Le cas Isaev et notre histoire mondiale.

Au moment de la grève générale bélarusse, cet article aborde une question historique pour aujourd’hui : l’avortement des organisations politiques indépendantes de la classe ouvrière en Russie à la fin du XX° siècle.

Fin novembre 2014, un certain Andreï Isaev, « premier vice-président de la Fédération des Syndicats Indépendants de Russie (FNPR) », prenait la parole au congrès du Front National, le principal parti politique français d’extrême-droite. Dans le Bulletin d’information de l’espace international de la CGT (n°17-18, 1° trimestre 2015), la principale confédération syndicale ouvrière de France se déclarait « écœurée » de ce qui fut en fait le clou de ce congrès du FN, où le dénommé Isaev intervenait comme représentant officiel de Yedinaya Rossia, Russie Unie, le parti du président Vladimir Poutine. Cette valorisation voulue du FN français par la diplomatie russe récompensait l’engagement de ce parti contre l’Ukraine, en soutien à l’annexion de la Crimée et à l’occupation de fait du Donbass, effectuées quelques mois plus tôt, alors même que les cercles de gauche et de droite pro-Kremlin répandaient en Europe la fable de la « junte de Kiev » et des « nazis ukrainiens ». L’article consacré à cette « honte » dans le bulletin international de la CGT se terminait par ces mots : « Alors qu’il reste pressenti pour prendre les rênes de la FNPR, Isaev participe, au nom de la recherche de soutiens géopolitiques de son maître, à la vaste opération de séduction du Kremlin en direction de l’extrême-droite européenne. »

Moment significatif de géopolitique en effet que cette participation du représentant officiel de l’État russe, du parti Russie unie, et des « syndicats » FNPR, à un moment clef des crises continentales en Europe de ces dernières années. Elle fut aussi importante dans les relations syndicales internationales jetant un discrédit somme toute utile sur les syndicats « indépendants » FNPR, qui sont en fait les syndicats officiels hérités de l’URSS, de Russie, forts de leur « 31,5 millions d’adhérents » qui n’ont généralement jamais eu l’occasion d’adhérer, car ils le sont d’office à l’embauche ou à la signature du contrat de travail. Il y a en effet une autre centrale syndicale russe, à laquelle on adhère réellement, la KTR (Confédération du Travail de Russie), qui est un syndicat effectivement indépendant, un syndicat tout court, et qui compte 2,1 millions de membres.

La montée de la grève générale en Bélarus depuis le 11 août 2020 a mis en lumière une dualité semblable dans les syndicats, entre un « syndicat » officiel dont le plus célèbre adhérent s’appelle Lukashenka (comme « travailleur de l’État ») et le Congrès bélarusse des syndicats démocratiques (BKPD). Le syndicat officiel, après quelques jours de grève générale déclenchée bien malgré lui, s’est mis à appeler au « calme », au « dialogue social » et à la « fin des violences ». Sur le terrain, ses agents menacent les grévistes de non renouvellement de leur contrat de travail (en Bélarus des CDD d’un an) et des usines entières le quittent et demandent son départ. Le BKPD qui avait 6000 adhérents avant le 11 août, joue un rôle structurant dans l’élection des comités de grève et le combat pour leur centralisation à l’échelle nationale.

Lukashenka, qui faisait l’éloge de l’œuvre sociale de Adolf Hitler à l’époque de la mise en place de son pouvoir (après sa première élection en 1994 et l’écrasement de la grève du métro de Minsk en 1995), est en somme le véritable dirigeant de ce « syndicat » officiel qui, le 14 août, a appelé « toute la population du pays à cesser la violence et à entamer un dialogue pacifique pour l’avenir de la Biélorussie ». Que voilà un communiqué à l’eau de rose … qui veut dire se soumettre à la violence d’État de Loukashenka, ni plus ni moins. Cette prose antisyndicale est diffusée en France par des sites se disant « communistes » ou « syndicalistes durs de durs », car, voyez-vous, le syndicat d’Etat biélorusse est affilié à la FSM (Fédération Syndicale Mondiale), le reste de l’ancienne internationale de Moscou dont la CGT fit autrefois partie. Mais la CGT elle-même s’est honorée en se dissociant clairement des licencieurs et bastonneurs d’ouvriers, apportant son soutien au BKPD dans un communiqué du 17 aout dernier. Nul doute que l’expérience « Andreï Isaev » de 2015 y a aidé.

Qui est donc Andreï Isaev ? Le personnage aujourd’hui connu est un archétype de politicien corrompu, d’apparatchik médiocre et de petit parrain, pilier de second plan du système poutinien, du moins en apparence. Moins connu que beaucoup d’autres de son acabit, il a toutefois un rôle officiel clef en de nombreuses occasions.

