Belarus : savoir reconnaître notre belle amie la Vieille Taupe !

J'ai regroupé ici trois des derniers articles du site Arguments Pour la Lutte Sociale (https://aplutsoc.org) sur la Bélarus, du 18 août (traduction de l'interview d'un syndicaliste sur le Comité National de Grève) et les articles de fond revenant sur la genèse de la situation révolutionnaire présente, des 16 et 17 août.

Belarus – O Natsional’nom stachechnom komitete : Comité National de Grève, comment, pourquoi ?

Présentation
Nous publions ici l’interview d’un représentant du Congrès Bélarussien des Syndicats Démocratiques (BKPD), en date de mardi matin 17 août, donnée au site Le partisan bélarusse. La traduction est de notre seule responsabilité (nous avons modifié l’ordre de certains paragraphes dans un souci de clarté ).

Les militants ouvriers français doivent comprendre l’importance du BKPD (et du coup l’importance du communiqué de soutien publié lundi par la confédération CGT). Comme le RKT russe (mais ce dernier avec 2 millions de syndiqués réels est beaucoup plus puissant à l’échelle de son pays), le BKPD est, en simplifiant un peu, un reste, un acquis des grandes luttes ouvrières des années 1989-1997, initiées par la grande grève des mineurs dans toute l’URSS d’alors en 1989, et poursuivies jusqu’à la démoralisation des mineurs du Donbass en Ukraine, après 1992, la répression de la grève du métro de Minsk inaugurant la présidence Loukashenka en Bélarus en 1995, et l’impasse dans laquelle se sont trouvées les grandes actions du type « piquet » des mineurs russes en 1997-98.

Une partie de ceux qui semblaient les leaders ouvriers d’alors ont été absorbés dans les syndicats officiels (nous reviendrons dans un prochain article sur le cas très important d’Andreï Issaïev, longtemps « Monsieur anarcho-syndicaliste n°1 » en URSS puis en Russie). La discontinuité syndicale a été plus grave encore en Ukraine, ce qui est l’une des causes de la faiblesse du mouvement social ukrainien actuellement, bien qu’il y ait là aussi des syndicats indépendants, et de même, dans la clandestinité, parmi les mineurs du Donbass.

Le BKPD a résisté sous la répression qu’il a encore subie récemment – espérons que son responsable Nicolaï Zimin se remette des blessures causées par les Omon. Il n’était pas officiellement interdit mais l’était le plus souvent dans la pratique.

Un moyen pour lui de « tenir » pendant ces longues années a été son affiliation internationale à la CSI (Confédération Syndicale Internationale, qui a décerné un titre de vice-président au camarade interviewé ici – quoi que l’on pense de la CSI, ces camarades syndicalistes ne pouvaient en aucun cas s’affilier à la FSM, dont les syndicats officiels, structures verticales analogues aux syndicats franquistes, sont la section locale : ces derniers viennent d’appeler, voyez-vous ça, au « dialogue social » et à l’ « arrêt des violences ! » – nous invitons nos lecteurs pro-FSM à réfléchir à cela …). A chacun de se faire son opinion, discutons-en.

Il y a pour nous deux aspects remarquables dans cette interview et la position qu’elle exprime.

Premièrement, le camarade Alexander Yaroshuk affirme avec clarté et tranquillité que la classe ouvrière est la seule force capable de résoudre la question du pouvoir en Bélarus, la seule a en avoir la force, et que telle est la situation présente. « Seuls les travailleurs », dit-il, peuvent sortir le pays de la crise politique.

Ceci implique qu’à ses yeux, Svetlana Tikhanovskaia, qui après quelques jours est sortie de son silence et tente de se poser en rassembleuse d’une sorte de conseil de transition, n’en a pas la capacité.

Cela implique surtout une formidable conscience empirique de la réalité sociale et politique présente, formidable démonstration, en fait, de la réalité mondiale dès lors que les exploités font irruption sur la scène et s’organisent par eux-mêmes, en retrouvant des formes démocratiques d’organisation qui sont celles du prolétariat en action : grève, AG, rassemblement sur la place publique, syndicats indépendants, et soviets en sens de 1905 -c’est bien à cela que nous avons affaire actuellement en Bélarus.

Deuxièmement, tout en laissant entendre que, pratiquement, ce sont les travailleurs qui ont la seule capacité politique dans le pays – mais pas la force armée, attention …-, il n’envisage pas de résoudre cette situation de la manière apparemment logique consistant à dire « prenons donc le pouvoir », surmontons la dualité de pouvoir (la « dyarchie » dans le texte) en donnant tout le pouvoir aux soviets, oups pardon, aux comités de grève.

Soyons clairs : il serait absolument surprenant que ce camarade ait une autre position que celle d’une « transition pacifique » donnant le pouvoir à une sorte d’organisme gouvernemental de transition dans la perspective des élections libres que réclament les grévistes. D’abord, il est mandaté pour ça, n’en doutons pas. Que les « sachant-par-avance » ce qu’il faut faire rengainent leurs phrases toutes faites : nous avons là le mouvement réel d’une révolution démocratique dont le prolétariat prend de facto la direction, mais sans perspective claire visant à un autre ordre social et politique global réalisant la démocratie par la reprise en commun des moyens de production, bien que l’ambiance de la révolution et des grèves pousse spontanément à des initiatives en ce sens. Comment pourrait-il en être autrement ?

« Hé oui, se pose ici la question du parti, té ! », nous dirons alors, rassurés, les « sachant-par-avance » (ne parlons même pas ici des stupides qui prennent Loukashenka pour un socialiste anti-impérialiste, quelle honte …), ce qui leur permet (ça sert en général à ça) de se retourner en maugréant qu’eux, ils savent, mais pas ce satané monde réel, qui, lui, ne les écoute pas.

Nous cherchons, en tant que centre politique de propositions, d’analyses, de discussion et d’action, nous cherchons à aider le mouvement réel à aller de l’avant. Notre camarade syndicaliste bélarussien parle avec une courageuse et claire confiance en la puissance de sa classe : le Comité national de grève va voir le jour très vite, espère-t-il (nous aussi !), et toute structure « de transition » ne peut que marcher avec lui, voire même, si l’on comprend bien, être portée par lui. Mais alors, le pas en avant démocratique suivant n’est-il pas celui-ci : l’organisation concrète des élections libres, ici et maintenant, à une assemblée, de fait constituante ? Svetlana Tikhanovskaia, depuis Vilnius, dit qu’elle ne demande qu’à être présidente de transition d’ici aux élections libres. Après tout, pourquoi pas, si le Comité national de grève garantit la réalité des élections libres à tous les niveaux ?

Mais ce faisant, il va heurter l’État, la force armée, les Omon et l’armée qui, avec ou sans Loukashenka, sont sans doute déjà largement pris en main par le troisième acteur, si l’on peut dire, de « la dyarchie » qui serait donc plutôt une triarchie : l’État russe. Ce heurt n’est en rien perdu d’avance, car le peuple russe sympathise et regarde avec passion ce qui est en train de se passer.

