Karl Marx, 1837-1848 : le Manifeste.

Le Manifeste communiste.

 

Le Manifeste communiste : conditions de la rédaction.

Le 28 janvier 1848 Marx reçoit une mise en demeure d'un genre différent de celles des créanciers et des éditeurs :

"L'Autorité centrale charge l'Autorité de cercle de Bruxelles d'informer le citoyen Marx que si le Manifeste du parti communiste dont il a pris sur lui la rédaction au dernier congrès n'est pas arrivé à Londres avant le mardi 1° février de l'année en cours, des mesures ultérieures seront prises contre lui. Au cas où le citoyen Marx n'accomplirait pas ce travail, l'Autorité centrale demande le renvoi immédiat de tous les documents mis à la disposition de Marx. Au nom et par ordre de l'Autorité centrale : Schapper, Bauer, Moll."

Bien que plusieurs biographies le supposent, il est peu probable que Marx ait envoyé le manuscrit du Manifeste dans les deux jours suivant cette mise en demeure. Il a dû répondre d'une façon ou d'une autre à l'Autorité centrale de la Ligue des communistes, qui a patienté encore un peu. L'Autorité centrale avait, et c'est compréhensible, un peu de mal à saisir son fonctionnement, de sorte que la menace de rendre "les documents mis à sa disposition", on ignore lesquels, était sans conséquence : sa documentation est de toute façon énorme et il vient d'approfondir et d'élargir ses analyses, tout en étant plongé dans la lutte quotidienne. Il lui fallait la concentration nécessaire à une rédaction qui fut sans doute très rapide, une fois la maturation effectuée dans sa tête. Engels, expulsé de France le 29 janvier, est à Bruxelles au moment de la rédaction finale, mais n'y a pas participé directement – c'est Marx qui était mandaté et Engels était sans doute convaincu qu'une fois lancé il pondrait la chose, en ayant d'ailleurs sous les yeux le Projet de profession de foi du premier congrès, et ses Principes du communisme. Le manuscrit est perdu, sauf une page – dont les deux premières lignes sont de l'écriture de Jenny Marx.

 

Dans l'intervalle ou en même temps, Marx lance des piques polémiques vers Lucien Jottrand, la figure tutélaire de l'Association démocratique de Bruxelles, depuis que celui-ci a censuré dans son journal le Discours sur le libre-échange.

Le 20 janvier, il avait réagi par une note non signée dans la DBZ à un article de Jottrand appelant à la défense de la liberté aussi "pour les jésuites et les absolutistes" : Marx n'est pas d'accord, la politique n'est pas "une idylle sentimentale" et la liberté pour les absolutistes et jésuites - il ajoute les piétistes, n'oubliant donc pas les luthériens – c'est la liberté de ceux qui "veulent opprimer" et qui "le font tous les jours". C'est là "porter atteinte à la cause de la démocratie".

Le 13 février, dans un article signé, il réagit vertement à un article ambigu de Jottrand dans son Débat social, qui appelait à ce que l'Association démocratique respecte les curés de campagne flamands, ne répercute pas les utopies des extrémistes étrangers, et s'en tienne aux affaires belges. Il lui lance à la figure, entre autres choses, la "misère flamande".

Il y aura réconciliation avec Jottrand quand éclatera, à la fin du mois, la révolution en France. Le 22 février l'Association démocratique tient meeting et banquet en l'honneur du deuxième anniversaire de l'insurrection de Cracovie.

Le discours de Marx débute par cette phrase : "Le jacobin de 1793 est devenu le communiste de nos jours.", ce qui veut dire qu'aux accusations de jacobinisme adressées par les princes aux Polonais insurgés en 1793, ont succédé des accusations de communisme en 1846 : Marx n'est dupe ni des unes ni des autres, les insurgés de Cracovie ayant "simplement" voulu l'émancipation des paysans, et il en profite pour exposer brièvement la nature du communisme en tant qu'abolition des classes. Il faut soutenir "non plus la Pologne féodale, mais la Pologne démocratique", dont l'affranchissement "est devenu le point d'honneur de tous les démocrates d'Europe". Un heurt avec Jottrand ce soir là le conduit à démissionner de l'Association démocratique, démission qu'il reprend tout de suite à la demande du même Jottrand formulée dans une lettre du 25 février.

