1837-1848 : suivi des écrits de Karl Marx. 1° époque : entre Epicure et Hegel.

A l'occasion de la sortie du film Le jeune Karl Marx de Raoul Peck, on se propose ici d'offrir un parcours des écrits de ce jeune homme, des tout débuts à l'année 1848 qui est celle de la révolution en Europe et de la parution du célèbre Manifeste. Il sera donc question d'écrits très connus aussi bien que d'autres qui le sont très peu.

A l'occasion de la sortie du film Le jeune Karl Marx de Raoul Peck, on se propose ici d'offrir un parcours des écrits de ce jeune homme, des tout débuts à l'année 1848 qui est celle de la révolution en Europe et de la parution du célèbre Manifeste. Il sera donc question d'écrits très connus aussi bien que d'autres qui le sont très peu, ce qui contribuera à remettre les premiers dans leur contexte. J'espère en outre qu'ainsi, une formidable trajectoire intellectuelle, reposant sur toute l'histoire de la culture européenne, sera perceptible.

Karl Marx est né (le 5 mai 1818) et a grandi à Trèves, dans une Allemagne occidentale et viticole. Marx est un vieux nom juif lorrain et l'on ne manquera pas de souligner sa longue et double (paternelle comme maternelle) ascendance de rabbins. Mais il est avéré que son éducation fut beaucoup plus évangélique, c'est-à-dire luthérienne, et d'inclinaison libérale, que talmudique ou kabbaliste. L'enfant et l'adolescent Karl Marx a eu la chance d'être influencé par deux hommes de grand caractère et par une institution. Les deux hommes sont son père Karl Heinrich, une noble figure, et le père de celle avec qui il se fiance en 1836, Ludwig von Wesphalen père de Jenny, elle-même une forte personnalité dont la propre ascendance remonte à la noblesse écossaise insurgée. L'institution est le lycée de Trèves, où Karl fut un élève moyen, dirigé par un professeur d'histoire kantien, Johann Hugo Wittenbach. Sans exagérer outre mesure l'intéret de ses dissertations de fin d'étude (1835), qui sont les plus anciens textes conservés de lui, il est patent qu'il a reçu une excellente formation humaniste, tant classique qu'allemande, ce qui n'était pas un moindre atoût.

Après une année semble-t-il fort dissipée (poésie, fiesta, duel ...) à Bonn, Karl est installé à Berlin pour des études de droit, surveillé, conseillé et tancé de loin par un père qui l'admire mais craint son tempérament "faustien", que soulignait encore, pour son entourage, un teint mat voire basané à la Dante Alighieri, qui le ciblerait aujourd'hui pour des contrôles au facies, et qui le fera surnommer "le maure".

Novembre 1837 : la lettre au père.

Le premier document qui nous renseigne vraiment sur l'itinéraire intellectuel de Karl Marx est la lettre à son père du 10 novembre 1837 (il faut ensuite attendre sa correspondance avec A. Ruge à partir de 1842 pour avoir des lettres significatives de Marx). Le père mourra quelques mois plus tard. Karl Marx lui confesse trois phases depuis son arrivée à l'université de Berlin à l'âge de 18 ans.

La première phase est celle de la poésie amoureuse, dédiée à la fiancée lointaine. Elle aboutit à une autocritique réaliste mais sévère – des poèmes du jeune Marx seront publiés dans un fanzine étudiant en 1840, ils ne sont pas sans intérêt.

La deuxième phase est celle de la prise de responsabilité : Karl se consacre à fond au droit. Mais à sa manière, par un plongeon intellectuel pantagruélique. Qu'on en juge : traduction en allemand des deux premiers livres des Pandectes (ou Digeste : compilation du droit romain faite sous Justinien, au VI° siècle), et rédaction d'une « philosophie du droit » de « trois cents placards », ce qui ferait des milliers de pages : on espère une erreur de plume pour la santé du jeune homme, qui nous apprend avoir contracté alors l'habitude – définitive - de noter des cahiers d'extraits de tous les livres qu'il lit. Il donne le plan du début de son ouvrage, dominé par les questions de propriété dans le droit romain. Puis il part « en vrille » : lectures artistiques, traductions de la Germanie de Tacite et des Tristes d'Ovide du latin en allemand, velléités théâtrales, anglais, italien, épuisement total, fuite dans le grand air pour retrouver la santé. « Un voile était tombé, mon saint des saints était en pièces, il fallait y établir de nouveaux dieux. »

Les nouveaux dieux sont les philosophes : c'est la troisième phase, durable, qui l'occupe en écrivant cette lettre (et il va se réorienter vers une thèse de philosophie). Hegel avant tout, d'abord perçu comme un repoussoir, comme « l'ennemi », dans les bras duquel il finit par tomber malgré ses réserves, non sans avoir produit en cours de route un dialogue philosophique de « 24 placards » avec pour thème un stoïcien, Cléanthe, et non sans un passage par Schelling. Le champ des lectures, en relation avec Hegel, s'élargit à l'histoire et aux sciences naturelles, avec une traduction partielle de la Rhétorique d'Aristote du grec ancien en allemand.