Oui, place au Comité national de grève ! Place aux élections libres !

Document

Alexander Yaroshuk – Sur la création d’un comité national de grève : la procrastination, c’est la mort !

Le Partisan bélarus a demandé à Alexander Yaroshuk de répondre à quelques questions.

Q : Les actions locales de solidarité qui ont submergé la Biélorussie après les élections présidentielles truquées, se sont transformées en une manifestation nationale contre l’usurpation du pouvoir par Loukachenka. On a l’impression que le dirigeant biélorusse n’a pas compris ce qui s’est passé et pourquoi cela s’est produit ?

R : Le comportement absolument inapproprié de Loukachenka et son rejet total de la situation qui s’est produite ne sont pas seulement une tragédie pour lui, mais d’abord un drame avec une réelle perspective d’ issue tragique pour le pays.

Il ne veut pas admettre ce qui crève les yeux : que l’écrasante majorité du peuple le rejette, exige son départ immédiat.

Il est également possible de contester le fait que Svetlana Tikhanovskaya a été élue présidente, puisque les bulletins de vote ont été détruits et qu’il est impossible d’établir exactement combien de voix elle a remporté. Mais le fait que Loukachenka n’ait pas été élu et qu’il ait été soutenu non pas par 80% des citoyens du pays, proclamés par la Commission électorale centrale, mais par beaucoup, beaucoup, beaucoup moins, un enfant pourrait le comprendre.

Q : Le 17 août, les plus grandes entreprises publiques du Bélarus ont commencé à faire grève : Belaruskali, MZKT, BMZ. Que faire à présent ?

R : La situation est à un point critique, les structures de pouvoir sont paralysées et ne peuvent pas prendre de décision, Loukachenka ne veut admettre sous aucun prétexte que le peuple a irrévocablement cessé de lui faire confiance et exige son retrait immédiat.

À son tour, la présidente élue Svetlana Tikhanovskaya, qui a annoncé hier qu’elle était prête à devenir le leader national, ne peut, ni elle-même ni le Conseil de coordination formé par elle, entamer un dialogue sur le transfert du pouvoir.

Une situation de diarchie, extrêmement dangereuse pour le pays, se présente. Elle doit être résolue le plus rapidement possible et un pas doit être fait pour sortir de la crise politique aiguë. Et vous et moi, les travailleurs qui sommes entrés dans une grève illimitée, organisés en comités de grève dans les entreprises, sommes les seuls à pouvoir le faire.

La seule force qui peut désormais assumer la responsabilité du sort du pays et assurer la transition du pouvoir sont les travailleurs. Les plus grandes entreprises stratégiques du pays – JSC Belaruskali, MTZ, MAZ, BelAZ, JSC Grodno Azot, MTZ, JSC Naftan et l’usine Polymir, JSC Mozyr Oil Refinery, Belshina et d’autres ont déclaré une grève illimitée.

Parallèlement à la création de comités de grève dans les entreprises, nous devons créer un Comité national de grève (NSC – acronyme en français CNG) dès que possible, dans les 2-3 prochains jours. Et en son nom, engager un dialogue direct avec les autorités sur le transfert du pouvoir dans le pays.

Les syndicats indépendants du pays ont déjà commencé à créer des comités de grève dans leurs entreprises. Les mineurs de l’OJSC « Belaruskali », où nous avons un syndicat indépendant des mineurs (NPG) puissant et efficace, ont créé des comités de grève dans tous les départements des mines.

Dans un proche avenir, avec la participation active de syndicats indépendants, cela sera fait par les travailleurs d’OJSC « Grodno Azot », d’OJSC « Naftan » et de l’usine « Polymir », d’OJSC « Mozyr Oil Refinery ». Vous devez immédiatement faire de même chez MTZ, MAZ, Gomselmash, BelAZ, Belshin et dans toutes les autres entreprises du pays et déléguer immédiatement vos représentants au Comité national de grève.

Il est possible d’effectuer ce travail en parallèle et, sans attendre la création du comité de grève, déléguer un représentant au CNG.

Mes collègues et moi-même du Congrès bélarussien des syndicats démocratiques (BKDP) assumons le rôle de coordinateurs de la création du CNG.

J’indique l’adresse e-mail à laquelle vous devez envoyer dès que possible vos propositions de délégation de vos représentants au CNG – bkdp.by@gmail.com. Mon téléphone est le +375 29616 11 51.

Mon collègue vice-président du BKDP Sergei Antusevich a pour numéro de téléphone +375 29 676 29 73. Nous sommes situés au 11 rue Serafimovich, Minsk, station de métro Proletarskaya – ce qui est non seulement pratique, mais aussi symbolique !

Dans les prochains jours, demain ou après-demain, nous devons rencontrer vos représentants délégués et former un CNG. Vous ne pouvez pas hésiter, même ceux qui n’auront pas réussi à le faire tout de suite, ils nous rejoindront plus tard.

Notre organisation, le BKDP, est reconnue non seulement dans le pays, mais aussi dans le monde, et est membre de la Confédération syndicale internationale (CSI). Je suis moi-même vice-président de la CSI et membre du Conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Nous avons donc de bons atouts entre nos mains, nous pouvons interagir activement à la fois dans le pays et sur la scène internationale et utiliser les opportunités et les avantages de notre position pour résoudre la crise politique aiguë et assurer le transfert rapide du pouvoir dans le pays.

Mais pour cela, il est nécessaire, dès que possible, de créer un comité national de grève et d’élire ses dirigeants. Le sort de la patrie, le sort de la Bélarus est en jeu. Amis, écrivez et appelez, il faut agir vite, le retard est comme la mort. Puisque nous parlons du sort de notre Bélarus, et nous sommes les seuls à pouvoir, à cette heure fatidique, assumer la responsabilité de sortir de la crise politique aiguë et d’assurer une transition rapide du pouvoir.

Source : https://belaruspartisan.by/politic/509539/

 

Bélarus: portée, taches, perspectives (1ere partie).

 

Après l’explosion de la jeunesse, des Noirs et de larges secteurs ouvriers aux États-Unis depuis début juin, qui continue, depuis maintenant quatre jours la grève générale en Bélarus est l’évènement majeur de la lutte des classes mondiale. L’une et l’autre accentuent la crise des sommets exécutifs, celui de Washington et celui de Moscou tout particulièrement. Certes, les médias occidentaux peinent à parler de la Bélarus, quand ils connaissent ne serait-ce que son existence (et il est comique de voir les campistes pro-Poutine protester contre la « campagne des médias » au sujet de ce pays vu, pratiquement, son inexistence à ce jour). Mais les faits sont les faits. Comme disait Ferdinand Lassalle, Dire ce qui est, c’est faire acte de révolution. La plus grande grève industrielle de masse en Europe depuis trente ans a lieu actuellement en Bélarus. Ce fait à lui seul justifierait des initiatives, des formations, des mises à jour, dans toutes les organisations du mouvement ouvrier. On voit ce qu’il en est en fait. A notre échelle, nous avons donc le devoir de faire ce que nous devons, et donc ce que nous pouvons.