En juin 2018, peu après les présidentielles réélisant Poutine et le jour d’ouverture de la coupe du monde de football, c’est monsieur le vice-président des « syndicats indépendants » FNPR qui dépose à la Douma (parlement) un projet de loi portant l’âge de départ à la retraite de 60 à 65 ans pour les hommes et de 55 à 63 ans pour les femmes. Le mouvement social qui s’ensuivit a marqué une cassure dont les évènements actuels en Sibérie (Khabarovsk) et l’impact de la grève générale bélarussienne sont la suite et l’approfondissement.

Pour Isaev il aura probablement eu pour effet qu’il ne sera jamais président de la FNPR, comme le craignait la CGT en 2015 – mais il reste vice-président, réélu en 2019. A moins qu’il ne s’agisse d’un jeu de rôle entre Isaev et son vieux complice Mikhaïl Chmakov, président de la FNPR et allié politique de toutes ses opérations depuis les années 1993-94 : ensemble, en 2007, ils ont dénoncé la grève d’Avtovgaz, soutenue par la KTR, comme une tentative de « révolution orange », soutenue par « les trotskystes », a déclaré Isaev, spécialisés dans la « levée de fonds » pour faire de la « déstabilisation » (cité par J.J. Marie dans La Russie sous Poutine, Payot, 2016).

Toujours est-il que la FNPR a été en effet obligée de s’opposer et d’appeler à des manifestations contre la réforme présentée par son vice-président contre le droit à la retraite (et votée par la vingtaine de députés de Russie unie qui sont en même temps des responsables « syndicaux », ceux des quelques députés du KPRF, le PC russe, également responsables FNPR, pouvant voter contre). Elle a cependant refusé de lancer le mot d’ordre de « retrait » (toute ressemblance …), qu’a lancé la KTR, celle-ci obtenant près de 3 millions de signatures pour ce retrait.

En 2017, nous retrouvons Andreï Isaev, qui, en tant que « syndicaliste », est censé être un député qui s’intéresse à la vie des familles. Ce sont donc une femme (Olga Batalina) et un « syndicaliste » qui, pour Russie unie, présentent la loi sur les violences familiales, visant non pas à introduire leur répression, mais à l’atténuer. Hé oui, il y a un domaine où les comportements méritent la mansuétude, ce sont les violences domestiques ... Il avait d’abord été question de dépénaliser celles-ci, finalement, la loi se « contente » d’écarter toute peine de prison hors récidive et d’établir un barème d’amendes assez modéré. Le discours d’Isaev est le discours clef en faveur de cette tristement célèbre « loi des gifles » assurant l’impunité aux pères et maris violents : il s’agit, explique-t-il, de ne pas céder à … « l’Occident ». Car c’est en effet « l’Occident » qui pénalise les fessées, harcèle les pères et menace la sexualité virile. Derrière lui l’Église orthodoxe, vent debout pour « la famille », c’est-à-dire la violence. La loi est votée à une écrasante majorité, englobant le PC russe (KPRF). Depuis, ses effets sont incontestables sur le nombre d’homicides intra-familiaux, de féminicides notamment, en hausse.

Nous retrouvons Andreï Isaev, ami des libertés, présentant à la presse en 2012 la loi contraignant « les ONG bénéficiant d’un financement de l’étranger à se déclarer comme des « agents de l’étranger » selon ses termes, sous menace d’amendes et de peines de prisons nettement plus lourdes que toute violence domestique (Amnesty International et bien d’autres organisations tombent sous le coup de cette loi). Nous retrouvons Andreï Isaev, ami des libertés et des valeurs familiales, et combattant contre l’Occident dégénéré, défendre en 2013 une loi visant à l’interdiction de l’adoption d’enfants russes par des Américains. Nous retrouvons Andreï Isaev, amoureux de la nature, dans une loi de 2018 autorisant le « ramassage du bois mort » en Sibérie, où les gens ramassent du bois sans autorisation depuis toujours, mais qui ouvre le champ aux entreprises privées exportatrices de bois. Au total, selon la page Wikipédia russe qui lui est consacrée (et à laquelle ne semblent pas avoir contribué que des amis à lui), il est à l’origine ou le rapporteur de près de 300 lois. Il est en outre un théoricien attitré du poutinisme en mode juste milieu, nuance « sociale », et plusieurs fois désigné « responsable à l’idéologie » de Russie Unie, poste où il aime bien manier la formule de « modernisation conservatrice ».

