Marx et Postone (suite et fin).

Où il est question de ce en quoi le capitalisme est complétement foldingue, et que c'est bien par la révolution prolétarienne qu'on peut s'en sortir.

Le temps comme mesure du travail socialement nécessaire.

Le règne du temps de travail socialement nécessaire.

De quelle façon fonctionne la domination de la sphère des particularités concrètes, de la vie en général, par le travail abstrait ? De quelle façon cette sphère hétérogène est-elle constituée en totalité substantielle dominée ?

Une thèse centrale de Postone est que cette domination consiste dans la mesure du travail par le temps. Il ne s'agit pas là, seulement ni principalement, d'une mesure quantitative de la durée moyenne de temps de travail requise pour produire telle quantité de marchandises. Il s'agit d'un alignement de toute la société sur le temps linéaire quantitatif, qui n'est pas déterminé par les travaux ou par toutes autres activités, mais qui détermine au contraire la mesure du travail en général et le constitue ainsi en travail abstrait, et, partant, qui mesure toutes les activité en tant qu'elles servent le travail ou qu'elles le complètent, ou le gênent.

Le travail est la médiation sociale directe en cela que le temps mathématique linéaire et uniforme, décomposé en unités (heures, minutes, secondes) s'impose à toute la société et constitue la substance de la valeur des marchandises qui objectivent ce rapport social.

Dans la richesse réelle et matérielle, entre en ligne de compte bien plus que la dépense de travail immédiate : la nature et les processus naturels, les capacités productives acquises par l'humanité, le potentiel de la culture et de la science, toutes choses que ne mesure pas la valeur et avec lesquelles elle n'a de relation qu'indirecte. Les machines, en particulier, ne créent pas de valeur nouvelle.

Par contre, "lorsque le travail lui-même agit comme le moyen quasi objectif général pour médiatiser les produits, une mesure quasi objective, générale, de la richesse, se constitue : une mesure indépendante de la particularité des produits, et, partant, des liens et des contextes sociaux non déguisés. Selon Marx, cette mesure, c'est la dépense socialement nécessaire de temps de travail humain."

Le temps abstrait.

Dans la section du chapitre V de TTDS intitulée, comme l'ensemble du chapitre, Temps abstrait (pp. 298-320 de l'édition française), Postone présente la constitution historique de cette catégorie, en relation avec la genèse du capital. C'est le seul exposé historique de son livre, nourri de références à plusieurs auteurs, tels que G.J. Whitrow, E.P. Thompson, Aaron J. Gourevitch, Joseph Needham, David S. Landes, Gustav Bilfinger, Jacques Le Goff, Henri Pirenne, et même Isaac Newton, et c'est un exposé qui atteste de la possibilité de présenter efficacement des faits sociaux, dans la grille d'analyse qu'il tire de Marx, de manière historique.

Le temps abstrait est celui qui, dans sa forme, est divisé de manière uniforme, et qui surtout, dans son positionnement social, n'est pas fonction des actes et des évènements, mais leur fournit un cadre uniforme et linéaire. Il n'apparait comme tel que dans les cités médiévales drappantes au début du XIV° siècle, avec les cloches de travail, donc explicitement pour cadrer les travaux et assurer leur rendement, ainsi que chez les marchands préoccupés de ne pas perdre de temps pour ne pas perdre de profits. Sa généralisation n'est pas fonction de l'invention des horloges, mais suscite leur perfectionnement, achevé (en ce qui concerne la régularité uniforme) par Christiaan Huyghens à la fin du XVII° siècle.

Auparavant et ailleurs, le temps était "concret", c'est-à-dire dépendant, et non encadrant, d'activités et pratiques sociales de toutes sortes. Cela même dans les civilisations qui avaient inventé des horloges et conceptualisé un temps linéaire uniforme (Babylone et la Chine), où celui-ci, d'une part ne servait pas de cadre au quotidien, d'autre part était une projection du ciel et du zodiaque, chaque "heure", même uniforme, portant son propre nom. Et le cas le plus courant était celui d' "heures variables", élastiques selon les saisons, y compris chez les moines cisterciens qui avaient fortement structuré leur fonctionnement selon une discipline temporelle (notons que l'exposé de Postone ne traite pas du calendrier, dont l'histoire est antérieure à celle du temps abstrait, mais qui a forcément interféré avec lui).

Le passage au temps abstrait dans les villes médiévales correspond donc à l'avènement du règne de la marchandise et se développe en interaction avec l'affirmation du travail abstrait : d'une part patrons, mais aussi salariés à la fin du XIII° siècle, veulent un allongement de la "journée" rendue alors indépendante de la durée du jour (visant à faire payer ces heures dans le cas des salariés), d'autre part les horloges permettent d'instaurer un temps social qui se déconnecte des cycles diurnes et saisonniers, comme le travail abstrait se coupe du travail concret. La fixation du début du jour à minuit exprime fort bien cette abstraction.

"La temporalité comme mesure de l'activité est différente d'une temporalité mesurée par les évènements."

Ce processus, s'il sert les intérêts sociaux des patrons et des marchands (et aussi, on l'a vu, des salariés eux-mêmes en tant que vendeurs de leur force de travail), n'est pas la conséquence pragmatique ou "matérialiste" de la prévalence de certains intérêts de classe. Bien plutôt il institue lui-même la catégorie d'"intérêt" et il s'exerce comme une domination sociale objective sur l'ensemble de la société et des individus, comme une forme des rapports sociaux – celle du travail médiateur social unique à travers la valeur des marchandises – qui structure les formes, simultanées, d'objectivité et de subjectivité.

Cette description de la constitution du temps comme absolu et abstrait, permet aussi de situer socialement et historiquement la conception mathématique du temps en tant que forme prévalant sur "les choses" dans la physique classique, et sa transposition comme forme de la subjectivité (avec l'espace) chez Kant.

Formes de médiation sociale et formes de conscience.

Nous avons déjà vu comment l'analyse des deux formes de généralité, universalité abstraite versus particularité concrète, permet à Postone d'analyser la genèse des formes de consciences, avec le thème "test" de l'antisémitisme.

Dans le cas de la genèse de la forme du temps comme temps abstrait, qui est à la fois un procès social objectif d'apparence spontanée et globale, une œuvre concrète de fabricants d'horloges, et une construction théorique à la fois mathématico-scientifique et philosophique, nous avons un second exemple, fortement structuré, de ce que rend possible la critique sociale faite par Marx : "une théorie de la constitution de formes sociales historiquement spécifiques qui sont des formes d'objectivité et de subjectivité sociales", englobant largement l'explication des idéologies par les "intérêts de classe" du marxisme traditionnel.

Dans une importante note (p. 324), Postone suggère que le type de connexion entre l'être social et la conscience qui est ici mis à jour ne doit pas conduire à invalider les lois scientifiquement établies, mais permet de comprendre leur objectivité et leur validité en tant que validité sociale, et non pas absolue (et le fait est qu'aucune loi scientifique ne saurait être tenue pour absolue). Il s'agit bien là d'une validation : leur caractère social ne justifie aucun relativisme historique.