1) La bévue initiale.

Le nécessaire prend toujours la route du contingent. A l’origine des évènements actuels, il y a une bévue du président Alexandre Loukashenka, au pouvoir en Bélarus depuis 1994. Pour les élections présidentielles du 9 août, il a, comme à son habitude, invalidé ses principaux adversaires. Sergueî Tikhanovski, qui voulait transformer un corps de ferme en hôtel et en aurait été empêché par la bureaucratie, avait lancé un blog très populaire qualifiant Loukashenka de « cafard ». Son style et ses revendications s’inscrivaient dans le prolongement du mouvement de février-mars 2017, vague de pétitions et de petits rassemblements pacifiques dans de nombreuses villes et villages pour protester contre le décret sur le « parasitisme social » taxant de 200 dollars par an ceux qui travaillent moins de 6 mois d’affilée (on va y revenir). Il est arrêté quelques jours, ce qui permet de l’invalider pour « casier judiciaire non vierge », puis à nouveau arrêté et brutalisé en prison. Viktar Babaryka, dirigeant démissionnaire de Belgazprombank, trust gazier dont les capitaux sont détenus à 49,82% par les entreprises géantes russes (des entreprises privées directement issues de conglomérats formés sous Brejnev) Gazprom et Gazprombank, est invalidé pour « délits financiers » et fuit en Russie. Valery Tsepkalo, ancien ambassadeur de Loukashenka aux États-Unis de 1997 à 2002, puis directeur d’un parc de « nouvelles technologies » à Minsk jusqu’ à son éviction en 2017, est invalidé pour « mauvaises datations de ses signatures de soutien » (il en fallait 200.000 pour pouvoir se présenter). On remarquera que ces trois hommes sont tous issus du sérail, sauf peut-être Tikhanovski, et tous socialement liés aux secteurs des « affaires », le monde des entreprises privées, en connexion étroite et nullement en opposition, dans le cas de Babaryka et de Tsepkalo, avec celui des capitaux d’État, Tikhanovski étant le moins pourvu d’entre eux. Tous sont considérés comme plus ou moins liés au monde des entreprises de Russie.

Sans doute Loukashenka a-t-il estimé que, malgré le peu de chance de chacun de recueillir un large soutien populaire, le propre rejet envers lui, dont il doit bien avoir été renseigné par ses services, exigeait de ne pas avoir de challengers censés représenter une autre politique possible, en plus libérale, orientée vers plus d’économie privée en connexion avec la Russie. C’est là qu’il a commis sa bévue : tolérant trois candidatures de peu de portée – une entrepreneuse, et les héritiers d’anciennes oppositions affaiblies, il a en outre jugé malin de tolérer la candidature de Svetlana Tikhanovskaia, épouse du blogueur candidat emprisonné, qui avait au départ obtenu la signature de la plupart des personnes ayant signé pour la candidature de son mari, en exigeant sa libération. De son propre aveu et se présentant ainsi, une « faible femme » ne faisant « pas de politique », et piètre oratrice intimidée.

C’est le machisme bête de Loukashenka qui l’a piégé. Il s’est dit que cette pauvre idiote (ce sont ses termes) serait décorative et attesterait de sa largeur de vue. Et qu’ainsi, il pourrait humilier et moquer ses adversaires, en rigolant d’une pauvre femme, d’une nigaude, d’une greluche prétendant le défier, lui, le Chef du kolkhoze, le Moustachu, le Mec qui résiste au Covid 19 en sirotant sa vodka.

 

2 – La magie des « faibles » femmes …

Les ruses de l’histoire sont parfois belles. Svetlana Tikhanovskaia-la-faible, inquiète et ayant peur – à juste titre – pour son mari et ses enfants, a forcé la sympathie populaire. Précisément parce qu’elle était faible, et que le courage, c’est aussi de parler quand on a peur et que ça se voit. Ainsi exorcisait-elle des années de peur. Et, par dizaines, puis par centaines, et finalement par dizaines de milliers, ses meetings se sont remplis.

Elle a été rejointe par les épouses des deux autres candidats invalidés. Il n’est pas difficile de saisir que « derrière » elles, les forces politiques ayant d’abord soutenu ces deux candidats (plus d’ailleurs que le candidat Tikhanovski) envisagent une libéralisation politique relative du pays (ne plus avoir pour chef Loukashenka, tout simplement) assortie d’une plus grande « ouverture » aux capitaux étrangers, russes y compris aussi bien qu’allemands, et aux investissements en devises de provenance polonaise via l’émigration. Mais ce n’est pas de cela dont il était question dans ces meetings. Non pas pour tromper qui que ce soit, mais parce que c’est tout autre chose qui s’est passé. La population, femmes de tous âges en tête, reproduisant, mais à bien plus grande échelle, ce qui s’était passé quelques semaines durant début 2017, et les gens ordinaires ont senti qu’il se passait quelque chose, et que ce quelque chose c’était elles-mêmes et eux-mêmes. Dignité des femmes, élections libres, départ de Loukashenka, libération de tous les prisonniers politiques : voila tout le programme. Un programme démocratique minima, fondamental. Rien à voir, on y reviendra, avec la restauration d’un quelconque capitalisme, qui est déjà là en Bélarus. Aucun candidat masculin d’opposition n’aurait pu catalyser ainsi les profondeurs du pays. En ce sens, le moment bélarussien est l’un des grands moments du timing féministe planétaire de ces dernières années, et doit être reconnu comme tel.

Les femmes ont ouvert la brèche contre l’homme fort, et elles ont sapé la muraille à un point que l’on ne mesurait guère. Le 29 juillet à Minsk avec 100.000 participants au rassemblement venus voir les trois femmes et Svetlana-la-faible, irradiant de sa puissance réelle, on a, soudain, commencé à parler de « révolution ». Le dernier meeting prévu, qui allait vers les centaines de milliers de participants, fut interdit pour « raisons de sécurité ». Mais, pour montrer qu’il comprend les jeunes, le pouvoir avait organisé un concert rock en plein air. Svetlana-la-faible a eu l’idée de dire « allons-y !». Et en sa présence, les disc-jockeys animateurs ont repris une chanson non prévue. Peremen, « Changement », de Victor Tsoï, de l’ancien groupe russe Kino, fut un tube de la perestroïka. Son auteur est mort avec elle, d’un accident de voiture en 1990. Le récent film de Kyril Serrebrennikov, Leta, lui est consacré – son réalisateur est aux prises avec le système judiciaire russe actuel. Les disc-jockeys Kirill Glavanov et Vladislav Sokolovsky furent emprisonnés pour dix jours. L’hymne de Kino s’élevant par surprise sur la place à Minsk ce soir du 7 août 2020, c’était l’ange de l’histoire faisant un nœud pour refaire le fil de nos combats perdus mais porteurs d’espoir invincible.

