Les grands esprits.

Edwy Plenel est un ignoble individu qui a un gros couteau entre les dents pour égorger ses victimes. Tel est le message similaire qu’a suscité, auprès de deux éminents penseurs, le petit tweet qu’il a publié le 21 août

Edwy Plenel est un ignoble individu qui a un gros couteau entre les dents pour égorger ses victimes. Tel est le message similaire qu’a suscité, auprès de deux éminents penseurs, le petit tweet qu’il a publié le 20 août, jour anniversaire de l'assassinat de Léon Trotsky mortellement frappé le 20 août 1940 par un agent de Staline, et décédé le lendemain. Voici ce petit tweet :

« Il y a 79 ans, le 20 août 1940, Léon Trotski était assassiné à Mexico sur ordre de Staline. Son testament : "La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence et en jouissent pleinement » ».

Il n’est pas nécessaire d’être « trotskyste », ou de considérer comme d’une grande utilité l’expérience et les écrits de Léon Trotsky en matière de stratégie révolutionnaire pour aider à penser et agir aujourd’hui, ni même d’être « révolutionnaire », c’est-à-dire de considérer comme d’une nécessité vitale le fait que la majorité exploitée et opprimée s’empare du pouvoir, réalise la démocratie, exproprie le capital, encore moins d’ailleurs d’assumer tout le parcours de Léon Trotsky, qui mérite étude et discussion et comporte ses contradictions, pour se sentir de cœur et de raison aux côtés de ce que signifie ce petit tweet. Oui, la vie et le monde sont beaux, oui, on a raison d’espérer – et, oui, la personnalité de Trotsky et les raisons de son assassinat participent de cet espoir et, disons-le, de cette beauté. C’est aussi simple que cela et cela trace une limite entre ceux que porte cet espoir, quels que soient par ailleurs leurs désaccords inévitables et la vivacité de leurs débats, et ceux qui, quand ils entendent, lisent ou perçoivent l’évocation d’un tel espoir, sortent leur Kalach’.

Deux éminents penseurs (escortés de bataillons secondaires d’idiots utiles et autres sycophantes sur les réseaux dits sociaux) ont donc sorti leur Kalach’ et brandi leur indignation à l’encontre du méchant « Plenel », cet homme au couteau entre les dents qui, sur Trotsky et la beauté de la vie, en fait décidément trop, comme si cela ne suffisait pas qu’un organe de presse indépendant établisse des faits « gênants » pour nos gouvernants.

L’un de ces penseurs a pondu la pensée qui suit :

« Personnellement je me sens plus proche des marins et des ouvriers de Kronstadt, que du sanguinaire Trotsky qui mata la révolution des prolétaires dans un bain de sang. » (le tweet se termine par une parenthèse que nous gardons pour la suite).

Le second penseur, marchant sur les mêmes foulées que le premier, a développé plus longuement la même pensée profonde, dépassant ainsi le volume d’un tweet pour atteindre celui d’une petite page de son magazine. D’abord, ce penseur réaliste déplore que Plenel ose parler d’espoir, de beauté de la vie et de Trotsky, non mais :

« On croirait un conte pour enfants. Sauf que Plenel, normalement, a passé l’âge où l’on croit au père Noèl … » (et ragnagna et scrogneugneu, etc.).

Ensuite, il embraye sur l’affirmation que Trotsky et Staline se valaient, que le premier a massacré plein de monde, que le second n’est qu’un « Trotsky qui a réussi » et qu’il ne faut pas, de même que tous les méchants « dictateurs », « le réhabiliter » (il a donc été condamné par le tribunal ? lequel, hormis celui des procès de Moscou ?).

Pour finir, E. Plenel est invité à – pardon, c’est mieux : il est affirmé qu’il va « bientôt se préparer à saluer l’anniversaire de la mort de Pol Pot, histoire de battre le record de l’audace historique. » Il va le faire ! Abattu, le Plenel-au-couteau-entre-les-dent, par la Kalach’ du grand penseur réaliste à qui on ne la fait pas !

