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Billet de blog 20 févr. 2015

Mais où en est l’oncle Sam ?

Vincent Présumey
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Mais où en est l’oncle Sam ?

« Admettons », me dit mon ami français de gauche, très à gauche, « que la démonstration de ton article précédent tienne la route, que Hollande et Merkel ne soient pas les bellicistes à la botte de Washington qu’on présente parfois, bien que membres de l’OTAN : je veux bien croire et comprendre que telle et telle puissance impérialiste a des intérêts différents. Mais ceci ne fait que déplacer le problème, parce que de toute façon l’impérialisme n°1, le seul, le vrai, en tout cas le premier et de loin, c’est l’Amérique et là, quand même, on ne me fera pas croire que ce n’est pas la CIA qui a monté le coup de Kiev, mis une junte au pouvoir avec des nazis dedans, et qui cherche des noises aux gens du Donbass et à la Russie. Chacun sait, en effet, que derrière tous les mauvais coup il y a la CIA, ou le FBI ou la NSA, Washington quoi. Ils ont liquidé Mossadegh et Allende, bombardé le Vietnam, posé des bombes en Italie, bombardé et affamé l’Irak, etc., etc., ils sont capables de tout, et puis ils sont les plus dangereux, avec leurs bases militaires partout dans le monde, sans compter les sous-marins, avec leur force de frappe atomique, leurs drones et le reste, donc il faut bien que la Russie résiste même si les Ukrainiens en font les frais, car on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. »

Mossadegh, Allende, le Vietnam, plus récemment les tentatives ratées de putsch au Venezuela et celle, réussie, au Honduras, et bien d’autres choses encore, bien sûr tout cela nous fait un sacré palmarès pour l’impérialisme nord-américain, assurément. Rappelons toutefois le proverbe : « on ne prête qu’aux riches » !

Qu’ils soient potentiellement les plus dangereux pour avoir la plus grande puissance de destruction, assurément. Toutefois, curieux raisonnement que celui qui accorde un bonus aux impérialismes moins puissants au plan mondial parce que ceci les rendrait soi-disant moins dangereux. Réfléchissons à ce qu’aurait donné un tel raisonnement en 1914, ou en 1940 …

Bref rien ne saurait nous dispenser de l’analyse concrète de la réalité concrète, même et surtout s’agissant de l’Impérialisme, le Grand, le Vrai, l’Américain !!!

Perspective historique.

Pour faire vite et ample, nous nous référerons aux catégories forgées par le marxiste braudélien Giovanni Arrighi : malgré, voire à cause, du peu de cas qu’il fait des rapports sociaux de production eux-mêmes, lié aux illusions qu’il avait sur la Chine capitaliste, G. Arrighi a forgé des catégories pertinentes à propos des cycles long d’accumulation du capital, liés à l’hégémonie de puissances successives (voir G. Arrighi, Adam Smith à Pékin). L’idée est que le capitalisme passe par des cycles systémiques d’accumulation de richesse et de pouvoir, centrés sur des pôles de plus en plus grands, cela depuis des siècles : Gènes, la Hollande, l’Angleterre, les Etats-Unis. Ces cycles passent par des phases d’accumulation absolue et de centralisation relative de la richesse matérielle marchande, ascendantes et créatrices, suivies de phases d’accumulation financière et prédatrice, descendantes et destructrices, et débouchent sur des « crises de transition hégémonique » où s’effectue le passage d’un centre à un autre.

Les années 1914-1945 du XX° siècle comporteraient la crise de transition hégémonique aboutissant au centrage mondial de l’accumulation du capital et du pouvoir sur les Etats-Unis, les « Trente Glorieuses » correspondant à la phase ascendante du cycle, les années 1968-1973 à une « crise capitale d’hégémonie » avec le passage à la phase descendante, depuis les années 1970 et peinant à déboucher sur un nouveau cycle, phase dominée par l’accumulation financière et prédatrice, où la puissance hégémonique devient débitrice du reste du monde. Dans cette perspective, le triomphe nord-américain apparent correspondant à la « fin du communisme » dans les années 1990 était illusoire : c’était une « belle époque » (expression d’Arrighi faisant référence au long déclin britannique dans les décennies précédant la Grande guerre), masquant les contradictions montantes, qui éclatent violemment dans les années 2000.

