Karl Marx, 1837-1848 : les Comités de correspondance passent à l'action.

 

Formation des Comités de correspondance communiste.

 

Début 1846, Marx, Engels, Weydemeyer, le belge Philippe Gigot et quelques autres, avec y compris la participation, l'intérêt et le soutien de Jenny Marx - mais le comité ne comprend formellement que des hommes - créent le premier Comité de correspondance communiste, mettant en oeuvre des projets certainements faits à Londres l'été précédent, lors du lancement des Fraternal democrats, association large. Les Comités de correspondance ne sont pas aussi larges, mais ne sont ni un parti, ni une "fraction" au sens que prendra ce terme au XX° siècle, mais une sorte de réseau d'influence : ce qui par la suite s'en rapprochera le plus sera les groupes d'amis en correspondance autour de Rosa Luxembourg en Pologne, puis de Paul Lévi après son exclusion du KPD, notamment. La rédaction des principaux textes contre le socialisme vrai incorporés dans la dite Idéologie allemande est liée à la création de ces comités.

Le comité de Bruxelles regroupera une vingtaine de membres, allemands et belges, s'associe à Londres les dirigeants chartistes Jones et Harney dès le printemps 1846, et comptera plusieurs dizaines de correspondants dans les régions rhénanes.

 

Fin mars, le conflit éclate avec Wilhelm Weitling qui séjourne alors à Bruxelles et participe au comité. Jouant le pauvre artisan prophétique, ce qu'il était, il assimile intellectuels et bourgeois, et se plaint de la domination que Marx est censé vouloir exercer. Une engueulade violente se produit lors d'une réunion du comité, où Marx sort à Weitling, en tapant du poing sur la table, la phrase de Spinoza : L'ignorance n'a jamais servi de rien à personne.

 

Le 5 mai, le comité écrit à Proudhon pour lui demander sa participation, espérant s'appuyer sur lui en France. La lettre, écrite par Marx, est cosignée par Engels et Gigot. Assez naïve, elle atteste de la surestimation dans laquelle Marx avait jusque là tenu Proudhon, ainsi que d'un manque singulier de diplomatie. Proudhon est invité à s'associer au comité de correspondance "avec les communistes et socialistes allemands" en vue de mener "la discussion de questions scientifiques", de s'occuper de la "surveillance à exercer sur les écrits populaires", et de mener une propagande en Allemagne, le but principal étant les échanges mutuels entre militants en France, Angleterre et Allemagne, visant à "un pas en avant du mouvement dans son expression littéraire, afin de se débarrasser des limites de la nationalité", ce qui serait d'un grand intérêt "au moment de l'action". Dans un post-scriptum, Marx dénonce le "socialiste vrai" Karl Grün comme un "charlatan" qui se présente en Allemagne comme le professeur de Proudhon.

 

La Circulaire contre Hermann Kriege.

 

Le 11 mai le comité adopte, par 7 voix contre une, celle de Weitling, une circulaire écrite par Marx contre les publications new-yorkaises d'un communiste feuerbachien, membre de la Ligue des justes, considéré comme un militant efficace jusqu'à son départ en Amérique, Hermann Kriege. Ennemi mortel des religions et prophète de l'athéïsme en Allemagne, il s'est fait outre-Atlantique l'apôtre de l'amour entre les hommes, invoquant la fraternité chrétienne et la philanthropie des riches. La circulaire s'insurge contre la transformation du soutien aux mouvements exigeant une mise en commun des terres vierges à distribuer aux colons en une apologie de la propriété privée, et contre la présentation du communisme comme "rêverie amoureuse" et "esprit saint de la communauté", dont Kriege écrit que "Celui qui ne donne pas son appui à un tel parti peut être à juste titre considéré comme un ennemi de l'humanité." Il est remarquable que Marx rejette vigoureusement, en montrant leur combinaison, la profession de foi sur "l'amour" et ces messages intolérants :

"L'intolérance de cette phrase semble contredire le "don de soi à tous", "la religion de l'amour" pour tous. Mais elle est, au contraire, une conséquence logique de cette nouvelle religion qui, comme toutes les autres, hait et persécute à mort tous ses ennemis. L'ennemi du parti est transformé tout logiquement en hérétique : d'ennemi du parti réellement existant, que l'on combat, on fait un pécheur contre l'humanité, qui, elle, n'existe que dans la seule imagination, et ce pécheur doit être puni."