On apprend que durant son séjour au grand air, à Stralow, Marx a rencontré des hégéliens, et que cette nouvelle phase de lectures est aussi une phase de dialogue intensif avec des amis, et, disons-le, des copains : c'est le Doctorclub, le repaire de la « Gauche hégélienne » toute nouvelle née. En fait, il est tombé de plein pied dans l'avant-garde intellectuelle et bientôt politique du moment. Et il y fait belle figure. Les témoignages de plusieurs autres protagonistes nous le font savoir : le jeune étudiant est assez rapidement devenu une figure-phare de ce milieu de discoureurs la choppe à la main. Le jeune homme de cabinet était donc aussi une sorte de Socrate, car sa réputation de puissant cerveau va largement devancer la publication d'une petite partie de ses écrits !

1838-1839 : les cahiers de philosophie épicurienne.

Le premier travail de Marx conservé est sa thèse sur Épicure, ce penseur matérialiste et atomiste de l'Antiquité, dont le matérialisme et l'atomisme avaient pour fonction de procurer à l'âme sa tranquilité, son ataraxie, dans une vie si possible retirée, profitant des plaisirs de l'existence sans passions ni excés. Nous avons sept cahiers de notes datant des semestres d'hiver 1838-1839 et du semestre d'été 1839 qui l'ont préparée – l'auteur a donc 19-20 ans.

Le premier cahier comporte des citations et paraphrases d'Epicure d'après le compilateur Diogène Laërce, puis quelques commentaires personnels louangeant Epicure comme "philosophe de la représentation", et "la dialectique qui lui est immanente", faite d'un conflit entre idéalité (l'idée atomistique) et monde concret, présenté comme ce qui fait l'intérêt d'Epicure.

Sur la dernière page est ajoutée une citation de Lucrèce à propos de la déclinaison des atomes : chez Démocrite tout s'explique par les chocs des atomes, mais chez Epicure selon Lucrèce ces chocs eux-mêmes ne peuvent avoir lieu qu'en raison d'un petit écart dépourvu de cause de certains atomes, leur "déclinaison".

Le second cahier comporte déjà plus de réflexions personnelles, à partir de la lettre d'Epicure sur les météores et d'extraits du philosophe sceptique Sextus Empiricus. Marx estime que les astres sont, dirions-nous, le point aveugle de la pensée antique, ce qui finit par lui faire dessiner une sorte de fresque, où le christianisme résoud cette contradiction en remplaçant le ciel visible par le "ciel écrit, le verbe scellé", que la philosophie moderne entreprendra de désceller. Critiquant ensuite Plutarque en tant que commentateur dévot qui n'a pas compris Epicure et en a fait ce jouisseur pour lequel on le fait souvent passer, il envisage la figure idéale du Sage (les 7 sages, Socrate comme figure centrale, Epicure), comme figure subjective pratique de cette idéalité qui avait été projetée dans les astres. Sur la dernière page est rajouté un résumé d'Epicure en deux points : éternité de la matière et éternité du vide.

Dans le troisième cahier, est approfondie la critique de Plutarque sur Epicure. Notons ce passage :

« [Plutarque] parle d'un être ou d'un non-être fixe comme prédicat. Or, l'être du sensible, c'est précisément de ne pas être un tel prédicat, de ne pas avoir une existence ou une non-existence fixe. En les séparant, je sépare précisément ce qui, dans l'expérience sensible, n'est pas séparé. La pensée commune a toujours des prédicats abstraits tout prêts qu'elle sépare du sujet. Tous les philosophes ont fait des prédicats mêmes des sujets. »

C'est là la première occurrence chez Marx de la critique, par ailleurs un topos des écrits de Ludwig Feuerbach, de l'inversion du sujet et de l'objet dans la philosophie. Mais chez le tout jeune Marx le point de départ, très hégélien, en est le refus de la fixité des catégories.

On notera aussi la critique de Marx à l'encontre de l'aspiration des dévots à la vie après la mort, leur opposant la sérénité de la conscience d'appartenir à l'infini, qu'il illustre par une citation du philosophe ésotérique allemand du XVII° siècle, Jacob Boehme, sur l'identification du temps et de l'éternité.

Le quatrième cahier est consacré à Lucrèce, le grand disciple romain d'Epicure. L'éloge de ce sérieux gai-luron conduit Marx à citer Spinoza ("... ce n'est pas la béatitude qui est la récompense de la vertu, c'est la vertu elle-même."), et, à propos du livre II du De Natura deorum, à présenter le clinamen, la déclinaison des atomes, comme expression de "la spontanéité de la personne, de l'individu".

Le cinquième cahier comporte de très importants développements personnels de Marx, reprenant d'abord les réflexions du cahier 2 sur le sage antique. Mais cette fois Marx intègre Aristote dans son développement, comme un point nodal, où la philosophie "noue des relations avec le monde", et tel Prométhée, s'apprête à bâtir. Or, "C'est le cas, à présent, de la philosophie hégélienne.", affirme-t-il. Il y a alors brisure et opposition entre la philosophie constituée en monde et le monde lui-même, terrain de l'essor des philosophies antiques de la conscience de soi après Aristote, et des post-hégéliens à présent, y compris dans leur "médiocrité".

