L’impérialisme russe, maillon faible de la chaîne.


Vladi Poutine, ou le petit bout de la lorgnette.

 

Deux représentations dominantes portent sur Vladimir Poutine, et à travers lui sur la Russie. Apparemment opposées elles sont en vérité complémentaires. L’une le diabolise, l’autre le divinise (en général en commençant par dire « assez de diabolisation » ! ). En bref, c’est l’autiste d’un côté, le joueur de go de l’autre, Raspoutine ou Sun Tzu, ou encore un « nouvel Hitler » versus un « De Gaulle ». D’un côté on nous dépeint un tyran inquiétant, et l’on spécule tant sur son idéologie que sur sa psychologie, si ce n’est sa psychiatrie. De l’autre, on nous dessine un fin stratège, on précise en général que « bien entendu ce n’est pas un révolutionnaire, mais … » (tout est dans ce « mais »), il défend des intérêts nationaux et pose la question de la souveraineté des peuples (sans blague, diront les Ukrainiens, Géorgiens et autres Tchétchènes ! ). Ces deux modes de représentation s’entretiennent mutuellement, chacun renvoyant à l’autre comme au repoussoir qui doit le légitimer. Ainsi se répondent néolibéralisme et néostalinisme, ces spectres du XX° siècle qui hantent la pensée pauvre du capitalisme mondialisé en crise structurelle au XXI°.

Ni l’un ni l’autre ne permet de penser, de comprendre et d’agir dans le réel et, pour tout dire en ce qui concerne Poutine, ce n’est pas lui le problème : le plus probable est que nous avons affaire à une personnalité plutôt pauvre, dépourvue des abysses et des olympes que se plaisent à imaginer les uns et les autres – une personnalité de flic, ce qui ne nous emmène pas bien loin. Le problème est que ce pseudo débat sur « qui est Poutine ? » en recouvre un autre et permet de l’aplatir et d’en masquer les enjeux : qu’est-ce que la Russie, l’Etat russe contemporain ?

 

La notion moderne d’ « impérialisme ».

 

La difficulté de la question est qu’elle renvoie au passé : qu’était-ce que l’URSS et, avant elle, qu’était-ce que l’empire des tsars, car l’Etat « poutinien » se veut en fait l’héritier de l’une et de l’autre ?

La seule chose qu’il renie, c’est la révolution d’Octobre. C’est le même Poutine qui, en février 2015 en visite chez son ami Orban, chef d’Etat néoconservateur de Hongrie, dépose une gerbe à la mémoire des soldats russes morts en 1956 pour réprimer l’insurrection des conseils ouvriers, et qui, le 17 avril 2014, invoque la « Novorossia » de Catherine II et dénonce les frontières ukrainiennes arrachées par la révolution d’Octobre et le combat des rouges et des noirs contre Denikine jusqu’en 1920. Denikine et Staline, telles sont les références des petits tyranneaux sanglants du Donbass à la Zakhartchenko. Ni la Russie des tsars ni l’URSS n’ont été des impérialismes au sens « moderne », bien que Lénine, le principal auteur à avoir systématisé le terme dans son sens moderne, l’ait aussi employé pour désigner les pratiques originairement non capitalistes du régime des tsars.

La notion d’impérialisme au sens moderne repose sur les analysesd’ un faisceaux d’auteurs – un libéral, Hobson, et plusieurs marxistes dans leur diversité : Hilferding, Rosa Luxembourg, Boukharine et Lénine. C’est à la fois une forme de concentration et de centralisation du capital, et une relation organique entre ce capital centralisé et les Etats – d’où la notion d’Etat impérialiste, dessinée par Rosa Luxembourg à propos du colonialisme et de la dette publique, mais formulée franchement par Boukharine, bien que Lénine n’ait pas repris sa conception des « trusts capitalistes nationaux », sans doute parce qu’elle était liée à celle, également employée par Boukharine, de « capitalisme d’Etat ». L’on ne peut d’ailleurs que penser que le même Boukharine lorsqu’il esquissa une opposition à la bureaucratie stalinienne qui allait signer sa perte, à la fin des années 1920, en dénonçant le projet d’ « exploitation militaro-féodale » de la paysannerie, voyait avec effroi prendre forme en URSS un tel « trust capitaliste national » …

 

Et les bureaucrates devinrent capitalistes.