"La foi, et plus précisément la foi dans "l'esprit-saint de la communauté", est bien la dernière chose qui soit exigée pour la réalisation du communisme."

Cette circulaire a été appréciée par les responsables londoniens de la Ligue des justes, dont Kriege se réclamait et qu'il risquait de compromettre. Par contre, Weitling lance des attaques personnelles contre Marx et écrit à Kriege, et à Hess, puis, dépité, part pour l'Amérique. Hess démoralisé écrit à Marx à propos de Weitling : "Tu l'as rendu complètement fou et il ne faut pas s'étonner qu'il le soit pour de bon", et lui dit ne plus vouloir avoir de relations avec le "parti" tout en persistant à voir dans Marx sa référence intellectuelle.

 

La fin de non recevoir de Proudhon.

 

La réponse de Proudhon, le 17 mai, à la lettre du 5 mai, est une fin de non recevoir ironique au nom d'"un anti-dogmatisme économique presque absolu".

Après avoir invoqué les dangers de l'intolérance, Proudhon ironise sur les mots "au moment de l'action", en expliquant qu'il ne veut pas de "coup de main, ce qu'on appelait jadis une révolution", et qu'il est contre "l'action révolutionnaire comme moyen de réforme sociale", lui préférant "une combinaison économique" permettant de faire rentrer par la fenêtre les richesses sorties de la société par la porte – il pense à ses plans de banque du peuple et de crédit mutuel.

Enfin, il prend la défense de Grün, dont il est bien compréhensible qu'il exploite (comme Marx), "pour vivre, les idées modernes", et qui compte parmi les quelques rares allemands auxquels lui, Proudhon, doit de connaître, dit-il (il ne lit pas l'allemand), les écrits de Marx, Engels et Feuerbach. Et d'annoncer qu'il prépare un ouvrage que Grün souhaite traduire en allemand : ce sera Philosophie de la misère.

 

Un éclairage sur l'activité des Comités de correspondance.

 

L'autre document préservé – parmi beaucoup de perdus - de l'activité du groupe bruxellois est une réponse au cercle communiste de Wuppertal, du 15 juin 1846, de Marx, Engels, Gigot et Wolf, adressée au peintre Köttgen qui avait sollicité le Comité de correspondance.

Ils lui déclarent leur accord pour nouer des relations permanentes entre groupes, diffuser des brochures "bon marché et compréhensibles", fixer des cotisations régulières, mais pas pour payer les écrivains – Köttgen avait dû faire cette proposition – mais pour financer brochures et correspondances. Au nom de la transparence qu'ils pratiquent eux-mêmes, ils lui demandent les noms des membres de son club, tout en lui déconseillant de faire figurer ses noms et adresses sur le cachet. L'idée d'un congrès communiste est repoussée à après un essor des groupes locaux et de leurs liaisons, soit "pas avant l'an prochain".

A ces réponses s'ajoutent, surtout dans un long post-scriptum, des remarques politiques contre la naïveté qu'il y aurait à pétitionner en direction des autorités avant d'avoir des forces suffisantes. "agissez jésuitiquement, renoncez à l'honnêteté teutomane" : cette formule vise à déniaiser le destinataire, qui professe sans trop s'en rendre compte un humanitarisme façon "socialisme vrai".

 

Engels à Paris et les origines de Misère de la philosophie.

 

Le 1° août 1846 Marx écrit à l'éditeur Leske, qui s'impatiente, pour justifier son retard dans l'envoi du manuscrit pour le livre promis, promettant le premier volume pour novembre.