Nous avons là, sous forme philosophique, une vue d'ensemble de l'époque, à partir d'un parallèle puissant entre Aristote et Hegel, les philosophies héllénistiques et les hégéliens après Hegel.

Changeant ensuite en partie de thématique, Marx annonce qu'il va tenter de "mieux dégager la forme subjective de la philosophie platonicienne", par une critique du parallèle que fait le théologien contemporain Baur entre Socrate et le Christ. Ceci le conduit à présenter les "philosophes intensifs" par opposition aux philosophes, d'apparence superficielle, de la conscience de soi, d'une part, et aussi à Platon d'autre part, car chez eux la ferveur religieuse n'aboutit pas comme chez lui à l'extase, mais à "l'enthousiasme". Ces philosophes intensifs sont : Aristote, Spinoza, Hegel.

Et ceci l'amène à cette remarquable présentation de la dialectique en termes mythologico-symboliques :

"Mort et Amour sont le mythe de la dialectique négative, car la dialectique est la pure lumière intérieure, le regard pénétrant de l'amour, l'âme intime qui n'est pas écrasée par le corps de la matière atomisée ; elle est le lieu intime de l'esprit. Le mythe de la dialectique est ainsi l'amour ; mais la dialectique est aussi le torrent impétueux qui brise le multiple et ses limites, qui renverse les figures autonomes, précipitant tout dans l'océan de l'éternité. C'est pourquoi le mythe de la dialectique est la mort.

La dialectique, c'est donc la mort, mais c'est aussi le véhicule du vivant, de l'épanouissement dans les jardins de l'esprit, le bouillonnement de semences minuscules dans la coupe pétillante, d'où éclot la fleur du seul feu de l'esprit. C'est pourquoi Plotin l'appelait la voie vers l'aplosis, la simplification de l'âme, vers l'union immédiate avec Dieu, expression qui réunit les deux et, en même temps, la theoria, l'élaboration d'Aristote et la dialectique de Platon."

Le sixième cahier est fait de citations (Sénèque, Stobée, Clément d'Alexandrie, Cicéron).

Le septième, après d'autres extraits de Cicéron, nous fait la grâce de la célèbre figure de la taupe, qui sera la révolution plus tard chez Marx ("bien creusé, vieille taupe ! ") : elle vient de l'Hamlet de Shakespeare via Hegel. La taupe désigne ici les "déterminations essentielles" à l'oeuvre en philosophie. Notons aussi une prise de position pour la reconnaissance de la "rationalité de la nature" valant appropriation de celle-ci et sortie de l' "état aliéné" envers elle.

1840-1841 : cahiers de philosophie.

Entre la rédaction de ces 7 cahiers et la thèse universitaire, nous avons huit cahiers datant de 1840-1841.

 

Les cinq premiers concernent les deux "philosophes intensifs" antérieurs à Hegel : Aristote et Spinoza.

Dans les deux premiers cahiers, Marx se livre à une traduction personnelle du De Anima d'Aristote (traité de l'âme), d'abord le troisième et dernier livre, puis le début du livre I. Sachant que ses amis Bruno Bauer et Friedrich Köppen disent dans leur correspondance que Marx pourrait être celui qui démolira Trendelenburg (et aussi Schopenhauer, ajoute Köppen !), l'aristotélicien officiel, et anti-hégélien, de l'université allemande, qui venait de traduire le De Anima, il est permis de penser que ces cahiers étaient liés à un tel projet éventuel.

Cette traduction, juxtalinéaire, dense et rapide (d'après Michel Vadée), comporte cinq annotations personnelles : sur les risques d'erreurs d'interprétation, sur la profondeur spéculative d'Aristote, pour approuver le lien qu'il établit entre sens du toucher et terre, approuver la nécessité de n'avoir ni excès ni défaut pour que "le sujet comme tel", ici la sensation, "puisse se constituer sur le prédicat", et sur la nécessité pour les synthèses opérées par l'intellect, d'unir des "déterminations" qui ne soient pas étrangères les unes aux autres.

 

Les trois cahiers suivants sont sur Spinoza. Les 4 et 5 (sauf un peu de grammaire italienne à la fin) recopient sa correspondance (et sont en partie de la main d'un copiste).

Dans le 3°, de manière assez impressionnante, Marx s'est emparé du Traité Théologico-Politique et s'est livré à une collation sélective et réordonnée de citations qui construisent un "Spinoza" arme de la démocratie et de la liberté d'expression. Les passages d'abord cités sur les miracles et la foi ouvrent à deux questionnements : la liberté de pensée et la valeur de l'Ecriture sainte. Le coeur de ce travail concerne le premier de ces deux points et consiste à citer les livres XX à XVI du traité, en partant de la fin (procédé typique de Marx). Il en ressort, à partir du chapitre XX de Spinoza, une défense accentuée de la liberté d'expression contre toute tentation d’État de faire la police de la pensée, ou toute tentation des clergés de vouloir faire marcher l’État à leur service ou de prendre sa place, éliminant les restrictions du texte.

Et, à partir du chapitre XVI de Spinoza qui sert en somme de conclusion (alors qu'il est chez lui un point de départ), est dessiné l’État dont la finalité est la liberté des sujets, ou État démocratique – imperium democraticum, comme Marx l'ajoute entre parenthèses, en latin, au texte latin de Spinoza. Le second point (valeur de l'Ecriture) est traité par des citations tirées des chapitres précédents de Spinoza.

