22 février 2014, 17h, je risque un article de fond sur l'Ukraine

Ce samedi 22 février 2014, Ianouchkovtich vient de fuir Kiev, pour se rendre semble t-il à Kharkov. C’est une victoire des masses, comme les fuites de Ben Ali, de Moubarak et de Morsi. Dire cela n’implique aucun optimisme béat mais constitue le BA-ba de tout réalisme révolutionnaire. Mais, parce que l’Ukraine c’est l’Europe, le double rideau de fumée construit à partir de la confusion politique réelle des évènements qui s’y produisent, vise d’abord à interdire aux peuples européens de comprendre ce qui s’y passe, car cela pourrait être dangereux.

Ce samedi 22 février 2014, Ianouchkovtich vient de fuir Kiev, pour se rendre semble t-il à Kharkov. C’est une victoire des masses, comme les fuites de Ben Ali, de Moubarak et de Morsi. Dire cela n’implique aucun optimisme béat mais constitue le BA-ba de tout réalisme révolutionnaire. Mais, parce que l’Ukraine c’est l’Europe, le double rideau de fumée construit à partir de la confusion politique réelle des évènements qui s’y produisent, vise d’abord à interdire aux peuples européens de comprendre ce qui s’y passe, car cela pourrait être dangereux.

La question nationale ukrainienne est peut-être la plus importante, et pour cela même la plus occultée, des questions nationales qui tissent la trame de la lutte des classes en Europe. D’ores et déjà, la situation ukrainienne comporte des risques de contagion, dans plusieurs directions.

D’abord vers la Russie. Car, oui, c’est tout à fait exact, mais pas dans le sens qu’y donne la propagande pro-russe : les peuples russe et ukrainien sont liés profondément, organiquement, non seulement par l’oppression du tsarisme, du stalinisme et du « poutinisme » contemporain sur les Russes et tous les peuples de l’empire, et par l’oppression nationale russe sur l’Ukraine, mais aussi par la lutte commune pour la liberté. Leur histoire révolutionnaire est commune et nul doute que ce qui se passe à Kiev n’amorce une onde de choc, une lame de fond, vers toute la profondeur de la terre russe.

Aussi vers l’Ouest. Il n’est pas sûr que l’exemple des prises de pouvoirs détruisant les forces de police à travers la Galicie ne rassure vraiment le gouvernement polonais officiellement en pointe, avec l’Allemagne, pour construire un « compromis acceptable dans la crise ukrainienne ». Mais surtout c’est à Sarajevo, Tuzla, Mostar … dans toute la Bosnie-Herzégovine, qu’en ce moment même, regroupant à nouveau les Bosniaques, les Croates et les Serbes, un soulèvement social, chassant les administrations locales et imposant le pouvoir de comités de techniciens placés sous le contrôle d’assemblées générales urbaines régulières, fait sonner le réveil de la révolution, plus proche encore du cœur de la Mitteleuropa - cela malgré les manœuvres des dirigeants en place pour tenter de relancer les conflits ethno-nationaux, les dirigeants de la Republika Sprska en particulier diffusant de fausses informations sur les manifestations de Tuzla, présentées comme préparant une offensive armée contre eux, ce à quoi plus personne ne veut croire !

Pas un mot dans nos médias franchouillards sur ce magnifique mouvement bosnien qui s’en prend à la cantonalisation « ethnique » voulue dans les années 1990 par les milices fascisantes serbes et croates, par l’Union dite Européenne et sanctionnée par les accords de Dayton en 1995. On ne peut pas présenter ce mouvement comme « pro-européen » comme on le fait de celui de la place Maidan à Kiev. L’Ukraine est un nœud essentiel de l’Europe, la vraie, qui n’est ni celle de la Commission de Bruxelles et de la BCE de Francfort, ni l’union eurasienne préconisée par Poutine, mais un concert de nations luttant ensemble contre tous les empires en une révolution permanente visant à l’émancipation commune. La voila, notre Europe, celle qu’auraient voulu voir Jaurès ou James Connolly voici un siècle ! Dans cette Europe là, la nation ukrainienne peut s’épanouir. La grande et terrible leçon que ressent le peuple ukrainien, c’est que l’indépendance officielle réalisée depuis 1991 entre Union européenne et Russie ne peut être une indépendance réelle. Pas d’indépendance nationale, pas de démocratie, pas de souveraineté, sans révolution sociale et internationale.