 

Les limites d’un article comme celui-ci sont trop étroites pour y reprendre toute la question de la nature de l’URSS. Il me semble clair qu’à partir de 1924 l’Etat soviétique ne défend pas les intérêts du prolétariat (et que depuis sa naissance il avait connu déjà bien des contradictions). Ce ne sont finalement pas les « koulaks » ni l’émigration blanche qui ont restauré en Russie le « vrai » capitalisme, mais bien la bureaucratie stalinienne, et ceci en s’appuyant sur la propriété d’Etat dans la mesure où celle-ci privait les plus grandes masses, ouvrières et paysannes, de tout accès, individuel ou communautaire, aux moyens de production. On rappellera au passage que pour Marx, l’étatisation complète du sol était une précondition idéale pour le développement du capitalisme, et non pour son abolition (voir les Théories sur la plus-value, sections sur la rente foncière). La propriété d’Etat, le commerce contrôlé et le monopole du commerce extérieur sont transformés, sous Gorbatchev et Elstsine en propriété privée individuelle, commerce libre et échanges mondialisés ouverts. Les individus sociaux sont expropriés aussi bien après cette transformation qu’avant : les vrais propriétaires privés sont maintenant les oligarques, au point qu’aujourd’hui encore en Ukraine le terme « privatisation » veut dire pour bien des gens « faire payer à ceux qui se sont appropriés les biens publics pour rien » ! Ces oligarques, grands capitalistes, le sont pour avoir su exploiter l’appareil d’Etat à partir de positions souvent non « économiques » mais policières, politiques et clientélistes.

Cette transformation, dans les années 1987-1993, n’a pas été le point de départ de ce qu’il est convenu d’appeler la « mondialisation capitaliste », mais le point d’arrivée : la financiarisation et la reconstitution, à une échelle bien plus grande qu’avant la crise de 1929, d’une circulation mondiale de plus en plus rapide des capitaux et surtout du capital fictif, était effective depuis la fin des années 1970, et les défaites sociales décisives ouvrant la voie à la déréglementation du marché du travail s’étaient déjà produites, sous Thatcher et Reagan. Une fois le bloc soviétique « ouvert », et la Chine aussi (mais celle-ci par le PC chinois, sous son contrôle et au bénéfice de ses princes et barons), la transformation de l’accord général sur les tarifs et le commerce (GATT, fondé en 1947) en OMC (Organisation Mondiale du Commerce, 1994) vient parachever le processus dans le domaine de la circulation des marchandises.

 

La vraie continuité : du stalinisme au capitalisme.

 

L’intégration de la Russie d’une part, des pays d’Europe centrale et orientale d’autre part, à la dite mondialisation capitaliste, ne s’est pas faite, contrairement aux apparences idéologiques dominantes, par le biais de ce qui a réellement et partiellement changé sous la pression populaire en 1989-1991 : conquêtes démocratiques, relative liberté d’expression et de circulation, pluralisme politique de principe.

Elle s’est faite au contraire par le biais des éléments de continuité : les couches bureaucratiques se sont recyclées, les oligarques en sont nés (ou sont nés des mafias marchandes déjà existantes et liées à la bureaucratie), et les « organes », les « services », héritiers du KGB, n’ont pas disparu, revenant au sommet de l’Etat précisément avec Poutine en Russie. Par la continuité des « organes » passe le lien des bureaucrates aux oligarques.

Ainsi, les exigences démocratiques et nationales des révolutions authentiques de 1989-1991 se trouvent-elles contredites. Ajoutons que l’exemple chinois pourrait servir de confirmation, principal succès pour l’accumulation du capital parmi les « pays socialistes », précisément là où le PC a gardé tout le pouvoir …

 

Les différences entre les années Eltsine et les premières années Poutine.

 

Il est intéressant à cet égard de signaler que le chercheur marxiste anglais Simon Clarke et son école, pour qui l’URSS était une société fondée sur le salariat mais non capitaliste, qui considère donc qu’il y a bien restauration du capitalisme, et pas seulement changement de forme dans l’accumulation du capital et intégration à la forme mondialement « normale » et dominante où la concurrence est le mode d’existence du capital (même monopoliste), considère que le maintien d’un fort secteur étatique et la continuité des méthodes de gestion ne permettent pas de considérer que la Russie des années 1990 était déjà dominée par le mode de production capitaliste. Il y avait, estime-t-il, seulement subsomption, ou subordination, formelle, du travail au capital, mais non encore subordination réelle. Le changement profond s’amorce selon lui après la crise de 1998 et s’effectue dans la décennie 2000 (on trouvera un excellent résumé de ces recherches, en français, dans Marxismes anglo-saxons : figures contemporaines, Lux, Québec, 2013).

Ne partageant pas les prémisses théoriques de Simon Clarke (un Etat généralisant le salariat et expropriant les producteurs directs, soit l’URSS à partir de 1929, met en place les fondements sociaux du capitalisme et non du socialisme), il me semble d’autant plus intéressant de remarquer le lien évident que suggèrent ces recherches entre l’arrivée tardive de la « subsomption réelle du travail au capital » en Russie et la reconstitution pleine et entière de la « verticale du pouvoir » sous Poutine, les « organes » au centre. Comme on le sait plusieurs oligarques trop indépendants, pris comme boucs émissaires, ou ayant des liens à l’étrangers trop marqués, furent alors éliminés, au profit d’un système toujours clientéliste mais qui procurait au capital concurrentiel la relative stabilité du droit et des contrats dont il a besoin.