Alors commence la grande tentative de fuite en avant pour maintenir la domination états-unienne, suite à la crise institutionnelle et nationale ouverte par l’élection présidentielle de 2000 et aux attentats du 11 septembre 2001 : « guerre sans fin contre le terrorisme » et « initiative pour un nouveau siècle américain », avec notamment les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan. Dans son dernier livre qui date de 2007, G. Arrighi est sans appel : cette fuite en avant est un échec complet qui a au final accéléré ce que l’on appelle « le déclin de l’empire américain », au profit surtout du capitalisme chinois en lequel il voit le prochain hégémon, naturellement. Sauf que jamais aucun hégémon n’avait concentré une puissance militaire comparable à celle des Etats-Unis : les néo-conservateurs avaient donc choisi de s’en servir pour conjurer le sort, ceci aggravant toutes les contradictions de leur pays. Il n’y aura pas de passage linéaire ni de succession claire allant de la fuite en avant au déclin, mais plutôt une combinaison des deux, avec Barack Obama, symbole d’un renouveau total qui s’englue très vite dans l’incapacité simultanée tant à rompre qu’à continuer.

Bush junior et l’encerclement de la Russie.

Toute une série d’initiatives menaçantes envers la Chine et la Russie appartiennent à cette phase de fuite en avant dont le nom restera attaché à celui du président G.W. Bush junior. Chine et Russie ont donné leur accord pour l’Afghanistan et même pour les bases militaires en Asie centrale (Manas, en Kirghizie, fermée le 3 juin 2014), mais ne pouvaient déjà que s’inquiéter, à plus forte raison avec l’occupation de l’Irak effectuée contre l’avis de l’ONU, et avec l’élargissement de l’OTAN. Le tournant est complètement pris avec l’annonce unilatérale, en 2007, par l’administration Bush, de discussions avec la Pologne sur la mise en place d’intercepteurs de missiles, et avec la République tchèque sur celle d’un radar de poursuite, le tout censé viser une éventuelle attaque iranienne, argument risible qui a effectivement beaucoup fait rire (jaune) Vladimir Poutine. Jusque là, même le NMD (National Missile Defense), reprise de l’Initiative de Défense Stratégique de Reagan datant des années 1980, décidé par le Congrès US en 1999 et mis en œuvre par G.W. Bush après le 11 septembre, n’était pas totalement contradictoire à la réduction des armements stratégiques et pouvait théoriquement se concilier avec une coopération poursuivie entre EU et Russie, du propre point de vue de Poutine (voir Paul Marie de la Gorce dans le Monde Diplomatique de septembre 2000).

On passe alors de l’alliance contre l’islamisme, le « nous irons buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes » de Poutine répondant confraternellement à la « guerre sans fin contre le terrorisme » des néocons, au raidissement nord-américain devant le constat que la Russie capitaliste n’est pas devenue un pays dominé qui coopère, mais un nouvel impérialisme qui réclame sa part alors que les places sont prises, et qu’elles sont chères. Le projet de l’entrée de l’Ukraine, de la Moldavie et de la Géorgie dans l’OTAN est alors formulé par l’administration Bush.

Des années Bush aux années Obama, ou l’impossible tournant.

L’année 2008 frappe les trois coups du déclin, de l’entrée dans l’impossible sortie de la fuite en avant. C’est la brève guerre de Géorgie : la Russie réagit militairement à l’encerclement dessiné sous Bush junior, premier signal d’alerte indiquant que les nouvelles contradictions entre impérialismes portent en elles la guerre. Le processus censé mener à l’entrée de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie dans l’OTAN est gelé de facto sans être absolument annulé, mais la Pologne ratifie le NMD. C’est la faillite de Lehmann Brothers et le krach financier qui suit, faisant entrer le monde dans la crise financière globale nourrie par la fuite en avant des années Bush avec les subprimes. Et c’est l’élection de Barack Obama, expression d’une formidable soif de changement du peuple américain en même temps qu’entrée dans le déni total de cette aspiration et dans une période d’incapacité tant à sortir de la fuite en avant militaro-impérialiste qu’à la continuer, une paralysie frénétique dont on ne voit pas la fin.