Enfin, last but not least, notre personnage a deux autres attributions indispensables au tableau d’un politicien de la verticale du pouvoir en contexte oligarchique : une onction religieuse et des soupçons mafieux-scandaleux.

L’onction religieuse passe, comme il se doit pour cet ami des valeurs familiales, par son épouse Alina Dalskaya, qui tient rubrique dans le magazine de l’Église orthodoxe Foma et anime une maison d’édition « religieuse-sociale » portant le nom de leurs deux enfants.

La dimension scandaleuse-mafieuse l’a un tantinet éclaboussé lors d’une bagarre générale survenue dans un avion en 2013 et impliquant, semble-t-il, ses « hommes ». La page russe de Wikipedia comporte diverses spéculations sur sa fortune monétaire et immobilière dans le détail desquelles j’éviterai de me lancer ici, si ce n’est pour remarquer que les dimensions monétaire, familiale et religieuse, et même internationale, fusionnent dans la possession, ou la gestion, d’un hôtel faisant office de centre de pèlerinage orthodoxe à Trèves, en Allemagne, où l’on peut, moyennant finance, « s’incliner devant le Chiton du Christ et la tête de Sainte-Hélène », modeste « lopin de terre », explique-t-il à la presse en 2012, acquis par son épouse dans un esprit de charité et d’humilité.

A ce stade, la messe est dire, si j’ose dire. Pourquoi s’appesantir ? L’intérêt politique du cas Isaev est ailleurs. Cet important pilier du poutinisme a eu une vie antérieure et, lorsque j’ai vu apparaître son nom dans des articles sur le congrès du FN de fin 2014, je me suis dit l’avoir déjà entendu et lu. C’était à la fin des années 1980 lorsque la pérestroïka était le pseudonyme d’autant d’espoirs que d’inquiétudes. Et c’était … dans Informations Ouvrières, à l’époque journal du « Mouvement Pour un Parti des Travailleurs » impulsé en France par le courant d’origine trotskyste dit « lambertiste ». Vérification facilement faite, c’était bien le même Andreï Isaev, mais plus jeune, qui animait alors, d’abord le cercle informel moscovite « Commune », dès 1987, se réclamant de l’anarchie et de Makhno, puis l’Union des Anarcho-Syndicalistes de Moscou. A ce titre, il fut le principal « nom » de correspondant-sympathisant russe du courant qui publiait Informations Ouvrières, nourrissant au moins parmi ses lecteurs l’espoir de voir d’organiser des forces révolutionnaires prolétariennes en Union soviétique, à nouveau.

Esquivons tout de suite ici l’erreur qui consisterait, pour certains lecteurs, à basculer dans une fausse équation « lambertiste-réac » et tout ce qui s’ensuit, car Isaev participait, dans le Moscou d’alors, de tout un bouillonnement dans lequel son groupe côtoyait et agissait en commun avec deux autres courants plus ou moins informels : celui des « Nouveaux socialistes » dont l’animateur le plus connu, grâce à son intéressant livre sur l’intelligentsia sous l’URSS, Boris Kagarlitsky, était, lui, le « correspondant-sympathisant n°1 » pour le secrétariat unifié de la IV° Internationale (en France la « Ligue ») et aussi pour la New Left Review américaine, également en relation avec l’historien trotskyste Pierre Broué lors de son exclusion du courant dit « lambertiste », en 1989, et avec un groupe de responsables du PCUS qui, en 1990 lorsque des tendances s’organisent ouvertement, se distinguent de la « Plate-forme démocratique » d’Eltsine en formant, sur son flanc-gauche, une « Plate-forme marxiste » se prononçant à la fois pour la démocratie et pour la propriété collective des moyens de production, du moins traduisions-nous ainsi des positions en réalité beaucoup plus confuses et changeantes (Bouzgaline, Malioutine).

Ces trois courants politiques – anarcho-syndicalistes, nouveaux socialistes, extrême-gauche non stalinienne du parti-Etat en train d’éclater – pouvaient sembler le signe avant-coureur d’un parti démocratique et révolutionnaire du prolétariat appelé à naître dans les luttes qui s’annonçaient. Il était en tous cas tout à fait légitime de l’espérer.

Jean-Jacques Marie, qui l’a rencontré à plusieurs reprises dans les années 1989-1994, où Isaev a assisté à la « conférence mondiale ouverte de Barcelone pour l’Internationale ouvrière » (qui fut une étape pour le courant dit « lambertiste » vers la « reproclamation de la IV° Internationale, quelques années plus tard), fait allusion à lui dans son livre sur Les femmes et la révolution russe, notant son appui à la loi favorisant les violences domestiques de 2017 et signalant qu’il a eu une « évolution si brutale » que Poutine l’a envoyé saluer en France le congrès du FN, ainsi que dans La Russie sous Poutine où il estime qu’il avait amorcé son « évolution vers de lointains rivages » fin 1993. C’est peu pour un bilan nécessaire.