 

Depuis le 23, les barricades se dressent à Paris. Le Manifeste communiste a été écrit entre la mise en demeure de fin janvier et cette date, ou celle de la fuite du roi de France, que Marx apprend dans la nuit du 25 au 26. Il sortit en brochure entre le 29 février et le 2 mars, édité par l'Association ouvrière allemande de Londres (le cercle de Londres de la Ligue signale dans une correspondance au cercle de Paris, du 8 mars, qu'on a vu l'ambassadeur d'Autriche l'acheter !). Soit Marx l'a envoyé avant le 25, la poste devenant peu sûre à partir de cette date, mais c'était déjà une imprudence, soit il a apporté lui-même le manuscrit à Londres entre le 26 et le 29, après avoir entendu le chant du coq gaulois appelé à déclencher la révolution allemande et européenne.

Cette hypothèse assez vraisemblable contredit frontalement l'idée selon laquelle le Manifeste était un témoignage, voire une bouteille à la mer, appelé à faire époque dans la durée. Certes, il a fait époque dans la durée ; mais il a été écrit dans la perspective brûlante de l'ouverture de la révolution en Europe : prolétarienne et démocratique en France et en Angleterre, démocratique et pas encore prolétarienne en Allemagne, nationale en Pologne, Italie, Hongrie, voire déjà l'Irlande que Marx a citée dans son discours du 22 février ...

Le Manifeste communiste : contenu.

La forme classique.

Franz Mehring, dans sa biographie de Marx, assure très justement que "c'est finalement sa forme classique qui a assuré au Manifeste communiste la place centrale qu'il occupe dans la littérature universelle." A la différence des deux textes de formes catéchétique qui l'ont préparé, le Manifeste est beau, et c'est fondamental.

La dialectique est passée, des longues phrases à antithèses, à la dynamique même du texte qui du coup se lit d'une traite, sculptant un mouvement réel : l'histoire comme lutte des classes, l’œuvre révolutionnaire de la bourgeoisie, le retournement de cette œuvre dans le prolétariat, le communisme expression réelle de ce mouvement réel. Marx a remanié le plan du Projet et des Principes, plaçant, après le spectral préambule, une première partie sur la société bourgeoise et le prolétariat et une seconde partie sur les communistes, et appelant simplement la première "Bourgeois et prolétaires" et la seconde "Prolétaires et communistes". Dans les parties 3 et 4 il a ensuite amplifié et développé le point 24 des Principes d'Engels sur "les socialistes" et son point 25 sur les rapports entre communistes et mouvements démocratiques.

Les antithèses du style hégélien, passées au tamis de l'indignation sociale et politique, cèdent donc la place à des phrases sculptées à l'antique :

"Un spectre hante l'Europe : c'est le spectre du communisme."

Bourgeois et prolétaires.

La première partie est sculptée par de telles phrases :

"L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition : ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte."

"La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.

Partout où elle est parvenue à dominer, elle a détruit toutes les conditions féodales, patriarcales, idylliques. Impitoyable, elle a déchiré les liens multicolores qui attachaient l'homme à son supérieur "naturel", pour ne laisser subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que l'intérêt tout nu, le froid paiement comptant. Frissons sacrés et pieuses ferveurs, enthousiasme chevaleresque, mélancolie béotienne, elle a noyé tout cela dans les eaux glacées du calcul égoïste."

"C'est elle qui a montré ce que l'activité humaine est capable de réaliser. (...) Partout elle s'incruste, partout elle bâtit, partout elle établit des relations."

"L'ancien isolement et l'autarcie locale font place à un trafic universel, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit."

Mais voici qu'"Une épidémie sociale éclate, qui, à toute autre époque, eût semblé absurde : l'épidémie de la surproduction. (...) Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la société bourgeoise (...). Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont créée."

"Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui lui donneront la mort : elle a en outre produit les hommes qui manieront ces armes – les travailleurs modernes, les prolétaires."

"De temps à autres les travailleurs sont victorieux, mais leur triomphe est éphémère. Le vrai résultat de leur lutte, ce n'est pas le succès immédiat, mais l'union grandissante des travailleurs. (...) ... toute lutte de classe est une lutte politique.(...)

