A propos du livre de Laurent Mauduit.

J’ai acheté le livre de Laurent Mauduit tout à l’heure. Je viens de le finir, avec un interlude pour aller aux champignons (seulement quelques trompettes de la mort, le reste va sortir demain et après-demain mais on sera au boulot). Avant l’interlude, j’ai lu la première partie, après l’interlude, les seconde et troisième partie, la seconde ayant motivé l’achat, évidemment.
On peut dire en effet que ce livre comporte trois parties, de tailles inégales (en dehors de l’amorce). De la p. 55 à la p. 267, c’est l’analyse implacable, factuelle et documentée, de la politique économique et sociale de Hollande depuis qu’il est président, et de ses gouvernements, avec quelques aperçus sur le corollaire antidémocratique et, en somme, anti éthique, de cette politique d’oligarchie repue et dominatrice. Les pp. 271-381 portent sur ce qui fait un certain buzz, à juste titre, à savoir l’histoire de la bande Cambadélis-Le Guen-Spithakis, la bande de la MNEF, et ses nombreux croisements avec l’histoire d’un certain Manuel Valls. Les dernières pages (385-421) voient l’auteur tenter, sans dissimuler me semble-t-il une forte part de désarroi, de dresser un bilan et de poser des perspectives.

Je passerai rapidement sur la première partie : elle est largement connue, nous vivons dedans, pour notre plus grand malheur. Laurent Mauduit est ici très utile par l’inventaire qu’il dresse, car même ce dans quoi on baigne gagne à être répertorié (on peut s’attendre à ce que des défenseurs à tout prix de cette « gauche au pouvoir » viennent lui reprocher de ne pas avoir mis à l’actif du bilan la seule mesure considérée comme de gauche, celle concernant le mariage, mais j’ai tendance à penser qu’il a bien fait de n’en pas dire un mot). Mais au-delà de cet inventaire, c’est l’indignation qui domine et qui l’a motivé : Hollande a mis en œuvre tout de suite, délibérément, la politique de Sarkozy et du MEDEF, le plus totalement, le plus cyniquement possible, et très largement avec les mêmes hommes, les Jouyet et autres Macron. Dans ce choix immédiat, Laurent Mauduit voit une rupture historique avec la manière dont jusque là, « la gauche au pouvoir » avait pris, libre ou pressionnée par la rue, des mesures sociales effectives, à un degré chaque fois plus faible de 1936 à 1981 puis à 1997 : cette fois-ci, elle applique tout de suite une ligne « à droite toute » et confisque la victoire populaire sur Sarkozy, la piétine, la retourne en son contraire en conduisant sciemment le pays à cette débâcle qui vient, contre laquelle le titre du livre appelle à ne pas se résigner.
Je dirai que cette débâcle porte un nom et se résume, pour aller au bout des choses, en une simple question : François Hollande arrivera-t-il à mettre Marine Le Pen au pouvoir en 2017 ou avant même 2017 ?
Le sentiment de rupture, que quelque chose s’est cassé, ou plus exactement a fini de se casser, sous Hollande depuis 2012, est massivement partagé. Les gouvernements formés par Hollande, et au plus haut degré les moutures Valls I et, pire encore, Valls II, ne sont pas des gouvernements « de gauche » qui freinent, trahissent et dévient plus ou moins le courant qui les a portés au pouvoir, comme on en a déjà eu, ce sont des gouvernements 100% capitalistes et oligarchiques, néolibéraux et néoconservateurs, qui tapent directement sur le peuple sans états d’âmes et sans masques réformistes, se moquant aussi d’interdire la réélection de leurs partisans parlementaires et locaux, sacrifiés sans barguigner. On n’en est plus à de l’opportunisme électoral et à des compromissions, c’est franchement : « on fait le maximum de sale boulot, après nous le déluge ». On dit souvent qu’ils vont dans le mur en klaxonnant, ce n’est pas tout à fait exact : ils lancent, en klaxonnant, dans le mur l’ensemble du monde du travail, de la jeunesse, des valeurs républicaines, avec le cynisme absolu de ceux qui se moquent de tout cela et qui, pour ce qui concerne leurs personnes, pensent qu’ils s’en sortiront avec le confort. La part de truanderie que nous avons là sera en partie éclairée par la seconde partie du livre …
Ceci étant, Laurent Mauduit parle de « déception », mais le vocabulaire s’avère ici limité, car il ne s’agit pas exactement de déception : personne ne pensait que Hollande ferait la révolution, bien entendu, ni même juin 36, évidemment, pas plus un petit état de grâce à la 81, évidemment là encore, et même pas un semblant de réformes à la sauce 1997 déjà bien galvaudées pourtant, il va de soi. En ce sens il n’y a pas eu déception. Mais la majorité pensait sans doute que, comme il l’avait dit, il serait « normal » et pas bling-bling, dangereux et répressif, comme son prédécesseur. D’où ce qui s’apparente plus à une colère indignée qu’à une « déception ». Et le foyer de cette colère, c’est l’ancienne base sociale et électorale du PS, qui n’avait pas tant cru au discours du Bourget qu’aspiré à un minimum d’humanité, de common décency, que précisément nous n’avons même pas, bien au contraire.