En fait, la complémentarité-opposition entre validité absolue et relativisme, ou entre rationalisme abstrait et scepticisme, est une de ces polarités typiques qui dépend précisément des formes de la réalité sociale, et la critique marxienne permet de montrer leur relation intrinsèque et leur limite. Postone ajoute que la conception du second Witgenstein, dans ses Remarques philosophiques, constitue elle aussi une critique de telles oppositions abstraites (fondée chez Witgenstein dans les "jeux de langage" formant le substrat de toute énonciation).

 

Accélération répétitive et répétition accélérée.

Produire de la valeur, c'est produire de la survaleur.

A partir du moment où la production est production de valeur, ou tout est marchandise, c'est-à-dire à partir du moment où le travail salarié comme forme dominante traduit et amène la généralisation du travail comme médiation sociale directe, alors domine "la valeur, comme forme de richesse abstraite de la spécificité qualitative de tous les produits (donc de leurs usages particuliers) et dont la grandeur est fonction du seul temps abstrait" : de cela l'expression adéquate est de servir de "moyen pour plus de valeur, pour l'expansion infinie de la valeur".

La survaleur est introduite par Marx dans le Capital, non comme forme du surproduit social qui existait dans les modes de production antérieurs, ce qu'elle est aussi, mais comme développement nécessaire de la forme-valeur. La production de valeur n'existe en fait que comme production de survaleur. C'est en cela que la catégorie de capital, c'est-à-dire de valeur s'accroissant, est "directionnellement dynamique", vouée à un accroissement sans fin qui, se nourrissant du travail concret et de la nature, va forcément les révolutionner, et ceci de manière répétée et, pour ainsi dire, exponentielle.

La survaleur relative.

Ce stade est pleinement atteint avec la catégorie de la survaleur relative.

La survaleur absolue, que l'on pourrait appeler la survaleur en général et extensive, consiste à faire fonctionner le travail, en tant que valeur d'usage de la force de travail, au delà du point où il reproduit la propre valeur de cette force. Ceci peut déjà fonctionner dans un système de production dont le capital ne s'est pas emparé de l'intérieur, se contentant de le prolonger au delà du temps nécessaire. Mais la survaleur absolue, bien qu'étant la forme générale de la survaleur, reste une forme statique : ses limites n'ont rien d'élastique, elle ne peut pas s'engager dans un processus d'accroissement sans fin.

C'est avec la survaleur relative, ou intensive, que ceci se réalise.

Dans la survaleur relative, l'accroissement de la productivité du travail permet de produire beaucoup plus, et, en faisant baisser la valeur de la force de travail par la baisse de valeur des marchandises nécessaires à son entretien, son renouvellement et sa formation, elle fait augmenter la part du temps de travail produisant de la survaleur par rapport à la part dite "nécessaire" qui reproduit la valeur de la force de travail.

Une histoire de fous.

Il faut bien noter la manière dont la production de survaleur relative fonctionne pour le capital.

Le capital ne trouve aucun accroissement particulier dans le fait comme tel d'une productivité accrue du travail, et d'une plus grande quantité de produits.

En effet, la hausse de la force productive du travail – contradiction constitutive du capital que Marx introduit dès le premier alinéa du chapitre I du Capital, ce qui prouve bien que ce chapitre ne concerne rien d'autre que le mode de production capitaliste ! - fait baisser la valeur de chaque marchandise individuelle, puisqu'elle permet d'en produire plus dans le même temps. Donc, ce n'est pas la productivité en soi, en tant que capacité à créer plus de richesse indépendamment de sa valeur, qui fait augmenter la survaleur et la valeur.

C'est le fait que valeur, survaleur et capital, qui sont ici la même chose, ayant pour "substance" le travail abstrait mesuré par le temps abstrait socialement nécessaire, proviennent de l'exploitation de la valeur d'usage de la force de travail, et que, par conséquent, la hausse de la productivité du travail (survaleur relative) leur permet de faire baisser proportionnellement la part, dans le temps de travail, qui ne leur apporte pas de survaleur.

Le fait que le capitalisme ne s'intéresse, si l'on peut s'exprimer ainsi, à la productivité du travail, non pour elle-même en vue de créer des richesses ainsi qu'on le croit généralement, mais que de manière indirecte, dans la mesure où la productivité du travail fait baisser la part proportionnelle de la valeur de la force de travail (le "coût du travail", disent capitalistes et économistes), exprime et développe concrètement la contradiction essentielle du capital opposant valeur et richesse réelle.

Car, à partir de là, cela devient vraiment une histoire de fous.

L'impulsion à accroître la productivité par la science, la technique et l'organisation du travail, est immanente au capital et opère par le biais de la concurrence (point que Postone ne développe guère car il estime que même sans concurrence ceci, en théorie, pourrait se produire quand même, la production étatisée de capital répondant à la même impulsion). Quand un progrès de productivité n'est pas généralisé, il apporte effectivement aux entreprises, puis aux secteurs intra-branches voire aux branches, ou encore aux territoires, qui en bénéficient, un surplus réel de survaleur par rapport aux autres puisque les prix, exprimant les valeurs des marchandises, n'ont pas encore baissé et qu'ils les vendent donc en réalisant une survaleur (en fait un surprofit) par rapport aux entreprises n'ayant pas encore "innové", pouvant même baisser leurs prix en dessous de ceux de ces concurrents moins "innovants" de façon à leur prendre les marchés. Mais sitôt que la dite innovation s'est généralisée, les prix unitaires exprimant la valeur de chaque marchandise unitaire sont nivelés par le bas, ceci reflétant le fait que la valeur d'une masse accrue de marchandises traduit le même temps de travail abstrait socialement nécessaire que précédemment.

Donc à l'arrivée, la production capitaliste par la hausse de productivité, ne créé pas plus de valeur, bien qu'elle créé bien plus de marchandises.

Et ainsi de suite : cette histoire se reproduit de manière cyclique, et bien plus, elle se reproduit en "spirale", de manière sans cesse élargie, car à chaque fois il faut encore plus augmenter la productivité que précédemment. Tout progrès de la productivité est un bond pour sortir du carcan de la valeur déterminée par le temps abstrait et ne fonctionne que provisoirement, tant qu'il n'a pas à son tour déterminé la norme de temps de travail socialement nécessaire, et, quand cela se produit, il n'y a plus de survaleur augmentée, alors qu'il a fallu investir plus : le taux de profit moyen baisse et il faut recommencer. Ainsi, le capitalisme est une course impuissante à la productivité, incessante et infinie.

Chez Marx.

Pour le capital, la contradiction ainsi déployée a été exposée au moins de trois manières successives par Marx.

Dans les Grundrisse, auxquels se réfère Postone, il explique que plus la masse de capital grandit, plus il lui faut accroître la productivité, et donc investir, pour obtenir une baisse proportionnelle du temps de travail nécessaire à la reproduction de la force de travail d'autant plus faible par rapport au total. Donc, "les immenses augmentation de productivité sont réalisées précisément parce que des niveaux de productivité plus élevés n'augmentent la survaleur que de manière indirecte".