L'on peut penser que ce travail dessine l'opposition d'un Etat idéal, ayant la liberté pour finalité et assurant une liberté totale de pensée et d'expression, à un Etat religieux usurpateur qui ressemble à la Prusse. La démocratie comme forme par excellence du "vrai" pouvoir politique : voila une porte d'entrée pour toute la suite.

 

Les trois derniers cahiers sont consacrés à Leibniz, Hume, et Kant.

Le cahier sur Leibniz comporte une trentaine de passages, en latin ou en français, recouvrant les principaux aspects de sa pensée. Les ouvrages cités sont De la Réforme de la philosophie première et de la notion de substance, les Principes de la nature et de la grâce, les Remarques sur Descartes et surtout la correspondance avec Clarke, mais ni la Monadologie (citée une fois par la suite dans l'Idéologie allemande), ni le Discours de métaphysique (édité en 1846). Les thèmes les plus repris sont le principe des indiscernables, la substance, la force, l'action, la matière.

Un problème spécifique se pose à propos du rapport de Marx à Leibniz. Il possédait ses oeuvres, le citait rarement, mais toujours de manière très élogieuse (seule exception, et encore elle est peut-être ironique : Leibniz et Newton se sont querellés sur la paternité du calcul différentiel, et Maximilien Rubel a vu une note marginale de Marx, un Bravo, old Newton !, dans sa correspondance de Leibniz et de Clarke !). Quelle est donc la part de Leibniz dans Marx ?

Je me risquerai à une hypothèse. Leibniz, étudié en 1840, a prospéré dans le for intérieur marxien, sans que Marx éprouve jamais le besoin d'écrire dessus, cela à travers le thème des monades et des forces. En effet, la manière dont Leibniz concilie et dépasse la contradiction entre la nouvelle physique mécaniste, dont il est un adepte et un artisan, et la scolastique d'origine aristotélicienne avec ses formes substantielles, s'apparente à la manière dont Marx mûr fera la synthèse de l'individualisme méthodologique libéral, qu'il défend contre l'ancien régime, et de l'unité organique naturelle et sociale des anciens ; synthèse qui lui permettra précisément d'avoir une visée de l'avenir nécessaire et possible, en tant que société d'individus sociaux librement associés. La monade chez Leibniz est déjà une individualité radicale (le côté « libéral ») en même temps que l'intégration de la totalité de l'univers avec toutes les autres monades (le côté « social »). Le remplissage de l'atome, de l'individualité libre abstraite, avait précisément commencé chez Marx au moyen d’Épicure par opposition à Démocrite.

 

Le 7° cahier est formé de passages en allemand du Traité de la nature humaine de David Hume et a fourni des citations à la thèse.

Le 8° ne porte pas directement sur Kant, mais consiste en extraits, notés par Marx et un copiste, de notes de l'hégélien "centriste" Rosenkranz, qui venait juste de publier une Histoire de la philosophie kantienne, sur les conséquences de la philosophie kantienne, tirés des oeuvres complètes de Kant.

Kant est un autre auteur dont Marx parle assez peu, mais qui sera critiqué en relation avec la critique de la société bourgeoise, dans l'Idéologie allemande.

Il faut cependant relever un parallèle : Kant, on le sait, a produit des "Critiques" fondamentales (de la raison pure, de la raison pratique, de la faculté de juger). Ce terme, avec la critique des Evangiles de D.F. Strauss à Bauer, avait aussi une grande importance dans la Gauche hégélienne. Marx, très tôt, sans doute dès 1840, conçoit son travail, le travail qu'il s'est donné, comme une "Critique", et cela continuera toute sa vie.

 

1841 : la Thèse sur Démocrite et Epicure.

Au printemps 1841 Marx est devenu très proche du professeur Bruno Bauer, et est partie prenante des correspondances et discussions dans le milieu de ce que l'on appelle, depuis 1837, la Gauche hégélienne : selon D.F. Strauss, l'hégélianisme contient potentiellement plusieurs positions par rapport à la religion et aux Ecritures, appelées "droite", "centre" et "gauche". Seules les lettres de Bauer à Marx ont été conservées, mais elles mentionnent des travaux du jeune Marx inconnus par ailleurs : le 1° mars 1840 il lui demande où il en est dans son "étrillage" de Fisher, un théologien d'inspiration shellingienne.

Ils mènent campagne ensemble, sur un terrain philosophique qui est susceptible d'interprétations ou de transformations directement politiques dans la Prusse d'alors. Un intérêt commun les porte sur les philosophies hellénistiques (stoïcisme, épicurisme et scepticisme), non pas pour elles-mêmes, mais en raison du parallèle des époques que nous avons vu Marx formuler dans le cinquième cahier de philosophie épicurienne.

L'offensive principale est menée par Bruno Bauer, et se dirige vers une explication avec et sur le christianisme, justement envisagé comme aboutissement de la pensée antique.