Quelques semaines auparavant Engels est allé vivre à Paris pour y organiser les comités, après la rebuffade de Proudhon, et y défendre leurs positions. C'est la Ligue des Justes qui est le champ de son activité, et bien qu'il n'en soit pas formellement membre elle n'a pas de secrets pour lui. Ainsi, le 23 octobre il raconte qu'il a eu connaissance des documents internes sur l'affaire Kriege, et il blague en écrivant qu'il est donc "passible de la peine de mort, du poignard, de la strangulation ou du poison" : la société secrète l'est de moins en moins, et ses responsables londoniens ont pris appui sur les attaques de Marx pour se désolidariser de Kriege qui les compromettait. Mais à Paris la situation est complexe : Engels affronte les partisans de Grün, nourris d'un mélange d'idées héritées de Weitling ou inspirées par Proudhon, surmontant progressivement cette influence chez le "brave Ewerbeck ", principal dirigeant de la Ligue à Paris.

Mais en fin d'année les rapports politiques se tendent. D'une part, Engels explique que les bavardages publics inconsidérés de certains partisans de Grün aux assemblées-débat-casse-croûte ouvriers de la Barrière du trône lui font craindre une expulsion - la même rumeur, en sens inverse, circule contre lui côté Grün, et tous seront finalement expulsés un jour ou l'autre. D'autre part, dans sa dernière lettre de l'année il est presque défaitiste à propos des dirigeants de la Ligue à Londres, qui semblent ne pas vouloir s'associer avec les "savants de Bruxelles" alors que ce sont eux les meilleurs, ou les moins mauvais, des Straubingers, terme intraduisible qui désigne dans la correspondance de Marx et d'Engels les artisans un peu lourdeaux.

Il se procure et envoie à Marx le nouveau livre de Proudhon, Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, en lui conseillant de s'en servir pour le livre promis à Leske. Après l'avoir parcouru, Marx envoie le 28 décembre 1846 une première critique de quelques pages à Pavel Annenkov qui lui avait demandé son avis, en français, exercice délibéré d'écriture.

Riche mois que janvier 1847. Le troisième enfant de Karl et Jenny voit le jour : Edgard (il mourra en 1855 de misère, tuberculose et inanition). Une lettre d'Engels du 15 janvier 1847 nous apprend que Marx a décidé d'écrire un autre livre, contre Proudhon, en français. Le 20 janvier Marx s'adresse à un libraire-éditeur bruxellois, Vogler. Le même jour l'émissaire de la direction londonienne de la Ligue des Justes, Joseph Moll, vient le voir et lui dit en substance : avec Engels, qu'il va ensuite aller voir à Paris, ou vous êtes dehors et on se combat, ou vous entrez à la Ligue et on la réorganise ensemble. Une chose que la Ligue n'avait jamais fait est alors convenue : la tenue d'un congrès début juin à Londres. Ce retournement de situation nécessite que le livre contre Proudhon soit un exposé au grand jour des conceptions économiques et sociales de Marx, avec une finalité précise : influencer la Ligue des Justes. Ses bonnes feuilles seront apportées au congrès londonien, juste avant sa parution. Pour l'écrire dans un français correct, Marx s'adjoint l'aide de Ferdinand Wolf, qui a vécu longtemps en France, et commence par lui faire une série de laïus personnels pour que celui-ci comprenne le fond théorique de l'ouvrage.

Au passage, les promesses faites à Leske sont définitivement passées à la trappe. Le contrat est résilié le 2 février 1847, Leske ayant traité avec Grün pour publier une traduction allemande de Misère de la philosophie.

 

1847 : Misère de la philosophie.

 

Un mot sur Marx et Proudhon.

 

Misère de la philosophie ne saurait être réduit à un règlement de compte avec Proudhon. Mais c'est aussi cela.