Dans le livre III du Capital (je suis ici l'ordre réel de sa rédaction), cette question est abordée par le biais de la loi tendancielle de baisse du taux général de profit, qui a pu faire couler beaucoup d'encre mais qui n'est chez Marx qu'une manifestation de surface de la contradiction, et une manifestation de surface qui intriguait surtout les économistes classiques, et envers laquelle les explications les plus nécessaires concernent le fait qu'elle ne se déploie pas aussi rapidement qu'elle le pourrait, en raison de "contre-tendances", dont la principale (la dévalorisation du capital constant) tient à ce que le fait essentiel sous-jacent est la disproportion entre capital et matière, entre valeur et richesse.

Enfin, dans le livre I du Capital, au début de la section IV sur la survaleur relative, ainsi que dans la section VII sur l'accumulation, Marx donne succinctement un exposé quasi achevé du phénomène d'accélération obligée, mais impuissante à surmonter la contradiction, et ne faisant que la reproduire à une échelle plus étendue et plus intense, de la productivité du travail sous la domination du capital.

L'effet "moulin de discipline".

Cette histoire de fou est appelée par Postone le Treadmill effect, dont la traduction littérale serait "effet tapis roulant", qui évoque une cage dans laquelle un hamster court à toute allure pour ne pas se casser la figure.

Les traducteurs français ont choisi l'heureuse expression de moulin de discipline, aux fortes réminiscences esclavagistes, puritaines et sadiques, pour la traduire. Le capital enferme l'humanité dans un moulin de discipline où elle doit toujours courrir toujours plus vite, chacun de ses succès la contraignant à recommencer en pire.

Cette expression s'oppose aussi de manière heureuse aux formules qui cherchent à désigner la contrainte et la domination sociale de manière uniquement statique, comme la "cage de fer" de Max Weber, ou comme un carcan qui s'opposerait à l'accélération, comme la formule du marxisme traditionnel qualifiant la propriété privée de "carcan pour les forces productives". Les forces productives ne sont en effet ni "bloquées" ni "libérées" dans le capitalisme, mais contraintes à courir. En ce sens, elles n'ont pas "cessé de croître" (ce qui ne se produit que périodiquement, dans le cadre de ce circuit global) ; mais leur croissance, sans cesse accélérée, n'a pas de relation nécessaire avec la production de richesse réelle, que ce soit en quantité ou en qualité, et conduit à "transformer les forces productives en forces destructives".

La dialectique de transformation/reconstitution.

Ce processus fou et incessant est appelé par Postone dialectique de transformation/reconstitution.

Le terme transformation désigne la hausse de la productivité du travail sous l'angle de la production accrue de valeurs d'usage, laquelle modifie la norme quantitative de la production de marchandise, en augmentant la quantité produite dans un temps donné, et impose sa redéfinition à l'échelle sociale. C'est ainsi que les tisserands à la main anglais, dans l'exemple que Marx introduit dès la première partie du premier chapitre du Capital, se font damer le pion par ceux qui utilisent le métier à tisser à vapeur.

Le terme reconstitution désigne l'annulation du dépassement temporaire du cadre antérieur, sa reconstitution comme détermination sociale essentielle. La valeur restant l'expression de l'objectivation du travail et du temps abstrait, rien ne sert finalement de courir mais il faut de ce fait courir encore plus vite ...

La dynamique du capital est donc aussi "dynamique", précisément, à cause de ce cadre statique toujours reconstitué qui la force à s'accentuer encore pour le reconstituer encore, et ainsi de suite. Elle n'est pas linéaire, elle est contradictoire : "Elle tend au delà d'elle-même mais n'est pas autodépassement." On a à la fois "un flux constant, accéléré, d'histoire" et "une conversion constante de ce mouvement en un présent perpétuel" : le capital reproduit le même rapport au présent, tout en tentant sans cesse de bondir hors de lui-même, sans jamais parvenir à autre chose qu'à la reconstitution de l'éternel présent, dans une course folle et finalement destructrice.

Postone avance, pour désigner la forme du temps qu'exprime la hausse cyclique de la productivité du travail, et par opposition au temps abstrait de l'éternel présent à laquelle elle est toujours ramenée par ses bonds impuissants mais qui révolutionnent toujours tout, changeant tout sauf le rapport social de base, l'expression de temps historique.

Quelques mots sur la catégorie de "temps historique".

Il me semble discutable de parler ici de temps historique plutôt que de "temps concret dominé par le temps abstrait", même s'il est vrai que cette formule contient l'idée du changement historique incessant, en tant justement qu'il est déterminé par la dynamique du capital, mais justement seulement à ce titre.

J'y reviendrai dans la dernière partie de cette contribution mais nous pouvons noter, à ce stade, qu'il est intéressant de comparer la manière dont Postone analyse la structuration duale du temps sous le capitalisme avec une autre théorisation concernant le temps dans le capitalisme, celle de David Harvey, présentée par exemple en édition française dans son article L'espace comme mot-clef, in Géographie et capital, Syllepse, 2010, et résumée dans Marx, Capital and the Madness of Economic Reason au chapitre 7.

Très sommairement, Harvey distingue et combine trois niveaux, celui de l'espace absolu qui est chez lui celui du travail concret, celui de l'espace-temps relatif qui est celui de la valeur, et celui de l'espace-temps relationnel qui est celui de la finance mondialisée, et rapporte à chacun de ces trois niveaux différentes formes de subjectivité, y compris de subjectivités révolutionnaires.

Cette présentation sommaire montre la différence avec l'approche de Postone et, à mon avis, la supériorité de cette dernière dans la mesure où elle est véritablement constituée de manière immanente à la dynamique du capital, et non pas à partir de représentations introduites comme extérieures. Elle est toutefois intéressante et fructueuse dans sa prise en compte de la spatialité, et non seulement de la temporalité – dans TTDS, Postone n'aborde qu'incidemment, le thème de la spatialisation du capital, lorsqu'il critique le fétichisme géopolitique "campiste", et vers la fin en se prononçant pour une représentation temporelle, tournée vers le futur, de la révolution par opposition avec de telles visions spatiales, ainsi que dans le présent chapitre sur le "moulin de discipline", en signalant que Lukacs, dans La réification et la conscience du prolétariat, présente la mesure de la valeur par le temps socialement nécessaire comme une sorte de spatialisation, ce qui se rapproche de la notion de "remise à niveau" dans un éternel présent, chez Postone. Il vaut ici la peine de citer Lukacs, qui lui même commence par citer Marx, Misère de la philosophie :

"Le temps est tout, l'homme n'est plus rien : il est tout au plus une carcasse du temps. Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout : heure par heure, journée par journée."

L'homme est mangé par le temps mais de ce fait, ajoute Lukacs, le temps lui-même est "aplati" :

"Le temps perd ainsi son caractère qualitatif, changeant, fluide : il se fige en un continuum exactement délimité, quantitativement mesurable, rempli de "choses" quantitativement mesurables (les "travaux accomplis" par le travailleur, réifiés, mécaniquement objectivés, séparés avec précision de l'ensemble de la personnalité humaine) : en un espace."