Lentement et péniblement, Obama essaie de solder la période Bush en Irak et en Afghanistan, ces fiascos historiques de la « grande nation » où sa destinée manifeste, après le Vietnam, est venue se fracasser : élimination de Ben Laden, l’ancien allié, dans sa base au cœur de l’appareil d’Etat pakistanais, retraits complexes et contrariés d’Irak et d’Afghanistan. Ceci tout en faisant frapper les drones au Pakistan, en Somalie, au Yémen,  en développant la coopération nucléaire avec l’Inde, en soutenant un coup d’Etat au Honduras …

Progressivement, s’opère en principe le déplacement de l’axe majeur de la stratégie mondiale US vers l’Asie-Pacifique. La tentative des années Obama de sortir de l’impasse de la fuite en avant des années Bush conduit en effet à une doctrine d’apparence globale et planétaire, qui veut considérer que l’acharnement militaire sur le Proche et le Moyen Orient, trait fondamental de l’impérialisme US depuis des décennies que Bush junior avait porté à ses pires sommets, serait désormais dépassé par une vision mondiale se voulant pacifique, une vision susceptible de prendre en compte la question environnementale, mais qui contient bien évidemment sa dimension menaçante, celle de d’encerclement de la Chine, le nouveau rival et l’associé obligé. Le discours d’Obama à Tokyo de novembre 2009, les déclarations antichinoises d’Hillary Clinton de juillet 2010, le voyage australien d’Obama de novembre 2011, la présentation théorisée faite par H. Clinton dans Foreign policy en octobre 2011, la conférence de presse d’Obama au Pentagone de janvier 2012, les crises répétitives et détentes alternées avec la Corée du Nord, la pression sur la Birmanie (Myanmar) et l’alliance vietnamienne, marquent l’affirmation de cette politique se voulant nouvelle et durable. Celle-ci, en outre, intègre et réaffirme la « révolution dans les affaires militaires » (RAM) théorisée par les pays de l’OTAN depuis la première guerre du golfe : réduction et professionnalisation des armées, priorité à la projection extérieure, sous-traitance au privé, renseignement et cyberespace. Parallèlement, lors du sommet de l’OTAN à Lisbonne en novembre 2010, auquel assiste Medvedev alors président russe, sont annoncés contradictoirement un ralentissement de la mise en place du dispositif anti-missiles en Pologne et son extension géographique avec des intercepteurs maritimes, en Méditerranée et mer Noire.

C’est donc dans le domaine militaro-stratégique que l’administration Obama a le plus formulé des objectifs généraux de changement, préservant l’hégémonie nord-américaine globale mais voulant rompre avec la fuite en avant des années Bush. Mais c’est aussi là que l’écart entre la théorie et la réalité est le plus grand et que l’impérialisme nord-américain, toujours surpuissant et donc toujours dangereux, apparaît particulièrement velléitaire, offrant presque le spectacle de l’impuissance.

Les convulsions du mastodonte.

Les évènements mondiaux des mêmes années en effet, à partir de l’ouverture des « révolutions arabes » début 2011, et très puissamment, comme nous allons le voir, les développements des années 2013 et 2014, contredisent totalement ces grandes visées géostratégiques centrées sur la Chine, le partenaire conflictuel, l’ami/ennemi. D’autant plus que ces évènements vont agir sur une nation nord-américaine profondément divisée à toutes les échelles.

Sur « la droite » le phénomène du Tea party, sur « la gauche » les grèves du Wisconsin au printemps 2011, puis le mouvement Occupy Wall Street, et en 2014 le retour frontal de la guerre civile et raciale rampante sous un « président noir », rongent le pays.

Ses couches dirigeantes sont elles-mêmes profondément divisées, et ceci pèse fortement sur la politique étrangère avec des répercussions dans l’OTAN. La ligne générale de la Maison blanche, se voulant tournée vers le « pivot Asie-Pacifique », est dénoncée comme immobilisme par une administration demeurée largement « néocons » et tentant de poursuivre sur la direction acquise depuis le 11 septembre 2011.

A quoi s’ajoute la pression de deux pays dotés chacun à sa manière d’organes militaro-policiers et de « services spéciaux » ainsi que de relais économiques, désireux de voir les Etats-Unis ne pas trop perdre leur rôle de gendarme brutal et leur tenant de plus en plus rigueur de leur apparente passivité relative en la matière : l’Arabie saoudite et Israël.