Friedrich Köppen se charge de remettre les Lumières du XVIII° siècle au goût du jour, de façon prussienne, en publiant un éloge du "roi-philosophe" Frédéric II – dédié à Marx, qui n'a encore rien publié. Le retour au XVIII° s'accorde aussi avec le parallèle Aristote/écoles héllénistiques, car celles-ci faisaient retour aux matérialismes ioniens, de même que les post-hégéliens font retour au matérialisme du XVIII°.

Enfin Marx lui-même, dans les projets d'écriture et d'édition de ce réseau universitaire, semble appeler à traiter directement des textes antiques, ce qui n'est pas la moindre part.

 

Sa thèse sur les rapports entre Démocrite et Epicure est d'ailleurs présentée, dans l'introduction de sa première partie, comme le début d'un travail d'ensemble sur les écoles héllénistiques. Mais cela supposait qu'il puisse entamer une carrière universitaire, alors que l'hégélianisme est en train de perdre son statut de philosophie prussienne officielle et de devenir subversif. Marx et ses amis décident donc que la Thèse ne sera pas soutenue à Berlin, mais envoyée à Iéna, où il sera habilité comme enseignant, en son absence, en avril 1841. La suite du "plan" était qu'il rejoigne B.Bauer, expulsé de l'université de Berlin, à Bonn.

Le premier grand projet "Critique" de Marx est donc celui-ci. Nous allons voir la manière, profonde, fascinante, dont ce travail critique ininterrompu va devenir critique du capitalisme. Car aucun doute à avoir : depuis plusieurs années déjà, le jeune Marx est en travail critique, en combat critique ("Vivre c'est travailler, travailler c'est combattre.")

La thèse, imposant travail philologique, nous est parvenue amputée, dans une copie que Marx avait fait faire en vue d'une publication. Elle comportait un avant-propos, deux parties et un appendice. De la première partie nous sont parvenues l'introduction et les deux premières sections, mais il manque les deux suivantes. La seconde partie a été conservée, mais pas l'appendice - dont David Riazanov suppose avec vraisemblance qu'il comportait des passages issus du 3° cahier préparatoire, dans l'esprit des "Lumières". La plupart des notes, y compris celles des parties manquantes, ont été conservées. Ce sont des références à de nombreux textes et ouvrages, dont une citation de D'Holbach, penseur matérialiste du XVIII°. Trois notes ne sont pas des références mais des commentaires personnels, et il semble douteux qu'elles aient été soumises à un jury universitaire, même réputé libéral comme celui d'Iéna. Il est plus probable qu'elles ont été écrites plus tard ou encore mises à part, ainsi qu'une dédicace à Ludwig von Westphalen, père de Jenny, en vue d'une publication qui n'aura pas lieu.

 

L'avant-propos, franchement osé pour une université allemande, cite Hume, et le Prométhée d'Eschyle criant "je hais tous les dieux".

Marx relève d'abord les jugements dominants, défavorables à la physique épicurienne par rapport à celle de Démocrite. Il tacle au passage Trendelenburg qui n'a pas vu la contradiction apparente entre ce qu'Aristote dit de Démocrite dans le De Anima (vérité des phénomènes) et dans la Métaphysique (le vrai est caché). Ces deux aspects coexistent. D'une part la vérité chez Démocrite est rationnelle et non pas sensible, ce sont les atomes, fondement expliquant qu'il y a des phénomènes. D'autre part l'étude empirique des phénomènes doit être faite en tant que telle, sans plus tenir compte du fondement d'existence que sont les atomes. Tandis que chez Epicure, la "conscience de soi singulière abstraite" se satisfait d'une science de la nature "nonchalante", et d'un atomisme modifié par rapport à Démocrite.

Ces modifications sont les suivantes.

D'abord, le clinamen, déclinaison des atomes connue par Lucrèce (mais attestée par diverses sources antiques comme étant épicurienne) : elle apporte la possibilité de l'individualité, de la liberté, de "ce quelque chose qui peut combattre et résister". Il est bien sûr hautement significatif que Marx, réputé un terrible matérialiste sans âme ni scrupules, commence son itinéraire de penseur par la défense et justification de la pure spontanéité libre dépourvue de cause.

De même, les qualités épicuriennes des atomes n'existent pas par soi comme la figure, la position et l'ordre chez Démocrite, mais en rapport avec les phénomènes. Chez Epicure l'atome en soi est principe, archai, singularité absolue, mais il n'est élément des choses, stoichéion, que dans l'interaction avec les autres atomes. Le temps existe au niveau de cette interaction, des phénomènes, conçu par ceux qui les perçoivent par la perte d'atomes. Couronnement de l'édifice, les météores (que Marx ramène aux astres alors qu'ils englobent les tremblements de terre, les crues du Nil ..., dans la Lettre à Pythoclès d'Epicure), sont en fait comme des atomes individuels absolus, mais la conscience singulière abstraite le refuse et, au nom de son ataraxie, elle leur applique la pluralité des explications, qui casse cette éternité principielle. Cette inconséquence, dans l'intérêt supérieur de la conscience de soi, fait d'Epicure le "plus grand Aufklärer [homme des Lumières] grec".