Le "présent" de Postone, non pas immédiat, mais ainsi produit par le capital, correspond bien à cela. Mais chez Postone, il fonctionne dans la complémentarité/opposition avec le processus dynamique concret qui est sans cesse rabattu sur lui. Certes cette dernière comporte une dimension "historique", à savoir l'histoire du capital, mais l'on hésite à la qualifier de "temps historique" en raison de l'épaisseur allant au delà du capital que comporte la notion de l'historique, d'où la suggestion de définir non pas deux, mais trois, catégories de temporalité, comme chez Harvey, sauf que les deux premières seraient celles de Postone. A suivre : j'y reviendrai pour finir.

 

Le concret capitaliste.

Je reprends ici l'avant-dernier chapitre de TTDS.

La consommation unilatérale de la nature.

Concrètement la totalité substantielle constituée par le capital se déploie. La disproportion entre richesse matérielle et valeur est totale, mais le contenu qualitatif de cette richesse matérielle est déterminé par la valeur et non pas par les besoins humains.

La croissance ainsi mise et remise en branle toujours plus vite et plus fort "revêt une forme débridée, illimitée, accélérée, sur laquelle les hommes n'ont aucun contrôle". Loin d'être productiviste, sa critique marxienne explique que la "destruction accélérée de l'environnement naturel" en soit un trait spécifique nécessaire, ce que Marx, qui ne pouvait pas prévoir la crise climatique et l'effondrement de la biodiversité, explicite pourtant précisément (notamment à la fin de la section V du livre I du Capital sur la survaleur relative, et dans ses écrits concernant l'agriculture).

Le fait spécifique est le suivant. C'est un phénomène biochimique qui découle de la dynamique propre au capital :

"Le rapport entre les hommes et la nature médiatisé par le travail devient un procès unilatéral de consommation, et non plus une interraction cyclique. Il revêt la forme d'une transformation accélérée de matières premières qualitatives particulières en "choses", en supports qualitativement homogènes de temps objectivé."

A l'intérieur de ce "procès unilatéral de consommation" spécifique, qui n'est donc plus un métabolisme entre sociétés et nature, mais un prélèvement et un système de rejets unilatéraux, l'utilisation de matières premières bon marché notamment, joue un rôle central, et l'on pense bien sûr au pétrole.

La lutte des classes.

Selon Postone, la lutte des classes, entre prolétariat ou classe ouvrière, et classe capitaliste, est présentée par Marx comme découlant des conditions fondamentales du salariat, échange marchand de force de travail contre un salaire, dans le cadre de la section du capital traitant de la survaleur en général (la section III du livre I), et est présentée ici "non seulement parce que l'exploitation se trouve au cœur de sa théorie, mais aussi parce que les rapports d'exploitation sont un élément essentiel du développement dynamique de la société en tant que tout."

Ceci est ensuite développé dans la section IV, sur la survaleur relative, car le taux de survaleur est la même chose que le taux d'exploitation, et la proportion de la survaleur créée par rapport à la valeur investie (ou taux général de profit à l'échelle sociale) dépend, elle, de la survaleur relative. La durée et la valeur de la "journée de travail" sont a priori indéterminées, c'est-à-dire largement fluctuantes dans des limites physiques et sociales. Voici le passage clef du Capital où Marx introduit la lutte des classes :

« Comme on le voit, à partir de limites tout élastiques, la nature même de l'échange marchand n'impose aucune limitation à la journée de travail et au travail extra. Le capitaliste soutient son droit comme acheteur, quand il cherche à prolonger cette journée aussi longtemps que possible et à faire deux jours d'un. D'autre part la nature spéciale de la marchandise vendue exige que sa consommation par l'acheteur ne soit pas illimitée, et le travailleur soutient son droit comme vendeur quand il veut restreindre la journée de travail à une durée normalement déterminée. Il y a donc ici une antinomie, droit contre droit, tous deux portant le sceau de la loi qui règle l'échange des marchandises. Entre deux droits égaux, qui décide ? La force. Voila pourquoi la réglementation de la journée de travail se présente dans l'histoire de la production capitaliste, comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail, lutte entre le capitaliste, c'est-à-dire la classe capitaliste, et le travailleur, c'est-à-dire la classe ouvrière. » - je précise que les expressions "classe capitaliste" et "classe ouvrière" traduisent les mots allemands Gesamkapitalisten et Gesamtarbeiter, qui signifient littéralement « capitaliste collectif » et « travailleur collectif ».

L'opposition ici posée situe l'une et l'autre "classe" sur un même terrain, celui du droit bourgeois de l'échange marchand, et aboutit à une antinomie qui appelle la force collective pour que l'échange puisse se faire, et en fait donc l'objet permanent d'un rapport de force. Dans ces conditions, précise Postone, la vente de la force de travail par les prolétaires ne peut se faire dans des conditions "normales" du propre point de vue capitaliste et marchand, que si elle se présente comme vendeur collectif, donc comme force sociale organisée.

De ce fait, la lutte des classes est certes un élément moteur (et une composante permanente) de la dynamique du capitalisme, mais purement interne, et c'est une composante elle-même conditionnée par la dynamique de l'accumulation, laquelle procède des catégories premières générées par le caractère directement médiatisant du travail. La lutte des classes est certes historiquement motrice, mais son caractère moteur se fonde dans les formes de médiations socialement déterminées du capital, l'inverse n'étant pas vrai (ce n'est pas la lutte des classes qui instaure ces catégories).

Postone semble, dans ce cadre analytique que l'on peut accepter, se contredire ou en souligner le caractère intrinséquement contradictoire, en écrivant (pp. 470-471) à la fois que classe ouvrière ou prolétarienne et classe capitaliste sont des catégories relationnelles, qui existent donc comme classes en raison de leur opposition, et que "ce n'est pas leur lutte", pourtant, qui les constitue en classes, mais que c'est inversement cette lutte et donc l'existence de ces classes qui sont constituées par "la trajectoire dynamique du tout social".

Le point politiquement essentiel ici est le suivant : la lutte des classes ainsi définie est certes essentielle, mais (p. 476) elle "contredit implicitement" (chez Marx : chez Postone, c'est explicite) "l'idée que la relation entre la classe capitaliste et la classe ouvrière soit parallèle à celle entre le capitalisme et le socialisme, que le possible passage au socialisme soit réalisé par la victoire du prolétariat dans la lutte des classes (...) et que le socialisme entraîne la réalisation du prolétariat."

J'ai, dans cette citation de Postone, laissé un passage sous forme de points de suspensions : nous y reviendrons tout à l'heure. Retenons pour le moment que la lutte des classes est fondée, dans le capitalisme, par sa dynamique d'accumulation qui oppose la classe qui produit le capital, la classe ouvrière, aux capitalistes.

La trajectoire historique de la production.

Le processus continuel et exponentiel de consommation unilatérale de la nature et de lutte des classes aboutissant à définir les formes successives de l'exploitation des travailleurs est décrit, dans ses moments historiques, par Marx dans la section IV du livre I du Capital, sur la survaleur relative, par les sections sur la coopération, la manufacture et la grande industrie. Postone reprend ces trois moments.

Sur la coopération il constate que si le capital s'y approprie le résultat du regroupement des travailleurs, le procès de travail n'est pas encore modifié et que, formellement, une révolution par appropriation de la propriété privée des capitalistes par les travailleurs aurait à ce stade été "techniquement" possible" (mais, ce qu'il ne précise pas mais qui va de soi, peu probable étant donné que les premières entreprises de ce type était insérées dans un tissu social non capitaliste).

