Factieux.

Cinq remarques sur le discours d'Emmanuel Macron fait à ses troupes hier.

1) Dans le contexte présent, organiser une surprise-partie de député LREM, faire que les courtisanes fassent fuiter par tweet le contenu du discours, diffusé ensuite en fin de soirée, décider donc que la première expression publique présidentielle sera ce story telling semi-privé entre privilégiés, est un message clair : la cour d'abord, ou plutôt, la faction d'abord, le "peuple" ensuite, sans à aucun moment n'avoir à répondre à quelque contradiction que ce soit, et bien entendu par dessus presse et députés. Mort aux corps intermédiaires, certes, mais, entre le petit Bonaparte et le peuple il reste cet intermédiaire : la faction. Ici, un parterre de députés, de ministres et de permanents en mode servile, là, les séides de sa majesté venant frapper les opposants.

2) Sur l'exposé des faits concernant l' "affaire" proprement dite, il n'y a strictement aucun élément autre dans ce discours que ce que l'on sait déjà et pas grâce à l'Elysée. L'élément clef est que si les faits sont graves, ils ont été sanctionnés : Macron avalise donc qu'il n'y avait pas à saisir la justice, que les 15 jours de "suspension" étaient proportionnés, et n'a bien sûr pas un mot sur la violence de ses séides, et encore moins sur celle de la police (dans une autre partie du discours il suggère d'ailleurs que les victimes n'en sont pas en évoquant les "autres vidéos"). Notons qu'il n'a pu faire ce discours qu'une fois que M. Gibelin, directeur de l'ordre public à la préfecture de Paris, a été contraint de modifier ce qu'il avait dit sous serment, qui dynamitait la fameuse "suspension" et donc convainquait de mensonge la version présidentielle.

3) Après cet exposé, arrive le cœur de l'exercice de style, et le cœur du cœur constitué par la phrase "qu'ils viennent me chercher". Ce "ils" n'est pas explicité : ce sont les ennemis, tous les contradicteurs en général. En fait, c'est la démocratie, laquelle consiste dans la contradiction. A la démocratie est opposé un "peuple" inexistant et abstrait. Concrètement le "peuple" est figuré dans cette parfaite mise en scène, par le peuple du président : la faction, qui s'enthousiasme et trépigne en entendant ces mots, fantasmant sans doute à cette image : "ils" viennent le chercher, et "nous" le défendons - et nos prébendes avec lui. Paix, concorde, unité, bien commun ... remarquons bien que tous ces grands mots, généralement présents dans les discours présidentiels à un moment ou un autre, sont ici absents. Le centre du discours est le fantasme du 18 Brumaire, où le jeune général est protégé de l'agression des députés trompés par la clique en arme des copains et des coquins. Le noyau du discours macronien est l'invocation du spectre de la guerre civile.

4) Parvenu là, il passe à un exorde destiné à incarner un peu plus la figure de l'ennemi. Ne laissons pas échapper cette proximité, dans son discours, entre ses derniers mots sur la personne d'Alexandre Benalla auquel "on ne saurait enlever" tout ce qu'il a fait de si remarquable, et surtout sa "dignité", et ce qui suit. C'est très précisément juste après avoir affirmé la "dignité" du nervi Benalla que le président va tacler les secteurs sociaux ou les institutions qui ont, implicitement mais très clairement, fait preuve d'indignité - à la différence de Benalla ! Ce sont : la presse, la justice, l'assemblée nationale, rien que ça. La première dit ce qu'il ne faut pas dire, la seconde peine avec la présomption d'innocence (propos peu clairs qui peuvent laisser entendre de sombres menaces institutionnelles), les troisièmes sont les pires. Là, Macron joue avec les faiblesses des autres forces politiques (dont le vide lui a créé son espace à lui, celui de sa faction au milieu du vide) en dénonçant surtout LR, c'est-à-dire la vieille faction de la V° République, qu'il s'agit de remplacer et de recycler et qui semble ne pas y croire (on les comprend !). On remarquera d'ailleurs que la périphérie de la faction élue, à savoir Modem (sauf, semble-t-il, deux députés) et UDI, n'était pas de la surprise-partie.

5) En conclusion, sans développer, le chef factieux annonce qu'il va falloir mettre les bouchées doubles dans "les réformes" et d'abord dans celle qui vient d'être dynamitée, la réforme de la V° République, sur la ligne, plus que jamais, de l'irresponsabilité présidentielle élevée au niveau de l'illimitation (et appelée "séparation des pouvoirs" !!!).

Une analyse complète de la marche rapide, une fois le roi mis à nu, du libéralisme macronien vers l'illibéralisme contemporain, suggérerait diverses analogies du côté d'Orban, Erdogan, ou tout simplement Trump concernant le rapport entre la faction et l'Etat "profond" qu'elle chapeaute. Je ne développe pas.

La vraie conclusion est que la démocratie exige l'intervention du vrai peuple, le salariat, actifs, chômeurs, jeunes, retraités ... dans cette crise, pour la dénouer par ses propres moyens.

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