Durant les mêmes journées, le pouvoir a monté un drôle de coup. 33 mercenaires ont été arrêtés, du groupe Wagner, lié au pouvoir russe, qui ont sévi en Ukraine, Syrie, Libye, Centrafrique. Lukashenka a commencé à accuser les opposants d’être liés à la Russie. L’automne dernier, il a rebuté Poutine qui proposait une union confédérale Russie-Bélarus, dont l’une des fonctions était de faire de Poutine le président à vie de cette confédération. Le refus bélarussien l’a conduit au référendum truqué de juillet dernier, modifiant la constitution, suivi des manifestations de Khabarovsk. Sur ces 33 mercenaires, 32 sont russes et un bélarussien, et l’Ukraine a réclamé l’extradition de 28 d’entre eux, ayant sévi au Donbass. Loukashenka a particulièrement insisté sur les liens prétendus entre ces nervis et Sergueï Tikhanovski. Dans un discours-fleuve télévisé, tout en sueur, il a déclaré qu’un autre groupe était « traqué dans les forêts » du sud du pays, manière d’ouvrir la possibilité de provocations armées. Et il a aussi dit qu’il n’allait tout de même pas traiter les trois femmes de « putes », ce qu’il a donc fait ainsi. Ce climat de menace a caractérisé le jour même du vote.

Sombres affaires d’espions et de mercenaires, d’un côté, affirmation de femmes disant se battre pour les leurs, pour toutes et pour tous, symbolisant une volonté démocratique montante, de l’autre, on ne saurait voir plus remarquable contraste …

3 – Le temps suspendu.

Le vote eut lieu en l’absence d’observateurs et avec l’arrestation et des brutalités contre tout journaliste indépendant. Il était difficile de dire quel serait le résultat réel mais le nombre de participants aux meetings des 3 femmes, de personnes ayant annoncé leur vote sur le net, rendait invraisemblable le résultat qui fut annoncé. La vindicte populaire qui a suivi rend tout simplement vraisemblable qu’il est l’inverse de la réalité. Carrément.

Ce résultat était donc, arrondissons, 80% pour le Chef et 10% concédés à la faible femme. Avant la fermeture du scrutin, les tanks se sont déployés dans les rues de Minsk. Internet est coupé. Dans la soirée et la nuit, dans tout le pays, les manifestations ont soudain déferlé. Svetlana Tikhanovskaia s’est déclarée élue, puis a fui en Lituanie en déclarant, visiblement apeurée pour ses proches, qu’elle suppliait les gens de ne pas manifester. Quelques jours plus tard, le gouvernement lituanien a tenté de dessiner l’idée d’un « gouvernement de transition » autour d’elle, qui semble mal engagée : elle a assumé son rôle non de leader, mais de symbole, saluons-la … d’autant qu’elle a gagné l’élection, il n’y a guère de doute !

La répression s’abat le soir du 9 août et le lendemain. Les Omon, police spéciale du régime, arrêtent au hasard, 2000 dès le 10 août, bientôt 10.000. Premier mort officiel. Les manifestations semblent se disperser, voire s’arrêter. On ne peut pas manifester en Bélarus, dit-on. On klaxonne, on lance un slogan d’un balcon, et même cela est dangereux. Comme dans les « pays arabes » et, en général, les dictatures. L’UE à ce stade n’a rien dit. Les commentateurs autorisés annoncent que tout va rentrer dans l’ordre. Les dimanches de l’histoire, ça va bien, on a déjà donné. Les femmes ont eu leur moment. On va maintenant rentrer à la maison, dehors, c’est risqué. C’est triste, certes, mais il faut être réalistes : Loukashenka est adapté à ce peuple, qui a besoin d’un chef. Ici, c’est encore un peu le socialisme, l’État veille sur vous mais c’est sécurisant. Les bélarusses ne veulent pas sauter dans les eaux glacées du calcul égoïste, ils tiennent à leurs entreprises d’État. Une fois que les blogueurs ont blogué, que les femmes ont pleuré, que quelques jeunes se sont fait corriger, méchamment c’est vrai, mais jeunesse se passe, ça va se tasser. Cela s’est toujours tassé, et puis on ne voit pas qui, en dehors des entrepreneurs indépendants, des blogueurs, des femmes apeurées et des jeunes tabassés, pourrait faire quoi que ce soit de plus. On ne voit vraiment pas. Cela n’existe pas.

Nota : à ce stade, aucun site ou blog pro-Poutine, « communiste », brun ou « rouge »-brun, n’a rien dit de la Bélarus, et les cohortes d’idiots utiles ne se sont pas déchaînés sur les réseaux sociaux. La Bélarus ? D’abord ça s’appelle Biélorussie, et on ne connaît pas. Rien à voir, rien à dire (et puis c’est bizarre des mercenaires russes arrêtés …).

4 – Et la classe surgit …

Qui a lancé un appel à la grève générale politique dans la journée du lundi 10 août ? Le saura-t-on un jour ?

La rumeur se propage. Dans l’après-midi du lundi et puis surtout les mardi et mercredi, soudain, ils font irruption. Qui ? Les ouvriers !

Mercredi 12 août, des nouvelles arrivent aux militants qui veulent bien les chercher – en France, pas beaucoup ! L’usine « Azot » de Grodno, industrie chimique, se met en grève. Émeutes et incendies la nuit à Bobruisk. Affrontements violents entre Omon et jeunes à Brest-Litovsk. Mais revenons à cette trame : les grèves, qui fournissent la colonne vertébrale, l’arrière-plan comme la tête d’affiche, de ce qui se passe dorénavant. Dans la matinée ça se précise : aciérie à Zhlobin, institut des poudres à Minsk – l’industrie militaire fournissant la Russie va être massivement affectée -, usine électrique Kozlov de Minsk, usine de margarine de Minsk, employés de Minskmetroproject, marché de Paudniovy à Hrodna, plusieurs magasins de Hrodna Azot, employés de Belenerhatsekhpraekt, MTZ, le 4ème parc de trolleybus et d’autres entreprises et institutions.

Fin de matinée, décisif, la plus grande usine emblématique, BelAz (automobiles) (et on a les images, ce n’est pas de la « propagande occidentale » !). Le directeur et le maire viennent parlementer cependant qu’une dépêche prétend qu’il n’y a pas de grève. Dans un échange poli mais ferme, les travailleurs listent leurs premières exigences : l’expulsion des Omon est la première (un peu comme à Minneapolis !) et ils empêchent l’envoi de bus aux Omon. Par milliers, en bleu et en casques, ils sortent en scandant : Ідзі прэч!, ce qui se prononce à peu près «youdzi prétch» en mettant l’accent sur « you », et veut dire : va-t’en ! Dégage! Ceux de la seconde grande usine emblématique, les tracteurs, ne vont pas tarder à arriver.