Le rideau de fumée construit pour empêcher toute perception, toute empathie, parmi la jeunesse et le monde du travail des pays d’Europe occidentale, envers les évènements d’Ukraine, est double en effet. Sa première couche, la plus voyante, celle qui domine, consiste dans la présentation médiatique des faits. Pratiquement aucun journaliste, aucun grand média, ne fait l’effort d’aller parcourir le pays et tous, depuis des mois, expliquent qu’il y a une place à Kiev, appelée Maidan, où des manifestants « pro-européens » risquent leur vie pour que leur pays passe un accord avec l’Union Européenne. Comme il est totalement impossible à qui que ce soit de normalement constitué en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, pour ne rien dire des Grecs, Italiens, Espagnols, Chypriotes ou Portugais durement éprouvés par la soi-disant « Europe », de ressentir la moindre espèce de compréhension, de pouvoir simplement concevoir, qu’il soit possible de manifester pour les beaux yeux de José Manuel Barroso ou Catherine Ashton, d’aspirer à baiser des billets de 100 euros et de s’esbaudir devant des circulaires de la Commission européenne, cette mystérieuse présentation des choses, complètement mystificatrice, a pour effet de plonger dans un profond sommeil le spectateur des fumées de la place Maidan. Tout au plus comprend-il que c’est le bazar et que si ces pauvres Ukrainiens se font de telles illusions alors que leurs voisins roumains ou polonais en sont déjà bien revenus, de cette « Europe », alors c’est qu’ils doivent être vraiment, vraiment malheureux …

Mais, sous cette première couche, il y a la seconde, celle des militants qui se pensent « avertis » et pas dupes des médias, moyennant quoi ils le sont aussi, en prenant simplement leur contrepied. Ils trouvent cela louche, des « manifestants pro-européens », ce qui se comprend, mais, acceptant la mystification, la gobant en fait telle quelle, ils se contentent de penser et de dire que ces manifestants sont les vrais méchants, pas les gentils. C’est normal, puisque les « médias mainstream » nous trompent qui sont à la solde de « l’Empire » : les méchants, dans les dits médias, sont donc en vérité les gentils ! Ces esprits forts de pacotille tiennent donc pour gentils, ou plus exactement (ça fait moins plouc) pour «anti-impérialistes » les dirigeants chinois, russes, iraniens, vénézuéliens, et quelques autres comme Bachar el Assad, et comme il semblerait que « l’Occident » soutienne les « manifestants de la place Maidan », alors il faut soutenir les Berkut (police anti-émeute du régime) et le régime de Ianouchkovitich, un pâle oligarque que l’Union Européenne aurait pu acheter (elle l’a certainement fait, d’ailleurs), mais qui cette fois-ci tiendrait tête aux adeptes de la démocratie occidentale … et même, sauf que là c’est tellement providentiel, ça tombe tellement à point pour étayer tous les fantasmes, qui tiendrait tête aux fascistes et aux nazis !

Car, oyez oyez bonnes gens, il y a des nazis-fascistes dans cette affaire. L’info, amplement distillée par la blogosphère officieuse du pouvoir russe et largement reprise, circule en boucle : « Svoboda, nazis ! Svoboda, nazis ! Svoboda … », etc. Elle finit par tenir lieu d’explication, et pas n’importe où, dans l’Humanité dimanche. Attention, attention, qu’on se le dise : « Le parti Svoboda est fasciste », faux scoop du 20 février, avec comme sous-titre : «La situation insurrectionnelle que traverse l’Ukraine est due à l’apparition de nombreux mouvements d’extrême-droite ».

Vous avez bien lu : pour l’Humanité, l’Humanité de 2013, la situation ukrainienne s’explique par l’apparition de mouvements fascistes. Voila qui ne nous rajeunit pas ! En 1953 les grèves ouvrières insurrectionnelles à Dresde avaient, par le même journal, été « expliquées » par la présence de nazis, en 1956 l’insurrection hongroise des conseils ouvriers par la présence de fascistes et de cléricaux, et avec plus d’états d’âmes en 1968 le printemps de Prague par la propagande occidentale rockn’ roll, bien que l’intervention russe ne fut pas jugée opportune, puis en 1980 les grèves de masse en Pologne par le nationalisme et le catholicisme. Tant qu’il y aura des bonimenteurs pour « expliquer » ainsi les situations insurrectionnelles, et des niais pour croire à de telles « explications », il ne faudra pas espérer qu’une pensée vivante, libre et, qui plus est, marxiste, advienne parmi eux.