Sur la manufacture, il relève l'appréciation très négative portée par Marx sur la spécialisation, mutilante pour les travailleurs et gain de puissance pour le capital, qui s'y opère, en même temps que l'impossibilité technique, à ce stade, d'une révolution expropriatrice qui produirait, certes, une libération des travailleurs, mais assortie d'un effondrement de la productivité.

Il signale d'autre part la formule de Marx sur la combinaison entre l'anarchie dans la division sociale du travail et le despotisme dans sa division à l'intérieur de la manufacture, comme attestant du fait que Marx ne confère pas de signe positif à l'organisation planifiée et dirigiste de la production, dont il fait non un fait social anticapitaliste, mais l'un des visages du capitalisme – en complémentarité avec l'anarchie du marché, faut-il souligner ici pour nuancer le signal que veut donner par là Postone en faveur de son idée selon laquelle le capital pourrait se passer du marché, j'y reviendrai d'ici peu.

Sur la grande industrie et le machinisme, Postone constate que là, le capital a trouvé sa forme adéquate, un automate collectif qui répond concrètement à l'abstraction de la valeur s'auto-valorisant, et que cette forme utilise tout l'apport social, celui de la science et de l'organisation du travail à l'échelle sociale et mondiale. Le travail immédiat représente une part toujours plus infime dans la production des richesses réelles, tout en restant indispensable à la production de la valeur et de la survaleur.

Par conséquent, la grande industrie a pour fonction de "pomper", de "sucer" le travail, qui est son objet, même si celui-ci prend une part en diminution permanente dans la production technologique proprement dite.

Ce que Marx appelle, dans le "chapitre inédit" du livre I du Capital, la subordination (ou subsomption) réelle, et non pas seulement formelle, du travail sous le capital, qui correspond à la production entièrement orientée sur la survaleur relative, se réalise concrètement ici. Le fait qu'il s'agisse de survaleur relative ne met absolument pas fin à la faim de surtravail aussi par le moyen de la hausse du temps de travail, donc de la survaleur absolue, et à l'intensification du travail. Au contraire, comme on peut le constater aujourd'hui à l'échelle mondiale, la masse de l'humanité, à savoir le prolétariat, est surexploitée dans les réseaux contemporains de la grande industrie pour une partie d'entre elle, pendant que la majorité est tenue à l'écart dans une immense armée de réserve planétaire.

La révolution redevient possible, mais pas sous la forme de l'appropriation collective des usines par les travailleurs, mais bien comme saisie par la société en tant que tout (par ce prolétariat mondial, dois-je préciser), de la totalité, non pas tant des moyens de production, que des moyens d'organiser la production : science, technique et organisation doivent être remises, ou mises pour la première fois, au service de la richesse réelle et d'une société ayant ressaisi ses propres rapports sociaux.

L'appareil technologique de la grande industrie et des infrastructures qui vont avec elle n'est pas forcément adéquat à cette appropriation sociale, car il est spécifiquement capitaliste. La prise de parti sociale à laquelle nous aboutissons à partir de cette analyse n'est donc ni productiviste, comme l'a été le "marxisme traditionnel", ni fondée sur un romantisme de rejet de la technologie voire de la science, comme le sont plusieurs courants écologistes par exemple. Elle vise à une appropriation sociale effective du potentiel scientifique et technique.

Le problème du marché et des multiples capitaux.

L'on peut s'accorder avec ces importantes conclusions, tout en formulant une importante réserve sur un aspect : la mise entre parenthèses du marché, avec la suggestion au passage, comme une évidence, que le même processus de formation d'un automate collectif pourrait se produire sous l'égide d'un pouvoir politique contrôlant la production et qui serait déterminé par la course à la survaleur.

En fait, Marx introduit la polarité entre le despotisme manufacturier et la division sociale anarchique du travail à l'échelle sociale dans le chapitre 14, section IV, sur la manufacture, mais il présente cette polarité comme la dualité de deux "lois" (la "loi de fer de la proportionnalité" dans l'entreprise, et la "loi de la valeur" à l'échelle sociale), caractérisant non seulement le stade manufacturier, mais le mode de production capitaliste.

S'il est donc tout à fait avéré que la critique marxienne du capitalisme englobe la critique du despotisme industriel dépourvu d'échange marchand, c'est en relation indissoluble avec la critique de l'"anarchie" du marché : Postone aurait eu là une belle matière à analyser cette nouvelle et typique antinomie de termes unilatéraux, entre "despotisme" et "anarchie", d'autant que le despotisme règne ici dans la particularité concrète du travail productif et l'anarchie dans l'universalité abstraite du marché, s'il n'avait tenu à maintenir la thèse implicite selon laquelle le capitalisme, né avec le marché, pourrait s'en passer.

Le marché n'est pas une catégorie première dans le capitalisme, mais le capitalisme comporte nécessairement le marché du fait que le capital (point sur lequel Marx est à plusieurs reprises explicite) se présente comme "plusieurs capitaux". Et il n'a jamais existé de capitalisme étatisé de manière absolue. De plus Marx précise, dans un passage du livre III du Capital, que le maintien difficile du taux de profit requiert des entreprises nouvelles car "Le feu vivifiant de la production s’éteindrait bien vite si cette dernière devenait le monopole de quelques grands capitaux ..."

Même l'URSS, dont le développement à partir des années 1929-1933, sans se réduire à une simple répétition accélérée de l'accumulation primitive, a été celui d'une société reposant sur une exploitation massive des travailleurs qui se dirigeait vers la reconstitution de rapports capitalistes, n'a jamais été une société étatisée à 100%, ni réellement coupée du marché mondial.

Ceci dit, il faut préciser que l'hypothèse du capitalisme étatique absolu chez Postone qui serait toujours un capitalisme, hypothèse indémontrée et contredisant les analyses de Marx, n'est pas du tout nécessaire aux autres analyses et interprétations de Postone.

On serait plutôt tenté de l'interpréter comme un reliquat, dans ses propres conceptions, d'éléments issus de l’École de Francfort qu'il a par ailleurs critiquée, provenant du pessimisme né dans les années 1930 devant l'apparence de capitalismes d’État, de sociétés despotiques ou purement managériales, que donnaient les régimes fasciste, nazi et stalinien, qui a nourri de nombreuses théories allant dans ce sens. En fait aucun de ces régimes, par delà leurs différences, n'a réellement aboli le marché ou ne s'en est réellement émancipé.

Et réciproquement, le capitalisme "néolibéral" ou ultralibéral, n'a jamais été et ne sera jamais un capitalisme sans État, et le marché autorégulateur pur est et a toujours été une fable : les deux côtés de l'antinomie, le despotisme et l'anarchie (au sens de désordre) sont toujours reliés, dans des dosages variables, et la lutte contre l'une et l'autre dimension doit être combinée. Remarquons d'ailleurs que l'atelier du monde, la Chine capitaliste, est une combinaison remarquable des deux termes ...

 

L'autre monde possible dans lequel il serait plus facile de vivre.