Quant à la classe ouvrière, le nouveau code du travail anti-grève, anti-organisation, anti-action collective, au début de la décennie, et les lois marchandisant les droits sociaux à la fin de celle-ci, la mettait au pas en l’atomisant, le retour au paiement régulier des salaires et pensions aidant à la paix sociale.

 

Les mouvements sociaux et nationaux, le passage de la propriété d’Etat comme forme dominante à la propriété privée « classique », et la chute des PC comme partis uniques au pouvoir, avaient au début de la décennie 1990 formé une combinaison périlleuse pour les dominants, que le PC chinois avait précisément su éviter de son coté au moyen des chars et de l’armée prolétarienne de réserve fournie par la paysannerie pauvre. L’unité étatique de l’URSS n’y résista pas, d’autant qu’elle était liée à la place du PCUS et à des éléments idéologiques devenus fictifs, mais actifs et maintenus tant bien que mal par Gorbatchev. Ce qui peine alors en Russie, selon Simon Clarke, c’est la stabilisation d’une exploitation capitaliste « classique » dans des entreprises privées industrielles, agricoles et de transports produisant de la plus-value. Par contre, les conglomérats financiers s’en donnent à cœur joie et la pénétration du capital occidental semble facile – bien qu’en réalité elle ne soit pas si importante, faute de vraies opportunités. De sorte que ce n’est pas tant le capitalisme « normal » qui peine à s’établir en Russie dans ces années, que la forme définitive de celui-ci qui n’est pas encore jouée. L’affaiblissement de l’Etat et l’ouverture des frontières aux marchandises et capitaux portaient une possibilité historique, celle d’une Russie plus ou moins semi-colonisée voire balkanisée, compradore du capital nord-américain et allemand, voire japonais puis chinois dans ses parties orientales.

Cette « option » ne s’est pas réalisée, en raison de la résistance des ouvriers et des peuples qui a montré, vers 1998, qu’elle pouvait devenir explosive ; en raison aussi de l’hésitation et, finalement, de la renonciation du principal impérialisme, les Etats-Unis, à forcer le cours de l’histoire en ce sens  -en agissant ainsi, ou plutôt en n’agissant pas jusqu’au bout, les Etats-Unis renouvelaient une expérience historique antérieure, celle de l’après seconde guerre mondiale, quand ils écartèrent le plan Morgenthau de colonisation de l’Allemagne et optèrent pour le plan Marshall, reconstituant leurs concurrents européens en s’estimant incapables de s’en passer ; et l’on pourrait dire pareillement que dans les années 1990 les Etats-Unis se sont estimés incapables tant de coloniser la Russie que de la renflouer, écartant aussi bien la solution « plan Morgenthau » que la solution « plan Marshall » et se rabattant sur l’élargissement continu de l’OTAN à toutes fins utiles.

Troisième raison, le maintien au pouvoir de la bureaucratie d’Etat en cours de transformation : l’on constate que les deux grandes bureaucraties du XX° siècle, la russe et la chinoise, ont abouti l’une et l’autre, par des voies différentes, à des Etats capitalistes et impérialistes, donc dotés d’un degré suffisant d’indépendance envers les autres impérialismes et affectés d’un besoin organique d’exportation de leurs capitaux.

La couche dirigeante, soumise à la recentralisation dés la fin des années 1990, a également réaffirmé le caractère impérial, et non pas national, de son Etat : la pierre de touche, pour son malheur, en a été la Tchétchénie.

 

Nous avons là, en gros, les différences entre les années Eltsine perçues comme des années d’effondrement, et les années Poutine, perçues comme des années de restauration de la puissance et de la stabilité.

 

La Russie impérialiste des années 2000.

 

La puissance russe des années 2000, au plan économique, repose sur les exportations de matières premières, et parmi les matières premières plus sur l’énergie que sur l’agriculture et les mines. La hausse des cours du pétrole et du gaz porte donc les « années Poutine », le fait est bien connu. La Russie, après l’URSS, est en outre le second exportateur d’armes, après les Etats-Unis et devant la France, fait qui souligne la dimension politique et étatique maintenue, voire reconstituée, qui étaye les données économiques.