Marx avait d'abord lu de Proudhon son premier mémoire sur la propriété, et l'a toujours tenu pour son meilleur livre. A l'automne 1844 à Paris, il lui a fait des laïus, à sa demande, sur la dialectique et la philosophie allemande. Mais Marx expulsé, c'est Grün qui prendra le relais. Marx possédait les deux autres mémoires sur la propriété mais il n'est pas sûr qu'il les ait lus. Il avait commenté avec une indulgence favorable la "dialectique sérielle" de Proudhon dans De la création de l'ordre dans l'humanité. Nous avons vu que la rupture est venue de Proudhon. Marx n'avait sans doute pas lu, ou ils lui étaient tombés des mains, les abondants chapitres de Proudhon dissertant sur "Dieu" et "la raison impersonnelle de l'humanité", et il ne fera d'ailleurs pas porter sa critique là-dessus, ce qui témoigne malgré tout d'une certaine indulgence. Le dépit, d'avoir surestimé un personnage qui s'avérait très faible, est sensible dans Misère de la philosophie, où Proudhon est appelé M. Proudhon.

C'est par une construction rétrospective que cette polémique est rattachée à ce qu'il est convenu d'appeler "l'affrontement du marxisme et de l'anarchisme", dans la mesure où Bakounine témoignera de la sympathie à Proudhon, bien que la continuité entre eux soit loin d'être aussi évidente qu'on le dit. Certains proudhoniens deviendront bakouniniens, d'autres marxiens, d'autres réformistes voire politiciens bourgeois. Si l'on peut présenter Bakounine (celui d'après 1867) comme "à gauche" de Marx, c'est assez compliqué pour Proudhon ... Une chose est sûre en tous cas : cette polémique n'a strictement rien à voir avec le retournement du disciple Marx envers le maître Proudhon – nul doute que l'un comme l'autre aurait été fort surpris d'une telle interprétation !

 

La "philosophie de la misère" de Proudhon.

 

Les idées économiques et sociales du livre de Proudhon, abrégé en Philosophie de la misère, consistent à préconiser une "valeur constituée" qui concilierait la contradiction entre offre et demande, abondance et rareté, valeur d'usage et valeur d'échange, pour avoir, sur la base du temps de travail, un échange équitable – une idée à la mode aujourd'hui dans les boutiques bio !

La marche de l'humanité vers cette solution équitable a successivement créé la division du travail, les machines, la concurrence, les monopoles, l'impôt. La solution des contradictions consiste à chaque fois à combiner les institutions contraires en un ensemble qui assure le libre développement des bons côtés de chacune, tout en refrénant ses mauvais côtés. Ceci culmine avec la contradiction entre propriété, qui par elle-même est vol, et communauté, qui par elle-même est oppression : la "mutualité" par contre, échange en nature généralisé reposant sur la constitution de la valeur en tant que temps de travail, soumet au travail aussi bien le capital que l'Etat. Ce ne sera pas une révolution, mais une "restauration solennelle".

 

La lettre de Marx à Annenkov.

 

Le noyau des critiques de Marx se trouve dans sa lettre à Annenkov (un intellectuel russe qui fréquente les communistes) de fin décembre 1846, qui laisse de côté la théorie de la valeur. Proudhon fait de l'histoire le déploiement de catégories morales alors qu'elle est faite par des individus qui héritent des forces productives léguées et accumulées de générations en générations. Tout devient catégorie chez Proudhon alors que, par exemple, "La machine n'est pas plus une catégorie économique que le bœuf qui traîne la charrue". Du coup, ce sont à son insu les catégories de la vie dans la société bourgeoise qu'il érige en catégories éternelles. Si son dégoût pour "la sensiblerie socialiste" est légitime, il lui oppose une "sentimentalité de petit bourgeois ". Représentant philosophique et économique de la petite bourgeoisie, ainsi se trouve caractérisé Proudhon, que Marx ne voit plus comme un ouvrier, représentant du prolétariat. Cette épithète, encore assez personnelle concernant Stirner, devient vraiment politique concernant Proudhon – que Marx s'abstient toutefois de traiter aussi de philistin.

 

Marx s'est approprié la théorie de la valeur-travail.

 

Dans le premier chapitre de son livre, Marx, par contre, prend bille en tête la théorie de la valeur.

 

Première section : Proudhon imagine un sujet isolé théorique qui noue des rapports d'échanges avec les autres hommes : cette fiction n'a rien de neutre, elle présuppose la division du travail et le caractère individuel des travaux – comme dans nos manuels d'économie.