On ne saurait les décompter ici : le site Charter 97 donne de bonnes indications. Le bâtiment, les entreprises de toutes tailles, sont gagnés. Jeudi matin, 26 grosses usines sont en grève et de fait occupées, entraînant tout le pays : Usine métallurgique biélorusse, Usine automobile biélorusse, BelNPP, usine électrotechnique de Minsk dite Kozlov (haut lieu de la grève de 1991), usine automobile de Minsk, Minsk Margarine Factory , usine de tracteurs de Minsk, usine de moteurs de Minsk, usine de tracteurs à roues de Minsk, Minsk usine « Intégrale », Réseaux câblés Minsk, sucrerie de Zhabinka, Minsk Metro, 4ème flotte de trolleybus à Minsk, TPP-4 à Minsk, Belgosfilarmoniya, Belenergotekhproekt, Belmedpreparaty, Keramin, Grodno Azot, Grodnozhilstroy, Khimvolokno, Belcard, Terrazite, Naftan, Polymir.

La grève industrielle structure le mouvement général de la société : infirmières et médecins qui apportent leur soutien public, élèves des écoles qui rendent symboliquement leurs diplômes et les affichent sur les portes des établissements, pour protester contre le trucage des votes (ce sont aussi des bureaux de vote ), etc.

En trois jours, c’est la grève générale. A l’initiative des salariés, affrontant ou au moins contraignant les patrons, partout. A Grodno, dans une usine métallurgique, un cadre demande « qui a voté Tikhanovskaia ici ? » et tous les ouvriers lèvent le bras. A Brest-Litovsk, les ouvriers manifestent en scandant « dégage !» dans les usines, formant des équipes d’une usine à l’autre pour en faire autant partout. Transports paralysés, banques fermées. Les habitants de Zhodino (banlieue industrielle de Minsk) se rendent dans l’usine BelAz puis forment une chaîne de protection autour pendant que les automobilistes klaxonnent en soutien.

Dans ce mouvement, la question de l’organisation indépendante des salariés est vite posée. A l’usine Belenergosetproekt un collectif élu par les travailleurs pour rencontrer la direction adresse des revendications, à la fois démocratiques (élections libres) et concernant l’organisation du travail au Syndicat officiel en annonçant que toute l’usine le quittera faute de réponse dans les 24 heures (nous ignorons la suite immédiate). Selon la confédération des syndicats russes indépendants RKT (deux millions de syndiqués), le président du Congrès bélarussien des syndicats démocratiques, Nikolai Zimine, a été arrêté, condamné à « 25 jours » et gravement battu, et avec lui le délégué du syndicat à Belshina, Sergei Gurlo, et le délégué des mineurs Maksim Sereda. Le Congrès des syndicats démocratiques a publié une déclaration, modérée dans la forme, exigeant l’arrêt de la répression, saluant « l’activité politique croissante des travailleurs », et affirmant que, connaissant bien l’état d’esprit des travailleurs, ils n’ont aucun doute sur le résultat réel des élections : Loukashenka a été balayé.

Du lundi 10 au vendredi 14, le mouvement est ascendant, en intensité comme en extension. Il aboutit à la grande manifestation de Minsk vendredi soir et la nuit. Rappelons que les manifestations s’étaient repliées, émiettées ou stoppées après la répression initiale. Vendredi soir, les ouvriers de l’usine géante de tracteurs forment un service d’ordre protégeant les premiers rangs, parmi lesquels des jeunes filles, principalement, viennent donner l’accolade aux Omon bardés d’acier qui sont rangés devant le siège du gouvernement, assiégé par la foule. Image magnifique : c’est la classe ouvrière dressée qui protège les jeunes filles exprimant le mouvement commun, démocratique, de toute la nation, et c’est par l’action de classe spécifique – la grève, la grève générale, le rassemblement au grand jour de tous les exploités et opprimés – qu’elle permet à la jeunesse et aux femmes de remonter en force au combat, étayé sur la puissance de la grève générale. C’est ainsi que tout a rebondi.

Le même soir, le ministère de l’Intérieur fait libérer environ 2000 des quelques 7000 personnes arrêtées les jours précédents et adresse même des « excuses » aux passants « innocents » arrêtés « par erreur ». Parmi les libérés, Nikolai Zimine, dans un état grave. Les Omon devaient intimider, par une méthode rodée au Chili de Pinochet et dans la Turquie des années 1970 : quelques jours au trou, dans un bain de sang, et on contraint à promettre de ne pas recommencer. Mais les femmes, là encore, avaient commencé à se rassembler autour des lieux de détention. Et les personnes libérées ne masquent pas ce qu’elles ont subi. Elles exhibent leurs plaies, et la colère monte. C’est aussi une leçon, entre autres, de la Syrie : le viol, l’humiliation et la torture, ne doivent pas être choses tues, elles doivent être criées, et criées tout de suite, retournant l’image de la terreur contre l’État terroriste, que cette publicité-là peut tuer.

C’est alors que Loukashenka « libère » 32 des 33 (il garde le bélarusse) mercenaires de Wagner, les rendant à Poutine qui a, sobrement et après Xi Jinping, reconnu son élection. C’est clairement là l’amorce d’un mouvement vers Poutine : « s’il te plaît, Vlad, j’ai besoin de toi … ».

5 – Ce « morceau d’union soviétique » est le pays des CDD !

Au stade atteint vendredi soir, on peut repérer des signes très importants d’approfondissement de la grève. Un document précieux est parvenu sur les réseaux sociaux en France, via Jean-Charles Lallemand et Carine Clément : la vidéo de l’AG des personnels de l’usine MZKT de Minsk (chassis). Nous nous permettons d’ « emprunter » ce commentaire de J.C Lallemand résumant cette AG :

« … c’est politique, sociologique… et quasi-anthropologique !… C’est la vidéo de l’AG des ouvriers de l’usine MZKT de Minsk (industrie mécanique de châssis 8×8) du 14 août exigeant de leur directeur tout penaud dans son costume qu’il soutienne leurs revendications contre Loukachenko… Voir tout le processus des prises de paroles des travailleurs qui se succèdent, sur le lieu de travail où la parole est jusqu’à maintenant interdite… et ils déroulent tout… c’est quasiment un grand « coming out » collectif sur leur opposition politique à Loukachenko, sur leur participation aux manifestations, sur la dénonciation des violences du régime, sur le fait que toutes les familles sont impactées par les violences du régime mais le taisaient et ne le tairont plus, sur la dénonciation des fraudes électorales, sur le rôle des femmes dans la mobilisation, sur la dénonciation des licenciements politiques des ouvriers de l’usine, sur le manque de démocratie sociale dans l’entreprise… et sur la volonté d’un ouvrier de s’exprimer publiquement à ses collègues en biélorusse et non en russe, parce que « on est quand même en Biélorussie »… Il y a même la journaliste officielle qui suit l’AG qui prend aussi le micro devant tout le monde pour dire qu’elle en a marre de devoir produire des informations tronquées ou sinon de se faire licencier de la rédaction de son media…»

Suite à quoi une question posée dans cette AG se retrouve comme revendication des mineurs de Salihorsk dans un préavis de grève illimitée à partir du lundi 17 août : la fin des CDD d’un an généralisés. Car Loukashenka a systématisé les embauches en CDD de moins de un an !