Les années 1999-2005 voient une croissance de 6,7% du PIB en moyenne qui atteint 8,1% en 2007, avec une hausse des investissements de capitaux domestiques et une ascension des investissements étrangers, qui restent cependant modérés. Cette croissance démarre comme une récupération après l’effondrement des années 1980-1990, et la question de l’identification des investissements direct à l’étrangers (IDE), entrant en Russie ou en sortant, est particulièrement symptomatique. Ces flux d’IDE sont en effet étrangement concentrés dans des pays comme Chypre, le Luxembourg ou les îles Caïman, ceci s’inscrivant aussi dans le prolongement des années 1990 où les oligarques plaçaient leur fortune détournée et leur argent « sale » dans des paradis fiscaux tout en faisant leur apparition sur la côte d’Azur. Nous sommes, d’emblée, dans la finance parasitaire : les faiblesses de l’impérialisme russe rejoignent les aspects les plus « modernes » - Lénine aurait dit : les plus pourrissants et parasitaires -  du capitalisme contemporain.

Mais les années 2000 voient une vraie progression, à partir du parasitisme et du pillage des années 1990 mais au-delà de lui : entre 2002 et 2007 les IDE sortant de Russie sont en tête des pays « émergents », devant la Chine, l’Inde et le Brésil, et, malgré le flou sur les flux de capitaux par les paradis fiscaux, il semble bien que l’Europe occidentale pour plus de la moitié, suivie des pays de l’ancienne URSS et de l’Europe centrale et orientale, en soient les destinations principales d’investissements. La restructuration de l’oligarchie sous Poutine y donne la prééminence aux fonds souverains et aux entreprises hyper-concentrées liées à l’Etat, Gazprom avant tout (le quart du budget de l’Etat en provient), les constructions de gazoducs vers l’Allemagne s’engageant alors, plus de la moitié des investissements russes extérieurs provenant des 4 grandes compagnies d’hydrocarbures, et un quart supplémentaire des 9 grandes sociétés minières et sidérurgiques. Fin 2007, la Russie a résorbé sa dette extérieure et dispose des plus importantes réserves de change du monde après la Chine et le Japon.

Il est donc impossible de continuer à s’imaginer que la Russie ne serait pas devenue un pays dans lequel le capital s’accumule par la production locale de plus-value, conduisant à un capital excédentaire qui cherche des champs d’investissements à l’échelle mondiale.

 

Mais en même temps, la relative faiblesse et le caractère unilatéral de la base productive sont frappants : car l’impérialisme russe, puissant en un certain sens, n’est d’un autre côté pas très fort économiquement au niveau mondial : il pèse moins que l’Inde et le Brésil dans le PIB mondial, et est tributaire d’une place très spécifique dans la division internationale du travail, qui ne pouvait être ainsi valorisée que dans le contexte très particulier des années 2000, celles de la fuite en avant militaire, financière et écologiquement destructrice de ces « années Bush ». En 2001-2004, années du décollage, 70% de la production industrielle russe provient des ressources naturelles, et 45% du seul secteur pétrolier, la Russie étant devenue le premier producteur et exportateur mondial de gaz naturel, le second pour le pétrole après l’Arabie saoudite, et le premier pour l’énergie en général. Elle a donc participé à sa façon, décisive, à la « croissance » mortifère qui réchauffe l’atmosphère planétaire …

 

Le système Poutine des deux premiers mandats, de 1999-2000 à 2008, était une composante de l’ordre mondial, ou plutôt du désordre, des années « Bush-Ben Laden », y compris dans la mesure où il s’agissait d’une restauration de l’impérialisme russe, dans le sens le plus proche de celui défini par Lénine en 1916 – belle ruse de l’histoire. En effet, la place des exportations de capitaux rend l’impérialisme « poutinien » beaucoup plus proche du modèle dessiné par Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, que ne l’était l’impérialisme de Nicolas II !

 

La crise.

 

La crise économique mondiale, à partir de 2008 – baisse des exportations et contrecoups des chocs financiers – sape les fondements économiques de cette période. Mais cet ordre ou ce désordre entre en crise finale à partir de 2008. Il y eut alors en Russie la fluctuation politique au sommet de l’Etat marquée par la présidence Medvedev, au terme de laquelle le sommet de la verticale du pouvoir, qui ne l’avait jamais réellement lâché, reprend directement les rênes.

 

Le problème du redéploiement  productif russe.

 

Pour que l’impérialisme russe puisse continuer à « tenir son rang » dans une division internationale du travail en crise, dans laquelle sa place clef en matière énergétique devient une base de plus en plus précaire, alors même que son importance stratégique envers l’Europe atteint ses sommets, il lui faudrait un véritable recyclage, une véritable re-allocation du capital productif, une nouvelle orientation générale des investissements : passer d’un système tiré par les exportations de matières premières à un système de branches diversifiées faisant une part majeure au secteur productif de biens manufacturés, de l’automobile à l’agro-alimentaire en passant par les technologies de pointe.