De toutes les classes subsistant aujourd'hui en face de la bourgeoisie, le prolétariat seul forme une classe réellement révolutionnaire."

"Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l'immense majorité dans l'intérêt de l'immense majorité."

Comment mieux dire ?

Prolétaires et communiste : les communistes ne sont pas un parti distinct !

La seconde partie commence par une affirmation posée frontalement, et qu'occultent tous les sectaires, tous les fétichistes du "parti", même lorsqu'ils brandissent le Manifeste :

"Les communistes ne forment pas un parti distinct en face des autres partis ouvriers."

C'est bien ce que Marx a écrit – et que l'Autorité centrale de la Ligue des communistes a approuvé : Die Kommunisten sind keine besondere Partei gegenüber den andern Arbeiterparteien !

Et de préciser : ils n'ont pas d'intérêts distincts et ils n'ont pas de principes particuliers – de grigris, de fétiches, de "notre programme qui contient les réponses" ... - sur lesquels ils prétendraient modeler le mouvement d'ensemble du prolétariat (qui leur préexiste et qu'ils n'ont pas inventé).

Alors ?

Alors ils se distinguent sur deux points, qui d'ailleurs au fond ne font qu'un :

1°) ils font valoir les intérêts du prolétariat "sans considérations de nationalité" (ce qui ne veut pas dire qu'ils les ignorent),

2°) ils représentent "l'intérêt du mouvement dans son ensemble" (plutôt que de tel secteur ou de tel moment).

Cela fait d'eux "la fraction qui va toujours de l'avant", se dotant au plan de la théorie d'une vision d'ensemble du mouvement. L'élément – nécessaire - de la conscience (c'est-à-dire la théorie), dans la dynamique de cette présentation, découle de la fonction de représentation générale d'un mouvement réel, et ne la précède pas.

Ferdinand Lassalle, à cet égard, sera un disciple fidèle du Manifeste en aimant répéter que les communistes disent ce qui est, et que ce dire est en lui-même une action qui distingue ses acteurs précisément en ce qu'ils s'efforcent de rester adéquats à ce mouvement réel, sans lui imposer de schéma, d'ordres, de directives.

Prolétaires et communistes : réfutations.

Cet idéal d'organisation, dont on peut se demander s'il s'est réellement incarné un jour quelque part, mais qui même si ce n'était pas le cas n'en resterait pas moins une force matérielle en tant qu'idéal régulateur, est ensuite "décliné", comme on dirait aujourd'hui, à travers plusieurs thèmes réfutant reproches et objections :

a) L'abolition de la propriété privée n'est pas abolition de toute espèce de propriété, de la possession de biens personnels, elle est l'abolition du capital et du salariat qui existent l'un par l'autre.

b) De même la fin de la "culture de classe" n'est certainement pas la fin de "toute culture".

c) La prétendue abolition de la famille n'est qu'abolition de l'exploitation des enfants par leurs parents (est visé le travail salarié des enfants, qui reste une question mondiale aujourd'hui), l'avènement d'une éducation sociale arrachée à l'influence d'une classe dominante, et la fin d'un état "où les femmes occupent le rang de simples instruments de production". Engels dans ses Principes avait dénoncé la prostitution comme "communauté des femmes" dans la société bourgeoise. C'est Marx qui dans le Manifeste étend cette condamnation au mariage, ou au "mariage bourgeois", "communauté des femmes mariées" et prostitution officieuse.

d) Marx reprend ensuite le point concernant les différences nationales, qu'Engels n'avait pas modifié par rapport au Projet de profession de foi, qui annonçait la fin de ces différences. Marx ne se risque à écrire rien de tel. Il écrit : "Les travailleurs n'ont pas de patrie. On ne peut leur dérober ce qu'ils n'ont pas. Le prolétariat doit tout d'abord s'emparer du pouvoir politique, s'ériger en classe nationale, se constituer lui-même en tant que nation. Par cet acte il est sans doute encore national mais nullement au sens de la bourgeoisie." La révolution prolétarienne comme constitution du prolétariat en nation ; sans doute "les contrastes nationaux" que déjà le capital brasse et atténue, vont-ils disparaître, dans la mesure où disparaitront les antagonismes entre nations. Rien n'est dit de plus – il n'est donc pas, en toute rigueur, question de disparition des nations. Quoi qu'il en soit, précise Marx, "L'action unifiée, au moins des pays civilisés, est une des conditions de son émancipation [du prolétariat]." - cette phrase traduit exactement "Vereinigte Aktion, wenigstens der zivilisiersten Länder, ist eine der ersten Bedingungen seiner Befreiung", la plupart des traductions de ce passage étant plus ou moins atténuées.