La question semble s’être retrouvée à l’ « AG populaire » de Grodno, ville entièrement en grève sur la place de laquelle s’est tenue une « AG des AG » qui a ajouté aux revendications politiques communes (départ du Chef, élections libres, libération des emprisonnés) la pleine reconnaissance du droit de grève.

6 – La longue marche des ouvriers et du salariat.

Dans le processus, classique et déjà exposé par Rosa Luxemburg en 1906 dans Grèves de masse, parti et syndicats, de la grève générale qui, n’en déplaise aux anarchistes, est toujours politique et pose la question du pouvoir, est alimentée par elle, ou les deux à la fois -c’est explicite en Bélarus-, processus par lequel les travailleurs saisissent l’occasion de leur rassemblement libre au grand jour pour tout aborder, la grève permettant l’AG, et les AG d’AG (des soviets au sens ancien de ce mot …), nous voyons donc émerger aussi les revendications économiques, qui sont très politiques. Celle de la suppression du système des CDD l’est fortement.

Le « socialisme de marché » de Loukashenka repose sur lui. Le contrat de tous les salariés, de l’État comme des patrons privés, est renouvelé et donc mis en cause chaque année. Ceci remonte de fait aux années 1990 : la victoire électorale (à l’époque, réelle) de Loukashenka en 1994, obtenue par le rejet à la fois des anciens opposants libéraux et privatiseurs et une campagne anticorruption, a été suivie de défaites ouvrières, avec la répression très violente de la grève du métro en 1995, qui fut à Loukashenka ce que la défaite des contrôleurs aériens fut à Reagan en 1981. Ainsi, le recul social déguisé en « préservation du socialisme » à l’époque, a préparé les attaques anti-ouvrières de Poutine en Russie (nouveau code du travail au début de la décennie 2000, marchandisation de tous les droits sociaux à la fin de la même décennie).

Mais le système des CDD obligatoires n’a été systématisé et constitutionnalisé qu’en 2017. Il se combine à deux autres dispositifs : la répression du « parasitisme social » consistant en amendes lourdes pour quiconque ne « travaille » pas 6 mois d’affilé, et la « protection sociale » des étudiants qui sont affectés d’autorité, avec des sous-salaires, dans des services publics ou des entreprises privées dans les deux années qui suivent l’obtention de leur diplôme.

Ce triptyque, dont le MEDEF peut rêver : CDD pour tout le monde, mise à l’amende des chômeurs au lieu d’assurance chômage, travail quasi gratuit pour les jeunes, c’est le « socialisme de marché », c’est la fameuse « protection sociale renforcée » dont bénéficierait la Bélarus !

Ce système, dans sa forme achevée actuelle, est ciblé par les travailleurs et appelé à tomber avec Loukashenka. Cette forme achevée est récente, bien que ses racines remontent à 1994-1995 : elle correspond, en Bélarus, à la crise économique mondiale ouverte depuis 2008, et au recul de l’économie russe depuis 2013-2014, et de l’alliance économique « eurasienne » à laquelle appartient Minsk.

Selon les sources, les salariés sont de 50% à 80% dans le secteur public. Celui-ci fonctionne selon les critères capitalistes (rentabilité, etc.) et la fluctuation de ce chiffre peut s’expliquer par le fait que beaucoup d’entreprises sont mi-publiques, mi-privées, les services de l’État affectant des jeunes dans des entreprises privées, et le système des CDD obligatoires les concernant aussi, à la satisfaction de leurs patrons, qui ne sont nullement à l’initiative des grèves bien entendu !

Ajoutons que la monnaie la plus utilisée en Bélarus est le dollar ; que l’amortissement de la dette « publique », payé en dollars aux banques chinoises et russes principalement, représente 65% du PIB ; que le rouble bélarusse (moins utilisé au total que le dollar) est indexé sur un panier formé du rouble russe, du dollar et de l’euro ; que les entreprises publiques hors agriculture représentent 31% du PIB et 20% des emplois ; que les secteurs « dynamiques », dans l’industrie, travaillent pour l’armée russe, et dans l’agriculture, exportent engrais et produits laitiers vers l’Europe (source : Coface). Il s’agit très clairement d’une économie capitaliste dépendante.

Nikolaï Zimine, le syndicaliste libre récemment arrêté et gravement passé à tabac, milite pour le syndicalisme indépendant depuis les grandes grèves de 1991.

L’ensemble de ces réalités permettent de jauger à leur juste mesure les cris d’orfraie sur les privatisations qui menaceraient en cas de chute du Chef, soi-disant protecteur par rapport à la « finance cosmopolite » et aux « élites mondialisées » …

7 – La question nationale.

La grève générale n’est nullement contradictoire à la dimension nationale et démocratique du mouvement présent, bien au contraire. C’est bien à l’affirmation d’une nation que nous assistons. Et elle a des racines : c’est une erreur que de considérer que l’existence d’une République Soviétique de Biélorussie dans l’ex-URSS ne correspondait pas, comme pour l’Ukraine, à une nation réellement vécue comme telle. Celle-ci est issue de l’ancienne monarchie fédérale polono-lituanienne, et le terme « Bélarus » renvoie à cette origine et, avant elle, à la vieille Rus’ dont Russie, Ukraine et Bélarus proviennent sans plus de prééminence pour l’une ou l’autre que, par exemple, la France et l’Allemagne envers leur vieille provenance carolingienne. Alors que le terme « Biélorussie » en usage en URSS peut renvoyer à l’idée d’un cousinage subalterne par rapport à la Russie.

La Bélarus/Biélorussie a été particulièrement marquée par la terreur stalinienne, qui a laissé des charniers comme celui de Kouropaty, et par la seconde guerre mondiale, qui en a fait une « terre de sang » selon l’expression saisissante de l’historien polonais Tymothie Snyder, qu’illustrent les terribles nouvelles de Svetlana Alexeievitch. Il est donc faux, voire injuste, de croire que cette nation serait plus « tiède » que les Russes d’un côté, et les Ukrainiens de l’autre. Elle aspire à sa souveraineté démocratique, ce qui va avec une libre association avec toutes les nations voisines actuellement toutes polarisées par la situation bélarussienne : Pologne, Lituanie, Ukraine, et bien entendu Russie.