 

Deuxième section : la "valeur constituée" par le temps de travail existe déjà, c'est celle de la société bourgeoise telle que l'économiste anglais David Ricardo l'a analysée (De l'économie politique et de l'impôt, 1819), et ce fameux "prix naturel du travail" n'est autre chose que "le minimum du salaire". Les fluctuations de l'offre et de la demande ne sont pas extérieures à la valeur-travail, elles en sont le mode de réalisation concret.

Au demeurant, Proudhon, en croyant réinventer l'eau chaude par la découverte de la valeur-travail, reproduit l'erreur des ricardiens ouvriers anglais, que Marx avait découverts lors du voyage avec Engels en 1845, erreur consistant à vouloir que tout revienne au travail puisqu'il est la source de la valeur, alors qu'il est bel et bien payé à sa "valeur", le salaire minima. Marx cite longuement l'un d'eux, John Bray, dont les projets de "bazars équitables" ont débouché sur des faillites frauduleuses : "avis à M. Proudhon".

 

Troisième section : la monnaie n'est pas la valeur "constituée" par excellence (Proudhon), sa propre valeur pouvant d'ailleurs se déconnecter de la mesure par le temps de travail comme le montrent les travaux de Ricardo sur le papier-monnaie à cours forcé.

 

Quatrième section : quand Proudhon dit que "la société" confère au travail individuel la propriété de comporter un "excédent" qui lui est indument prélevé, il attribue à la dite "société" un pouvoir qui n'est que celui de l'exploitation du travail dans la société bourgeoise.

 

La seconde partie du livre, sauf sa première et sa dernière sections dont il faut traiter à part, poursuit la critique de Proudhon appuyée sur Ricardo, catégories économiques par catégories économiques.

 

Concernant la division du travail, Marx développe les remarques de la première section, et introduit une distinction importante qu'il reprendra dans le Capital avec la formule : l'atelier ou la manufacture sont le domaine de l'organisation sous un pouvoir unique, mais au niveau de la société bourgeoise régne la concurrence et ses aléas. Despotisme dans l'entreprise, anarchie dans la société.

Concernant le machinisme, Marx met à profit l'étude de deux économistes bourgeois impitoyables, mais bons vulgarisateurs de questions techniques et d'organisation du travail, Charles Babbage et David Ure, expliquant que la machine, autant ou plus que la synthèse de différents travaux, est conçue par l'analyse des travaux en parties constitutives (ce que le fordisme opérera à fond pour les gestes, et l'informatisation pour les procédures de langage et de classement). La raison en est qu'il s'agit de remplacer le travail humain, et de contrer la résistance ouvrière. Le rapport social prime dans l'usage et donc dans la conception de la machine, qui n'est pas, par elle-même, un rapport social.

La contradiction entre concurrence et monopole que Proudhon veut surmonter, l'est dans la réalité du marché, "qui n'est pas une formule, mais un mouvement". Les impôts, loin de s'opposer aux intérêts bourgeois, servent leur domination et leur conservation en leur attachant l'Etat – Marx n'est ni étatiste ni "antilibéral" ...

Les autres catégories proudhoniennes, balance du commerce, crédit, communisme, population, sont évacuées comme autant d'"élucubrations". Marx revient pour finir à Ricardo pour des explications sur la rente foncière qui le reprennent précisément, n'envisageant que la rente différentielle. Tout à fait "ricardien" à ce stade sur ce sujet aussi, Marx introduit toutefois quelques remarques puissantes qui lui sont propres : "la fertilité n'est pas une catégorie aussi naturelle qu'on pourrait le croire : elle se rattache intimement aux rapports sociaux actuel".