L’année 2013.

2013 et 2014 ont été des années terribles pour la politique étrangère US.

En 2013, pour contenir les révolutions tunisienne et égyptienne, l’administration US soutenait des formes d’union nationale entre les groupes militaro-rentiers qui contrôlent Etat et ressources, et les Frères musulmans. Le gouvernement Morsi en Egypte avait a priori leur bénédiction, si l’on peut dire. L’énorme mouvement populaire - les plus grandes manifestations de l’histoire –, puis le coup d’Etat militaire renversant préventivement le président Morsi de toute façon condamné, la répression sanglante contre les Frères permettant de faire rentrer la mobilisation populaire dans son lit : chacun de ces développements a pris Washington au dépourvu, altérant gravement son statut et son autorité de « gendarme régional ».

Devant cette crise de confiance, fin août 2013, Obama prit prétexte de l’emploi d’armes chimiques dans la banlieue de Damas par le dictateur sanguinaire Bachar el Assad pour annoncer qu’il allait procéder à des frappes aériennes, même à l’encontre d’un veto russo-chinois, histoire de réaffirmer son autorité. Problème : alors que la France – pour ses raisons impérialistes propres au Proche-Orient -  lui manifestait son soutien, celui de la Grande-Bretagne et du Canada faisait défaut, et le Congrès US menaçait de désavouer le président. C’est Poutine qui le sortit de l’impasse en faisant accepter par Assad une saisie de ses stocks chimiques, ne l’empêchant en rien de continuer à massacrer son peuple.

Cet exécutif nord-américain en grande difficulté, pour se remettre en selle dans la région, va alors jouer un petit coup de dés : faire aboutir les tractations secrètes engagées de longue date avec l’Iran (malgré Benjamin Netanyahou) par l’accord des 23-14 novembre 2014 sur le nucléaire iranien, qui met fin à la menace permanente, instaurée par G.W. Bush comme devant être la suite de l’attaque contre l’Irak de 2003, d’une invasion de l’Iran. L’impérialisme US en arrive donc à s’appuyer sur la bourgeoisie iranienne, son ennemie officielle virulente depuis trois décennies : le peuple syrien sait désormais qu’il n’a aucune aide extérieure à attendre … en dehors des islamistes aidés par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, qui prennent l’insurrection à revers, prochain développement incontrôlable et chaotique amené par la faillite des interventions et manœuvres impérialistes successives.

L’explosion sociale et nationale qui commence en Ukraine en novembre 2013 ne figurait certainement pas à l’agenda US. Celui-ci était pris entre le recentrage sur l’Asie-Pacifique proclamé, et les ennuis proche-orientaux auxquels les ennuis ukrainiens vont s’ajouter bientôt. Politiquement et socialement, mais aussi au point de vue budgétaire et financier, recommencer des guerres du type Irak ou Afghanistan est tenu pour suicidaire à la Maison blanche.

Réaffirmation US aux plans financier et commercial plutôt que militaire ?

Ceci ne veut pas dire que l’impérialisme nord-américain est mort et ne passe plus à l’action. Entre mai et septembre 2013, la Réserve Fédérale (Fed, Banque centrale US), en annonçant le ralentissement des rachats d’actifs (le quantitative easing ou création monétaire soutenant le capital financier à bout de bras) a provoqué une première vague de fuites de capitaux des pays dits émergents vers les Etats-Unis. A l’automne 2013 comme un an auparavant, la crise budgétaire à propos du plafond de la dette publique rebondissait. En même temps (novembre 2013-janvier 2014) la fuite des capitaux des « émergents » reprenait, Brésil, Inde, Indonésie, Russie, Argentine, en étant victimes, et le ralentissement chinois arrivant bientôt. Mais cette fois-ci le phénomène provient autant ou plus des difficultés propres aux pays concernés, qui y manifestent la crise mondiale, que de l’action de la Fed, qui voit au même moment Janet Yellen succéder à Ben Bernanke à la tête de la Banque centrale, sans que le quantitative easing ne prenne véritablement fin, car le capital financier ne peut plus s’en passer.