Remarquons au passage que les articles de Jacques Sapir sont à la fois une excellente base documentaire sur cette nécessité et les difficultés structurelles qui l’alimentent, et une sorte de chanson mezza voce mais non moins prégnante à la gloire du pouvoir russe comme despotisme éclairé censé mener à bien rationnellement cette transformation, engageant le pays vers une production diversifiée en même temps qu’il réoriente et diversifie ses axes commerciaux vers l’Asie, surtout vers la Chine.

Les JO de Sotchi ont d’une certaine façon donné le programme de ce qu’il « faudrait faire » en matière d’investissements dans les transports, les infrastructures, les technologies de pointe et la communication, le tout sous l’impulsion de l’Etat. Or on est très loin du compte, sauf en matière de ventes d’armes où la Russie n’est, dans le commerce légal (le non légal échappant par définition aux statistiques) pas loin derrière les Etats-Unis, seul pays du monde à pouvoir leur être comparé. Mais pour le reste nous restons à une distance considérable d’une production capitaliste « complète », présentant toute la palette des branches de production telle qu’elle existe en Europe occidentale ou aux Etats-Unis malgré leur propre crise.

 

Lancement de l’Union eurasienne.

 

L’autre volet de la réaction de l’impérialisme russe à la crise et à la menace de voir à terme scier la branche énergétique sur laquelle il était assis est la formation d’une sphère d’investissements et de débouchés avec l’Union eurasienne, lancée par l’union douanière de 2010 avec le Kazakhstan et la Biélorussie. La réélection contestée de Poutine en 2012 va avec le lancement, et de la propagande, sur le grand projet eurasien qui dit prolonger l’union douanière : aller vers une Union économique eurasiatique et y englober l’Ukraine. L’Union Européenne sert à la fois de référence et de repoussoir.

Référence en ce que Moscou prétend développer des politiques communes conduisant donc à terme à une union politique, entre une partie des Etats issus de l’ancienne URSS, reproduisant avec eux une sorte de domination du type de celle qu’exerce l’Allemagne dans l’UE, tout du moins dans la zone euro (et au moment même où ceci plonge cette dernière dans une crise profonde).

Repoussoir en ce que l’Europe occidentale est dépeinte comme le lieu de toutes les dépravations et de la décomposition, les valeurs chrétiennes et traditionnelles étant restaurées dans le monde slavo-touranien de l’Union eurasiatique (cf. les divagations racialistes d’Alexandre Douguine).

 

Le durcissement.

 

Le contexte de la crise mondiale du mode de production capitaliste est ici décisif pour comprendre le durcissement du pouvoir russe. En période de croissance, la plus-value est répartie entre les capitaux comme entre des « frères » (Marx, Capital, livre III, section 2) se partageant proportionnellement à la taille de chacun les fruits de l’exploitation du travail. Mais en temps de crise, ce sont les pertes qu’il s’agit de se répartir, et les « frères » deviennent des « faux frères ». Les antagonismes s’aiguisent. La tentative d’union économique eurasienne est, dans ses fondements capitalistes, un effort anxieux de prise de contrôle de parts d’investissements et de marchés devant une concurrence faussée et pas libre du tout, dans laquelle la force des Etats reprend toute sa place.

Ce grand durcissement s’affirme durant l’année 2013.

 

Le moment chypriote du durcissement.

 

Cette année là pourtant, les statistiques officielles sur les IDE entrants en Russie sont triomphales : ils font un bond de 83% la plaçant ainsi en apparence en tête des « BRICS » (Brésil, Russie, Inde, Chine, South Africa), cette fois-ci pour sa capacité à attirer des investissements et non pour ses exportations de capitaux. Mais en dehors de la prise de participation de BP (British Petroleum) dans le capital de Rosneft pour 18,5%, un bel exemple de participation croisée entre grandes firmes impérialistes et qui concerne toujours le secteur de l’énergie, il est évident que ce phénomène a une toute autre explication, à savoir le retour de placements financiers depuis Chypre, via la City.

Chypre était déjà avant 2013 le principal « investisseur étranger » en Russie, plaisanterie signifiant que les capitaux russes passaient par Chypre pour revenir en Russie. Jusqu’en mars 2013, ceci se faisait avec la complicité active de l’Union Européenne où la zone grecque de Chypre entre en 2003, et de la zone euro dont elle fait partie depuis 2008 : l’année même ou parvient au pouvoir le PC chypriote (AKEL), un parti s’affirmant comme stalinien, qui va dans la parfaite entente avec Bruxelles développer le « statut » de paradis fiscal pour oligarques russes de l’île, alors même que la Grèce est étrillée et siphonnée par la troïka FMI-BCE-Commission européenne. L’immobilier et le foncier chypriote, mais aussi grec, en Crête par exemple, sont alors une cible des exportations de capitaux russes, et le tourisme fortuné les accompagne.