La section IV du livre I du Capital, consacrée à la production de survaleur relative, est exemplaire, selon Postone, de la manière dont Marx se positionne en fonction du point de vue de l'individu social, suggérant en permanence que chacun des rapports instaurés dans la grande industrie capitaliste, même les pires comme le travail des femmes et des enfants, dessine en contrepoint un autre monde possible, une autre face, dans laquelle les individus sociaux auraient mis la technostructure à leur service, au lieu que celle-ci soit le moyen pour le Moloch capital de leur faire produire de la survaleur, alors même qu'ils ne servent plus qu'à cela, et que leur travail immédiat n'est même plus nécessaire, la plupart du temps, à la création de valeurs d'usage.

A partir de là, dans son avant-dernier chapitre, Postone aide à dessiner les traits principaux de ce que serait cet autre monde possible, dont l'accouchement apparaît si difficile en raison de la logique circulaire du capital dont on ne peut sortir, mais dans lequel la vie serait tellement plus facile.

Le travail ne viserait plus à produire des marchandises et, à travers elles, de la valeur, de la survaleur et du capital. Il ne serait plus médiation sociale directe, et ceci ne se traduirait par aucun effondrement de la productivité, en raison de l'appropriation ou saisie collective, par les individus sociaux, du general intellect, du corpus scientifique, de la technologie, des procédures organisationnelles, mises au service non de la production de survaleur à tout prix, mais de la création de biens communs et de richesses réelles.

Dans ces conditions, la course à la productivité et à la croissance prendrait fin, sans que pour autant une "décroissance" entendue de manière romantique ou punitive ne prévale, les moyens scientifiques et techniques pouvant être mis en œuvre librement en fonction de choix collectifs visant à l'amélioration des conditions générales de chacun et de tous.

Par conséquent, un point essentiel de cette autre manière de gérer le potentiel scientifique, technique et organisationnel de l'humanité, serait que le traitement de la nature comme source illimitée de consommation et poubelle universelle prendrait fin. Nous touchons là au point actuellement central de l'urgence de sortir des rapports capitalistes de production : la préservation de l'avenir proche de la biosphère et donc de l'humanité.

Il ne fait donc aucun doute que l'appareil de production et le système planétaire des infrastructures seraient réorganisés en profondeur, de manière, dirons-nous, "écologique" : rien de moins que le remplacement de la grande industrie (car la forme contemporaine de production relève toujours de la grande industrie, même si celle-ci a pris un caractère mondial structuré en réseaux de plus en plus mobiles), mais sans qu'il soit possible de dessiner avec précision, au stade actuel, en quoi consisterait cette réorganisation, ou ces réorganisations car la pluralité et le tatonnement ne sont en rien exclus.

Ce qui est certain est que cette société post-capitaliste ne serait pas celle de l'extinction du politique, tout ce qui vient d'être résumé à grands traits passant par la médiation de débats et de confrontations politiques :

"Un aspect de cette négation déterminée du capitalisme est donc que la vie sociale ne serait plus médiatisée quasi objectivement par les structures que nous avons examinées, mais qu'elle pourrait être médiatisée de façon ouvertement sociale et politique. Dans ce type de société, la sphère publique politique jouerait un rôle plus central que sous le capitalisme ..."

Postone évite, car cela conduirait à bien des développements sortant du cadre de TTDS, de réinterpréter à l'aune de ces considérations la thématique du "dépérissement de l’État", et je ne m'y lancerai pas non plus ici. Retenons simplement que la sphère du libre débat argumenté et public, et en ce sens de la démocratie entendue non comme forme d’État mais comme mode de décision, devrait connaître un épanouissement nécessaire.

Bien entendu, de tels rapports de production consistant dans la gestion démocratique et plurielle des moyens sociaux de création de richesse, mais non de valeur, répondent au besoin individuel et collectif le plus profondément ressenti quoi que le moins souvent formulé clairement : la rupture de l'isolement des individus devant "travailler pour vivre". Comme dans les sociétés précapitalistes, mais sur la base d'une relative abondance et dans des formes infiniment moins contraignantes, un revenu universel garanti serait acquis à chacune et à chacun.

Le travail en tant que métabolisme entre humanité et nature ne prendrait naturellement pas fin, et ses aspects les plus unilatéreux et répétitifs, quoi qu'indispensables, pourraient relever d'une rotation entre individus sociaux. Le temps de travail considérablement diminué et la généralisation de l'effectuation des taches nécessaires ouvriraient la voie à d'autres relations de travail, se combinant à celles du jeu et de la libre créativité, ce que Charles Fourier avait intuitionné de façon, inévitablement, parfois fantaisiste.

Plus généralement, ce sont de nouvelles formes de structuration des subjectivités qui pourraient advenir, que l'on ne peut que dessiner par négation déterminée de leurs formes actuelles, à savoir que la dualité entre universalité abstraite et particularité concrète pourrait être dépassée, vers une universalité concrète qui ne soit pas une totalité substantielle conditionnée par une abstraction unilatérale. Cette révolution ne serait pas l'avènement de la "totalité" mais sa fin.

C'est pourquoi le caractère variable, pluriel, contingent, d'un avenir qui serait, pour reprendre les mots de Marx, à l'histoire actuelle de l'humanité comme celle-ci à sa préhistoire, est ici fondamental. Ni avènement de la totalité, ni fin de l'histoire, mais libre poursuite dans des conditions émancipées, du libre jeu d'auto-construction de l'humanité.

Ces conditions émancipées le seraient doublement : envers la domination de la forme-valeur qui réunit aujourd'hui l'exploitation du travail et l'aliénation des individus, et envers la menace de délabrement catastrophique des conditions générale de la vie humaine. De fait, ce dernier aspect serait le tout premier à traiter, la folie du moulin de discipline capitaliste conduisant les petits hamsters qui courrent à brûler le monde autour d'eux.

Le temps lui-même, ajouterais-je, serait modifié, d'une manière que nous ne pouvons pas prédéterminer : l'émancipation envers la valeur signifie en effet qu'on se dégage de la mesure de tous les actes par le temps abstrait mathématique (qui ne serait bien entendu pas supprimé, mais confiné dans ses usages réellement utiles), et que le qualitatif reprend tous ses droits, fondant une universalité concrète par la liberté.

Voila les belles et non moins réalistes visions que permet le point de vue de l'individu social, et que ne permet certes pas la représentation fétichiste d'une armée de travailleurs qui devraient être organisés sans propriété privé ni marché. Mais qui peut le faire et quelle force sociale nous permet de concevoir cela ?

Il est temps pour nous de terminer cette étude, fort laudative mais également critique, de TTDS, par cette question – la question du prolétariat.

 

Du prolétariat.

De manière un peu provocatrice envers beaucoup de ses interprètes, je dirai que rien chez Postone ne justifie l'idée que la révolution prolétarienne, dont le prolétariat est donc, comme son nom l'indique, l'acteur, serait impossible, ou ne serait pas le biais nécessaire de sortie du capitalisme.

Mais comprendre cela demande en effet de ne pas s'en tenir à une simple "orthodoxie" ouvriériste, laquelle était déjà bien mal en point avant Postone.

Nous avons vu que Postone démontre, de façon convaincante, que chez Marx la place du "sujet" hégélien est tenue non par le prolétariat, mais par le capital.