 

Nous venons d'assister à l'appropriation de Ricardo par Marx(ou à l'exposition de cette appropriation, qui a pu se faire dans des manuscrits perdus). S'il complète parfois Ricardo déjà sur certains points, en envisageant la loi de l'offre et de la demande comme contingence réalisant le nécessaire, à savoir la valeur-travail, ou dans certaines de ses remarques sur les machines ou sur la fertilité du sol, il le reprend tel quelle la structure théorique et analytique ainsi que plusieurs théories particulières, comme l'attribution par Ricardo d'une "valeur" au papier-monnaie, liée à la théorie quantitative de la monnaie que Marx critiquera plus tard. La théorie de la valeur-travail de Smith, précisée par Ricardo, qui avait d'abord soulevé sa méfiance (et celle d'Engels) est donc faite sienne.

Elle n'est pas, telle quelle, son dernier mot (ainsi que le croiront "marxistes" et "anti-marxistes). Ce serait donc une erreur de voir dans cet exposé la conception économique achevée de Marx qui viendra bien plus tard.

Mais sa clarté et la manière dont il dissipe bien des illusions avaient une fonctionnalité immédiate auprès des militants ouvriers français, anglais, allemands, qu'il voulait aider à se coordonner.

Au delà, la critique du "commerce équitable" à quoi se ramène largement la vision proudhonienne, n'a rien perdu de son actualité : le commerce équitable, c'est le capitalisme !

 

A propos de la dialectique.

 

La première section de la seconde partie présente un intérêt particulier, car, comme l'a signalé Pierre Naville, c'est sans doute le seul endroit où Marx s'appuie directement sur Hegel pour exposer son point de vue et réfuter un autre point de vue. C'est aussi, du même coup, le dernier endroit où il traite de la dialectique de manière non trop cursive.

 

Il était dans l'obligation de le faire, car Proudhon a mitonné une "dialectique" à sa façon qu'il présente comme apparentée à Hegel, dont il se dit que Grün ... et Marx, lui ont communiqué les enseignements. En fait, Hegel était déjà "connu" de Proudhon par son – mauvais - premier introducteur français, Victor Cousin. La "dialectique" de Proudhon était confectionnée dans son esprit dés 1840 comme le montre ce passage de Qu'est-ce que la propriété (1840) :

"Pour rendre tout cela par une formule hégélienne, je dirai : la communauté, premier mode, première détermination de la sociabilité, est le premier terme du développement social, la thèse ; la propriété, expression contradictoire de la communauté, fait le second terme, l'antithèse. Reste à découvrir le troisième terme, la synthèse. Or, cette synthèse résulte nécessairement de la correction de la thèse par l'antithèse : donc il faut, par un dernier examen, en éliminer ce qu'elles renferment d'hostile à la sociabilité. Les deux restes formeront, en se réunissant, le véritable mode d'association humanitaire."

Prendre les "bons côtés" des deux termes de la contradiction pour les associer ensemble serait donc "la dialectique" ! Marx n'aura aucune difficulté à se moquer de ce procédé : "Rien qu'a se poser le problème d'éliminer le mauvais côté, on coupe court au mouvement dialectique" - il n'aborde pas la notion de dialectique "sérielle" évoquée dans son article contre Grün, que Proudhon, dans son ouvrage précédent, avait reprise de Fourier en prétendant l'améliorer, mais sa critique vaut aussi pour ce qu'elle devient chez Proudhon.

 

Marx résume, il est vrai, Hegel de manière très ironique : "La raison universelle n'ayant en dehors d'elle ni terrain sur lequel elle puisse se poser, ni objet auquel elle puisse s'opposer, ni sujet avec lequel elle puisse composer, se voit forcée de faire la culbute en se posant, en s'opposant et en composant." Mais c'est pour expliquer que Proudhon en a le même côté faible – les abstractions – sans pour autant les faire jouer dialectiquement comme le fait Hegel.

Il ne part pas des hommes réels, qui font leur propre histoire et produisent leurs propres rapports sociaux - ce qui contredit le déterminisme de ce passage souvent cité mais qu'il ne faut pas couper de son contexte : "Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur la société avec le capitalisme industriel."

Marx défend le "mouvement dialectique", "la coexistence des deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle", et il prend tout particulièrement la défense du "mauvais coté" de la contradiction, le "négatif", côté du prolétariat dans les contradictions présentes.