 

Les trois notes qu'il faut mettre à part, qui ne devaient peut-être pas figurer dans l'exemplaire remis au jury (c'est une certitude pour la troisième, rajoutée dans une page non foliotée par Marx au manuscrit copié), se rapportent à des parties perdues. Ce sont les notes 1 et 2 de la quatrième section de la 1° partie et la note 9 de l'appendice. La première est un cri de colère contre Plutarque. La seconde traite du devenir de l'hégélianisme et la troisième de Schelling ; elles ont une importance particulière.

 

La seconde de ces notes rejette la thèse, alors de plus en plus fréquente dans la Gauche hégélienne, des accomodements de Hegel avec l'ordre existant, la monarchie prussienne. Il faut expliquer ceux-ci par le système lui-même et non de manière exotérique, et ce faisant l'approfondir. Le passage "de la discipline à la liberté" voit le "devenir philosophique du monde" se faire "devenir-monde de la philosophie", mais il le fait en se divisant. D'une part, "la praxis de la philosophie", "elle-même théorique", veut libérer le monde et exerce la critique, mesurant l'existence à l'aune de l'essence et la réalité à l'aune de l'idée, mais ce faisant elle se libère elle-même de la philosophie : elle devient le parti libéral qui est aussi le parti du concept, et l'on sent que, malgré une pointe critique, c'est le parti de Marx. D'autre part, ceux qui admettent l'insuffisance de la philosophie, et non du monde, prennent parti pour la réalité telle qu'elle est et instituent une philosophie positive conservatrice et desséchée. Diverses figures sans individualité propre, satirisées comme "philosophes-cheveux ... philosophes-excréments", dont certaines tentent de se réclamer de géants plus anciens (Aristote : c'est Trendelenburg qui est sans doute visé), doivent se ranger elles aussi dans l'un ou l'autre de ces partis.

 

La dernière de ces notes porte sur Schelling. Elle est probablement liée à la nomination du vieux maître ressuscité, dans la chaire de Hegel, à l'université de Berlin, à l'automne 1841, coup gouvernemental qui met fin à tout caractère plus ou moins officiel de l'hégélianisme. Marx oppose le jeune Schelling au vieux à partir de ce passage de ses Lettres sur le dogmatisme et le criticisme (1796) : "La raison faible n'est pas celle qui ne connaît pas de Dieu, mais celle qui veut en connaître un." La réfutation kantienne de la preuve ontologique de l'existence de Dieu ne réfute pas le fait que pour la conscience de soi qui y croit, Dieu existe : sa représentation est effective, de même qu'existent la valeur des écus, y compris s'ils sont imaginaires, ou celle du papier-monnaie, dans les pays où ils ont court.

Cette critique vaut aussi pour Hegel, et "... les preuves de l'existence de Dieu ne sont rien d'autre que des preuves de l'existence de la conscience de soi humaine essentielle."

 

1841 : la Trompette du Jugement dernier sur Hegel.

Après l'obtention de sa thèse et un passage chez sa mère, Marx se rend à Bonn, avec au départ le projet d'y devenir professeur libre, et cohabite avec Bruno Bauer, qui lui a proposé de faire des cours sur l'hermésianisme – le catholicisme libéral rhénan, autre indication du fait que les sujets religieux, bibliques et théologiques ne sont nullement étrangers à Marx.

Marx et Bauer forment alors un duo intellectuel, le premier de ce type dans la vie de Marx, avant celui avec Engels.

Bruno Bauer, qui a connu Hegel et participé à l'édition posthume de ses Leçons sur la philosophie de la religion, évolue en quelques années de la droite luthérienne vers la gauche athéïste. Son influence sur le jeune Marx est incontestable, à travers la thématique de la "conscience de soi", mais on peut se demander quelle a été, dans l'autre sens, l'influence de Marx sur Bauer, au moins comme catalyseur et probablement plus que cela encore. Il semble qu'ils aient eu le projet d'une revue – on lit souvent qu'ils voulaient publier des Archives de l'athéïsme, mais un titre pareil n'aurait pas fait long feu sous la censure, et il n'est en fait mentionné que dans un article plus tardif, de fin février 1843, présentant Marx dans un journal de Mannheim. Ce qui parut bel et bien, ce fut un ouvrage anonyme : La trompette du jugement dernier contre Hegel. L'athée et l'antéchrist. Un ultimatum.

Le message crypté - si peu - de ce livre, est le suivant : en effet, Hegel était athée, révolutionnaire et républicain. Ceci cristallise la formation d'un nouveau courant que l'on confond généralement avec la Gauche hégélienne, mais qui en sort : les Jeunes-hégéliens. De "gauche" (droite, et centre), hégéliens, il était question depuis 1837, mais il s'agissait de différences d'interprétation dans le champ de la philosophie, centrés sur ses rapports avec la religion. Un pamphlétaire réactionnaire, Heinrich Léo, l'avait en 1838 traitée de "jeune-hégélienne", expression péjorative, menaçante car elle faisait référence à la Jeune Allemagne, courant politique dont les auteurs étaient emprisonnés ou exilés. Affirmer qu'en effet, l'hégélianisme conduit à l'athéïsme et au républicanisme, revenait donc à transformer la Gauche hégélienne, courant philosophique et universitaire, en Jeune-hégélianisme, courant philosophique se portant vers l'action politique, prenant en somme le relais de la Jeune Allemagne dont le plus grand poète et écrivain, Heine, va d'ailleurs s'y retrouver.