e) Enfin est abordé le reproche fait aux communistes de n'avoir ni religion, ni philosophie, ni morale. La réponse du Manifeste est que les formes de consciences seront modifiées par la disparition de l'antagonisme des classes plus encore qu'elle ne l'ont été chaque fois que l'on passait de la domination d'une classe à celle d'une autre classe : "le communisme abolit les vérités éternelles" (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura plus de valeurs communes générales, mais qu'elles ne seront pas fétichisées).

Prolétaires et communistes : le Manifeste est individualiste !

On remarquera que dans aucun des cinq points que l'on vient d'énumérer, pas plus que dans le reste du texte, nous n'avons la moindre esquisse de description d'une société future qui serait "le communisme" ou "la Communauté des biens". Seuls les deux derniers paragraphes du chapitre dessinent une telle esquisse et le mot communisme en est précisément absent. Par contre le mot individu est précisément mis en avant ici, puisqu'il n'est question que d'"individus associés" et de perte de son "caractère politique" par le "pouvoir public", car "Le pouvoir politique au sens strict du terme est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre." Nous pouvons noter que même l'idée d'une disparition de l’État a été écartée par Marx : il choisit là de n'en rien dire. Plus encore, les derniers mots sont :

"L'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous."

Dans le Manifeste le communisme est l'action des communistes, permettant au prolétariat de faire valoir ses intérêts généraux. Cette action du prolétariat ouvre la voie à une société que Marx n'appelle jamais "communisme". Son nom le plus explicite figure ici : "association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous". eine Assoziation, worin die freie Entwicklung eines jeden die Bedingung für freie Entwicklung aller ist.

Attention les amis, j'insiste : ce n'est pas, dans ce texte, le libre épanouissement de tous qui conditionne celui de chacun, mais bien celui de chacun, de chaque individu, qui est la condition pour celui de tous !

Pas plus que l'affirmation selon laquelle les communistes ne sont pas un parti distinct (mais une fraction immergée dans le mouvement réel), le caractère individualiste du Manifeste n'est à ce jour passé à la postérité. Comme quoi il ne suffit pas de lire ce que l'on a sous les yeux pour en saisir le sens ...

Prolétaires et communistes : la conquête de la démocratie et ses suites immédiates.

Les deux derniers paragraphes pourraient se raccorder sans problème à la série des réfutations, mais entre les deux s'insère un développement introduit par les mots : " ... laissons-la les objections des bourgeois. Il a déjà été dit plus haut que le premier pas dans la révolution ouvrière est la montée du prolétariat au rang de classe dominante, la conquête de la démocratie."

En fait, le mot "démocratie" apparaît pour la première fois ici, dans une équivalence avec la conquête prolétarienne du pouvoir qui se trouvait déjà, concernant l'Angleterre et la France, dans le projet d'Engels. S'ensuit une liste de mesures immédiates proposées, qui reprennent le point 18 des Principes d'Engels, dont les préconisations sont ramenées de 12 à 10 par quelques regroupements. La seule différence importante est le premier point : "Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État", qui dénote l'influence des lectures physiocratiques de Marx.

Selon Bert Andreas, cette page, qui peut sembler compliquer le plan d'ensemble du texte, aurait été rajoutée fin février, en raison de la chute de la monarchie française : il fallait préciser publiquement ce que pourraient être les actes d'un gouvernement démocratique, défendant réellement les intérêts de la majorité.

Littérature socialiste et communiste et Position des communistes envers les différents partis d'opposition.

La 3° partie du Manifeste correspond au point 24 des Principes d'Engels, qu'elle développe très joliment, mais surtout qu'elle précise et durcit considérablement.