Avant d’aller plus loin, expliquons nous sur ce point qui a pour fonction d’interdire de réfléchir et donc d’agir : pour débroussailler les choses, il faut expliquer et ce qu’est Svoboda, et son rôle place Maidan.

Svoboda est issu d’un parti créé en 1991 lors de l’indépendance, le parti social-nationaliste ukrainien. Ce parti entendait récupérer à son profit exclusif l’héritage des combattants nationalistes ukrainiens des années 1930 aux années 1950, ce qui est déjà une imposture, partagée par ceux qui dénoncent tout nationalisme ukrainien comme fasciste, cela en privilégiant la conception nationaliste ethno-identitaire, excluant les russophones et les Juifs de l’appartenance à la nation ukrainienne. A ce titre, il se réclame de la mémoire de Stepan Bandera, qui, en lien avec l’église uniate, avait organisé dans les années 1930, à partir de la Pologne, l’OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens), effectivement sur la base d’un nationalisme ethnique qui, à l’époque, tranchait cruellement, par son caractère régressif, sur les différentes positions des courants nationaux ukrainiens (dont des courants communistes, socialistes-révolutionnaires et libertaires) de l’époque révolutionnaire 1917-1923. A cet égard, il n’est pas inutile de citer cette remarque de Léon Trotsky, qui, en 1939, contre les manipulations de Hitler et de Staline, prend ostensiblement position pour une Ukraine soviétique, ouvrière et paysanne, unie, libre et indépendante :

« La réaction thermidorienne, couronnée par la bureaucratie bonapartiste, a rejeté les masses laborieuses très en arrière dans le domaine national également. Les grandes masses du peuple ukrainien sont mécontentes de leur sort national et aspirent à le changer radicalement. C'est ce fait que le révolutionnaire politique, à la différence du bureaucrate et du sectaire, doit prendre comme point de départ."

En 1941 la Wehrmacht attaque l’URSS et les SS et les Einsatzgruppen commencent leur œuvre de mort, contre les communistes (sauf les bureaucrates ralliés derrière Vlassov) et contre les Juifs. La paysannerie ukrainienne accueille bien les envahisseurs, mais se retourne très vite contre eux en comprenant que ce sont des brutes pillardes. Le 30 juin 1941 un Etat ukrainien fantoche est confié à Bandera à Lviv (Lvov en russe, Lwow en polonais, Lemberg en allemand, la capitale de la Galicie, la ville des révolutionnaires Karl Radek, Roman Rosdolsky …) mais très vite Bandera se retourne contre ses « libérateurs » et se retrouve en camp de concentration, à Sachsenhaussen. Une partie de l’OUN est entrainée, honteusement, dans le génocide contre les Juifs comme nervis des nazis, une autre rejoindra l’armée rouge, le gros des troupes, sous le nom d’UPA, Armée Insurrectionnelle Ukrainienne, tentera de combattre à la fois les nazis, l’armée rouge et la résistance polonaise, qui était anti-ukrainienne. Elle connaitra une évolution idéologique vers un nationalisme citoyen et multiethnique et se prononcera pour une Ukraine indépendante et socialiste. Ses maquis, dans les montagnes de Ruthénie, ne seront défaits par les troupes spéciales du Guépéou que vers la fin des années 1940 et ses militants fourniront des organisateurs, avec les derniers oppositionnels communistes de gauche, à la grande grève des forçats du Goulag de l’été 1953. Stepan Bandera, de son côté, refuse de collaborer avec les nazis qui le lui proposent à nouveau en 1944, et finit ses jours en Allemagne fédérale, d’où il essaie d’influencer l’UPA qui en réalité lui échappe, et meurt, de manière suspecte, en 1959. La récupération de la mémoire de Bandera, réductrice envers le personnage ambigu de Bandera lui-même, par le courant à l’origine de Svoboda, est une double imposture envers l’histoire réelle du combat national ukrainien, car en lui érigeant des statues dans la région de Lviv elle tente de nier la tradition nationale au profit d‘un seul courant, le plus réactionnaire, faisant des bustes de son héros le bouclier contre tout autre mythe national (dont celui de l’anarchiste-communiste Nestor Makhno, qui a aussi ses statues, en Ukraine orientale, où il fait aujourd’hui figure de combattant national, ce qui l’aurait surpris). Mais tous ceux qui aujourd’hui font chorus sur le thème « nationalisme ukrainien = fascisme et antisémitisme » font en réalité le jeu de la manipulation de Svoboda.