Pour tenter de comprendre cette "évolution", il faut d’abord donner crédit et mettre entre parenthèse une hypothèse simple : celle du type qui était un agent du KGB, devenu FSB, depuis le début, ou qui est « tenu » d’une façon ou de l’autre (Kompromat à la Trump, financements, chantage familial, etc.). La page russe de Wikipédia peut le donner à penser, citant un condisciple du jeune Isaev qui aurait eu un poster de Staline dans sa piaule avant de mettre Makhno à la place vers 1986. Le facteur « FSB » est tout à fait possible, il doit être pris en compte (c’est son absence pure et simple qui est impossible !), mais cela ne saurait valoir comme explication politique de l’évolution de groupes politiques entiers. Le facteur policier est compris dans le facteur politique, mais l’analyse politique ne peut que le mettre entre parenthèse comme explication sociale, sauf cas très particuliers.

Ainsi, Boris Kagarlitsky n’est pas du tout (pour autant que je sache) un personnage du genre de l’épais chef des députés de la Douma qu’est Isaev, il ne prend pas l’avion avec une bande de gardes du corps avinés, etc. En 2014, renchérissant sur les fakes et affabulations de la propagande, il a fantasmé une « insurrection populaire de millions d’hommes » dans le Donbass et applaudi des deux mains l’annexion de la Crimée par Poutine. Puis on le vit faire l’éloge du chef mercenaire et criminel de guerre Guirkine dit Strelkov, dont le rôle fut important au début de l’occupation du Donbass, à la place des « millions d’hommes insurgés » qui n’y ont jamais existé. Les passerelles entre Kagarlitsy et l’extrême-droite eurasienne sont multiples et notoires, ainsi que, au plan international, les complotistes type Meyssan, depuis le début des années 2000. Or Boris Kagarlitsky, bien plus qu’Isaev dont la « réputation » initiale se limitait au courant « lambertistes » et à certains anarchistes, fut la coqueluche de la gauche antilibérale ou radicale occidentale durant toutes les années 90 et 2000. Ses ouvrages ont d’ailleurs un intérêt certain : il a une pensée. Le FSB intervient-il là-dedans et quand ? On ne saurait l’affirmer ni le préciser. Fermons donc le placard sur la clef explicative « FSB », pas pour l’y laisser comme un cadavre, mais pour l’y garder au cas où.

L’ensemble de ces groupes, initiant le Front populaire de Moscou en 1987, poussant à la démocratisation en pratiquant la démocratie, ne savent alors clairement qu’une chose : il faut à la Russie un avenir sans le PCUS au pouvoir. Alors qu’un règlement démocratique le leur aurait permis (et qu’ils auraient eu beaucoup d’élus) les règlements électoraux de 1989 puis encore de 1990 ne leur permettent pas d’occuper le nouveau terrain électoral semi-libre. Ils s’imposent comme groupes d’appui de candidats issus du sérail ou de ses marges : Eltsine lui-même et le maire affairiste de Moscou, Popov. C’est la première grande difficulté politique : le lien, même critique, à des secteurs de l’appareil au pouvoir en train, certes, d’exploser, mais sans que cela ne change la nature sociale de ses représentants, des privilégiés en train de devenir des possesseurs de capitaux. La seconde entaille et menace potentielle portait sur la question nationale. Je me rappelle de Malioutine, encore membre du CC du PCUS, venu en France en 1990. Discours antibureaucratique, mais sur la question nationale, « les Russes ont autant souffert que les autres du stalinisme et en fait plus encore, il n’y a pas de problème national spécifique en Ukraine sous le stalinisme. ». Tiens donc …

Jusqu’au putsch d’aout 91, le réseau large à trois courants (anarcho-syndicalistes, nouveaux socialistes, plate-forme marxiste du PCUS) apparaît comme un groupe de pression tendant à déborder la pérestroïka par la gauche. Mais d’ores et déjà cette place est prise, « gauche » signifiant alors « démocratie » bien que le « marché » soit en embuscade (ce qui s’accomplira, au détriment de la démocratie), par la puissance nationale en train de s’affirmer des « démocrates » eltsiniens.

Lors du putsch, alors que les grèves fusent de toute part et que les russes descendent réellement dans la rue, ce réseau est, pour l’essentiel, abstentionniste : les yeux rivés sur les sommets, il compte les points, prudemment.