Le soir du vote truqué, le Chef moustachu a averti : « Il n’y aura pas de Maïdan chez moi ». Il a été servi : si les évènements actuels n’ont pas, ou pas encore, le niveau de durée et de violence du Maïdan de K’yiv, ils en tirent les leçons et le dépassent sur deux plans, liés entre eux. D’abord, la grève générale, l’intervention de la classe ouvrière comme force structurante. Et, avec cela, la généralisation du mouvement à la totalité du territoire : ici point de secteur déshérité et clientélisé qui pourrait fournir au Chef et à ses affidés une base de repli pour saboter et contre-attaquer.

8 – Un maillon clef.

Nous avons donc la plus grande grève industrielle d’Europe depuis les années 1980. Cette crise révolutionnaire intervient dans le monde en crise globale de la pandémie et des insurrections en chaîne commencées fin 2019, lesquelles concernent maintenant les États-Unis. Dans son secteur géographique, elle va rebattre les cartes pour tous les pays voisins, entrant déjà en résonance avec les grèves récentes des mineurs du Donbass contre la mafia oligarchique au pouvoir, et avec le développement des combats sociaux et démocratiques en Russie et en Ukraine.

Certains commentateurs envisagent que Poutine, ce chef policier qu’ils prennent (que ce soit pour l’admirer ou pour le détester) pour le plus grand des « joueurs de Go », est à la manœuvre, et qu’il pourrait gérer la sortie du Chef en préservant, voire en renforçant, sa tutelle (on peut invoquer ici l’exemple de l’Arménie ; toutefois, c’est encore la question nationale qui, avec l’enjeu du Karabagh et la pression de l’Azerbaïdjan, sert à enchaîner l’Arménie ; il n’y a pas d’équivalent dans l’homogène Bélarus).

Cette hypothèse ne tient pas compte de deux facteurs. L’un est la situation difficile de l’impérialisme russe, totalement surdimensionné : l’affaiblissement de l’impérialisme américain lui a ouvert un champ qu’il lui est très coûteux d’occuper, de Damas à la Libye en passant par l’Iran, et qui attise de plus en plus ses propres contradictions internes. D’autre part, elle « oublie » que si maintenant Loukashenka est renversé, ce sera par la grève générale, de façon révolutionnaire, quels que soient les dispositifs de « transition » que peuvent imaginer soit Poutine, soit l’UE, soit les deux ensemble.

Poutine est donc poussé à soutenir Loukashenka qui, de cette façon, va essayer de le « tenir », comme déjà un certain Bachar el Assad. Or, à l’heure où sont écrites ces lignes (dimanche 16, 19h) des centaines de milliers de manifestants tiennent Minsk !

La vraie responsabilité est celle des militants ouvriers. Ce sera le sujet de notre tout prochain article, beaucoup plus court : le devoir d’internationalisme et la ligne de clivage que dessine la révolution bélarussienne.

16-08-2020.

 

Bélarus (2ème partie), derniers développements et prises de position.

 

Dimanche 16 août, manifestations de masse : 300.000 à Minsk, un à deux millions dans le pays (10 millions d’habitants). Loukashenka a réuni, dans une triste ambiance, ses partisans pour son propre meeting public : environ 8000 participants, flics, fonctionnaires contraints, clients.

Dans la soirée, des citoyens russes ont signalé des mouvements importants de camions militaires banalisés, sans immatriculations, vers la frontière dans les régions de Smolensk et de Pskov, puis Vitebsk côté Bélarus. On pense bien entendu aux interventions « hybrides » en Géorgie, Crimée, Donbass. Le point de vue exprimé par pas mal de bélarusses est que Poutine n’osera pas, en tout cas pas tout de suite, une intervention directe, mais que, d’ores et déjà, Omon (police d’État) et armée sont infiltrés par des « amis » du grand frère. Leur rôle premier : les encadrer pour éviter les défections, qui ont commencé. Il s’agit de préserver la police politique. Celle-ci est déjà dans un rapport de confrontation physique avec la population, similaire à des pays comme la Syrie ou l’Algérie : celles et ceux qui sont passés ces jours-ci dans leurs mains exhibent les marques des coups, viols et tortures subies.

L’UE, constatant que Loukashenka est vraiment mal en point, a annoncé des sanctions ciblées sur tel ou tel haut personnage de l’État. Macron, qui joue en même temps les va-t’en-guerre contre Erdogan en Libye et en Méditerranée, ce qui, indépendamment du caractère antidémocratique de la présidence Erdogan, fait le jeu de Poutine, a pondu un tweet : « L’Union européenne doit continuer de se mobiliser aux côtés des centaines de milliers de Biélorusses qui manifestent pacifiquement pour le respect de leurs droits, de leur liberté et de leur souveraineté ». Macron tente de faire croire que l’UE s’est mobilisée « aux côtés » du peuple bélarussien …

Jusqu’à ce que Loukashenka libère les 32 nervis de Wagner et les rende à Poutine (alors que l’Ukraine en demandait 28 pour comparution), et que Poutine lui apporte son plein soutien, la blogosphère et les cohortes d’énervés de réseaux sociaux obsédés par les « nazis ukrainiens » ou le soutien au tortionnaire Bachar el Assad, ne disaient rien. Instantanément, ils ont été activés à partir de la soirée du 14 août : « Tentative de coup d’État impérialiste à Minsk », titre le site Initiative communiste, « Guaido, président du Bélarus », titre le site nazi Égalité et réconciliation, « Biélorussie : le piège d’un autre Maïdan » titre le site brun-« rouge », c’est-à-dire brun, Le Grand soir, etc. Ainsi grogne l’axe contre-révolutionnaire et anti-ouvrier pan-FSB …

On notera que J.L. Mélenchon a, à son tour, mais après Macron, pondu un tweet : « En Biélorussie encore, le peuple dégagiste est la clef de l’histoire contre les pouvoirs abusifs et corrompus. La révolution citoyenne continue son coup de balais mondial. L’UE gesticule face à l’Est mais se tait sur le Sud. » Le Chef de la FI ne veut toujours pas reparler de révolution sociale, de révolution prolétarienne, mais il est obligé d’écrire que le peuple bélarusse (qu’il appelle toujours «biélorusse», passons) a raison, en taisant toutefois les principales « gesticulations » contre-révolutionnaires dont il est la cible : celles de Poutine.

Lundi 17 août, les manifestations de masse ont repris, la grève continue et s’approfondit, et Loukashenka a tenté de se rendre dans l’usine MZKT d’où il a dû s’enfuir en hélicoptère sous les cris de colère de la classe ouvrière.