Cette hypertrophie financière et rentière par rapport à la pauvreté de la Chypre réelle des campagnes et des quartiers devait déboucher sur une crise, qui s’amorce en 2012. Le PC perd les élections. L’effet boomerang de la première restructuration de la dette grecque sur deux grandes banques chypriotes conduit la BCE, début 2013, à menacer de les lâcher pour contraindre le nouveau gouvernement, de droite, à des mesures d’austérité dont certaines très spécifiques : il s’agissait de ponctionner tous les comptes bancaires, mesure vite ramenée, devant la menace d’émeutes, aux seuls comptes de plus de 100 000 euros. En fait, pendant que les banques étaient fermées à Chypre, leurs succursales londoniennes étaient ouvertes, ceci permettant aux oligarques russes de transférer leurs avoirs, via la City, vers Londres, la Suisse, le Luxembourg, et la Lettonie en prévision de son entrée dans la zone euro, ou de les rapatrier en Russie. Au final les intérêts du capital russe n’ont pas été atteints au point de vue de sa valeur monétaire et de sa liquidité, mais un petit coup géopolitique a été porté, puisque le capital russe a largement déserté Chypre, et du même coup a vu s’affaiblir les possibilités d’exploitation gazière en Méditerranée. Cela précisément au moment où l’intervention russe en Syrie, pour protéger la dictature de Bachar el Assad du soulèvement populaire, s’intensifiait.

 

Le moment syrien du durcissement.

 

La Russie n’a pas apprécié du tout les soulèvements populaires de Tunisie, d’Egypte, de Libye, de Syrie, du Yémen, du Bahrein, qui avec des fortunes diverses ont ouvert le cycle des « révolutions arabes », un cycle qui va en fait bien au-delà du seul monde arabe. La propagande complotiste liée aux services russes aussi bien qu’iranien les a tous présentés comme des complots occidentaux en les assimilant aux « révolutions oranges ». En fait, ces crises révolutionnaires ont considérablement affaiblis l’impérialisme nord-américain (voir mon article précédent). Comme par un effet de vases communiquants, l’impérialisme russe apparaît comme un gardien de l’ordre.

La pierre de touche est ici la Syrie. La Russie y possède la base navale militaire de Tartous, qui n’est pas d’une dimension considérable mais dont la présence politique et symbolique est très forte, puisqu’elle était, depuis l’abandon de l’ancienne base de Cam Ranh au Vietnam en 2002, la seule base russe extérieure avec celle de Sébastopol. Mais l’engagement russe en Syrie n’est pas tant passé par Tartous que par les livraisons massives d’armes, et l’aide au soutien iranien, une partie des transferts financiers liés aux trafics transitant par Chypre, au moins jusqu’en mars 2013.

Or la Syrie va s’avérer le pays, bien que la résistance armée continue à Alep et dans de grandes parties du pays (et que la concession par le régime de territoires au PYD, lié au PKK kurde, ait changé de signification depuis l’affrontement armé des kurdes avec les islamistes), du pire massacre contre-révolutionnaire commis dans l’ensemble du monde arabe depuis l’ouverture des « révolutions ». Et ce massacre se fait très largement avec des armes russes récentes. Tous les rois et dictateurs maintenus ou restaurés dans la région, même les plus fidèles amis de Washington, peuvent à cet égard dire un grand merci à l’impérialisme russe, assumant un rôle contre-révolutionnaire global.

Lorsque Barack Obama tenta, fin août début septembre 2013, de surmonter la perte d’autorité galopante produite pour Washington par les révolutions arabes, en menaçant Damas de frappes aériennes quel que soit le vote du Conseil de sécurité de l’ONU, et qu’ainsi il se fourvoya dans une impasse grave qui pouvait conduire à un désaveu par le Congrès, avec des rumeurs d’impeachment dans les coulisses, c’est Poutine qui vint à son secours en obtenant d’Assad un accord sur le désamorçage des armes chimiques, accord qui n’empêchait absolument pas la poursuite du massacre du peuple syrien. Soudain, la crise des Etats-Unis et le rôle de substitut de l’impérialisme russe poursuivant en même temps ses intérêts propres donnait une importance disproportionné à la Russie et à Poutine comme piliers et gardiens de l’ordre mondial.

Au passage, alors que jusqu’en juin 2013 des secteurs de l’Etat et de l’armée russes étaient encore, en Méditerranée, dans une dynamique de retrait conduisant à terme à fermer Tartous, non seulement ces rumeurs étaient démenties, mais des navires de guerre russe pénétraient en Méditerranée à un niveau que l’on n’avait plus connu depuis la « guerre froide ».