Deux ans plus tard, lors de la guerre civile entre factions à Moscou opposant Eltsine au « parlement » élu en 1990, ils sont avec celui-ci, dont la dominante idéologique, dans un capharnaüm complet, est « rouge-brune » (y compris des miliciens ouvertement fascistes). Les russes, cette fois-ci, s’abstiennent bien de descendre dans la rue. Ce sont le peuple et les ouvriers qui comptent les points avec prudence alors qu’ils avaient défait le putsch de 1991.

L’essentiel de notre nouvelle gauche moscovite a fait l’inverse : elle a compté les points en 91, elle s’est engagée en 93, avec toutefois une certaine prudence lui évitant les balles et les arrestations et lui permettant, sans délais, de pouvoir quémander et grenouiller dans le glauque pandémonium des partis bureaucratiques émergeant de la catastrophe.

C’est dans ce cadre – malheureusement – que s’est située l’opération « mouvement pour un Parti des Travailleurs en Russie ». Un parti lié à l’émergence de syndicats indépendants pour représenter le monde du travail majoritaire avec différents courants en son sein : projet séduisant inspirée par le PT brésilien de Lula. Mais il ne pouvait en aucun cas aboutir en étant managé par des groupes s’étant abstenu de choisir en août 91 et ayant choisi l’une des factions, la plus impériale et nationale-étatiste, en 93. L’ascension du PT brésilien s’était effectuée avec la confédération syndicale indépendante du pouvoir, la CUT, qu’avaient ralliés des segments entiers des syndicats officiels dans la métallurgie (dont Lula en personne). Dans un de ces bégaiements dont l’histoire a le secret, l’inverse se produit à Moscou : la KAS, confédération anarcho-syndicaliste, est aspirée par les syndicats ci-devant officiels de l’URSS et le tandem Isaev-Chmakov est porté à la tête du journal, puis à la tête des syndicats officiels de Moscou en 1994-95, point d’appui pour leur direction et le ravalement de leur façade à l’échelle nationale, à la fin de la décennie. A cette date, en relation avec Loujkov, le maire de Moscou qui a pris la place de Popov en 1992, le groupe d’Isaev participe à divers regroupements « politiques » (les guillemets sont de rigueur) qui aboutiront à en faire l’une des composantes du parti poutinien, Russie unie, formé après l’arrivée de Poutine au pouvoir.

Son évolution a donc bien été une évolution : elle n’a pas été « brutale », mais progressive, avec des éléments (la tendance à se lier à des factions de l’appareil d’État et la négation des questions nationales face à la Russie) présents dès le début pouvant la favoriser. La question historique posée ici va, on le voit, bien au-delà du médiocre personnage d’Isaev : la possibilité d’un parti révolutionnaire, puis la possibilité d’un parti des travailleurs, puis la possibilité d’un parti de gauche … oblitérées dans ce pays décisif de notre histoire à toutes et à tous qu’est la Russie, inaugure l’entrée dans ce XXI° siècle que hantent les démons du XX°. Cette histoire n’est pas que russe, elle est mondiale, et elle est bien entendu aussi celles des correspondants, conseillers, camarades et amis européens et américains des groupes qui l’ont faite.

Et elle n’est pas finie. J’ai dans les mains un vieux numéro du bulletin en anglais du KAS-KOR de 1993. Isaev vient d’être mis à l’écart ou a quitté, je ne sais, la rédaction. Mais il y a un article de lui, équivoque, qui propose de n’accorder le bénéfice des victoires syndicales qu’aux seuls membres des syndicats. Il y a une réponse, qui dit que c’est là un raisonnement bon pour la FNPR, les ci-devant syndicats officiels, dont Isaev ne dit pas un mot dans son article mais avec lesquels il est en train de négocier. Surtout, la rédaction dans sa majorité ne l’a pas suivie, et ces camarades sont aujourd’hui aux premiers rangs de la centrale indépendante, la RKT, ou animent toujours des groupes anarcho-syndicalistes, syndicalistes-révolutionnaires, et des centres d’étude et de discussion.

Cette histoire reprend en Bélarus. La grève de Minsk en mars 1991 a sonné le glas de l’ancien régime pour tous les peuples de l’ancienne URSS. Loukashenka a mis la classe ouvrière bélarusse sous le boisseau en 1994. La vieille roche s’est réveillée avec le jeune visage de nombreuses femmes animant sections syndicales indépendantes et aidant les comités de grève. La vie est à nous et pas aux gris sur gris qu’engraissent les anciens régimes renouvelés mais agonisant.

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