Ce livre emploie un procédé parodique qui a trompé la censure pendant un semestre, gag "énaurme" qui a dû faire les gorges chaudes dans les tavernes d'étudiants : il se présente comme écrit par des luthériens orthodoxes, scandalisés par Hegel, cet Antéchrist, et par la faiblesse des ripostes à son encontre.

Il a toujours été attribué à Bruno Bauer, Marx ne l'ayant pas revendiqué – ni critiqué – par la suite, à la différence de Bauer, resté dans le champ théologico-philosophique, même "athée", qui le caractérise, alors que Marx en est sorti.

Pourtant ce qui a été sauvé des correspondances de ce milieu cette année là indique bien que les deux y ont travaillé ensemble. C'est trés tardivement, mais de manière nullement saugrenue, qu'une tentative de repérer, par une analyse stylistique, ce qui serait bel et bien de la plume de Marx dans la Posaune (la trompette) a été menée, par Nicolas Dessaux, dans une réédition parue en français en 2016.

Le résultat est hypothétique mais séduisant : parmi les XIII chapitres (outre la Préface et l'Introduction qui seraient de Bauer avec un doute sur deux passages), tous construits autour de citations de Hegel et de la Bible mis en opposition : I. Le rapport religieux comme rapport de substantialité. II. Le spectre de l'esprit universel. III. Haine de Dieu. IV. Haine de l'ordre existant. V. Admiration pour les Français, mépris des Allemands. VI. Destruction de la religion. VII. Haine du judaïsme. VIII. Préférence pour les Grecs. IX. Haine de l’Église. X. Mépris de l’Écriture sainte et de l'Histoire sacrée. XI. La religion comme produit de la conscience de soi. XII. Dissolution du christianisme. XIII. Haine de l'érudition sérieuse et de l'usage du latin, les chapitres II à VI, le VIII, et le treizième et dernier, seraient de Marx, ce qui fait un gros tiers du volume total de l'ouvrage.

Sur une base commune avec Bauer, la présentation de Hegel comme révolutionnaire et antireligieux, et la thématique de la conscience de soi, les chapitres attribués à Marx par N. Dessaux sont d'un style un peu moins lourd et puisent dans les Leçons de l'histoire de la philosophie et non dans les Leçons sur la philosophie de la religion. C'est dans ces chapitre qu'il est question de l'Antiquité ... et de la révolution !

Celle-ci apparaît au chapitre II sous l'image de la taupe, assimilée à l'esprit du monde de Hegel "dénoncée" comme étant la révolution, tout en étant qualifiée de "fétiche" de Hegel. La vieille taupe devient donc la révolution ...

Le dernier chapitre attaque, sans la nommer (sans doute pour tromper la censure), l'Ecole historique du droit (les "philosophes positifs"), sous couvert d'accuser Hegel de ne pas aimer l'histoire et le latin, héllénophile, francophile et germanophobe qu'il serait.

Au total, aucun défenseur du christianisme contre Hegel n'a été épargné, tous ayant été accusés de ne pas avoir vu à quel point Hegel était diabolique. Tous sauf un, qui n'est pas nommé : Schelling. Il est d'autant plus intéressant de signaler que la note 9 à la thèse, rédigée dans cette période, s'appuyait sur le jeune Schelling contre le vieux, mais aussi contre Kant et au fond contre Hegel lui-même.

La lecture de ce livre a joué le rôle d'une étincelle pour trois jeunes lecteurs, qui deviennent alors, chacun à sa façon, des Jeunes-hégéliens :

- Michel Bakounine, qui a pu y trouver la formule de la "passion de la destruction" que l'on retrouve rapidement dans son article sur La réaction en Allemagne, signée Jules Elysard ;

- Friedrich Engels, Jeune Allemand qui devient Jeune-hégélien et qui va à son tour adopter la méthode du pastiche, justement contre Schelling, avec son article comique La philosophie en Christ, et dans une pièce écrite avec le frère de Bruno Bauer, Edgard, Le triomphe de la foi ;

- Max Stirner qui en rédige une recension, son premier texte publié.

Ajoutons, en prime, que dans la partie attribuable à Marx, au chapitre III, se trouve la formule "Dieu est mort pour la philosophie", sur laquelle il n'est pas absurde d'imaginer que le jeune Nietzche, grand lecteur des Jeunes-hégéliens en correspondance avec Bruno Bauer, aurait pu tomber ...

1841-1842 : suite de la Trompette.

De la seconde partie de la Trompette à une provision d'articles.

Un projet raturé d'avant-propos de fin 1841 nous apprend que Marx, à cette date, envisageait encore une édition de sa thèse, mais préférait annoncer que sa grande critique des écoles héllénistiques serait différée, en raison d'activités littéraires et politiques immédiates. Ses notes de lecture passent de Benjamin Constant et Charles de Brosse à des thèmes artistiques et esthétiques. La correspondance de Bauer et Ruge nous apprend que Marx doit "fignoler sa seconde partie" : il s'agit de la suite prévue pour la Trompette, qui ne sera éditée qu'en juin 1843, La leçon de Hegel sur la religion et l'art, jugée du point de vue de la foi, anonyme, attribué à Bauer.