 

Le moment ukrainien du durcissement.

 

Pendant ce temps, dans une certaine mesure, l’oligarchie ukrainienne et son cœur, l’oligarchie du Donbass, fonctionnaient encore « à l’ancienne », selon les normes implicites de la période ayant pris fin en 2008, jusqu’au 30 novembre 2013, sans doute en raison de la manière dont prébendes et positions de pouvoir se marchandaient entre factions suite à la décomposition des exigences de la « révolution orange » de 2004. Le président Ianoukovitch, homme de Moscou, ancien mafieu du Donbass, avait aussi un coach américain, le spin doctor Paul Manafort, placé là après avoir été conseiller de Reagan, Bush puis Mc-Cain. Et sans doute jusqu’en novembre 2013 Ianoukovitch espérait-il, tout en faisant monter les enchères de part et d’autre pour son gain personnel, combiner les préparatifs du traité d’association avec l’UE et ceux de l’union douanière eurasienne sans avoir à choisir. Erreur qui lui sera fatale en raison de la brèche qu’elle va ouvrir, où les masses s’engouffreront, en un mouvement au nom définitif : Maidan !

Courant 2013 en effet, les manœuvres diplomatiques conjointes, jusque là ornées des sourires commerciaux des uns et des autres, se sont crispées dans la zone située entre les limites de l’UE et la Russie. Le partenariat oriental de l’UE, politique initiée notamment par la Pologne depuis 2009, et auquel avait souscrit même la Biélorussie, cherchait à se développer en un accord d’association et de libre échange, pour la signature duquel était convié, à Vilnius fin novembre, le président ukrainien aux cotés des signataires assurés qu’étaient ceux de Géorgie et de Moldavie.

Cette accentuation de la pression côté européen rencontrait une réaction russe elle-même croissante, qui déjà s’était exercée, à l’été 2013, de manière despotique sur l’Arménie, la contraignant à entrer dans l’Union douanière eurasienne sous la menace d’un lâchage russe à l’avantage de l’Azerbaïdjan dans le conflit du Nagorny-Karabach. C’était là, en fait, un premier signe d’alerte : celui de réactions russes violentes concernant le projet eurasien et sa viabilité, et non pas seulement une réaction géopolitique à l’extension de l’OTAN et aux projets de nouvelles admissions, comme lors de la guerre géorgienne de 2008 : nous sommes dans le cadre de la crise mondiale ouverte en 2008.

L’élément clef de toute union eurasienne, du point de vue russe, est la présence de l’Ukraine dans celle-ci, ceci étant étayé par la tradition impériale et coloniale qui veut que les Ukrainiens n’existent pas, sauf là où ils seraient assimilables à des sous-polonais (Galicie et Volhynie), et qu’il faut les ramener à « mère Russie » ailleurs. Moscou a fait savoir à Ianoukovitch que son inféodation n’était pas compatible avec un traité de libre échange avec l’UE, et Ianoukovitch a obtempéré, provoquant une réaction populaire massive, une crise révolutionnaire, dont le contenu n’était pas l’adhésion à l’UE en tant qu’espace capitaliste dominé par l’Allemagne, mais le refus de la soumission à l’impérialisme russe et à ses intermédiaires les oligarques du clan du Donbass. La perte de l’Ukraine par la sphère impérialiste russe n’est du coup pas du tout, à ce stade, le résultat d’une colonisation occidentale de l’Ukraine, mais du mouvement social, national et démocratique ukrainien.

 

Et de nouveau : les contradictions du mastodonte.

 

Dés 2013 donc, l’impérialisme russe manifeste des réactions violentes et menaçantes qui sont celles d’un impérialisme faible, en panne de débouchés pour ses capitaux, se sentant encerclé dans une situation de crise.

Les contradictions de l’impérialisme russe s’aggravent dans ces années, sous deux angles. D’un côté, la base sociale des années 2000, celles d’avant la crise, est en train de s’effondrer. Le nouveau Poutine « élu » en 2011 se heurte à une vague de manifestations et de contestations, par ailleurs fort diverses (je n’entrerai pas ici dans une discussion des différentes oppositions russes). D’un autre côté, l’affaiblissement, proportionnellement plus important mais il partait de bien plus haut, de l’impérialisme nord-américain dans les mêmes années gonfle artificiellement le rôle politique de l’impérialisme russe.