Les traités bilatéraux entre blocs continentaux en cours de négociation, dont le principal est le traité transatlantique (TAFTA), complètent ce tableau où la domination nord-américaine cherche à se réaffirmer, tout en y soulevant d’ailleurs des conflits internes nombreux entre les différentes couches du capital.

Ce sont sans doute ces développements qui conduisirent l’actuel et célèbre ministre des Finances grecs du gouvernement Syriza-ANEL, Yanis Varoufakis, qui avait dans son livre de 2009 Le Minotaure planétaire annoncé la chute de l’hégémonie nord-américaine et l’avènement d’un monde multimonétaire, à ajouter pour l’édition française de 2014 un chapitre constatant l’incapacité des émergents à prendre les rênes et formulant une prière pour que les Etats-Unis veuillent bien, pour la dernière fois, s’en charger …

La signification de ces processus financiers et commerciaux est au fond la suivante : l’impérialisme dominant au niveau mondial que restent les Etats-Unis parvient à bénéficier d’un siphonage partiel des capitaux excédentaires créés dans les pays dits « émergents », bien que ce processus résulte plus de l’incapacité de ces derniers à prendre le relais du dollar et du centre mondial de l’accumulation capitaliste nord-américain, que d’une véritable politique volontaire conduite depuis ce centre. Autrement dit : la crise capitale d’hégémonie voir s’affaiblir l’hégémon central sans que d’autres, singulièrement la Chine, ne soient en capacité de lui succéder. Il s’agit bien, traduite là sous sa forme à la fois géopolitique et monétaire, de la crise du capitalisme en tant que tel …

L’année 2014.

La crise ukrainienne et la question de « l’Etat islamique » de Daesh sont les deux faits géopolitiques, pour le moins perturbateurs, qui en 2014 viennent enfoncer un peu plus la grandiose et pour l’heure toute théorique géostratégie US faisant son pivot de l’Asie Pacifique...

La crise révolutionnaire dite du Maidan en Ukraine prend Washington au dépourvu, tout en fournissant l’occasion aux secteurs néoconservateurs ou regrettant le manque d’activisme militaire du Pentagone, de se manifester. Ce sont John Mc-Cain ou, dans l’administration Obama elle-même, Victoria Nuland, qui se font prendre en photo sur le Maidan et dessinent le plan d’un gouvernement Iatseniouk-Klitschko-Tiagnybokh, tout en vitupérant l’attitude européenne. Cette agitation a procuré au pouvoir russe l’appréciable service de l’aider à faire croire à un « coup d’Etat occidental néonazi et judéobandériste de la CIA ». Mais l’état d’exaltation de ces émissaires officiels, officieux ou autoproclamé était inversement proportionnel au rôle dirigeant prêté à Washington par la propagande russe ou que ces émissaires auraient aimé voir à l’œuvre : ce rôle fut en vérité quasi nul, et si on eut bien pour quelques semaines (avant que les élections ne montrent à quel point la révolution du Maidan avait en réalité affaibli Svoboda, sans que Pravy Sector ne prenne la place vacante) un gouvernement Iatseniouk-Klitschko-Tiagnybokh, Mc-Cain et Miss Nuland n’y furent pas pour grand-chose. En effet, l’initiative principale fut prise par l’Allemagne, la France et la Pologne dont les ministres des Affaires étrangères vinrent négocier un tel gouvernement des trois chefs politiques autoproclamés du Maidan … avec Ianoukovitch ! Et cette « union nationale » fut interdite par la mobilisation populaire, cristallisée de manière décisive par l’intervention de Volodomyr Parasiuk sur le Maidan : Ianoukovitch devait fuir. Nous sommes ici aux antipodes d’un coup d’Etat de la CIA …