Ainsi, à condition de partir des hommes réels, Marx assume l'ensemble de ce qu'il est convenu d'appeler la "dialectique hégélienne", sans reprendre, dans cet écrit public, les précisions qu'il lui a apportées dans ses manuscrits de 1843 et de 1844.

Il oppose les économistes, scientifiques de la bourgeoisie, pour qui leurs catégories économiques sont éternelles - "Ainsi, il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus", note-t-il en anticipant de manière frappante sur l'idéologie néolibérale de la fin du XX° siècle -, et les socialistes et communistes, et parmi eux, ceux qui ne partent pas de leur système mais qui se font l'organe "de ce qui se passe devant leurs yeux" et pour qui "la science produite par le mouvement historique" n'est plus doctrinaire, mais révolutionnaire. On aura compris que Marx entend se situer là.

Et Proudhon ? " ... il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le capital et le travail, entre l'économie politique et le communisme."

 

Apologie pour la grève, le syndicat, et la lutte politique, qui ne font qu'un !

 

La dernière section de la deuxième partie, et de l'ensemble du livre, ne répond plus à tel ou tel passage de Proudhon, mais à un lieu commun de ses écrits : les grèves ne serviraient à rien car toute hausse de salaire renchérit les prix, et les coalitions ne servent à rien contre la souveraineté de la loi de l'offre et de la demande.

Après avoir utilisé Ricardo pour dire que l'égalisation des profits entre capitalistes rend beaucoup plus complexe et variable l'effet des hausses de salaires sur les prix, Marx fait une véritable profession de foi en faveur des grèves et des syndicats, profession de foi qui part de l'accumulation du capital et va, sans hiatus, jusqu'au thème de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat :

"La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance - coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du salaire. Dans cette lutte - véritable guerre civile - se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l'association prend un caractère politique."

C'est là, en quelques lignes – qu'Engels apportera au congrès de la Ligue des Justes - l'expérience du grand mouvement chartiste du prolétariat britannique qui se trouve pour la première fois condensée. Pas de rupture entre la grève, qui marque la résistance élémentaire et appelle la coalition, l'organisation économique ou syndicale, la lutte de classe à classe qui devient politique. La classe n'a pas d'existence préalable, elle n'est une classe que dans sa lutte et l'on pourrait même dire que par sa lutte elle institue "le politique", comme on dit aujourd'hui :

"Les conditions économiques avaient d'abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n'avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique."

Lutte politique : "Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps."

Mais cette lutte politique à son tour menée jusqu'au bout conduit à sortir de l'Etat et du politique. Attention : l'expression "prise du pouvoir politique" est justement évitée ici. Car Marx n'envisage pas que la victoire de la classe ouvrière, constituée comme telle par sa lutte, n'engendre un nouveau pouvoir politique. Elle y met fin :

"La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile."

Ce qui donne cette possibilité à la classe ouvrière, c'est son caractère de principale force productive : "De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c'est la classe révolutionnaire elle-même."

Dans ces pages, un ton impératif, de prophétisme moderne, est trouvé. La dernière phrase est une citation du roman récent de Georges Sand, Jean Ziska. Episode de la guerre des Hussites, paru en feuilleton dans la Revue indépendante qu'elle dirigeait avec Pierre Leroux, l'année précédente :

Le combat ou la mort ; la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée.

Ces lignes, avant le Manifeste, sont celles par lesquelles Marx fait véritablement son entrée dans le mouvement ouvrier, en lui "chantant sa propre musique".

 

Vive la grève, la grève est politique !

 

 

 

La Circulaire contre Kriege, la correspondance avec Proudhon, la lettre au groupe de Wuppertal, se trouvent en français dans les Oeuvres de Marx en Pléïade. Misère de la philosophie a été écrit en français. Si le dernier chapitre se suffit à soi-même, les Principes de l'économie politique et de l'impôt de David Ricardo, et l'ouvrage de Proudhon auquel il répond, le  Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, sont nécessaires à une lecture approfondie. Ce dernier ouvrage est en grande partie disponible sur le site Classiques des sciences sociales de l'université de Chicoutimi, Québec.

 

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