Celui-ci, pris entre une population que les reculs économiques, la montée du chômage et des prix poussent et vont pousser au mécontentement, une pression accentuée de ses concurrents, une combinaison, dans son voisinage, d’opportunités – la Syrie – et d’effondrements – l’Ukraine -, va, de plus en plus, réagir comme une bête blessée et agressive : ce sont là les réactions d’un impérialisme de second rand, mais jouant pourtant un rôle mondial de premier rang, surdimentionné et en crise, se sentant encerclé. La tentation de résoudre les contradictions par une fuite en avant national-impérialiste et militaire n’est as surprenante dans ces conditions, sauf pour ceux qui pensaient que notre époque avait conjuré ce genre de choses, ou pour ceux qui pensaient qu’avec la « Révolution dans les affaires militaires » le monde était bien gardé !

Poutine est historiquement, disions-nous, un personnage des années Bush. Lorsque, ces années étant révolues, il se lance dans un rôle mondial nouveau, bien des traits caricaturaux en ressortent. Il ne s’agit pas ici de caractéristique personnelle, mais des méthodes de l’impérialisme russe : en matière notamment de propagande, celui-ci reprend les procédés caricaturaux des défenseurs du « bien » contre le « mal » en les portant à de nouveaux sommets. Il combine aussi ce qu’il est convenu d’appeler soft power et hard power, mais sans niveau intermédiaire – sans la base sociale productive et diversifié d’un « vieux » pays impérialiste européen ou nord-américain. Son hard power ce sont les armes, et son soft power c’est internet et les réseaux d’influence, qui cumulent l’héritage kominformien et les néostaliniens de tout poil, les réseaux orthodoxes et chrétiens intégristes, et de plus en plus la très grande majorité de l’extrême-droite européenne. L’idéologie raciste et racialiste de l’eurasisme peut ainsi être distillée parmi les « anti-impérialistes » pour qui l’impérialisme ne saurait qu’être occidental, et les « anti-libéraux » qui de plus en plus en veulent bel et bien aux libertés, le néostalinisme pourrissant rejoignant de plus en plus la défense de la sainte Famille, du dur Travail et de la mère Patrie. La puissance remarquable du soft power russe dopé par les réseaux néostaliniens, religieux et fascistes communiant dans une touchante unité, manifeste la même disproportion que les autres attributs de la puissance russe  - puissance énergétique, puissance militaire – par rapport à sa base sociale et économique.

 

Pour conclure.

 

On ne développera pas ici les faits, connus, de l’année 2014 : chute de Ianoukovtich, annexion de la Crimée, intervention à peine masquée dans le Donbass et à Louhansk, incorporation du thème de la « Novorossia » dans la rhétorique poutinienne et donc volonté claire de détruire l’Ukraine faute de pouvoir l’asservir. Les réponses de l’impérialisme russe à la crise révolutionnaire ukrainienne tendent à porter à incandescence toute l’agressivité dont nous venons de suivre à grands traits la gestation.

Elles ne se limitent pas à l’Ukraine. La tutelle sur l’Abkhazie s’est renforcée, les manipulations dans la minorité russe de Lettonie, à partir de la Transnistrie et en Gagaouzie envers l’Ukraine et la Moldavie, se sont multipliées, ainsi que les pressions et déclarations dominatrices envers toute la zone eurasienne dans laquelle Kirghizie et Tadjikistan sont attirées, tandis que les présidents-dictateurs biélorusse et kazakhe sont amenés, sans rompre, à prendre sérieusement leurs distances.

Les mesures de représailles occidentales, se situant dans le domaine des échanges, sont devenues significatives à partir de l’été 2014 et ont rythmé de manière un peu artificielle un processus en fait mondial, celui de l’inversion des flux de capitaux des « émergents » vers les Etats-Unis. La crise économique en Russie, dans ces conditions, s’aggrave notablement, avec les à coups du rouble à la baisse et la poussée inflationniste paupérisant les masses. Son principal moteur est le retournement des prix des hydrocarbures. La revanche par la diversification de la production et l’alliance chinoise dont certains blogs de Jacques Sapir nous feraient presque croire qu’elle est là semble en fait bien lointaine.

Il n’est toutefois dans l’intérêt bien compris d’aucune autre grande puissance impérialiste, la nord-américaine avant tout, d’écraser la Russie et telle n’est pas leur démarche, ni militairement, ni économiquement. La crise que connaît l’économie russe a épousé le rythme des sanctions et de la spéculation contre le rouble, mais elle se serait produite de toute façon. L’impérialisme russe apparaît aujourd’hui comme le maillon faible de la chaîne des puissances impérialistes, qui se tiennent mutuellement par la barbichette tout en exacerbant leur concurrence. Un maillon faible qu’était déjà l’empire des tsars au début du XX° siècle, mais où l’acteur principal seul à même de résoudre durablement l’écheveau des contradictions mondiales, le prolétariat, majoritaire dans l’humanité, doit retrouver pour s’en sortir une combinaison de conscience, d’organisation et de lutte ouvrant de nouvelles perspectives.

 

VP, le 24/02/15.

 

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