La seconde partie, donc. Il se confirme que l’OCI est un pan important de l’histoire politique, sociale et culturelle de la France dans le second XX° siècle. Pour le meilleur et le pire. Disons tout de suite qu’il me semble injuste, comme certains amis l’ont jugé, de dire qu’entre l’équipe de Mediapart et la « bande à Camba » on aurait un règlement de compte entre exs. On ne saurait renvoyer dos-à-dos des carriéristes et affairistes vulgaires et cyniques et des militants qui se sont imaginés « rompre avec le trotskysme » et, allant au PS en 1986, espéré faire le grand bilan - mais se sont retrouvés Grosjean comme devant. Les Laurent Mauduit, Benjamin Stora ou Michel Broué, et l’équipe de Mediapart investie, par responsabilité journalistique démocratique, et aussi sans doute en raison des histoires personnelles, d’une sorte de devoir d’investigation sur la forme prise à présent par la République des copains et des coquins, squattée par des bandes qu’ils ont côtoyées au temps de leur formation, sont vis-à-vis de celles-ci sur l’autre versant d’une falaise morale, et quelles que soient les points de discussion c’est sur ce versant là, avec eux, qu’il faut s’efforcer d’être.
Les histoires personnelles. Je les ai moi aussi côtoyées ces bandes, « MDB », Militant De Base, de la vieille OCI dans la fatidique décennie 1980, de 1979 à 1989 exactement. L’équipe de Cambadélis, c’était nos dirigeants nationaux de l’UNEF-ID, une organisation dont le congrès fondateur était porteur d’espoir, en 1980. Vu par les MDB, ils formaient une sorte d’olympe avec des visages typés et distincts (tous masculins). Camba, donc, brillant à l’oral (l’écrit, personne n’a vu grand-chose en dehors d’une brochure sur le bonapartisme qui devait être cousine de la fameuse thèse ! ), et franchement, beaucoup plus brillant et éloquent qu’après 1986, car chevauchant une vraie aspiration à l’émancipation chez cette cohorte de jeunes gens, captant les nuances, l’œil vif et la faconde altière : le Camba jeune, c’était autre chose que le premier secrétaire nommé par le président de la V° République. On a sans doute les ambitions qu’on peut, mais lui n’a pas gagné au change ! Rosenblatt, faisait déjà bad boy, si Camba passait pour Zeus, Rosen avait un côté Loki très calculé et étudié : avec lui, les affrontements pour tenir la MNEF contre les stals déclinants, avec lui, les blagues supposées juives, avec lui, les rumeurs sur une militante à sa disposition dans chaque AGE (structures de bases du syndicat). Venaient ensuite Plantagenest et Darriulat (des noms pareils, ça ne s’invente pas). Bernard Rayard faisait déjà homme d’affaire et traitait les provinciaux montés à Paris pour les congrès et autres AG et logés à la dure, mais gratos (la MNEF ! ) comme des bouseux. Pierre Dardot « Raphaél » était l’intello à la chevelure, ou alors c’était un autre (s’il vient à me lire, qu’il confirme ou non !). Après l’Olympe, quelques demi-dieux plus pâlichons complétaient cet aréopage, comme Jean-Jacques Hazan, futur président de la FCPE et au moins spécialiste de la restauration scolaire, « Fredo » Augendre du SO, ou Jean-Michel Catin.
Telle était la vision du MDB de Grenoble, auditeur de Pierre Broué comme Laurent Mauduit une dizaine d’année avant lui, que j’étais alors, et qui n’a aucun regret de ces années d’activisme, passionnantes, instructives, et farcies de quelques stupidités. Nous n’avions pas vent des relations privilégiées avec les dirigeants socialistes étudiants et mutualistes ou prétendus tels, mais je me rappelle très bien avoir croisé, dans une AG parisienne pour préparer je ne sais plus quelle manif nationale, la bande des 3 rocardiens. Bauer, Valls et Fouks, assis sur la travée du dessus, vibrionnant. Je m’étais dit « mais qu’est-ce que c’est que ces Guignols ? ». J’avais 17 ans, mais sans doute étais-je un peu prévenu contre eux : des rocardiens !
Nul doute qu’aucun de ces personnages de l’époque ne se rappelle du militant provincial qui, avec ses copains et copines, se nourrissait de leurs paroles et les observait attentivement. Admiration et sens critique ne sont pas forcément très loin l’un de l’autre (heureusement). J.M. Catin nous fut dépêché à Grenoble et incarna, dans notre milieu militant, l’immixtion des méthodes de management montant dans la décennie 80. On entendit même parler du bateau de Spithakis. La MNEF gérait une cité U, la « tour de la MNEF », nid d’étudiants désargentés et de réfugiés politiques du monde entier, lieu de réunions et de booms, elle fut vendue. Pendant qu’Yves Montant proclamait « Vive la crise », au nom de la « méthode objectifs-résultats », BA-ba des VRP sous enveloppe bolchevique, on voulait nous mettre au diapason. Cela n’a pas marché. Les « cadres étudiants » de l’OCI grenobloise ont formé, eux aussi, leur petite « fraction secrète » pour résister à l’oligarchie parisienne de la fraction étudiante ! Alors, quand celle-ci est passée au PS en 86, nous fumes soulagés et y virent la juste confirmation de nos soupçons (du coup mon exclusion de l’OCI fut reportée à 1989 avec la chute du mur de Berlin). A Grenoble les « démocrates » sont restés à l’organisation, ils ne sont pas « passés au PS ». Je me rappelle-même de camarades socialistes - un poperéniste ainsi que des marocains et tunisiens - qui s’étonnaient d’être rejoints par les « cambas » et pas par nous. Je leur disais : « ne vous imaginez pas que ça va être un cadeau, et encore moins une aile gauche ». On a vu …
Le principal élément nouveau qu’apporte ici Laurent Mauduit concerne les titres universitaires de J.C. Cambadélis. C’est une belle casserole. Quelques nuances : je ne suis pas convaincu que de tels titres étaient nécessaire pour « monter » dans le PS : apporter l’UNEF-ID sur un plateau à Mitterrand était largement suffisant, et ce fut là un facteur d’ordre, d’ordre social, qui fit ses preuves très vite, dans la grande grève étudiante de l’automne 1986. Je crois plutôt que ce montage universitaire, qui relève de pratiques clientélistes qui n’interrogent pas que le milieu militant d’alors, mais aussi l’Université française, répondait aux exigences de la vanité, tant de son bénéficiaire que de la direction de l’OCI qui voyait en lui un fleuron. Et je doute par ailleurs qu’il fut destiné à la direction de FO. André Bergeron, hasard objectif, est décédé ce samedi matin et Laurent Mauduit ne pourra jamais l’interroger à ce sujet. Mais les dirigeants confédéraux, tant à la CGT qu’à FO, viennent toujours du « canal interne » et ne sont pas, à ce jour, des outsiders sortis de leurs (fausses) études.