Toutefois le terme "socialisme" n'est plus réservé à des courants qui ne veulent pas supprimer la propriété privée et la littérature abordée est d'ailleurs aussi bien appelée "communiste". La typologie de Marx est plus étendue que celle des Principes.

En effet, si le socialisme féodal est en gros la même catégorie – avec cette précision que le christianisme social lui est, rapidement, rattaché -, le socialisme petit-bourgeois est traité dans deux sous-parties distinctes. La première concerne la petite-bourgeoisie en général et notamment la paysannerie, et cite, en lui rendant d'ailleurs un vrai hommage pour ses critiques du capital, l'économiste suisse Sismondi. La seconde ne traite que de la petite-bourgeoisie allemande et il la qualifie de classe réactionnaire en tant que telle. Le socialisme vrai et "Toutes les publications soi-disant socialistes et communistes qui circulent en Allemagne" en sont l'expression : verbiage philosophique avec des citations de formules qui visent M. Hess, mais aussi antilibéralisme qui fait le jeu de la réaction.

Le socialisme non pas petit-bourgeois, mais bourgeois, qui entend préserver l'ordre bourgeois existant, est notamment représenté par Proudhon – là aussi c'est un net durcissement envers lui, qui était dans la Misère ... le "petit-bourgeois".

Enfin après une rapide mise à l'écart des courants prolétariens de la Révolution française comme "ascétisme universel et égalitarisme vulgaire", restent "le socialisme et le communisme utopiques et critiques", à savoir les systèmes apparus alors que le prolétariat n'apparaissait pas encore comme une force autonome : ils jouent un rôle progressiste avec la génération des fondateurs, Owen, Fourier et Saint-Simon, mais dégénèrent ensuite en sectes réactionnaires.

La 4° et dernière partie reprend le thème de l'alliance des communistes avec tous les mouvements révolutionnaires et les courants franchement démocratiques : chartistes, réformateurs agrariens américains, ailes démocrates-socialistes de la gauche française et des radicaux suisses, et insurgés de Cracovie en Pologne. Mais "C'est sur l'Allemagne que les communistes concentrent surtout leur attention". Cela, non pas parce que la Ligue des communistes serait d'origine allemande, mais parce qu'une "révolution bourgeoise" est imminente dans ce pays, où elle sera "le prélude immédiat de la révolution prolétarienne". Mais pourquoi ceci justifierait-il une attention plus grande des communistes pour l'Allemagne que pour l'Angleterre, l'Amérique et la France ? Le Manifeste ne répond pas à cette question.

Enfin, dans les toutes dernières lignes, Marx affirme simultanément que les communistes font tout ouvertement (et ne sont donc pas des conspirateurs) et que leurs fins "ne pourront être atteintes sans le renversement violent de tout l'ordre social", là où le Projet de Schapper et W. Wolf et les Principes d'Engels n'envisageaient la violence que comme une contrainte au cas où. Les phrases sculpturales, à la Tacite, reviennent pour finir : les prolétaires n'ont que des chaînes à perdre et un monde à gagner.

 

Le Manifeste communiste : démarrage.

 

Deux hypothèses se présentent pour les derniers jours de février, quand la chute de Louis-Philippe est connue.

Celle d'un Marx basé à Bruxelles, ayant déjà envoyé le manuscrit du Manifeste à Londres, qui prend part à des réunions enthousiastes de l'Association ouvrière et de l'Association démocratique, et reçoit, de l'Autorité centrale de Londres, une délégation de pouvoir instituant l'Autorité de cercle bruxelloise en Autorité centrale. Cette hypothèse a pour elle la présence de sa signature au bas d'une déclaration de l'Association démocratique du 27, saluant la révolution française. Mais il a pu l'accorder par avance ou même être parti le lendemain.

L'autre hypothèse est en effet celle d'un Marx opérant un aller-retour hâtif à Londres pour porter son manuscrit complété au dernier moment du passage programmatique immédiat figurant à la fin de la seconde partie, et revenant avec la délégation de pouvoir de l'Autorité centrale, pour en faire rapidement l'usage suivant : la décision de transfert à Paris, par le regroupement des principaux dirigeants de la Ligue, dont Marx, nanti d'ici à ce transfert de tous les pouvoirs de l'Autorité centrale.