Sauf que celui-ci, involontairement, nous apprend que même pour lui, « Pol Pot » fut bien pire que « Trotsky ». Tiens donc. Ceci nous suffira ici pour ce qui est de la réfutation historique de ces âneries d’ignorantins patentés, incapables ne serait-ce que de se poser la question suivante : pourquoi ce terrible Trotsky comparable voire pire que Staline et, initialement, bien plus puissant que lui, a perdu le pouvoir et n’a pas cherché, en fait, à le garder sous la forme d’un pouvoir d’État militaire et administratif ? Entreprendre de répondre à cette simple question conduit tout chercheur et tout penseur sérieux à étudier la tragédie du XX° siècle, le premier âge des révolutions prolétariennes des années 1917-1923 et ce que nous a valu leur échec : Hitler et Staline dans un premier temps, l’ordre mondial du monde de Yalta dans un second temps.

Du coup émerge – quelles que soient les erreurs, contradictions, fautes, qu’aucun de nos deux penseurs à la gomme ânonnant ce vieux chapelet sur « Kronstadt » et les « pelotons d’exécution » n’est capable ne serait-ce que de détecter réellement, ne procédant que par images convenues - la figure de Trotsky comme celle de la mémoire vive de ce moment qui rata, et de la volonté de reprendre le cours de l’histoire – sans oublier la poésie et la beauté du monde, hé oui.

Il est temps de donner ici l’identité de ces deux grands penseurs. Les voici.

Se sont-ils concertés ? Le premier à avoir dégainé, le 20 août à 21 h sur Twitter, est Alexandre Benalla. Connu initialement pour avoir brutalisé des opposants politiques à Macron le 1° mai 2018, il s’est avéré avoir été homme de main, garde du corps et proche du président de la V° République, en charge de la réorganisation prétorienne des services de sécurité des sommets de l’État. Il a dû – on suppose et on espère – y renoncer, mais il s’est avéré qu’il est aussi un important affairiste en Afrique, lié à des dictateurs comme le sanguinaire et tortionnaire Idriss Déby au Tchad. La parenthèse qui termine son tweet est la suivante : « nda : ce n’est pas pour notre amour commun des pistolets à eau ». Hé oui, c’est un profond penseur …

Le second, développant les propos du premier, est Jack Dion, directeur adjoint de la rédaction de Marianne, journal dans lequel il a publié son article le 21 août (à 10h 58 sur le site Internet) – qui fut auparavant, et pendant longtemps, et c’est bien son droit, dirigeant de l’Humanité et de l’Humanité dimanche. L'article est intitulé "Trostki [sic ! ] revu, corrigé et salué par Edwy Plenel".

Outre leur détestation de « Plenel » et de « Trotsky » (pardon, "Trostki") et leur soudaine sollicitude pour les prolétaires d’il y a un siècle que le second aurait massacrés en masse sous les applaudissements posthumes du premier, ces deux éminents penseurs ont un autre point commun.

Alexandre Benalla, auquel nous avons (pour l’instant ?) échappé, à la tête des « organes » de l’État, comme âme damné de M. Macron et exécuteur en chef des basses œuvres du régime, est associé en affaires et en clientèle, comme l’ont établi des enquêtes de journalistes d’investigations à Mediapart, à l’oligarque proche de Poutine Iskander Makhmudov.

Jack Dion multiplie les articles de facture « gaullienne » sur la nécessité pour la France de « parler avec Poutine » et plus encore. Il est donc enchanté du récent tournant affiché d’Emmanuel Macron en la matière, et a entrepris de le défendre contre la presse supposée bien-pensante, antirusse et ne comprenant rien au réalisme politique.

Trostky ? abomination de la désolation ! Poutine ? du vrai du bon du dur !

Ces grands esprits pleurent "Kronstadt", invoquent "Pol Pot" ?

Allons donc, ne croyons pas au père Noël, les Toubous du Nord du Tchad et les Syriens en savent quelque chose ...

VP, le 25/0/19.

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