Svoboda s’est lancé aux élections parlementaires de 2006, ne faisant alors que fort peu de voix, puis perce vraiment en 2010-2012, atteignant 38% dans le district de Lviv et 10 % sur l’ensemble du pays - mais seulement 8% en Ruthénie, la vraie terre de l’UPA. Cette montée s’explique par la déception générale des Ukrainiens envers les partisans comme envers les adversaires de la « révolution orange » de 2004, tous également corrompus. Chose nullement étonnante mais qui ne manque pas de piquant, selon plusieurs sites de la sphère « rouge-brune complotiste », Svoboda était en cheville avec … Ianouchkovitch, au moins jusqu’à la crise qui éclate à l’automne 2013, le président corrompu les utilisant contre les autres oppositions. Il est évident, compte-tenu de ce que sont les « élections » en Ukraine comme en Russie, de l’absence générale de partis politiques véritables, formés sur la base d’orientations politiques et sociales, en dehors de clientèles et de factions occupant des positions de pouvoir à la fois politique et économique, que l’hégémonie relative de Svoboda en Galicie n’est pas principalement le résultat d’une vague d’adhésion populaire, mais un choix de l’Etat, de la bureaucratie locale, opéré avec l’aval de Kiev. L’idéologie de cette organisation ne fait pas de doute, elle est fasciste, antisémite, et cible aussi les homosexuels, à l’unisson donc des évolutions en cours dans la nouvelle extrême-droite contemporaine en Europe.

Passons maintenant à la question du rôle de Svoboda place Maidan. La crise éclate le 21 novembre 2013 suite au revirement présidentiel à propos de la signature d’un accord d’association avec l’UE. Au départ, il y a déchirement entre factions également corrompues, mais la brutalité de la répression produit un soulèvement de la jeunesse étudiante bientôt rejointe par d’autres couches, chômeurs, ouvriers, jeunes. Très vite, il ne s’agit pas du tout, ou alors très superficiellement et pour faire plaisir au photographe anglophone de passage, de manifestations « pro-européennes », mais d’un abcès de fixation d’une partie de la jeunesse et de la société contre le pouvoir en place. Jusqu’à mi-janvier, les forces dites « de droite » ne sont pas hégémoniques place Maidan, où l’on a aussi des groupes syndicaux, des anarcho-syndicalistes, des féministes, des homosexuels, et, comme tels, des groupes de Juifs et de Tatars venus se manifester.

L’hégémonie de « la droite » dans le mouvement est une construction progressive qui, de manière immédiate, s’appuie sur deux points forts. D’abord, la formation d’une sorte de directoire complètement autoproclamé, adoubé comme tel par les diplomates nord-américaines puis européens, qui associe trois partis : l’Union pan ukrainienne « Patrie » qui se réclame de l’ancienne première ministre Ioulia Timochenko, emprisonnée pour corruption (aussi bien le caractère de prétexte de cette accusation, que sa réalité, ne font aucun doute …), l’Alliance démocratique pour la réforme du boxeur Vitali Klitchko, qui est une doublure du mouvement précédent en perte de vitesse suite à son passage au pouvoir voici quelques années, le troisième étant Svoboda, composante la plus dynamique de l’attelage. Personne n’a élu ces « leaders » comme « porte-paroles de Maidan », où ils sont loin d’être reconnus et acceptés. Ce sont les diplomates et le pouvoir ukrainien eux-mêmes qui les ont consacrés. Ensuite, au fur et à mesure que les affrontements se sont physiquement durcis, Svoboda et plus généralement les groupes de jeunes proches de ces trois partis, ou attirés par eux sur le terrain en raison de leur technicité, ont pris la main sur la formation de groupes de combat. Toutefois, ces groupes n’auraient jamais pu faire face aux Berkut et, à plusieurs reprises, les dégager de la place, sans un soutien de la grande majorité des kiéviens et une base sociale large souhaitant la défaite du pouvoir. Ajoutons que selon un article de Timothy Snider dans la New York Review of Books, de jeunes juifs, peu confiants dans Svoboda mais voulant affronter eux aussi les Berkuts, ont formé leur propre sotnia (détachement de combat).