Se déprendre d'une représentation mythologique du prolétariat baptisé "le" Sujet Révolutionnaire ayant la mission de faire advenir ce qui, déjà, est, mais que le capital brime, est tout à fait salutaire. Mais ceci fait, il est clair qu'il n'est absolument pas nécessaire de se représenter le prolétariat comme "le sujet" investi d'une mission historique, pour le comprendre et le saisir comme une poussière humaine d'où peuvent, en raison de l'opposition inévitable des travailleurs à leur exploitation combinée à la révolte inévitable des individus contre l'aliénation et toutes les formes d'oppression, sortir les acteurs d'une révolution mettant fin aux rapports capitalistes de production, et ouvrant la voie à l'autre monde possible décrit ci-dessus. On voit mal, d'ailleurs, de quel autre "endroit" pourraient surgir ces acteurs.

Nous pouvons donc faire bon marché de l'argument "philosophique" du prolétariat qui n'est pas un sujet hégélien de l'histoire si tant est que l'on voudrait l'opposer à l'analyse des possibilités réelles de la lutte des classes, tout aussi bien que l'on pouvait faire bon marché de cette représentation, au fond, fétichiste, du prolétariat investi par essence d'une mission, celle de réaliser la nécessité historique, telle qu'elle existait de manière déterministe chez des auteurs comme Karl Kautsky, puis qu'elle a pu être présentée avec un vocabulaire hégélien chez Georg Lukacs. A nouveau, nous avons là une antinomie idéologique dont les deux pôles sont unilatéraux : "le prolétariat est le sujet révolutionnaire" versus "le prolétariat n'est pas le sujet révolutionnaire".

La belle affaire ! Le point démontré par Postone sur la relation entre Marx et Hegel garde un très grand intérêt du point de vue de l'histoire des idées, de la compréhension de Marx et de celle de la logique réflexive du Capital, mais ceci acquis, être un sujet ou ne pas être un sujet n'est pas vraiment un problème. Dans le monde effectif, on entre en lutte et la lutte produit son résultat.

Ceci dit, chez Postone, le cœur de la démonstration ne se situe pas à ce niveau "philosophique". Le cœur de sa démonstration consiste dans le fait que la lutte des classes est un processus interne, conditionné par, et nourrissant en retour sans l'abolir, mais en la reproduisant, la dynamique du capital.

Ceci est incontestable et c'est bien ainsi que Marx, au livre I du Capital, traite de la lutte des classes. Après son introduction dans la section III du livre I, que j'ai citée ci-dessus, les longs développements sur la bataille autour de la journée de travail sont remarquables. Marx y montre bien que le combat des ouvriers, et des ouvrières, d'Angleterre pour la réduction de cette journée, aboutit du point de vue du capital à la hausse de la productivité du travail et aussi de son intensité. Plus généralement, la lutte de la classe ouvrière contre le niveau trop élevé de survaleur absolue pousse le capital à développer la survaleur relative. En tant que marchandage social visant à déterminer non seulement le prix, mais bien la valeur, car celle-ci, de nature particulière, est en soi indéterminée, de la force de travail, la lutte des classes est un processus entièrement interne au fonctionnement "normal" du capitalisme et contribue à sa reproduction élargie.

Est-ce à dire que la lutte des classes telle que, de manière classique et à partir de l'exemple paradigmatique du premier trade-unionisme britannique, Marx la présente dans ce livre I, ne saurait remettre en cause le capitalisme en tant que tel ?

Notons que Marx, dans le même ouvrage, ouvre la fenêtre vers un autre monde, de façon discrète mais stratégique. A propos des "lois coercitives" assurant la réduction de la durée du travail, s'il note clairement que la législation du travail, qu'il approuve, est le fruit naturel de la grande industrie, il lui prête, notamment en ce qui concerne la réduction de la durée du travail, la grande vertu de transformer la classe ouvrière elle-même et de la rendre apte au combat pour son émancipation. En note à la fin du chapitre X, il cite un inspecteur du travail anglais qui a écrit ceci, en 1859 :

"En constituant les ouvriers maîtres de leur propre temps, la législation manufacturière leur a donné une énergie morale qui les conduira un jour à la possession du pouvoir politique."

Notons que l'enjeu des réformes sociales, que Marx appelle "lois coercitives" (coercitives aussi envers la classe ouvrière, qu'elle forcent par exemple à envoyer ses enfants à l'école et pas à la fabrique), porte sur la maîtrise du temps. Le temps libre du prolétariat aide à sa lutte, à la formation de sa conscience et à son organisation, comme dans la "contre-société" social-démocrate dans l'Allemagne wilhelmienne. Ce temps libre a été largement "repris", depuis, par les mass médias et la marchandisation des loisirs.

La valeur de la force de travail, signale Marx, possède une composante "morale et historique" irréductible. C'est dire que sa source, qui est l'être humain, n'est pas réductible à la valeur et au capital.

Plus généralement, Postone note bien que la dimension du travail concret est potentiellement plus vaste que la réduction permanente à laquelle la soumet le travail abstrait, réduction qui opère notamment envers la hausse incessante et cyclique de la productivité du travail. Si c'est dans cette dimension là, dans sa potentialité à se saisir d'une universalité redéfinie, que se trouve la possibilité de "sortie" du capitalisme, pourquoi la classe des producteurs immédiats, qui doivent vendre leur force de travail pour vivre, et qui se trouve en son cœur, serait exclue de ses potentialités ? Le fait que ce soit elle qui produit, reproduit et suscite l'accumulation de la valeur, de la survaleur et du capital, et que dans la société capitaliste elle ne sert finalement qu'à ça, son travail immédiat contribuant de moins en moins à la production des valeurs d'usage, ne fait qu'exacerber la contradiction, mais ne la retranche pas des possibilités révolutionnaire, comme Postone semble le dire.

Au demeurant, Postone lui-même entrouvre souvent la possibilité d'une action révolutionnaire du prolétariat.

J'ai cité ci-dessus un passage qui entend fermer la porte à une relation entre lutte prolétarienne et avenir socialiste, mais en coupant une parenthèse. Voici maintenant le passage de la p. 476 dans son intégralité :

Serait donc contredite " ... l'idée que la relation entre la classe capitaliste et la classe ouvrière soit parallèle à celle entre le capitalisme et le socialisme, que le possible passage au socialisme soit réalisé par la victoire du prolétariat dans la lutte des classes (au sens de son auto-affirmation comme classe ouvrière) et que le socialisme entraîne la réalisation du prolétariat."

La parenthèse suggère la possibilité d'une victoire du prolétariat dans la lutte des classes qui ne consisterait pas dans son auto-affirmation comme classe ouvrière, mais dans son abolition comme prolétariat.

La relation entre "les actions sociales et politiques de la classe ouvrière" et la "possible abolition du capitalisme" est très problématique, écrit Postone. On ne dira pas le contraire, on a pu constater que c'était compliqué. Mais il suggère lui-même explicitement que " ... si un mouvement impliquant des travailleurs renvoyait au delà du capitalisme, il aurait à défendre les intérêts des travailleurs tout en participant à la transformation des travailleurs ..." N'est-ce pas ce que Marx dit des luttes, pourtant bien "bornées" en apparence, des ouvriers anglais pour des lois coercitives réduisant la journée de travail ?