Tant Poutine que les puissances européennes – et sans doute aussi Washington – sont en pleines tractations sur deux questions : faut-il exfiltrer Loukashenka et si oui, comment s’y prendre politiquement (techniquement, il y a des hélicoptères pour ça, Macron lui aussi le sait qui l’avait envisagé en décembre 2018) pour désamorcer le mouvement populaire ?

En attendant, c’est bien notre vieille amie, la Révolution, qui frappe en Europe. Ceci met les militants ouvriers devant des choix.

Premièrement, il n’est plus pardonnable de soutenir les dictatures au motif de prétendus acquis anti-impérialistes à préserver. Un ouvrier communiste pouvait encore être abusé en 56 (Hongrie) ou en 68 (Tchécoslovaquie). Les secteurs politiques qui combattent les ouvriers bélarusses aujourd’hui sont en roue libre vers la convergence avec la pire réaction brune. La Bélarus, comme le Xinjiang, est en train de tracer une ligne de sang, qui est une ligne de classe.

Deuxièmement, le combat pour le soutien syndical et ouvrier au peuple bélarusse s’impose. En Russie, la solidarité de la centrale indépendant KTR est une donnée très importante de toute la situation. En Ukraine, le mouvement prolétarien bélarusse peut donner un regain et un espoir au mouvement ouvrier local. Dans le Donbass occupé, la résistance ouvrière sera elle aussi boostée.

A l’échelle internationale, il y a bien entendu carence -ce n’est pas nouveau, mais des moments comme aujourd’hui donnent l’occasion et le devoir de mener le combat pour y remédier.

La confédération CGT apporte son soutien à la classe ouvrière bélarussienne contre le régime.

En France, jusqu’à hier, les prises de positions syndicales soutenant le combat des ouvriers bélarussiens, se limitaient à l’Union Syndicale Solidaires, aux syndicats de journalistes SNJ, CGT et CFDT, à la section départementale de la FSU de l’Allier. Ce lundi 17 août, fait très important,la confédération CGT a publié ce communiqué :

[ Document ]

Arrêt des violences et libération de tous les syndicalistes au Bélarus.

La CGT exige, à l’instar des organisations syndicales de Biélorussie, l’arrêt des violences et la libération immédiate de tous les syndicalistes encore détenus, notamment de nos camarades affiliés au BKDP.

Que ce soit au Bélarus, en France ou dans tout autre pays, la CGT s’oppose à la répression des manifestations, aux violences policières, aux arrestations arbitraires et à la criminalisation des activités syndicales.

Depuis une semaine, le Bélarus connaît des mobilisations de masses au sein desquelles les syndicats du pays prennent une part très active.

Le mouvement prend son origine dans le refus par la population des résultats des élections présidentielles du 9 août. Organisée à la va-vite en plein cœur de l’été, dans des conditions privant l’opposition d’un accès à une campagne juste et démocratique (plusieurs candidats ayant été empêchés de se présenter), cette mascarade électorale a révolté un peuple bélarusse épuisé par les 26 années de pouvoir autoritaire d’Alexandre Loukachenko.

En réaction à la colère qui se levait, cet autocrate, usé par le pouvoir et par son double jeu entre Union européenne et fédération de Russie, n’a rien trouvé de mieux que de faire usage de la violence contre son peuple.

Ce week-end, un nouveau cap dans la mobilisation a été franchi avec des manifestations gigantesques faisant suite aux débrayages de la semaine dernière, dans de très nombreux secteurs économiques ainsi que sur l’ensemble du territoire.

La grève s’étend désormais et la répression dont plusieurs dirigeants syndicaux sont victimes ne fait que renforcer la détermination des Biélorusses.

Montreuil, le 17 août 2020

[Fin document ]

Source : https://www.cgt.fr/comm-de-presse/arret-des-violences-et-liberation-immediate-de-tous-les-syndicalistes-au-belarus

Cette prise de position d’une organisation centrale dans la lutte des classes en France et qui, au niveau international, fut la principale centrale à avoir autrefois apporté son soutien aux régimes staliniens, revêt une importance particulière. Elle illustre la force d’exemple de l’action de la classe ouvrière bélarussienne. Elle survient alors que ni la CGT-FO d’un côté – qui pourtant, autrefois, s’était, elle, prononcée en défense des syndicats libres en Europe de l’Est et en URSS !- ni la CFDT, d’autre part, n’ont à ce jour et à cette heure pris position. Et elle exprime un soutien spécifique au Congrès bélarussien des syndicats démocratiques (BKDP), organisation certes petite, mais historiquement issue, comme la plus puissante RKT russe, des luttes ouvrières et démocratiques des années 1987-1994, élément essentiel de continuité ouvrière.

Il faut le dire : toute levée de bouclier contre cette prise de position de la CGT de la part des secteurs de la CGT qui croient voir dans la FSM (les restes de la Fédération Syndicale Mondiale de Moscou, aujourd’hui domiciliée à Athènes après avoir longtemps séjourné chez Bachar El Assad) une organisation de lutte de classe, serait contre-productive et constituerait, pour certains camarades « lutte de classe » et combatifs, une manière de se tirer une balle dans le pied.

On ne peut pas, en effet, combattre l’intégration du syndicalisme à l’État, au patronat et au « dialogue social », en soutenant des dictatures capitalistes anti-ouvrières et en se rangeant, soit par le silence, soit activement, du côté de la répression contre les ouvriers grévistes. On ne combat pas le « dialogue social » en France en défendant le « dialogue social » en Bélarus. Le régime bélarussien, comme le régime chinois, par exemple, reposent sur la négation de la lutte des classes et l’intégration du syndicalisme, sans droit de grève ni organisation indépendante des travailleurs. De plus, le mouvement social bélarussien comporte une forte affirmation de souveraineté et d’indépendance nationale qui devrait séduire tout militant sachant voir et entendre sans œillères, qui soutient par exemple Cuba contre l’ingérence impérialiste pour les mêmes raisons. Le socialisme comme le syndicalisme, ce sont les travailleurs : on est avec ou on est contre la classe ouvrière, on doit donc être avec les ouvriers bélarussiens, leurs syndicats indépendants, leurs AG de masse et leurs AG d’AG comme à Grodno.

Partout dans le monde depuis au moins deux ans, les peuples se dressent pour leurs droits, leur liberté et leur vie ! Alors prenons cette fois, de manière organisée, la population laborieuse du Belarus sous notre protection internationale à toutes et à tous, dans tous les pays avec nos syndicats, nos associations démocratiques, nos organisations de toutes sortes, nos partis ! Refaisons vivre l’internationalisme, dressons de nouveau le bouclier de classe :

Bas les pattes devant nos frères et sœurs du Belarus !

 

APLS appelle à s’organiser, se coordonner pour cela au niveau national et international, et en fait un thème central de la réunion-débat publique du 13 septembre prochain.

Le 17-08-2020.

 

 

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