permet de rejetter tout amalgame entre anticapitalisme réel et antisémitisme, mais d'autre part, elle permet aussi de comprendre pourquoi et comment des éléments d'antisémitisme ont toujours menacé, d'une menace directement liquidatrice, des courants du mouvement ouvrier, depuis Proudhon et Toussenel (ajoutons que dans l'interview de Postone qui clôt le recueil cité, celui-ci règle la question du prétendu antisémitisme de Marx).

Ce n'est nullement une question secondaire, mais c'est bien un discriminant, un test clef pour distinguer "les critiques du capitalisme qui pourraient être émancipatrices de celles qui sont foncièrement réactionnaires".

Antisémitisme et gauche.

Ces derniers mots concluent un autre article du même recueil, Les antinomies de la modernité capitaliste. Réflexions sur l'histoire, la Shoah et la gauche, où Postone aborde l'histoire de l'antisémitisme, cadrée par la même grille analytique, après 1945.

L'ancrage fondamental de l'antisémitisme dans le fétichisme capitaliste se manifeste immédiatement dans le déni de facto, c'est-à-dire l'incapacité à percevoir la spécificité de la Shoah. L'antisémitisme ouvert réapparaît très vite, rebaptisé "antisionisme" par le stalinisme lors du procès de Prague et du "complot des blouses blanches", ainsi que dans les activités de la Commission sur les activités anti-américaines sous le maccarthysme aux États-Unis, puis il est pour ainsi dire caché sous la moquette, en même temps que la Shoah, non encore désignée ainsi, est occultée. Selon Postone, le capitalisme étatocentré de l'Occident fordiste et des États "soviétiques" se veut universaliste et le nazisme est rétrospectivement dépeint comme barbarie passée, sans aucune compréhension ni volonté de compréhension de sa modernité capitaliste, chacun des deux camps géostratégiques projetant la figure du grand complot dans son adversaire-partenaire.

La désagrégation de cette forme de capitalisme, qui intervient dès le début des années 1970, voit l'émergence des "nouveaux mouvements sociaux" à thématiques particularistes ou qualitatives. Ils émergent d'une remise en cause révolutionnaire, mais finalement avortée, de l'ensemble du système mondial et de ses deux camps, culminant en 1968. La prise de conscience de la spécificité de la Shoah semble pour Postone être un acquis de ce moment historique, mais un acquis rapidement fétichisé lui-même et menacé, car l'anticapitalisme se réinstalle rapidement dans des formes fétichisées, dans lesquels la domination abstraite est fantasmée comme domination concrète et secrète des États-Unis, et, de plus en plus, des États-Unis et d'Israël. Dans ce cadre, un antisémitisme "secondaire" prend forme par agacement contre l'invocation de la Shoah, culminant dans le négationnisme.

L' "empire", l' "impérialisme", les "médias mainstream", le "nouvel ordre mondial", deviendront les formules magiques plus ou moins cryptées d'une vision complotiste du monde qui, il faut bien le dire, prévaut dans la gauche radicale mondiale. J'ajouterai que c'est parmi les sphères militantes qu'elle prévaut, non pas dans les couches sociales prolétariennes qui, malgré toutes les confusions, sont régulièrement amenées à se battre.

A une représentation fétichiste du capitalisme ramené à "la finance" et à "l'Amérique", se combine un héritage fétichisé de la division du monde en camps géostratégiques durant le second XX° siècle, à savoir, dans les termes de Postone, une transposition spatiale de l'espoir temporel dans la révolution anticapitaliste, ce que l'on appelle depuis le "campisme", que les véritables internationalistes combattaient dès les années 1950, et qui perdure sous des formes de plus en plus abâtardies et dangereuses.

Alors que la totalité du monde se situe sous la domination du capital et que le règne de la marchandise n'épargne certainement pas la Corée du Nord, la projection spatiale de la vision de môles de "résistance" fétichisés fait de dictatures capitalistes sanguinaires telles que la Syrie, l'Iran, etc., et de régimes comme celui du Venezuela, ou des morceaux d’État comme le Rojava, les bastions de la prétendue "résistance", laquelle n'a plus rien à voir, de près ou de loin, avec des représentations concernant la "classe ouvrière".

De la sorte, ce qui reste de "la gauche", dans sa plus grande partie (non dans sa totalité), au moment précis où la crise globale du capital devient la crise de la biosphère terrestre et du genre humain, fait obstacle plus qu'il ne sert de point d'appui aux affrontements sociaux contemporains, en régressant vers des formes idéologiques de plus en plus fétichistes, dont l'antisémitisme, le plus souvent sous des pseudonymes et très souvent à l'insu des acteurs concernés, constitue l'horizon final et l'élément ultime de cohérence, car il s'agit bien, comme le disaient Hitler et Heidegger, d'une Weltanschauung, d'une vision du monde certes folle, mais cohérente, d'une logique implacable similaire à celle de la forme-valeur s'accumulant, tout en semblant se révolter contre l'incarnation de cette forme au nom de la vérité concrète des sujets aliénés de chair et de sang.

La question antisémite se situe donc bien au cœur du devenir de "la gauche", c'est-à-dire des idéologies prégnantes dans les couches militantes héritant des formes organisationnelles ayant dominé le mouvement ouvrier et socialiste au XX° siècle. Et elle se situe ici au cœur, non pas parce que le Mal radical et inexplicable, voire congénital, d'une méchanceté antisémite serait ancré dans le cœur des prolétaires ou des anticapitalistes, ainsi que veut le faire croire le discours moraliste et dénonciateur officiel des milieux libéraux européens et nord-américains, mais en raison du fétichisme nécessairement construit par les rapports capitalistes de production dont ces mêmes milieux sont les défenseurs et les apologistes.

D'ailleurs, le programme idéologique de remplacement de la protestation sociale fondée sur la lutte des classes par celui de la construction d'identités collectives autour d'un chef et de la figure de l'oligarchie capitaliste cosmopolite désignée comme "l'ennemi", programme que l'on retrouve dans les trois mouvements populistes récemment apparus en Europe occidentale, Podemos en Espagne, la FI en France, "populistes de gauche", et le M5S en Italie, "populiste" tout court, tend à aller au bout de ces tendances en liquidant ce qui provient du mouvement ouvrier dans "la gauche". Il s'agirait là du remplacement des éléments émancipateurs contenus dans les anciennes critiques du capitalisme, par des composantes "foncièrement réactionnaires" – un service dont le capital a manifestement besoin dans la période ouverte par les révolutions en Afrique du Nord et au Proche-Orient, puis en Ukraine, depuis 2011.

Or, si de telles évolutions, de positions émancipatrices à des positions réactionnaires, sont possibles et se sont déjà produites à plusieurs reprises dans l'histoire, l'évolution inverse, depuis des positions réactionnaires "particularistes" vers des positions émancipatrices, a pu arriver à tel ou tel individu, mais jamais à des courants d'idées et des courants politiques en tant que tels.

(Remarquons que dans ce résumé des positions de Postone que j'ai complété de quelques développements personnels, la question de l’État d'Israël n'a pas été abordée : c'est qu'elle ne joue en effet pas de rôle de base dans ces processus, mais est seulement instrumentalisée).

 

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