La dernière partie est dominée par un bilan négatif de « la gauche ». Au point que l’on devrait sérieusement se demander si ce qu’il faut reconstruire ou faire à présent doit s’appeler « la gauche ». Ce qui est important, c’est le contenu : le contenu social et l’aspiration émancipatrice.
L’auteur regrette qu’après avoir « rompu avec le trotskysme » le travail d’audit du passé et de germinations des idées pour l’avenir ait, pour lui et ses amis, avorté. Mais ceci pose une vraie question. Le bilan et les perspectives doivent aller au-delà du deuil, peuvent-ils se faire sur la base d’une simple « rupture » ? Rompre avec les pratiques sectaires et les préjugés, il le faut, mais « rompre avec le trotskysme » est un besoin que je n’ai pour ma part pas éprouvé, considérant qu’on ne « rompt » pas mais qu’on grandit, qu’on accumule, qu’on stratifie, qu’on sédimente, qu’on continue. On ne peut pas n’être que trotskyste. Dans notre héritage seul gage d’avenir, il y a tout le socialisme, le communisme, l’anarchie et quelques autres choses encore. Et si la continuité pouvait aller avec le bilan critique, si les deux étaient en réalité liés ? C’est peut-être orgueilleux mais je suis tenté ici de citer Rosa Luxemburg écrivant à son cher Kosta Zetkin le 2 août 1914 : « Espèce de grand enfant, ne voudrais tu pas par hasard démissionner du « genre humain » ? »
Mais peut-être aussi que 1986 n’était pas le « bon moment ». 2013-2014 : ces années voient en France se consommer une cassure, et à l’échelle internationale le nouveau et le mort saisissant le vif se confronter plus que jamais. J’ai écrit ci-dessus que F. Hollande allait mettre Marine Le Pen au pouvoir, avant ou après 2017. Mais il n’y a aucune fatalité. Les hommes font l’histoire. Le bon moment pour reprendre la discussion sur « Mémoire et Politique », pour reprendre l’idée finale du livre, arrive donc, possible parce que nécessaire.

VP, le 20 septembre 2014.

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