Cette décision fut prise le 3 mars, alors que la répression de la police du gouvernement libéral belge – arrestations de Tedesco et de Wilhelm Wolf, et mauvais traitements à leur encontre – devenait dangereuse.

Ce que Marx ne savait pas est que le gouvernement belge et le roi lui-même venaient de signer son arrestation (alors même que Marx avait notifié son départ aux autorités), laquelle a lieu dans la soirée par l'effraction de la chambre d'Hôtel ou, par précaution, la famille s'était regroupée depuis le 26, et la séparation de Jenny, enfermée quelques heures avec des prostituées, et de Lenschen avec les enfants. Rapidement le gouvernement belge est conduit à les expédier tous en France, alors que le procureur général Bavay cherche à monter un procès dans lequel le récent transfert financier d'une partie de l'héritage maternel de Marx devenait un complot pour acheter des armes et faire la révolution à Bruxelles ...

A Paris, Marx fut bien accueilli par le nouveau régime. On lit généralement - et, dans une première version de ce travail, j'en étais resté là - qu'il avait reçu en Belgique l'invitation officielle du gouvernement provisoire français, signée de Ferdinand Flocon (ministre de l'Agriculture et du Commerce) :

"Brave et loyal Marx. Le sol de la République française est un champ d'asyle pour tous les amis de la liberté. La tyrannie vous a banni, la libre France vous ouvre ses portes, à vous et à tous ceux qui luttent pour la sainte cause, la cause fraternelle de tous les peuples. Tout agent du gouvernement français doit interpréter sa mission dans ce sens. Salut et fraternité."

En fait, ce beau texte fut rédigé par le ministre après l'arrivée de Marx et lui tint lieu de sauf-conduit, car il n'avait pas de papiers.

Marx, installé rue Neuve Ménilmontant, retrouve rapidement les dirigeants londoniens de la Ligue, qui sont venus avec le dirigeant chartiste Julian Harney. En Belgique son expulsion fait scandale et produit même des limogeages de policiers. En fait, ce fut le principal "scandale" dans ce pays qui ne suivra pas la révolution française de février, principalement parce que ses démocrates, délestés de leur aile plus radicale justement formée par les "étrangers", craignent les menaces d'invasion française. Jottrand et son courant se rapprocheront à nouveau des bourgeois libéraux, auxquels ils feront une opposition républicaine légale, mais plusieurs des militants ayant fréquenté les Allemands, comme Katz, Pellering, seront des pionniers du mouvement ouvrier belge.

A peine arrivé à Paris, le 6 mars, Marx se heurte violemment dans une assemblée d'émigrés allemands à Bornstedt, son allié équivoque de l'année écoulée (bien que les versions varient : heurt frontal ou silence méfiant). Bornstedt veut former une Légion républicaine pour envahir l'Allemagne, et il a reçu le soutien du poète Herwegh, pour la défense duquel Marx s'était autrefois fâché avec Ruge, et de l'émigré russe Michel Bakounine, qui avait lui aussi séjourné à Bruxelles où, après avoir assisté à une séance, il avait snobé les réunions de l'Association démocratique et tonné dans sa correspondance contre ces intellectuels allemands "corrompant" (intellectuellement, s'entend ...) les ouvriers.

Selon Sebastian Seiler, présent à cette réunion et cité par Boris Nicolaïevski (et bien qu'il soit possible que ces propos ait été tenus plutôt quelques jours après), Marx explique que la révolution de février n'est qu'un début, que le mouvement sera européen mais que l'affrontement principal se produira à Paris entre bourgeois et prolétaires, et qu'il valait donc mieux dans l'immédiat rester en France, alors que la majorité bourgeoise du gouvernement provisoire est trop contente de pousser les émigrés à partir. De plus, l'annonce de l'attaque éventuelle de cette "Légion" a surtout servi, de même qu'en Belgique, à attiser la peur d'une invasion française déguisée dans les régions frontalières (d'autant qu'en parfaite duplicité, le chef du gouvernement, Lamartine, aidait les "légionnaires" et informait les autorités bâdoises ..). Ces démêlés n'empêchent pourtant pas Marx d'aller s'exercer au tir dans la salle louée par la "Légion", ce qui dut être assez pittoresque.