Au demeurant, Postone, si critique envers le potentiel révolutionnaire du prolétariat, n'indique strictement aucune autre force, classe, couche sociale ou catégorie opprimée, qui pourrait "faire la révolution". De fait, le point de vue de "l'individu social" qu'il met à jour, à juste titre, chez Marx, et l'idée que l'aliénation dans le capitalisme consiste dans la domination sociale abstraite générale, suggèrent que la révolution sera le fait des individus. On ne dira pas non plus le contraire. Mais qui sont ces individus ?

Il me faut ici préciser l'acception des termes "classe ouvrière" et "prolétariat" employés jusque là de manière un peu indistincte. Dans les représentations collectives semi-conscientes, l'expression "classe ouvrière" tend à signifier les ouvriers industriels, et le mot "prolétariat" une masse informe de loqueteux. Chez Marx l'armée de réserve fait très clairement partie du prolétariat, même ceux qui ne sont pas ou plus en état de pouvoir appartenir à la "classe ouvrière" stricto sensu.

Si donc nous réservons le terme de "classe ouvrière" aux travailleurs productifs de capital (dans l'industrie, l'agriculture, les transports), étendue éventuellement aux salariés qui, sans produire directement du capital, assurent sa reproduction et sa circulation (les services en général, services publics compris : on parlera alors de "salariat"), alors le terme de "prolétariat" est plus vaste : il désigne l'humanité qui, pour vivre, doit chercher à vendre sa force de travail, mais qui n'y parvient pas forcément ou pas du tout.

Nous constatons alors que le prolétariat, c'est la majorité de l'humanité, surtout en prenant en compte le fait que la masse des paysans pauvres est en train de s'effondrer et de basculer dans le prolétariat. Les luttes et conflits qui naissent des contradictions du capitalisme, dont Postone rejette le caractère unidimensionnel et affirme le caractère contradictoire, et pas seulement les conflits de travail au sens strict entre salariés et patrons, concernent bien le prolétariat.

Chez Marx, c'est en prenant un caractère politique posant la question du pouvoir politique et, à partir de la Commune de Paris, de la destruction de l’État existant, que la lutte des classes "sort" de sa dimension uniquement reproductrice du capital. En même temps, le fait même de la lutte contribue à la "transformation des travailleurs". Le résultat des conflits partiels, des grèves en particulier, au delà du résultat immédiat (qui va toujours nourrir le cycle du capital ou être dévoré par lui dans des délais plus ou moins rapides), c'est "l'union grandissante des travailleurs".

Dans une importante note, pp. 474-475, Postone remarque très justement que chez Marx, "la nature des idées elles-mêmes" entre en ligne de compte, dès qu'il expose des évènements précis, dans la caractérisation des classes comme classes. C'est ainsi que dans ses écrits sur la France en 1848-1851, Luttes des classes en France et 18 Brumaire, il qualifie le milieu artisanal parisien de prolétariat lorsqu'il monte à l'assaut de l'ordre social existant, sur les barricades de juin, au cri de République sociale !, puis caractérise à nouveau d'artisanales les revendications immédiates et les projets mutualistes qui émergent après la défaite.

Constatation décisive : la dimension de l'action et des idées, donc la combinaison entre lutte, conscience et organisation, intervient de façon déterminante pour établir le niveau atteint par la lutte des classes, entre le repli économiste, la revendication qui fortifie la classe tout en nourrissant le mouvement du capital, la poussée vers le pouvoir politique, et l'abolition révolutionnaire du capital et du prolétariat. De quoi parlons-nous ici ? De la lutte des classes. Laquelle, certes, n'est pas le "moteur" aveugle et uniforme de toute l'histoire de l'humanité, mais qui, tout en étant au départ constituée par et dans la dynamique de la survaleur et du capital, draine et structure les éléments tendant à son dépassement.

Une telle conclusion n'est nullement en opposition avec l'essentiel de l'apport considérable de TTDS et des travaux de M. Postone. Elle contredit, par contre, l'interprétation unilatérale de la Wertcritik ou critique de la valeur (Anselm Jappe, Robert Kürz, réserve faite des travaux de Roswitha Schulz sur la question féminine et ce qu'elle appelle la "dissociation-valeur"), dans laquelle toute lutte de classe est bornée à l'horizon capitaliste et sert le capital. Cette interprétation saute en quelque sorte de l'autre côté du cheval par rapport aux formes les plus fétichisées du "marxisme traditionnel".

"La classe ouvrière est révolutionnaire où elle n'est rien." Ces mots proviennent, certes, d'une lettre personnelle de Marx - au dirigeant ouvrier allemand J.B. Von Schweitzer, le 13 février 1865. Ils expriment de manière radicalisée non pas une profession de foi en faveur d'une mission révolutionnaire inéluctable de cette classe, mais une prise de position sur ce qui est, pour elle, possible, à condition qu'elle agisse d'une certaine manière, et entendu que si elle ne fait pas, elle n'est rien d'autre qu'une condition du capital.

Tout ce qui précède nous conduit à la dimension de l'action, de l'organisation et du politique. A propos des formes du temps sous le capitalisme, j'avais, plus haut, signalé ma réserve sur l'expression de "temps historique" que Postone applique au temps concret de la productivité du travail produisant les valeurs d'usage, en tant qu'il est dominé et déterminé par le temps abstrait de la valeur. C'est qu'en effet, l'histoire ne se ramène pas à ce temps historique là, ainsi défini. Le temps historique a deux dimensions, comme la lutte des classes : celle où il est substantiellement défini comme totalité dominée, et celle où il sort de cette dimension là et passe à la lutte pour autre chose et à la création d'autre chose. La première dimension est celle que Postone a analysé dans son chapitre sur la dialectique du travail et du temps sous le capitalisme (chapitre VIII). Mais la seconde, qui doit donc être définie comme la troisième forme du temps en plus du temps abstrait et du temps concret dominé par lui, est celle du temps historique proprement dit, ou temps concret cherchant à sortir de la domination.

C'est cette dimension là, proprement historique, qui manque le plus à TTDS. Naturellement il ne s'agit pas de vouloir en faire un livre d'histoire, mais c'est bien au plan théorique, dans les catégories qu'il définit, qu'elle est manquante. Or c'est dans cette dimension là que la lutte politique tend à se situer. 1848, la Commune, 1905, les soviets, la révolution russe, la révolution allemande avortée, la Catalogne et l'Aragon en 1937, la Hongrie en 56, Solidarnosc, les "révolutions arabes", leur reprise à Alger et Khartoum au moment même où sont écrites ces lignes ..., relèvent de ce temps historique concret tendant à l'émancipation. C'est dans le cadre de cette histoire que se situent les efforts et les impasses du marxisme traditionnel comme de la Théorie critique, et c'est d'ailleurs cette histoire qui permet de situer Postone, après 68 et après Marcuse, parvenant à une compréhension désormais incontournable de Marx et de notre temps, tout en charriant (c'était inévitable) des éléments de la propre unilatéralité qu'il critique, issus de l'histoire qui l'a produite.

 

VP, le 19/04/19.

 

 

 

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