La même question de ce qui pourrait être de Marx se pose donc pour ce second livre. Dans l'avant-dernier chapitre de la Trompette était annoncée une suite en trois thèmes : 1) la subsomption de la religion dans la conscience de soi, 2) l'hostilité supposée de Hegel à l'art chrétien, et 3) la façon dont il "dissout toutes les lois positives de l'Etat". Le troisième de ces thèmes, politique, ne figurera pas dans l'ouvrage final.

Mais nous avons cette fois-ci des lettres de Marx à Arnold Ruge, le principal éditeur de la Gauche hégélienne puis des Jeunes-hégéliens, lui annonçant l'envoi de son manuscrit (10 février 1842), puis estimant (5 mars) que l'aggravation de la censure ne permettra pas l'impression de son "mémoire sur l'art chrétien", mais que pour la revue de Ruge, les Annales de Halle, il a un article sur le "droit naturel" de Hegel aboutissant à une "réfutation de la monarchie constitutionnelle". La lettre du 20 mars montre que le matériel destiné à la Leçon de Hegel s'est converti en projets d'articles pour la revue de Ruge : celui sur l'art chrétien élargi à la religion et l'art en général, une "critique de la philosophie du droit de Hegel" qu'il lui sera difficile d'envoyer bientôt car il lui faut la réécrire justement pour lui enlever son côté "trompette", et un "épilogue" au travail sur l'art religieux, consacré au romantisme.

Le 27 avril finalement, ce sont quatre articles annoncés : art religieux, romantiques, école historique du droit, philosophes positifs.

Il conviendrait donc de rechercher la patte de Marx dans la Leçon de Hegel, notamment dans ses quelques 115 pages concernant l'art et la religion, dont une vingtaine sur l'art chrétien en particulier.

Mais l'on sent aussi, en ce début d'année 1842 où Marx séjourne à Trèves, non pas chez sa mère avec laquelle les rapports se tendent, mais chez sa fiancée Jenny où il est présent dans les semaines de la mort du père de celle-ci, l'amorce de la bifurcation d'avec Bruno Bauer. Celui-ci a été finalement suspendu, puis exclu de l'université allemande. Marx n'envisage plus une carrière universitaire. L'un et l'autre vont se lancer dans le "journalisme". Mais pour Bauer, ce sera toujours des revues philosophiques, pour Marx ce sera de plus en plus le journalisme politique en prise directe sur les évènements.

Genèse de la Gazette rhénane.

La transformation de la suite de la Trompette en projets d'articles pour Arnold Ruge, marque cette transition. A Bonn, Moses Hess a rendu visite aux deux compères et en est reparti terriblement impressionné par Marx, qu'il présente dans sa correspondance comme la synthèse vivante des penseurs des Lumières, de Heine et de Hegel. Or le même Hess, avec Georg Jung, prépare le lancement d'un quotidien rhénan, auquel il recrute des actionnaires dans la bourgeoisie d'affaire et les milieux juifs éclairés. Le pari est qu'au moins au départ, ce journal bénéficierait d'une tolérance tacite de la censure prussienne en raison de la concurrence qu'il fera à la Kölnische Zeitung, catholique et ultramontaine. Ce sera la Rheinische Zeitung, la Gazette rhénane. En fait, les actionnaires commencent par écarter Hess et se laisser conseiller par l'économiste protectionniste Friedrich List, mais dans un second temps ils ouvrent largement le journal aux Jeunes-hégéliens. Marx commence à être publié dans ce journal à partir de mai 1842, ce qui lui fournit aussi un gagne-pain.

Remarques sur la plus récente ordonnance prussienne concernant la censure.

Un essai étincelant, qui ne sera, lui, publié qu'un an plus tard dans une nouvelle revue de Ruge, les Anekdota, Remarques sur la plus récente ordonnance prussienne concernant la censure, mélant satire, ironie mordante, attaquant "l'Etat coercitif" au nom d'un "Etat moral", est le fruit final de cette période. Citons :

"… le premier devoir de celui qui cherche la vérité n'est-il pas de foncer sur elle, sans regarder à droite ni à gauche ? "

"La vérité englobe non seulement le résultat, mais aussi le chemin."

 

Ouvrages utilisés ici : la lettre au père, les travaux de philosophie épicurienne, la Thèse sur Démocrite et Epicure et ses notes, ainsi que l'article sur l'ordonnance concernant la censure, figurent dans l'édition des Oeuvres de Marx en Pléïade (Gallimard) établie par Maximilien Rubel (cette édition est critiquée sur bien des points mais plusieurs textes ne sont trouvables que là en français). Le travail de Marx sur Aristote en 1840 est décrit dans Michel Vadée, Marx penseur du possible, l'Harmattan, 1998. Sa "réécriture" de Spinoza est publiée et commentée dans le n°1 des Cahiers Spinoza, Editions Réplique, Paris, 1977. Ses notes sur Leibniz sont commentées dans Hervé Touboul, Marx, Engels et la question de l'individu, Paris, PUF, 2004. La Trompette du jugement dernier avec l'essai de Nicolas Dessaux, De Marx comme trompettiste, a été publiée en 2016 aux éditions L'Echappée, Paris, et je l'ai présentée dans un précédent article sur Mediapart.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.