Au Proche-Orient, aux deux guerres déjà engagées – celle de l’Etat d’Israël contre la nation palestinienne, notamment à Gaza, et celle de Bachar el Assad contre le peuple syrien,  Alep, ou à Homs, s’en ajoute une troisième : les groupes islamistes financés par la rente pétrolière, devenus autonomes, formés à l’origine pour prendre à revers l’insurrection syrienne d’une part, et agglomérant les restes des factions de nervis baathistes en Irak, groupés dans le cadre de « l’Etat islamique », à la faveur de l’effondrement de l’Etat irakien, s’emparent soudain de territoires, d’armes et de puits de pétrole, et amorcent le massacre de populations entières, chrétiens et Yézidis. Autre développement imprévu causé par le précédent : outre les insurgés syriens de la région d’Alep, la seule force qui affronte sérieusement le « califat » est fourni par la nation kurde, y compris le PKK de Turquie et ses antennes syriennes auxquelles le régime d’Assad avait octroyé le contrôle de certains territoires, et ceci suscite une dynamique de libération – nationale et aussi, fait majeur, féminine. Le « califat », instrument de toutes les provocations et contre-provocations impérialistes et réactionnaires, obtient le ralliement de Boko Haram au Nigéria et prend pied en Libye. Ces évènements chaotiques engendrent des situations dramatiques et burlesques, où l’impérialisme nord-américain se trouve engagé dans des alliances militaires non souhaitées, mais existant de facto, avec l’Iran, ou avec le PKK.

Les développements ukrainien et proche-orientaux portent chacun un coup à la doctrine dénommée « révolution dans les affaires militaires » (RAM), dont elle signe une vraie faillite au Proche-Orient, et envers laquelle elle remet en selle la guerre conventionnelle « traditionnelle », flanquée du spectre nucléaire, en Ukraine. A aucune période de l’histoire, depuis 1940, les Etats-Unis n’ont été confronté en eux-mêmes à un tel vide en matière de perspectives et de théorie militaire, alors qu’ils ont la première armée et le premier budget d’armement du monde …

Conclusion provisoire.

Le moment présent en Europe et au Proche-Orient, en ce mois de février 2015, présente ce trait frappant : on voit quelles initiatives pourraient, dans leur combinaison, remettre en selle Washington, et sans doute ses dirigeants le voient eux aussi. Mais ils n’en font rien, ils se divisent, ils dessinent des velléités et étalent une impuissance de bête blessée (pas par Poutine, mais par leurs propres contradictions).

Armer l’Ukraine, renflouer la Grèce, signer ouvertement une paix avec l’Iran, armer ouvertement et massivement les kurdes : d’une certaine façon, n’aurions nous pas là un « intérêt bien compris » pour les Etats-Unis ?

Sauf que chacun de ces actes auraient des conséquences dont ils ne veulent pas. Ils ne veulent pas d’une Ukraine souveraine, indépendante et unifiée, mais d’un Etat oligarchique compradore. Ils ne veulent pas d’une Grèce rétablie dans sa souveraineté face à l’Allemagne, à la France et à la Commission européenne, qui pourrait gêner leur propre relation déjà bien perturbée avec Ankara et mettre en cause l’OTAN, et lui préfèrent, malgré la crainte exprimée par B. Obama envers la trop grande dureté « européenne », une Grèce soumise et vassalisée. Ils ne veulent surtout pas d’une victoire kurde, seule à même pourtant de balayer le fascisme de Daesh, qui mettrait elle aussi en cause les frontières et serait un exemple pour les peuples syrien et palestinien. Et avec l’Iran ils n’osent pas aller plus loin, Israël d’une part et la monarchie saoudienne d’autre part ne le souhaitant pas, cette dernière étant d’ailleurs confortée par son rôle dans la baisse des prix pétroliers qui met en difficulté la Russie, l’Iran … et les gaz de schistes en Amérique du Nord !

Et chacune de ces questions soulèverait, et soulève déjà, une kyrielle de confits internes, de lobbying, de « freins et contrepoids » comme disaient les pères fondateurs de la Constitution américaine, mais à un point où freins et contrepoids paralysent le pouvoir ou le condamnent à un pragmatisme erratique. Seule exception notable à ce jour à ce tableau : la réconciliation effective avec Cuba. Encore l’aval du Congrès pour la levée de l’embargo n’est-il pas encore gagné …

Tout ce qui précède ne nous conduit absolument pas à la conclusion que l’impérialisme nord-américain serait devenu « gentil», serait auto-neutralisé, ou ne jouerait pas à l’échelle mondiale un rôle profondément réactionnaire et le plus souvent destructeur. Mais l’analyse concrète du réel doit conduire à comprendre dans quelles difficultés il se trouve et à quel point ses contradictions sont portées. Le comprendre n’est pas le peindre en rose, c’est se donner les moyens de l’action.

VP, le 20/02/15.

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