Contre l'Association démocratique allemande, qui a brassé quelques milliers de membres, il organise une Association ouvrière qui en aura rapidement plusieurs centaines. Un procès-verbal de la main de Marx, d'une séance du cercle dirigeant de Paris de la Ligue tenu le 9 mars, fat état de la discussion des statuts de cette association. Marx propose que ses membres arborent un ruban rouge à leur boutonnière (adopté à l'unanimité : Schapper organise ensuite l'achat collectif des rubans ! ).

Le gouvernement provisoire, qui aide financièrement l'Association démocratique, a aussi proposé son soutien à l'Association ouvrière ; pour assurer son indépendance politique, celle-ci refuse. En outre, Marx rend publique l'exclusion de Bornstedt de la Ligue des communistes (il y avait adhéré à Bruxelles fin décembre).

Le 19 mars on apprend la chute de Metternich à Vienne et le 20 arrive la nouvelle de la révolution à Berlin. Dans les jours qui suivent, Marx dans les réunions des communes de la Ligue et de l'Association ouvrière, pas forcément très distinctes dans l'agitation qui devait régner, gonflée par un afflux d'émigrés et de combattants venus participer à la Révolution, préconise cette fois-ci de retourner en Allemagne en tant qu'ouvriers, avec plusieurs centaines d'exemplaires du Manifeste auxquels était joint un tract daté du 1°avril, les Revendications du parti communiste en Allemagne : République allemande une et indivisible, élections libres, armement général du peuple, gratuité de la justice, abolition des charges féodales et expropriation des biens princiers, transformation des rentes foncières en impôts et levée des hypothèques, centralisation du crédit et des transports, impôt progressif sur le revenu et abrogation des impôts indirects, séparation des églises et de l'Etat, droit à l'existence et ateliers nationaux, instruction générale et gratuite. Appel était lancé aux paysans, petits-bourgeois et prolétaires d'Allemagne d'agir en ce sens. Le tract était signé : Marx, Schapper, Bauer, Engels (revenu de Bruxelles à Paris depuis peu), Moll, W. Wolf, soit la direction historique de la Ligue avec Marx et Engels, une équipe qui se retrouvera souvent à Cologne dans l'année à venir.

Munis de ce matériel, les militants de la Ligue étaient invités à former partout des associations ouvrières publiques, des syndicats, et à s'engager dans les luttes démocratiques comme leur aile la plus déterminée.

Ce qu'ils firent. Le 1° avril 1848, comme l'écrira cet arrière petit-neveu de Martin Luther, futur dirigeant de la social-démocratie allemande, père de Karl Liebknecht, qu'était Wilhelm Liebknecht, alors étudiant de 22 ans, présent à Paris où il sympathisait plutôt avec la Légion allemande, plus tapageuse mais qui devait, elle, se volatiliser en une semaine, les "communistes allemands" marchaient isolément, "voyageurs qui portent dans leur sein le salut du monde ! "

 

* * *

Le Manifeste communiste a de nombreuses éditions. J'ai par ailleurs utilisé et recoupé les biographies de Mehring, Nicolaievski et Sommerhausen, ainsi que les notes de Gérard Bloch à Mehring et les appendices au tome 4 de l'édition Gallimard (Pléïade). Notons que G. Bloch, citant le discours sur la Pologne du 22 février, coupe le paragraphe qui suit l'affirmation selon laquelle les Jacobins sont devenus les communistes, ce qui a pour effet d'en amplifier le sens, car Marx n'affirme pas dans ce discours leur identité, mais seulement le fait que les uns ont pris la place des autres dans les dénonciations faites par les dominants, ce qui n'est pas la même chose - précision : dans le tome 2 enfin paru le 1° mars 2018 de sa traduction de Mehring, une note rectifie de facto ce point. Le discours intégral ainsi que plusieurs autres passages cités ici se trouvent dans Sommerhausen, dont l'ouvrage de 1946, L'humanisme agissant de Karl Marx, disponible en français sur le net - dans une mauvaise traduction. La réplique à Jottrand parue dans la DBZ est disponible en français sur Marxist internet archives, dans la rubrique "le parti de classe", compilation établie par Roger Dangeville.

 

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