A ce stade, une comparaison s’impose. Imaginez une grande ville d’un pays arabe, des manifestations de masse, un point de fixation sur une place publique, des agressions policières et venant de la pègre. La pègre est présente en Ukraine, l’équivalent, en supplétifs craints et sadiques des Berkuts, des nervis baltagiyas étant tenus par les groupes de Titouchkis, petites frappettes policières qui rançonnent et terrorisent. Donc, dans cette place, il faut s’organiser pour se défendre et contre-attaquer. Des professionnels se présentent, soit transfuges du régime, soit islamistes, soit même mafieux sentant le vent tourner, ils sont inquiétant, mais efficaces dans l’immédiat. Place Tahir au Caire, n’a-t-on pas connu depuis 2011 à plusieurs reprises des moments similaires ?

Toutes les étapes de la crise ukrainienne cristallisée sur la place Maidan sont allées crescendo suite à  un accès répressif tentant d’en finir, le pouvoir annonçant de faux compromis tout en maniant les fusils, et en opérant kidnappings et tortures. Ce registre s’est accéléré courant janvier. Ce n’est pas une attaque de nazis montée par les ministres européens, ni un élan d’enthousiasme « pro-européen », qui a fait basculer la situation dans la semaine du 17 au 22 février, mais un enchainement répression-mobilisation de masse-décomposition de l’appareil d’Etat. Apeurés, les ministres des Affaires étrangères allemand, français et polonais sont venus, avec l’accord de Moscou, non pour une imaginaire « intervention occidentale » contre laquelle il conviendrait de se mobiliser (intervention occidentale il y a, depuis longtemps, elle a apporté la misère tout en enrichissant aussi bien les Ianouchkovitch que les chefs de Svoboda ! ), mais pour conjurer un effondrement du pouvoir en imposant un « compromis ». Finalement le pouvoir s’effondre quand même.

Tous les partisans de l’ordre, à Moscou comme à Berlin et Washington, veulent colmater les brèches et, dans l’immédiat, en raison des conditions politiques qui viennent d’être exposées, ils peuvent y arriver : une sorte de gouvernement de salut national, avec l’éventuelle sortie de prison de Ioulia Timochenko auréolée (elle en avait bien besoin) par ce séjour … On va bien voir, mais tout « gouvernement d’union nationale », « gouvernement de transition » ou quelque formule tournant le dos à l’action du peuple lui-même, va s’avérer automatiquement incapable, car il ne sera pas mis en place pour ça, de combattre la misère, stopper la corruption et assurer une vraie souveraineté à la nation ukrainienne, sur laquelle veillent les parrains de Moscou, de Berlin, de Washington. En Galicie, ce n’est pas en appelant à taper sur les Juifs et les homosexuels que les chefs de Svoboda parviendra à stopper l’aspiration massive à la liberté et à la dignité.

Tout ne fait que commencer, car la question posée est celle d’une Ukraine libre, unie et indépendante, ce qui n’est pas compatible avec l’ordre européen de Merkel et de Poutine. Des élections réellement libres, à une assemblée constituante et non pas pour élire un président, ne seraient possibles que par la destruction de l’appareil d’Etat mafieu et corrompu.

Et, tout de suite, il apparait massivement, frontalement, qu’une Ukraine libre et unie, associant les composantes russophone, juive, polonaise et tatar de la nation, n’est pas possible dans le cadre de l’ordre européen actuel, qu’elle met en cause par sa volonté d’exister. En effet, à l’heure même où sont écrites ces lignes, on apprend que Ianouchkovitch cherche à contre-attaquer depuis Kharkiv et que les restes de son Parti des régions, avec le PC ukrainien, un parti stalinoïde, antisémite et lié à l’Eglise orthodoxe, accélère la formation d’un « Front ukrainien » appuyé sur l’appareil d’Etat des régions méridionales et orientales du pays. Monter une guerre civile entre Est et Ouest ou organiser une partition, telle est la triste perspective qu’offrent au peuple ukrainien ses actuels « dirigeants », et, à cet égard, Ianouchkovitch et Svoboda ne sont pas en opposition, ils sont complémentaire l’un de l’autre. Comme la fausse indépendance de 1991, une partition ne serait que la forme prise par la soumission du pays aux impérialisme se le partageant et cogérant son oppression. Elle comporte en outre un danger mortel pour la population, celui de la guerre entre factions territoriale imposée en lieu et place de la révolution sociale et démocratique.

D’ores et déjà, on peut s’interroger sur les dangers courus par le Juifs à Kiev, où le rabbin vient de les appeler à partir, prenant contact avec les services israéliens pour un éventuel exode. Intox ou pas, c’est à prendre au sérieux : les chefs de Svoboda à l’Ouest aussi bien que les adeptes de l’« eurasisme » disciples de Dugin à l’Est sont capables de monter des diversions antisémites meurtrières pour éviter que l’auto-organisation populaire ne finisse de détruire la police et la bureaucratie mafieuse en place.

Oui, de telles nouvelles sont sinistres, mais elles doivent être comprises pour ce qu’elles sont : la révolution prolétarienne, celle du XXI° siècle, commencée à Sidi Bouzid en Tunisie au tournant des années 2010 et 2011, remonte décidemment en Europe, et, bien entendu, elle y rencontre la contre-révolution, les deux semblant parfois se mêler, inévitable confusion après ce qu’a été le XX° siècle … Mais si l’on veut combattre le fascisme sérieusement, on ne doit pas s’abreuver de fantasme sur une déferlante qui n’existe pas, mais comprendre la situation concrète. Cette compréhension autorise, aujourd’hui, l’optimisme de la volonté. Voici ce qu’écrivait Julia Gousseva, éditrice de Victor Serge en Russie, organisatrice d’un forum syndical à Kiev, au camarade Richard Greeman qui a a diffusé cette lettre voici une semaine, depuis  laquelle les évènements se sont accélérés (librement traduit de l’anglais par nos soins). C’est par la tonalité fière et sereine de ces mots qu’il convient de conclure cette analyse faite à chaud :

« Tu me demandes que penser de la situation en Ukraine. En fait le mouvement ukrainien fait partie de la vague de protestations civiles ayant déferlé sur le monde ces dernières années (« Printemps arabe », Occupy Wall Street, Indignés, Grèce, Turquie, Russie …). En Ukraine, le prétexte a été le refus du président de signer un accord d’association avec l’Union Européenne. Dans ce pays semi-autoritaire, une grande partie de la population considère que cette association serait un pas vers la démocratie, les droits, un meilleur niveau de vie, etc. Les demandes positives du mouvement sont démocratiques (constitution de 2004, élections libres et honnêtes, etc.) : les gens se battent pour leur droit. Le fait principal est que ce mouvement est auto-organisé (autonome) à travers tout le pays, avec des militants occupant les mairies, etc. Les syndicats qui ont participé à notre conférence de Kiev l’an dernier ont récemment formé un comité de grève pan-ukrainien.

Pour ce qui est des « personnalités éminentes » du mouvement, on voit la même chose qu’en Russie, Turquie, etc. : des politiciens essaient de se mettre à la tête mais la grande masse des manifestants ne les reconnait pas comme leurs dirigeants. Oui, il y a des courants variés, dont des nationalistes ukrainiens (et aussi la gauche, dans le « secteur citoyen » des manifestants), mais l’immense majorité, comme en Russie en ailleurs, sont des citoyens, pas des militants.

Kiev a vu la violence de la police faisant des blessés et plusieurs morts (au moins quatre) et le mouvement a tenu : il ne va pas s’arrêter. En outre, le président est enclin à manœuvrer en recul (ce n’est pas Poutine ! ). Il y a donc une bonne chance que le mouvement triomphe et, si il ne se fait pas avoir par les politiciens, que nous puissions voir une Ukraine plus libre et démocratique qu’elle ne l’est aujourd’hui. »

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